D'APRÈS LE TABLEAU DE BENGZUR AU MUSEE NATIONAL HONGROIS
LA ONARCHIE ÉLECTIVE 23S
succomber à la maladie dans Belgrade sauvée par ses efforts; son frère Ladislas Hunyade, enveloppé dans une ténébreuse intrigue, périr dans une cruelle agonie sous le fer maladroit du bourreau ; lui-même, emmené en otage à Prague dans l'escorte de l'enfant-roi Ladislas le Posthume, ne devait qu'à ses dix-huit ans un reste de pitié dont ses ennemis pouvaient se repentir. Puis tout à coup le poison ou la maladie fait descendre au tombeau le roi de Hongrie et de Bohème; la Bohème élit Georges Podiebrad ; les magnats et les prélats de Hongrie convoquent une diète nationale à Pesth pour le 1 janvier 1458, et le nom qui est bientôt dans toutes les bouches est celui de Mathias Corvin.
Les prétendants à la couronne vacante étaient nombreux : des deux beaux-frères de Ladislas le Posthume, le duc Wilhelm de Saxe et le roi Casimir de Pologne, le premier n'avait pas de sérieuses chances, le second en avait davantage.
Le plus redoutable concurrent, bien qu'il parût se retirer devant les prétentions de Casimir, était l'empereur Frédéric III, le tuteur du feu roi, le chef de cette maison de Habsbourg dont l'ambition séculaire convoitait la couronne de Saint-Étienne et l'avait un moment touchée. Dans l'intérieur même du royaume, des oligarques puissants et de haute race, un Gara, un Ujlaky, ayant des armées pour escorte et des provinces pour domaines, méprisaient le fils du parvenu, le frère du supplicié. Mais le sort tragique de sa famille était pour Mathias une popularité et une force. 11 avait aussi pour lui son oncle Szilâgyi, un héros des guerres précédentes, qui se chargea de son élection.
Les partisans des Corvins, au nombre de quarante mille, se réunirent à Bude ; leurs adversaires, également en force, se pressaient de l'autre côté du Danube. On put croire un instant que sur la glace du fleuve une bataille allait se livrer. Deux hommes l'empêchèrent, le légat Jean Carvajal et Szilâgyi, que l'annaliste polonais Dlugosz a faussement accusé d'avoir fait élever des potences pour effrayer les ennemis de son neveu. Les délibérations commencèrent, non sans tumulte, mais non sans liberté. Lorsque les envoyés des prétendants eurent plaidé leur cause, Szilâgyi prit la parole: il n'eut pas de peine à montrer que depuis trois quarts de siècle la Hongrie avait fait une dure expérience des princes étrangers; qu'un Hongrois pourrait aimer sa patrie et la rendre heureuse ; enfin que cette patrie bienaimée devait s'acquitter envers la mémoire de Jean Hunyade, son sauveur. Les cris de : Vive Mathias roi ! partis des rangs de la petite noblesse et du peuple armé, s'imposèrent à l'oligarchie frémissante et jalouse, qui avait haï le père, et que le fils allait courber sous son joug.
Comme cela avait toujours lieu au moment d'une élection royale, des précautions furent prises contre le pouvoir absolu: Szilâgyi élu Gubernator pour cinq ans, à cause de la jeunesse de son neveu, dut s'engager en son nom à conserver les privilèges nobiliaires, à convoquer chaque
année une diète pour la Pentecôte, à respecter toutes les libertés du pays. Puis il fit tirer de son tombeau sans honneur le corps de son autre neveu Ladislas, pour qu'il fût inhumé avec pompe à côté de celui du défenseur de Belgrade.
Le prélat Vitéz, naguère précepteur de Mathias, et qui fut toute sa vie plutôt un homme d'État et un homme de lettres qu'un homme d'Église, alla chercher à Prague l'élu de la nation. Il le trouva dans une situation qui tenait de l'hôte royal, du prisonnier et de l'otage : Podiebrad le traitait fort bien, avec sa générosité habituelle ; il était sans doute satisfait de voir la royauté élective, régime auquel il devait sa récente couronne, s'affermir dans un pays voisin ; mais il n'était pas disposé à le laisser partir sans traiter à des conditions avantageuses. Mathias dut payer une rançon de 40,000 ducats et devenir, en même temps que l'allié du roi de Bohême, le fiancé de Catherine Podiebrad, princesse très jeune et d'une faible santé. Ce traité conclu, il fut magnifiquement accompagné jusqu'à la frontière, où il trouva sa mère avec les grands du royaume, et commença vers sa capitale un voyage triomphal. » Réjouissez-vous, avait écrit Szilâgyi à tous les comitats, de l'élection du seigneur Mathias, notre nouveau roi élu par la grâce de Dieu ; réjouissez- vous des bontés de Dieu pour nous et notre patrie. «
C'était bien là le sentiment général : on n'en put douter lorsqu'on vit le jeune roi s'acheminer à travers les villes et les campagnes au milieu des bénédictions des vieillards et des offres enthousiastes des jeunes gens.
