JEAN HUNYADE
La figure de Jean Corvin de Hunyade apparaît à cette époque dramatique de l'histoire hongroise, où la croisade alterne avec la guerre civile où les ambitions étrangères menacent l'indépendance de la nation. Ses deux fils, destinés à mourir l'un sur l'échafaud, l'autre sur un trône redouté et dans Vienne conquise, forment avec lui un des groupes les plus surprenants de l'histoire tout entière.
Rien de plus incertain que son origine. Sa mère Elisabeth Morsinai était assurément magyare; mais son père, appelé Vok ou Vaik, ou Buthi, ou Hollôs suivant les différents diplômes et les différentes traditions, a été réclamé avec une sorte de passion par les deux races, magyare et roumaine. Les premiers de ces noms se trouvent assurément chez les Valaques, mais on a pu dire qu'ils ne prouvaient rien, puisque le nom de Vaik était porté par le magyar Saint Etienne avant sa conversion. Le nom de
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Hollôs, désignant d'ailleurs soit un domaine soit une famille, aurait l'avantage d'être la traduction magyare de Corvinus, et d'expliquer ainsi le bec de corbeau qui se trouvait dans les armoiries du héros, et qui est devenu inséparable du nom de son fils le roi Mathias.
Il nous paraît donc raisonnable de soutenir que cette famille appartenait à la noblesse magyare de Transylvanie, et que le glorieux Jean naquit au château de Hunyade, domaine de son. -père. nq
Sa jeunesse comme sa naissance est encombrée de récits plus ou moins douteux ou légendaires que diverses nations se sont plu à inventer. Suivant les Grecs il aurait montré dans une chasse au loup un tel courage que le »roi des Triballes* lui aurait prédit un illustre avenir. On a dit d'autre part qu'il avait combattu en Italie sous les ordres de Philippe, duc de Milan; qu'il avait un frère appelé Jean comme lui et revêtu des mêmes fonctions que lui, double coïncidence au moins invraisemblable. Ce qui est plus probable, c'est que Jean Hunyade, après avoir appris le métier des armes sous un très grand seigneur, Nicolas Ujlaky, se distingua dans les guerres continuelles de la frontière turque, autour de Belgrade et de Semendria.
Pendant le court règne d'Albert il devint ban de Szôrény et rendit de nouveaux services ; mais c'est après ce règne que son rôle historique devait commencer.
L'empereur Albert n'a fait que traverser l'histoire hongroise (sept. 1437 — oct. 1439), et il y a laissé un assez bon souvenir. En sa personne la maison d'Autriche atteignait une première fois la sainte couronne, mais c'était avec respect, pour ainsi dire, en changeant elle-même de nationalité. La Diète déclara Elisabeth, fille de Sigismond, reine par droit de naissance, et lui associa son époux, qui promit lors de son couronnement (le 1. janvier 1438) de ne pas accepter l'Empire, s'il lui était conféré par les électeurs germaniques, sans le consentement de l'assemblée hongroise, et dans tous les cas de résider à Bude, sa capitale. En retour de cette promesse, la nation prit l'engagement d'appeler au trône, après la mort d'Albert, les enfants qu'il aurait eus d'Elisabeth. Dès lors non seulement aucun obstacle ne fut mis à l'élection du roi comme empereur, mais on se montra prêt à le soutenir en Bohême, où le parti hostile faisait alliance contre lui avec les Polonais. Cette bonne entente fut encore fortifiée l'année suivante par une série de lois constitutionnelles.
Le roi devait non seulement résider en Hongrie, mais appeler la diète à délibérer sur le mariage de ses filles. Il ne pouvait affermer aucun des revenus de la couronne à d'autres qu'à des sujets hongrois. Il ne pouvait changer la monnaie, il ne pouvait ni donner ni vendre les biens de la couronne sans le consentement de l'assemblée; la Diète devait s'entendre avec lui pour la défense des frontières, et prendre part avec lui à la nomination du palatin.
C'était un vrai pacte entre le roi étranger et ses sujets qui l'attiraient à eux, pacte dont les clauses étaient surtout inspirées par les fâcheux souvenirs du règne de Sigismond, pacte capable de préparer à la Hongrie un régime d'indépendance et de sage liberté. Malheureusement ces heureux germes n'eurent pas le temps de porter leurs fruits. Chacun brûlait de marcher contre les Turcs, d'autant plus que des rixes commençaient à éclater dans la capitale entre les Allemands et les Magyars, et qu'il fallait puiser des sentiments d'union dans la lutte commune contre l'infidèle. Mourad était devenu le maître de Semendria : l'armée chrétienne arrivait jusqu'aux bords du Danube pour en reconquérir les deux rives, lorsqu'une panique étrange la dispersa. Ce n'était pas un revers irréparable, mais l'empereur-roi, ayant commis quelques imprudences, tomba malade de la dyssenterie.
11 voulut, pour rétablir sa santé, se mettre en marche vers l'Autriche, vers les montagnes paternelles ; il ne put supporter le voyage et succomba près de Cran, à Neszmély.
Tout était remis en question : le frère d'Albert, Frédéric d'Autriche allait commencer son long et médiocre règne impérial (1439 — 1493); la Hongrie était de nouveau séparée de l'Empire, et l'on ne savait si la reine Elisabeth, alors enceinte, mettrait au monde une troisième fille ou un premier fils. Cependant il fallait se hâter, en face de l'invasion musulmane, de pourvoir le trône et de choisir non pas un roi d'apparat ni un enfant gouverné par une femme, mais un homme jeune, ardent à combattre, prêt à mourir, un croisé, un martyr, un cavalier. Tel fut au moins le sentiment de tous ceux qui préféraient, dans l'imminent péril, la besogne des champs de bataille à celle des chancelleries, et le salut de la patrie aux intérêts d'une maison ; tel fut le sentiment de Jean Hunyalde, de Ujlaki, de Bânfi et de bien d'autres : voilà ce que n'a jamais compris un fin politique italien, serviteur de la maison d'Autriche, Aeneas Sylvius Piccolomini. Nul ne comprenait mieux que Hunyade, gouverneur d'une province frontière, obligé à des efforts et à des sacrifices continuels, les inconvénients d'une minorité royale, surveillée avec égoïsme par un prince aussi astucieux que Frédéric III. Elisabeth parut elle-même le comprendre, le jour où elle laissa la diète libre de choisir un souverain plus capable qu'ellemême d'accepter un pareil fardeau.
