Les substantifs, que nous diviserons en neuf catégories
a) Les éléments, les saisons, l'atmosphère : eau, terre, souffle et âme ■nuage, tourmente, glace, feu, froid, chaud, soleil, aurore, miit, soir, hiver, printemps, été, automne, lac, marais, ile, montagne.
h) Les minéraux : pierre, sel, argent, fer.
c) Les végétaux : arbre, écorce, feuille, raciste.
d) Les parties du corps humain : sang, iête, oeil, oreille, langue, dent, coeur, jotie, foie, bile, 'inain, moelle, graisse.
e) Les animaux : poisson, boeuf, cheval, chien, serpent, cygne, lièvre, corne, plum,e.
f) La parenté : père, fils, beau-père, gendre, frère, mère, fille, bru.
g) Les armes et les instruments : flèche, arc, couteau, fil. h) Les habitations : maison (ou plutôt tente), nid, toit, ville, i) Quelques mots abstraits: nom, travail, moitié.
4. Les adjectifs les plus nécessaires (avec les adverbes correspondants) : long, plein, léger, nouveau, inférieur, nombreux, bon, bas, lent, sombre, amer, rond.
Cette liste incomplète, mais formée uniquement de mots importants, et incontestablement finnois, est on ne peut plus caractéristique: c'est bien le langage, à la fois suffisant et borné, d'une société nomade, et nomade dans les régions septentrionales. En effet, dans les objets que nous venons d'indiquer, quels sont ceux qui offrent le plus haut degré de ressemblance ou même d'identité dans toutes langues finnoises y compris le hongrois? La glace et le feu, c'est-à-dire l'ennemi et le sauveur dans les froides plaines du Nord; l'eau des lacs et des fleuves; la nuit, le soir, l'hiver si long et si pénible ; le poisson, nourriture que les fleuves donnent en abondance; la graisse, la moelle, le sang, éléments essentiels de la vie humaine; l'écorce et la feuille qui servent à la construction des demeures primitives; l'arc, la flèche, le couteau, sans lesquels la chasse est impossible. On voit à quel point ce lexique confirme les plus anciennes données historiques sur le premier séjour des Hongrois.
L'étude du vocabulaire conduit au même résultat que celle de la grammaire: le hongrois est une langue ouralo-finnoise.
La conclusion de cet exposé est tellement simple et évidente qu'il semble qu'elle ait dû être tirée depuis longtemps. Mais la science toute moderne qu'on appelle la philologie comparée n'a pas de branche plus récente que celle des langues oural-altaïques et surtout finnoises. Il ne paraissait pas naturel de chercher au noble peuple magyar des parentés si obscures et si lointaines.
Lors même que la science eût tracé lentement sa voie, l'amour-propre national, qui se faisait de son origine orientale un tableau brillant et flatteur, a longtemps continué à renier des frères aussi déplaisants que les peuples de la Kama et de l'Obi.
Malgré les premières indications de Ricard au treizième siècle sur la » Grande-Hongrie « du Volga, pays où l'on parlait une langue compréhensible pour les Magyars, celles d'Herberstein au seizième siècle et les rapprochements déjà établis par les savants du siècle dernier, on peut dire que l'affirmation scientifique de cette parenté commence avec Gyarmathi; et depuis Klaproth jusqu'à MM. Donner, Hunfalvy et Budenz, une suite non interrompue de travaux établit avec la force irrésistible des faits que les Magyars sont d'origine ouralo-finnoise, ou plutôt c'est une vérité que, d'accord avec la science allemande contemporaine, on peut supposer démontrée.
Néanmoins, depuis un siècle que Gyarmathi a publié son ouvrage,, on pourrait enregistrer une suite de protestations dont la plus vive a été écrite en français par un homme mort trop jeune pour la gloire de la France et de la Hongrie, Auguste de Gérando. Tous ses efforts sont restés inutiles contre les faits, et il est probable que, s'il avait connu les recherches poursuivies depuis trente ans, son opinion se serait modifiée. Cependant de nos jours encore plusieurs historiens politiques ou littéraires de la Hongrie continuent d'écarter l'origine finnoise comrne une hypothèse désagréable.