Cette joie n'était partagée ni en Pologne ni en Autriche, mais elle le fut à Rome, au moins dans le premier moment. Calixte III, presque mourant, espéra que » l'aiguillon de la gloire paternelle et le souvenir de tant d'actions glorieuses, accomplies pour la défense de la chrétienté, « exciterait Mathias Corvin à marcher sur les traces de Jean Hunyade. II est vrai que la seconde impression du vieux Pontife a été beaucop moins favorable: »Nous sommes grandement surpris, écrivait-il, de voir que dans ces royaumes de Bohême et de Hongrie, qui sont la propriété de Saint-Pierre, comme le prouvent des titres authentiques, on se soit si peu occupé, quand est mort le roi Ladislas, des droits du siège apostolique.* Ainsi recommençait la lutte sourde et intermittente qui s'était engagée à diverses époques entre la nation magyare et la Curie roumaine, quant à la désignation ou à la confirmation du souverain. Dans ces deux impressions contraires de Calixte III, apparaît une autre lutte encore : celle qui se livrait si souvent chez les papes du quinzième siècle entre les vastes devoirs de la défense chrétienne et les étroites préoccupations des domaines et des royaumes d'ici-bas.
Mathias se trouvait donc entouré dès son avènement, et malgré sa popularité héréditaire, d'amitiés incertaines et de haines déclarées: situation difficile pour un roi presque enfant, mais qui ne le troubla point, car la
rapide et tragique destinée des siens lui avait enseigné la connaissance des hommes.
Comme son contemporain Louis XI, l'infortune et des pièges continuels lui avaient appris à se servir de ses rivaux et de ses ennemis les uns contre les autres, sans trop de scrupules dans la formation et la rupture des alliances, et à se défier des sentiments de tous, même des siens propres, ce qui le conduisit plus d'une fois à l'ingratitude. Il ressemblait à un autre de ses contemporains, Charles le Téméraire, par la violence, par l'impatience, par l'immensité de son ambition. Son instruction était de beaucoup supérieure à celle des autres princes : outre le hongrois et le latin, il savait l'allemand et le slovaque. Vitéz lui avait enseigné la théologie, l'histoire, l'architecture, l'astrologie. Son éducation guerrière n'avait point souffert de tous ces travaux ; les romans de chevalerie qu'il lisait avec passion lui avaient inspiré l'humeur batailleuse qu'il conserva toute sa vie. Son visage assez ordinaire exprimait la vigueur plus que la ruse ; sous un large front des yeux durs et impérieux, terribles 'dans la colère,, faisaient plier toutes les volontés : un jour un ambassadeur du Sultan, sous ce regard foudroyant, perdit tout son sang-froid et ne put que balbutier son message.
Les deux dangers les plus pressants venaient des mécontents et de l'empereur : il fallait d'abord s'occuper d'eux ; le grand ennemi, le Turc, aurait son tour. En attendant il fournissait un excellent prétexte pour mettre sur pied des forces capables d'être employées contre d'autres adversaires.
Les États, réunis à vSzegedin vers la fin de 1458 et dans les premières semaines de l'année suivante, votèrent des lois militaires qui fortifiaient beaucoup l'autorité royale. Désormais le roi seul donnerait les grades, et non plus la noblesse procédant à des élections dans chaque comitat. Le roi pouvait au besoin appeler aux armes toute la nation. Les habitants des villes libres royales étaient tenus de servir les canons déjà nombreux et diverses machines de guerre. Les tenanciers des terres nobles astreints à combattre dans la cavalerie successivement par vingtième pendant trois mois; les cavaliers levés sur les terres du roi et du clergé; les fantassins groupés autour de la bannière des prélats et des barons; enfin les milices spéciales et privilégiées des Cumans et des lazyges, tous étaient réunis sous l'autorité absolue du jeune Mathias.
Les grands dominateurs du pays se sentirent menacés. Déjà Giskra, chef des mécontents hussites de la frontière, s'était vu poursuivi dans ses montagnes de château en château. Déjà Szilâgyi, éloigné des affaires par la défiance royale, et ne pouvant accepter une disgrâce qu'il regardait à bon droit comme une ingratitude, s'était rapproché de Gara et de Ujlaky ; alors son neveu l'avait fait arrêter, et peut-être l'eût-il fait mourir dans un cachot du château de Vilâgos sans la loyale résistance du gouverneur.