Le prince auquel on songea aussitôt fut le jeune roi de Pologne Wladislas; non seulement l'union avec la Pologne permettrait de reconquérir pacifiquement l'ancienne frontière, l'ancienne frontière, mais l'union de deux peuples aussi guerriers semblait promettre la victoire aux armées chrétiennes.
On crut un instant pouvoir tout arranger par un mariage d'Elisabeth avec Wladislas, en stipulant que le fils posthume d'Albert, si c'était un fils, n'aurait que l'Autriche et la Bohême; mais jamais le prince polo-
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nais ne songea sérieusement à cette union disproportionnée, et la naissance de Ladislas le Posthume (fév. 1440) aciieva de ruiner ce projet. La reine veuve en effet, oubliant son renoncement patriotique, n'eut plus qu'une pensée, conserver le trône du nouveau-né. La majorité de la diète, au contraire, déclara Wladislas roi de Hongrie, et Jean Hunyade le pressa d'accourir. II arriva cependant trop tard : le parti d'Elisabeth, dirigé par les Gara, par les Cilly et appuyé par l'empereur, couronna Ladislas d'Autriche, et emporta même la sainte couronne hors dçs frontières. iMais il dut bientôt se cantonner dans les comitats de l'Occident, et laisser se réunir une diète qui proclama solennellement Wladislas.
Sceau de Wladislas I.
Lorsque vint le moment du sacre, on s'aperçut que la sainte co-u ronne manquait; il fallut chercher un vieux diadème parmi les ossements royaux, présage de mort que ne manqua pas de rappeler la superstition populaire après le désastre de Varna.
La guerre civile était à peu près^ inévitable, mais Hunyade fit tout, pour l'empêcher d'abord, puis pour l'abréger. Envoyé contre Gara, le chef du parti autrichien, il essaya de le ramener au dévouement envers la patrie par quelques paroles probablement fort simples, dont l'élégant Callimaque a fait un beau discours savamment ordonné. Ne pouvant le con
vaincre, il le battit, puis courut au péril sérieux, à la guerre turque. La lutte intérieure, fort heureusement, ne fit plus que languir dans les intrigues. Elisabeth essayait de raviver les anciennes antipathies des Magyars contre les Polonais, elle comptait également sur son beau-frère l'Empereur Frédéric, lequel profita de toutes ces dissensions pour conserver le précieux gage de la Sainte Couronne, et pour s'attribuer l'Autriche avec la tutelle et la garde du petit Ladislas.
Le légat Julien Cesarini, qui allait jouer un grand et funeste rôb dans l'histoire de la chrétienté, imagina une sorte de partage que firent repousser les conseils de Hunyade, et que d'ailleurs rendit impossible la mort subite de la reine veuve. Les prétentions des tuteurs de l'enfant furent dès lors ajournées, et Wladislas ne fut réellement plus contesté jusqu'à sa mort.
Cependant la vraie croisade avait commencé ; les deux campagnes de 1441 et de 1442 l'inaugurèrent, celle de 1443 en fut le plus beau moment, celle de 1444 l'avortement sinistre. Ces événements essentiels -demandent un récit détaillé. Mourad avait d'abord espéré l'alliance de la Pologne, qu'il fit demander par des ambassadeurs ; l'acceptation du trône de Hongrie par Wladislas ne tarda pas à ruiner ce projet. Mais alors le sultan compte sur les discordes civiles pour lui livrer la clef du Danube, et il ordonne le siège de Belgrade.
Cette place redoutable forme un triangle protégé de deux côtés par le Danube et la Save, défendu par une citadelle bâtie sur une colline qui domine tout le pays. Du seul côté accessible les Turcs l'assaillirent avec une science consommée, l'entourèrent d'une muraille, l'accablèrent de pierres énormes ; mais les mines et le feu des assiégés, secondés par les diversions de Hunyade dans les contrées environnantes, leur firent lever le siège après six mois d'efforts.
Ils résolurent alors de prendre leur revanche en Transylvanie. Le grand écuyer Mesid-Beg y pénétra par les défilés des Karpathes avec une armée de pillards.
Le ban de Szôrény, investi depuis ses succès récents des titres de voïvode et de comte de Temes, le rencontra près de Hermanstadt, à Szent-Imre ; d'abord il fut vaincu, et l'esclave musulman signala son triomphe en faisant couper en morceaux l'évêque Lepes, un de ses prisonniers. Bientôt une grande bataille s'annonça. — Jean Hunyade apprit que Mesid avait donné à ses plus intrépides spahis une description exacte de son costume, avec l'ordre de l'atteindre à tout prix sur une partie quelconque du champ de bataille : c'était presque une sentence de mort. Un héros, Jean Kemény, offrit de périr à sa place, il prit ses vêtements, ses armes, son cheval, et se posta bien en vue des Turcs. Dès lors tout l'effort de l'ennemi porta de ce côté, pendant que le véritable Hunyade, libre de ses mouvements, harcelait les flancs de l'armée musulmane, puis l'écrasait
avec son artillerie. Ce fut une victoire complète, attestée par vingt mille cadavres musulmans qui couvraient la plaine.
D'après les historiens turcs, Hunyade, pendant un festin célébré le soir de la bataille, aurait donné l'ordre de massacrer les prisonniers. Un tel acte de cruauté, sans être prouvé, n'est pas impossible: il y a bien quelque férocité dans ce fait certain, que le vainqueur, satisfait de l'assistance que lui avait prêtée le despote Georges Brankovics, lui envoya une sorte de trophée surmonté de la tête de Mesid-Beg et de son fils.