D'ailleurs, rien de plus vague et de plus discordant que les solutions que l'on a proposées au lieu de celle-là. On veut tantôt que les Magyars soient des Indo-Européens, proches parents des Persans, tantôt que ce soient des Turcs ou des Mongols; il semble d'autres fois qu'ils aient dû tomber du ciel, car on ne les rattache avec précision à aucune race existante. Quelquefois on cherche toutes les étymologies qui peuvent expliquer le hongrois par le latin ou le grec; d'autres fois on reconnaît qu'il y a des éléments finnois dans la langue, mais qu'ils sont adventices. Or nous avons constaté tout à l'heure que l'étude de la grammaire est aussi probante que celle du vocabulaire, et jamais on n'a vu une grammaire importée d'un seul bloc d'une famille de langues dans une autre. Quant à soutenir que la langue peut être absolument ougro-finnoise sans que le peuple le soit, c'est une hypothèse peu vraisemblable et surtout absolument gratuite.
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LES ORIGINES ET l'ÉPOQUE PAÏENNE 17
Mais il ne suffit pas de déterminer les relations plus ou moins proches, plus ou moins lointaines, des Hongrois avec les peuples qui existent aujourd'hui ; nous devons chercher parmi les peuples, disparus ou absorbés depuis, qui figurent dans l'histoire du milieu du Moyen Age, quels sont ceux qui par leur langue et leur race avaient une affinité plus ou moins grande avec nos héros.
Le vieux peuple de Sumir ou d'Accad est trop éloigné de notre cadre chronologique; mais les Khazars et les Bulgares, les Cumans et les Petchénègues y rentrent directement.
M. Vivien de Saint-Martin a fort bien démontré que les Khazars étaient des Finnois; leur ancienne manière de vivre était celle des peuples nomades; leur activité était grande, leur intelligence était vive, comme le montrent et leur aptitude à recevoir les idées, les religions et les langues étrangères, et les rapports commerciaux qu'ils entretinrent avec leurs voisins. Quant à leur langue, nous n'en connaissons qu'un mot de deux syllabes sarkel, signifiant ville blanche d'après Constantin, et ayant le même sens chez les Vogouls.
Nous savons d'ailleurs que les Khazars établis en Hongrie sous le nom de Kabars conservèrent leur langue tout en parlant l'autre > langue des Hongrois* c'est-à-dire le vrai magyar. On a pu supposer sans invraisemblance que cet idiome des Kabars n'était autre que le dialecte appelé assez improprement dialecte palocz, qui est encore parlé dans quatre comitats du Nord.
Les anciens Bulgares, difficiles à reconnaître aujourd'hui sous l'élément slave qui les a peu à peu absorbés, étaient certainement aussi des Finnois; toutes les analogies historiques le prouvent, comme aussi cette grande Bulgarie du Volga qui existe encore, comme plusieurs mots finnois, presque magyars, conservés même dans le bulgare actuel.
Les Cumans et les Petchénègues, deux tribus barbares qui se ressemblaient beaucoup, et qui sont venues dans des circonstances à peu près semblables s'établir en Hongrie, n'étaient pas des Finnois, mais des Turcs. Tous les arguments que l'on a invoqués pour les rattacher aux Hongrois viennent se briser contre les faits historiques et surtout contre la connaissance suffisante que l'on a de la langue cumane.
Le dernier vieillard qui l'ait parlée est mort il y a plus d'un siècle, mais l'oraison dominicale, conservée dans cet idiome et publiée par Klaproth, a fait constater par Neumann, par Hammer, par M. d'Avezac, malgré les efforts de Jerney, que le cuman n'était séparé du turc ottoman et surtout du turc oriental que par une simple différence de dialectes.
Nous avons terminé cette étude ethnographique: les Hongrois ont-ils lieu d'en être affligés? Quel motif auraient-ils pour cela? N'est-il pas plus beau d'être arrivé dans le monde civilisé avec une vive et fruste intelligence, une vie primitive et vigoureuse, et le simple germe de fortes insti-
tutions, en un mot de s'être fait une noble place dans le monde par une série de progrès, que d'y être tombé comme un aérolithé, ayant de prime abord toutes les qualités et tous les talents ?
Au lieu de n'avoir que la peine de parler, de chanter ou d'écrire dans une langue toute faite et accomplie, n'est-il pas plus beau d'avoir peu à peu orné, enrichi un idiome primitif qui est devenu très-propre à exprimer les idées et les besoins de la civilisation et de la science modernes, tout en restant admirable d'originalité et de poésie?