Mourad, furieux de toutes ces défaites inattendues, envoya Schehabeddin avec une excellente armée de quatre-vingt mille hommes. Le péril était plus grand que jamais ; Hunyade eut de la peine à réunir des troupes quatre ou cinq fois moins nombreuses en levant tous les banderia qui étaient à sa portée, et en faisant circuler de village en village l'épée sanglante. Lorsque la lutte s'engagea près des Portes de fer, les chrétiens ne songeaient guère qu'à vendre chèrement leur vie, comme le laisse voir un discours de leur général ; mais ils avaient acquis de l'expérience, et cette bataille fut un Nicopolis renversé. Les solides janissaires furent opposés par Schehabeddin à la cavalerie hongroise, et l'infanterie toute fraîche tenue en réserve par le terrible Yanko (Jean) parut au bon moment pour changer leur fausse victoire en déroute. Le carnage des musulmans fut effroyable, deux cents de leurs drapeaux tombèrent aux mains des chrétiens. Cette fois Mourad demanda la paix ; ses ambassadeurs allèrent trouver Wladislas à Bude, lui offrant de traiter moyennant la cession de Belgrade, étrange prétention après de tels revers ; c'est à peine s'ils obtinrent une brève réponse.
Toutes les tentatives des Turcs avaient été déjouées par la défensive hongroise; il fallait attaquer maintenant.
Les préparatifs d'une grande marche sur Constantinople ne furent terminés qu'en juillet 1443. Une belle armée de trente ou quarante mille Hongrois, Polonais, Allemands, Valaques, Slaves du Sud, franchit le Danube près de Semendria. La cavalerie magyare de Hunyade, précédant le gros de l'armée dirigé par Wladislas et le cardinal Julien, s'engagea dans la route assez directe et comme tracée par la nature, qui remonte la vallée de la Moravva puis celle de l'Isker pour retomber sur Philippopolis au-delà des défilés du Balkan. Les Turcs défendirent cette route avec un acharnement inutile. Près de Nissa, leurs colonnes, sous les ordres d'Isa-Beg, revinrent trois fois à la change et furent vaincues. Sophia, non sans de nouveaux combats, tomba aux mains des Magyars.
On arriva ensuite à l'une des parties les plus escarpées de l'Hémus auprès du double défilé appelé la porte de Trajan. Les musulmans avaient encore ajouté aux difficultés naturelles de ce passage par d'immenses travaux, des tranchées, des murailles improvisées en quartiers de roc. Au moment où arrivaient les Magyars, le froid était venu, très vif surtout
pendant la nuit, dans ces hautes régions : avec l'eau qui ne manque pas dans le sotila derbend les Turcs inondèrent les pentes que la gelée de la nuit suivante recouvrit d'un verglas mortel pour les chevaux. Hunyade franchit le défilé de l'Isladi, moins inabordable, malgré . les rochers et les troncs d'arbres que des hauteurs dominantes l'ennemi faisait pleuvoir sur ses soldats.
Pour la première et la dernière fois les vallées de la Maritza \'oyaient une armée magyare. Une nouvelle victoire fut remportée dans les champs de Jalovatz; mais il n'était possible dans une pareille saison et dans un pareil pays ni de continuer la campagne ni d'établir des quartiers d'hiver. Wladislas ordonna la retraite ; elle fut, comme l'invasion, admirablement conduite. Des prisonniers de guerre avaient été massacrés dans cette lutte sans merci ; beaucoup d'autres, parmi lesquels deux begs ottomans, figurèrent avec une multitude d'armes et d'étendards, lors de l'entrée triomphale dans la capitale enthousiasmée.
Telle fut cette campagne non moins utile que glorieuse si les vainqueurs avaient su se borner! » Notre nation, dit Joseph Teleki, ne saurait l'oublier, à moins de cesser d'être. « L'impression fut si profonde en Orient, malgré tous les événements contraires qui sont arrivés depuis que les femmes turques se servirent longtemps du terrible Yanko pour effrayer les petits enfants rebelles. Mourad jugea la paix indispensable : il envoya donc en Hongrie son chancelier, un renégat levantin qui prenant Jean Hunyade pour le sultan des Magyars voulut traiter directement avec lui. Le vainqueur, souriant de cette méprise, le renvoya à la diète qui seule, dans un pays libre, pouvait décider de la guerre ou de la paix. L'assemblée, qui se tenait alors à Szegedin, était disposée plus encore que Wladislas, à continuer vigoureusement la lutte.
Les étrangers surtout, et à leur tête le cardinal Julien, ne rêvaient que de Constantinople. Plus expérimentés, Jean Hunyade et Georges Brankovics se seraient contentés d'occuper et de fortifier une partie des récentes conquêtes; ils connaissaient les immenses ressources des Ottomans, et ils redoutaient avec raison l'inconstance de la fortune.
Ce dernier point de vue finit par être accepté de la majorité et du roi. Les conditions stipulées étaient très favorables : moyennant une trêve de dix ans, la Valachie était soumise de nouveau à la suzeraineté hongroise, la Serbie et l'Herzégovine restituées à Georges Brankovics, qui paraissait revenu aux sentiments les plus fidèles, une forte rançon était payée pour les principaux chefs turcs. Le traité fut juré solennellement. L'envoyé de Mourad, un renégat qui connaissait bien son ancienne croyance, demandait que le serment fût prêté sur l'hostie par les chrétiens, pendant que les musulmans le jureraient sur le Coran. Un prélat ayant crié au sacrilège, on se contenta de jurer sur l'Évangile.
Cet engagement, beaucoup n'étaient pas résolus à le tenir. L'occasion
leur paraissait trop belle, et de celles qui ne se retrouvent pas. Les nouvelles que l'on avait reçues avant de jurer la trêve, ou que l'on reçut peu après l'avoir jurée, montraient les Turcs aux prises avec leurs sujets d'Asie Mineure, le sultan fatigué et toujours sur le point d'abdiquer, l'Occident prêt à se lever pour une croisade suprême, Skanderbeg promettant d'opérer une diversion puissante avec trente mille Albanais. La diète recommença à discuter.
Le légat Julien Cesarini, dans un déplorable discours rempli de sophismes et de fausses distinctions morales, expliqua que les chrétiens, n'étaient pas obligés de tenir parole à des infidèles, et qu'il avait le droit, au nom du souverain-pontife, de les délier de leur serment. Cette harangue, favorable à tant de passions et d'intérêts, corrompit l'âme des assistants, celle du roi, celle même de Hunyade qui avait fait d'abord entendre quelques protestations en faveur de la foi jurée. Peut-être le héros fut-il décidé par la promesse d'un trône en Bulgarie; peut-être aussi le sentiment du péril permanent de l'invasion turque fut-il assez fort à lui seul pour l'entraîner.
Une armée peu nombreuse, mais excellente, traversa les villes que les Turcs avaient loyalement livrées, et suivit la vallée du Danube jusqu'à Nicopolis. Là les conseils et les présages ne manquèrent pas à l'expédition parjure.
Le prince de Valachie Drakul vint dire au roi : »Le sultan, quand il chasse, a une suite plus nombreuse que ton armée. « Une sorcière bulgare prédisait la destruction des chrétiens. Un tremblement de terre suivit le conseil des chefs croisés. Rien n'y fit : la marche sur la mer Noire à travers les campagnes de la Bulgarie n'en fut pas moins résolue. Elle ne s'accomplit pas sans difficultés : plusieurs villes, entre autres Baldchik, résistèrent avec acharnement, leurs défenseurs musulmans se faisant tuer jusqu'au dernier, et chaque conseil de guerre révélait entre Jean Hunyade et le légat une mésintelligence croissante. Tout-à-coup, au moment où l'armée chrétienne touchait à la mer Noire, elle apprend que Mourad vient d'arriver d'Asie Mineure, avec une admirable et nombreuse armée transportée par des vaisseaux génois. Devant un semblable péril, le jeune roi ne savait quelle résolution prendre.
On lui donnait les conseils les plus différents. Cesarini, bien inspiré cette fois, voulait que l'on attendît des renforts ou des alliés, et que l'on se retranchât derrière un rempart de chariots : n'y avait-il pas à peu distance une flotte chrétienne dont les matelots pourraient s'ajouter aux soldats polonais et magyars? Hunyade et Brankovics furent d'un avis contraire; ils ne croyaient pas à un prompt secours, et maintenant, au point où l'on était arrivé, ils ne voulaient plus entendre parler de rien qui ressemblât à une retraite. Leur opinion fut la plus forte, on résolut d'attaquer sans retard.
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Georges Scanderbeg.
(Vignette tirée du livre: Vita Scanderbegi, imprimé à Rome en 1493.)
Le matin de la bataille (10 nov. 1444), la plaine et les collines qui s'étendent depuis la chaîne expirante des Balkans jusqu'à la ville de Varna et jusqu'à la mer, étaient couvertes par les deux armées ennemis. Les Turcs avaient su, comme toujours, s'assurer l'avantage du terrain : ils dominaient, de leurs hautes positions, les troupes chrétiennes. Mourad avait fait planter devant lui, au premier rang, une lance surmontée du traité déchiré et de l'Évangile : cruel, comme la plupart des souverains de sa race, il ne manquait pas de cette probité que tous les voyageurs en Orient ont remarquée chez les Turcs ; il était sincèrement indigné d'un manque de parole dont il se sentait incapable, et il attirait sur ses adversaires la malédiction de leur propre Dieu blasphémé. Comme pour répondre à cet appel, un coup de vent arracha de sa hampe la bannière royale de Hongrie.
Toutefois les premières heures du combat semblèrent assurer la victoire des croisés. Les charges fougueuses de la cavalerie de Hunyade bouleversèrent la plus grande partie de l'armée ottomane au point de désespérer le sultan ; ces attaques ne réussirent que trop bien, car elles entraînèrent hors du champ de bataille deux bouillants prélats cavaliers, l'évêque d'Erlau et celui de Vârad ; Hunyade lui-même se laissa emporter par son ardeur. Mais surtout son exemple devait être fatal au roi Wladislas qui, ne voulant pas rester en arrière, excité par son entourage peut être jaloux de Hunyade, se jeta dans la mêlée avec une fureur étourdie. D'abord il surprit les Ottomans par l'excès même de son audace ; puis il fut entouré, lutta héroïquement, et tomba; sa tête blonde, coupée par un janissaire et plantée au bout d'une lance à côté du traité violé, vint jeter l'épouvante dans l'armée chrétienne dispersée. Hunyade, qui était revenu de sa poursuite dans l'espoir de calmer l'enthousiasme royal et de ramener les siens dans le camp pour s'y défendre, fit encore des efforts surhumains pour arrêter la déroute.
N'y parvenant pas, il voulut conserver au moins à la patrie quelques-uns de ses meilleurs défenseurs : avec tous les débris qu'il put réunir il disparut, survivant non seulement au roi, mais au légat tué dans sa fuite, mais à presque tous les chefs croisés.
Tel fut le désastre de Varna, cause évidente et décisive de la chute de Constantinople. L'effet produit dans la chrétienté fut immense, et l'écho devait s'en faire entendre longtemps dans les histoires, le plus souvent avec partialité. Jean Hunyade n'était pas sans reproche, mais il ne méritait pas les insinuations méchantes d'Aeneas Sylvius, exploitées plus tard par Dlugosz pour se répandre longtemps dans tous les canaux de la renommée. Un serviteur de la maison d'Autriche et un prélat polonais, voulant dégager son roi de toute responsabilité, ne devaient pas être écoutés sans défiance lorsqu'ils accusaient la fuite du héros magyar, dont toute la vie proteste contre un soupçon d'égoïsme ou de lâcheté. Il est d'ailleurs
important pour la suite de cette histoire de comprendre les intentions politiques d'Aeneas, c'est-à-dire de l'empereur Frédéric III, pendant ces années tragiques.
A ses yeux les projets de croisade de Wladislas n'avaient été qu'un moyen de couvrir son usurpation, de se concilier l'opinion de la chrétienté et les bonnes grâces du cardinal de Saint-Ange. Un peu plus tard il détrompait avec une sorte d'aigreur son correspondant Campisius qui croyait à la prise d'Andrinople : loin de là, disait-il, »les Turcs reviennent avec une grande armée, et les Hongrois si superbes s'abaissent aujourd'hui à conclure une trêve avec l'Empereur.* Après Varna, le futur pape Pie II laissait percer un sentiment qui ressemblait à de la joie. Le bruit s'étant répandu d'une grande victoire, »nous redoutions extrêmement, dit-il, de voir le roi des Hongrois, rendu insolent par son triomphe, envahir l'Autriche et la Styrie.«
Cet égoïsme impérial devait nuire à la Hongrie, boulevard de la chrétienté, moins directement, mais presque aussi puissamment que l'invasion turque. Le trône était vacant, Frédéric et Piccolomini le voulaient pour leur pupille Ladislas, un enfant de cinq ans, et tout autre intérêt disparaissait à leurs yeux devant cette proie magnifique. Il ne suffisait pas à l'empereur que son neveu fût roi : il voulait, après l'avoir fait reconnaître, le garder sous sa main, loin de la Hongrie, et gouverner en son nom. A l'égoïsme du dehors ne répondait que trop l'égoïsme du dedans : si la haute Hongrie était soumise à Giskra, un chef hussite, au comte Ulrich de Cilly, un autre oncle de Ladislas le Posthume, et partagée en quelque sorte entre ces deux alliés de Frédéric, la basse Hongrie et les patriotes étaient loin d'être d'accord.
Une diète s'était réunie, mais soumise à l'influence du dynaste Hédervâry elle était impuissante en l'absence de Hunyade. Le héros malheureux était tombé pendant sa fuite aux mains de son ennemi le prince Drakul de Valachie, qui l'avait fait prisonnier. Heureusement cette captivité ne dura pas, soit qu'il ait été délivré sur les instances et les menaces de l'Assemblée magyare, soit qu'il ait payé une rançon. Il reparut donc dans sa patrie et convoqua à Bude une nouvelle diète.
Cette assemblée, loin de lui reprocher ses récents malheurs, le proclama capitaine général des contrées au-delà de la Theiss; et comme il la suppliait de délivrer le pays de rivalités interminables, elle proclama Ladislas roi. Elle décida aussi que l'enfant royal serait réclamé à son oncle avec la sainte couronne et que l'on établirait un gouvernement pour la durée de sa minorité. La Hongrie offrit dès ce mom^ent, et pendant huit années, l'aspect d'une véritable république régie par l'aristocratie laïque et éclésiastique et par la représentation nationale, et gouvernée par certains délégués, dont le principal était le vaincu de Varna. L'année suivante (1446), Frédéric ayant refusé aux Magyars, en sa qualité de tuteur choisi par la reine-mère Éli-
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sabeth, de leur rendre leur roi et leur couronne, la diète, réunie dans la plaine de Râkos, sans rien changer à ses résolutions précédentes, agrandit et définit mieux les attributions de Hunyade en le proclamant Gouverneur en l'absence du roi, investi de tous les droits et de tous les pouvoirs souverains, sous le contrôle de l'Assemblée, qui seule avait le droit de conférer les grandes charges, de déclarer la guerre ou de guerre conclure la paix.
Jamais pouvoir plus grand n'a été conféré à un plus digne ni à un plus actif. Le gouverneur étendit sa main partout où il y avait péril. Varna ne l'avait point découragé de la croisade; il se rendait compte des défauts de l'organisation militaire auxquels on devait remédier ; il comprenait même, comme le montre sa lettre au pape Eugène IV, qu'il y avait eu dans le désastre jugement et punition de Dieu. Ce n'était pas, disait-il, une raison pour renoncer à ces guerres où s'était élevée son enfance, à cette tâche poursuivie de ses voeux ardents, l'expulsion des éternels ennemis de la patrie et du Christ. Il n'attendit même pas que ses pouvoirs de gouverneur eussent été définis pour assurer la frontière méridionale, menacée surtout par la mauvaise volonté de Drakul et de Brankovics. Il marcha contre Drakul, dont il avait d'ailleurs personnellement à se plaindre: avec cette férocité dont sa grande âme n'a pas su toujours éviter la flétrissure, il le mit à mort ainsi que son fils, le remplaça par un nommé Dan qui ne valut guère mieux, et tailla en pièces un corps de pillards ottomans.
Les relations chaque jour plus mauvaises de la diète avec l'empereur attirèrent d'un autre côté l'attention de Jean Hunyade. Il dut déclarer la guerre au comte Ulrich Cilly, le fit prisonnier et le traita avec une générosité qui le rendit son ennemi mortel. Il attaqua ensuite directement l'Autriche, et lorsque Frédéric le dénonçait à la diète magyare comme un ambitieux et un traître, il lui rendit la pareille en cherchant à séparer la cause de l'empereur de celle des Viennois : »Nous ne ferons aucun mal ni à vous ni aux vôtres, écrivait-il au sénat de Vienne, et si quelque dommage vous a été infligé par nos soldats, je le jure par le Christ, nous l'avons ignoré. « Les Autrichiens avaient eu en effet à se plaindre de ses soldats.
L'irritation des Magyars était accrue par le sentiment du mal que ces misérables querelles faisaient à leur cause de la chrétienté. Le conseil d'État, qui gouvernait avec Hunyade par une sorte de délégation de la diète, n'hésitait pas à écrire au pape que les hostilités de Frédéric étaient le plus grand fléau de la Hongrie.
Eugène IV, et après lui Nicolas V, comprirent à merveille l'immense utilité qu'il y avait à rendre aux croisés magyars la libre disposition de leur épée. La cour de Rome, récemment victorieuse et des conciles et des schismes, intervint donc pour réconcilier, au moins par un armistice avec
l'Empereur, la nation que le peu bienveillant Aeneas Sylvius ne pouvait s'empêcher d'appeler »le mur sans lequel la religion chrétienne ne pouvait être en sûreté «.
Le but fut atteint, sans que les questions les plus graves, telles que la résidence du roi, eussent été résolues. Désormais on pouvait profiter d'une occasion presque comparable à celle qui s'était présentée avant l'expédition de Varna : Scanderbeg tenait héroïquement en Albanie ; Mourad était de nouveau fatigué de régner et même de vivre, les Italiens de Naples et d'autres contrées semblaient disposés à agir par mer. Les sacrifices nécessaires à une expédition furent consentis avec enthousiasme ; une belle armée de vingt-quatre mille hommes, dont huit mille Valaques, se réunit dans l'alfôld et franchit le Danube.
Le despote Georges Brankovics avait recommencé la longue série de ses trahisons: les Hongrois et les Roumains se trouvaient donc parmi les Serbes en pays ennemi, ce qui rendait la campagne plus difficile. Néanmoins l'armée parvint jusqu'à la grande plaine, située entre la Serbie et la Bulgarie, et appelée par les Slaves Kossovo, par les Magyars Rigômezô, le champ du merle. Là elle rencontra l'immense armée de Mourad (1448). Les janissaires, invariablement placés au centre, se défendirent contre l'élan prévu de la cavalerie magyare au moyen d'un fossé et de bouchers fichés en terre; les troupes d'Asie à gauche, les troupes d'Europe à droite, manoeuvraient librement autour de cette forteresse improvisée. Hunyade, pour atténuer l'infériorité du nombre, divisa sa cavalerie en trente-huit petites divisions qui, le premier jour, multiplièrent avec succès les attaques. La nuit venue, il essaya de profiter des ténèbres pour entamer les janissaires, mais il ne put y réussir.
Le lendemain, voulant en finir avec cette bataille sanglante, les troupes d'Asie tournèrent les chrétiens déjà bien diminués, et les mirent en pleine déroute. Le grand et malheureux capitaine s'enfuit de cette plaine funeste où la fleur de la noblesse magyare avait péri.
Sa retraite n'était pas sans prêter à de nouvelles calomnies. Aeneas ne lui reprochait pas seulement une présomption ridicule; il l'accusait de songer à la royauté en spoliant le noble enfant Ladislas. La vérité est que Hunyade, après comme avant son nouveau désastre, songeait au salut de sa patrie; cette fois encore il était arrêté par un allié infidèle, le vieux Georges Brankovics, qui voulut, paraît-il, le livrer au sultan Mourad, et se voyant refusé avec dégoût par le loyal barbare, finit par mettre en liberté le Gouverneur, non sans conserver comme otage son fils Ladislas. Lorsque Jean reparut à Szegedin au milieu d'une noblesse nombreuse, d'unanimes acclamations lui montrèrent que son âme, sujette à l'erreur, mais grande et dévouée, était toujours comprise de ses concitoyens. Mais les insinuations malveillantes, les intérêts mesquins ligués contre toute élévation morale, et cette petitesse de la nature humaine qui rend sévère pour
un allié vaincu, n'en faisaient pas moins leur oeuvre dans l'Europe occidentale.
Nicolas V, naguère si favorable à Hunyade, et qui lui avait envoyé un titre princier dont sa modestie ne voulut jamais se prévaloir, prêtait maintenant l'oreille à ses ennemis. De sérieuses difficultés s'élevaient entre la Hongrie et la cour de Rome (1449 — 1451).
Le pape conseilla à la diète hongroise de renoncer pour le moment à combattre les Turcs. Or, ni les prélats et barons, qui s'efforçaient dans l'intérêt de la chrétienté de maintenir de bonnes relations avec le nouveau roi de Pologne Casimir, ni le Gouverneur qui se déclarait plutôt excité qu'abattu par sa défaite, n'étaient disposés à laisser les Ottomans continuer leurs conquêtes, et achever la ruine de l'empire d'Orient. La réponse adressée au pape fut donc aussi ferme que respectueuse: »Nous ne pouvons accepter votre conseil ; nous avons toujours désiré le repos et la paix, mais un repos vraiment capable de procurer la sécurité à notre patrie. « En même temps que se manifestait ce désaccord au sujet de la croisade que le pape voulait interrompre et les Magyars continuer, recommençaient les anciennes querelles relatives à l'investiture des dignités ecclésiastiques. ''
Les choses en vinrent au point que Nicolas fit arrêter et mettre en prison un ambassadeur hongrois, ce que le Gouverneur lui reprocha d'autant plus vivement que cet acte de violence était commis dans la libre année du Jubilé.
Il était d'autant plus dur pour les Hongrois de se voir gênés par le Saint-Siège, qu'ils se préparaient alors à combattre les Hussites établis sur leur propre sol. Chose étrange, l'empereur et Piccolomini avaient une telle influence sur la cour de Rome qu'ils trouvaient en elle une alliée contre Jean Hunyade, l'adversaire de l'hérétique Giskra; solidement établi dans les montagnes hongroises les plus rapprochées de la Moravie, Giskra était de fait l'allié des princes autrichiens. Le Gouverneur, avant de combattre ce redoutable chef, eut soin de se réconcilier avec deux grands seigneurs qui le jalousaient, le vieux vaïvode Ujlaky et le palatin Gara, le premier irrité de voir son ancien élève le réduire au gouvernement de la Transylvanie, le second voyant avec dépit sa haute dignité effacée par la puissance royale d'un ancien rival. Il conclut donc avec eux une sorte de triumvirat pour le salut de la patrie, et marcha contre Giskra. La forte place de Losoncz le contraignit à un siège en règle. Giskra surprit pendant la nuit l'armée assiégeante ; le Gouverneur, abandonné par ses ennemis secrets que contenait son armée, fut vaincu. Exaspéré d'un semblable échec infligé non plus par un sultan, mais par un brigand des montagnes, Jean Hunyade voulait prendre sa revanche ; mais la diète l'en empêcha, préférant encore à une dispersion trop grande des forces nationales l'humiliation de laisser Giskra maître reconnu d'une partie d'une partie du territoire.
La ténacité magyare était toujours engagée dans la même lutte contre la ténacité autrichienne, quant à la possession, si l'on peut ainsi parler, de la personne royale. Sur ce point encore il y avait dissentiment avec le pape, qui vantait »les intentions sincères de l'empereur envers son neveu Ladislas, qu'il chérit comme un fils«. En revanche un nombreux parti autrichien, dont l'habile et énergique Eyczinger était le chef, faisait alliance avec les Hongrois et avec les Bohèmes pour délivrer le jeune Ladislas de la tutelle gênante de son oncle. Frédéric trouva un excellent moyen de se dérober à ces menaçantes importunités : c'était de voyager en Italie, et d'aller jusqu'à Rome en se faisant accompagner de son pupille (1452).
Mais les envoyés de la diète le poursuivirent en Italie, et sans se laisser décourager par une mauvaise réception pontificale, essayèrent à Florence d'enlever leur jeune roi; ils s'entendirent avec lui par le moyen d'un pédagogue qui fut découvert, et le projet ne put s'exécuter. Ce n'était qu'un répit pour l'empereur, qui se vit obligé, une fois revenu en Allemagne, de se désister de sa tutelle, et de rendre le roi Ladislas à son triple royaume de Bohême, d'Autriche et de Hongrie. Relégué dans son impuissante dignité impériale, il dut attendre une meilleure occasion pour asseoir définitivement sa dynastie sur tous ces trônes : ce fut l'oeuvre presque séculaire de Frédéric III, de Maximilien son fils et de son arrière-petit fils Charles-Quint.
Les pouvoirs du Gouverneur étaient légalement expirés, puisque le roi venait de recouvrer son indépendance à défaut de la couronne, encore absente pour longtemps.
On put même espérer qu'il résiderait habituellement en Hongrie, car il déclara aux envoyés de cette nation: »Je suis Hongrois, c'est avec vous que je dois vivre. « Hunyade vint déposer le pouvoir entre ses mains dans une réunion solennelle, et reçut en récompense de ses services un diplôme exprimant la reconnaissance royale et lui conférant le titre de comte perpétuel de Bistritz. Ladislas vint ensuite à Presbourg (janv. 1453) assister aux délibérations de la diète; mais son séjour ne se prolongea pas autant qu'on l'avait espéré; il retourna à Vienne. Son entourage devint bientôt détestable : son oncle Ulrich de Cilly, l'intrigant le moins scrupuleux du quinzième siècle, exerça sur l'adolescent une influence aussi pernicieuse qu'avait été mesquine et égoïste celle de l'empereur sur l'enfant. Pour les Magyars et Hunyade surtout, cette influence était fâcheuse, car il était leur ennemi mortel.
Ils s'appliquèrent donc avec leurs alliés d'Autriche à l'écarter, et pour le moment ils y parvinrent : le comte fut renvoyé sans avoir pu se faire entendre du malheureux jeune prince dont chaque jour il ruinait la santé, l'intelligence et le coeur.
Aussi bien les temps étaient venus qui commandaient l'énergie et le
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renoncement aux mauvaises passions de toutes sortes. La nouvelle de la prise de Constantinople se répandait : après Constantinople Belgrade, après Belgrade Bude, après Bude Vienne, série fatale que l'héroïsme de Hunyade allait, non pas conjurer, mais retarder et ralentir assez pour que la Hongrie suffit, au seizième siècle, à payer la rançon de la chrétienté. Reconnu capitaine-général, il obtint de la diète réunie à Bude en la présence
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(D'après un portrait contemporain.)
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Puis il se porta contre le nouveau sultan Mahomet II, qui semblait sur le point de conquérir le reste de la Serbie, et contre lequel le vieux Brankovics, par un nouveau revirement, venait implorer des secours. Hu-
nyade fit une heureuse et rapide campagne (1454): d'abord il dégagea les villes attaquées de la Serbie par une habile diversion qui menaçait la Bulgarie, puis il marcha contre la principale armée ottomane par la vallée de la Morava, la battit complètement à Krussovacz, poussa son armée victorieuse jusque près de Sophia et revint chargé de prisonniers et de dépouilles.
, Pourquoi n'a-t-il pas profité immédiatement de ces avantages acquis ?
Cela s'explique par deux motifs : d'abord les Turcs, dont la constante habitude était de ne faire un grand effort militaire que tous les trois ans environ, demeuraient dans un repos relatif depuis la splendide conquête de leur nouvelle capitale.
Ensuite, et ceci est la raison principale, la Hongrie resta presque isolée, et ses mouvements furent gênés par des inimitiés européennes. Seul le pape Calixte III, regrettant sans doute les procédés hostiles de son prédécesseur à l'égard des défenseurs de la chrétienté, allait lui prêter quelque appui par la prédication d'une croisade. Le capitaine-général avait mis un moment son espoir dans l'empereur, qui paraissait effrayé du siège de Constantinople. Il s'adressa donc à lui comme au »chef de la chrétienté tout entière*.
Les princes allemands se réunirent en diète à Francfort; ils ne manquaient pas de quelque bonne volonté, et un discours éloquent d'Aeneas Sylvius les décida à voter de grands préparatifs; mais l'organisation vicieuse de l'empire et l'inertie de son chef les empêchèrent de rien exécuter (1454).
Lorsque l'année suivante des envoyés hongrois vinrent presser l'arrivée des secours, le même Aeneas Sylvius leur tint un langage décourageant motivé par les dissensions de l'Allemagne et par le récent changement du trône pontifical. »I1 faut donc, concluait-il, si nous voulons faire la guerre aux Turcs, remettre ce projet à des temps meilleurs, et négocier si possible en attendant.*
Donc rien à espérer des princes alliés, rien non plus de l'Europe occidentale. Et ce n'était pas tout: diverses intrigues étaient ourdies pour ôter tout pouvoir, et même pour ôter la vie, au seul défenseur qui pût arrêter l'Infidèle sur le Danube. Le palatin Gara, dans son incurable jalousie, lui tendait des pièges sur le terrain constitutionnel et légal, tandis que l'odieux Cilly descendait aux guet-apens d'un sicaire. Hunyade vint à bout de tout déjouer.
Lorsque Cilly, qui n'avait pas tardé à rentrer en faveur auprès du jeune roi, voulut l'attirer à Vienne, il se refusa d'abord à un aussi dangereux voyage, ce qui fournit, il est vrai, un prétexte pour l'accuser de rébellion. Un peu plus tard, sur la promesse d'un sauf-conduit, il s'approcha de Vienne avec une escorte, mais il prit son ennemi en flagrant délit de mensonge et de projets de meurtre, et revint en Hongrie. Les
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tentatives de Gara pour diminuer son pouvoir ne réussirent pas mieux : il le conserva tout entier, avec une nouvelle confirmation royale, pour sa dernière année, année de périls et de dévouement récompensé par le succès.
Le sultan Mahomet voulait prendre Belgrade : connaissant bien les difficultés d'un pareil siège, il avait fait fondre d'énormes canons dans la vallée de la Morava, afin que le transport en fût plus facile. Son artillerie, la plus formidable qu'on eût jamais mise en ligne, comptait plusieurs milliers de pièces, dont plusieurs avaient vingt-sept pieds de long, et dont quelques-unes étaient des mortiers qui lançaient des boulets de pierre. Au
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Médaille du sultan ;\ialiomet II.
mois de juin toute cette force immense et nouvelle fut savamment disposée autour de Belgrade, avec une armée que l'on a évaluée à cent cinquante mille hommes, et une flottille de deux cents vaisseaux destinée à intercepter les secours.
Il paraissait insensé de lutter contre de pareils préparatifs ; ce fut sans doute la pensée du fastueux Philippe de Bourgogne qui se promena dans une partie de l'Allemagne, parlant de croisade, mais y songeant fort peu. Quant au pauvre petit roi, qui avait semblé vouloir pourfendre tous les Turcs, un beau jour il se sauva dans Vienne avec son inévitable Ulrich de Cilly. Deux hommes se mirent en tête la folie de sauver Bel-
grade : Hunyade qui réunit l'armée magyare, et dont le beau-frère Szilâgyi commandait héroïquement la place assiégée, et le moine Capistran, un fanatique sublime quand il n'était pas cruel, entraînant après lui soixante mille croisés de toutes nations, attirés par les indulgences pontificales et surtout enflammés par l'ardente parole du nouveau Pierre l'Ermite. Capistran fit à la Hongrie autant de bien que lui avait fait de mal le non moins bouillant Cesarini.
Le difficile, l'indispensable en même temps, était de commencer par une victoire navale. Hunyade se procura dans les ports du fleuve en amont de Belgrade des bateaux presque aussi nombreux que ceux de la flotte ottomane, puis il risqua une attaque dangereuse, mais couronnée de succès.
Les Magyars et leurs alliés l'emportèrent à l'abordage sur les Turcs, très redoutables pourtant dans ce genre de combat : beaucoup de galères tombèrent en leur pouvoir, les autres furent dispersées, et ceux qui les montaient, après avoir gagné le rivage, les incendièrent pour qu'elles n'eussent pas le même sort. Le grand résultat de ce succès fut de laisser entrer dans Belgrade Hunyade et Capistran, qui s'y trouvèrent pour résister à l'attaque suprême. Le 21 juillet, sept jours après leur arrivée, Mahomet jugea que les murailles avaient été abattues par ses canons sur un assez grand nombre de points pour envoyer les janissaires à l'assaut. Cette infanterie d'élite franchit intrépidement la première enceinte, mais elle se trouva devant une seconde ligne de remparts, du haut desquels les chefs chrétiens l'accablèrent de fagots enflammés. Il y eut là, malgré cette défense inattendue, d'horribles combats corps à corps, mais à la fin les musulmans furent repoussés avec des pertes énormes.
Le sultan, comprenant qu'il n'y avait plus d'espoir après un semblable échec, leva le siège avec précipitation ; blessé lui-même il s'enfuit jusqu'à Sophia, où ses troupes arrivèrent en désordre, laissant après elles toute l'artillerie de siège et vingt -quatre mille morts.
Tel fut le siège de Belgrade, l'un des plus heureux événements du siècle. Hunyade et Capistran, qui ont eu le temps de raconter ce triomphe dans leurs lettres au roi et au pape, ne tardèrent pas à le payer de leur vie. C'est Hunyade qui tomba malade le premier, de la fièvre ou d'une épidémie. Ses dernières paroles furent employées à recommander ses enfants, la patrie et la cause de la chrétienté. Avant de mourir, il se fit transporter dans une église oCi il reçut la communion. Lorsque la déplorable nouvelle se répandit, elle fut accueillie par une douleur à laquelle s'associa même Aeneas Sylvius: » Cette mort, écrivait-il, est la mort de nos espérances.^ Un seul homme était digne de s'en réjouir, Ulrich de Cilly, désormais libre de toute rivalité : dans sa joie imprudente il crut le moment venu d'exterminer la famille du héros martyr.
De là le sinistre épilogue de ce qu'on pourrait appeler l'épopée
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hunyadique. Ladislas, le fils aîné de Jean, et son oncle Szilâgyi, surprirent une lettre du comte de Cilly qui révélait des projets de meurtre. Ils résolurent dès lors, avec leurs nombreux partisans, de prendre les devants et de faire payer à ce courtisan détestable tous ses attentats contre leur famille.
Le roi et son favori vinrent à Belgrade, sans se douter du guet-apens qu'on leur tendait. Ladislas Hunyade montra au comte Ulrich la lettre accusatrice ; une querelle s'engagea, les épées furent tirées du fourreau, Cilly, malgré la cuirasse qu'il portait sous ses vêtements, tomba percé de plusieurs blessures mortelles. Les meurtriers, ou, selon l'opinion qu'ils se faisaient de leur acte, les justiciers, essayèrent de se concilier le pardon royal.
Ladislas le Posthume, tremblant, mais brûlant de se venger et formé à la dissimulation, promit d'abord tout ce qu'on voulut à la veuve du héros, à son beau-frère et à son fils; mais une fois hors de leur atteinte il fit arrêter Ladislas Hunyade, le livra à ses ennemis qui le condamnèrent à mort et lui firent trancher la tête. Le bourreau le frappa d'une main mal assurée devant la multitude frémissante, et dut s'y reprendre à plusieurs fois ; scène horrible qui a longtemps agi sur l'imagination hongroise. Le second fils du feu Gouverneur, Mathias, devint un otage confié au lieutenant du roi en Bohême, à Georges Podiebrad. Quant au jeune roi, il s'occupait de son prochain mariage avec Madeleine de Valois, lorsqu'il mourut de mort subite.
Il avait eu le temps de rendre un édit, monument de royale ingratitude, qui déclarait Jean Hunyade traître et scélérat, méprisable jugement dont les larmes de ses concitoyens et l'admiration de la postérité, ont dû -consoler cette grande ombre.
Sceau de Jean Hunyade.
L'élection du roi Mathias.
(Dessin de Ladislas Kimnach.)