■Craignant pour eux-mêmes, les puissants ennemis de Mathias, après la diète de Szegedin, se confédérèrent avec l'Empereur. Frédéric III prit le titre de roi de Hongrie, et ce qui lui donnait une grande supériorité sur l'élu de la nation, c'est qu'il possédait depuis longtemps la sainte couronne, emblème et condition de l'autorité souveraine aux yeux de tout vrai Magyar. Une première lutte se livra près des frontières ; elle tourna d'abord à l'avantage des Autrichiens, mais plusieurs chefs des mécontents, entre autres le ban de Croatie Ujlaky, se repentirent de leur alliance avec un prince étranger et passèrent du côté de Mathias, très habile à persuader ses sujets au nom de la patrie, et à retourner contre son adversaire l'arme des dissensions intérieures et des rivalités.
Dans de telles circonstances, la récente élection d'Aeneas Sylvius Piccolomini comme pape, sous le nom de Pie II, était d'une importance capitale. Frédéric se crut certain de l'emporter en voyant arriver au trône pontifical l'habile négociateur, le serviteur dévoué de sa maison, l'écrivain si hostile à la famille des Corvins. Pie II se sentit ambarrassé par le passé d'Aeneas Sylvius. Préoccupé d'un vaste projet de croisade, il faisait des voeux pour le fils de Jean Hunyade, le seul qui pût en assurer le succès ; mais il ne voulait pas irriter son impérial bienfaiteur: »Nous avons reçu, écrivait-il à Frédéric, assez mécontent de son attitude, des envoyés de Mathias qui se dit roi de Hongrie . . . Nous n'avons oublié ni les services que vous nous avez rendus avant notre élévation, ni votre zèle pour la religion catholique et le siège apostolique . . . D'après les paroles de vos envoyés, nous craignons que ceux de Mathias ne se soient vantés d'avoir beaucoup obtenu de nous . . . Aussi tenons-nous à faire savoir à V. S. que cela est faux. Ils nous ont demandé l'épée et l'étendard que nous leur avons refusés. «
Malgré ces assurances. Pie II reconnut Mathias et lui envoya plusieurs lettres pour l'aider contre les factieux et le féliciter de ses préparatifs contre les infidèles. Il recevait en échange la promesse d'une participation au congrès de Mantoue. L'évêque de Csanâd et Etienne Frangepan s'y rendirent, mais ils furent peu satisfaits de la proclamation de Frédéric III, comme généralissime des armées chrétiennes. Une telle preuve d'amitié donnée par le pape au dangereux voisin de la Hongrie contribua peut-être à faire échouer les efforts pacifiques du cardinal Bessarion; et comme il était évident que la cour de Rome ne se déciderait ouvertement pour aucun des deux adversaires, ils se tournèrent tous deux du côté de Georges Podiebrad.
Le roi de Bohême, devenu l'arbitre de la situation, avait d'abord paru se rapprocher de l'empereur; mais il comprit que lui, roi parvenu, objet de la haine de tous les princes héréditaires et du César germanique, il n'avait pas d'allié plus sûr qu'un autre roi parvenu, issu d'une élection populaire. Il se décida sans trop de peine à sacrifier son allié Giskra, que
Mathias tenait à ce moment même assiégé dans Sâros, et le mariage fut célébré entre le roi de Hongrie et Catherine Podiebrad. L'empereur Frédéric, souvent trop rabaissé par les historiens qui ne l'ont suivi que dans sa politique allemande, ne manqua pas toujours, en ce qui concerne la
Portrait de Georges Podiebrad. (D'après le tableau au château de Laxenburg.)
Hongrie, de la proverbiale et tenace habileté de sa maison. Il comprit l'impossibilité de lutter à force ouverte contre la fortune du jeune roi, et conclut, au commencement de 1462, un traité réellement avantageux: Mathias devenait son fils adoptif et reprenait la sainte couronne; en revanche il reconnaissait l'empereur pour son héritier si lui-même n'avait
pas de fils, et promettait secrètement de ne pas se marier si la fille de Podiebrad venait à mourir.
Or cette princesse était trop maladive pour avoir des enfants ; Frédéric en était instruit comme Podiebrad, et c'est peut-être l'origine de la haine profonde et impitoyable dont Mathias, qui du reste n'observa point cette clause du traité, poursuivit jusqu'au bout ses deux voisins d'Autriche et de Bohème.
Quatre années après son avènement, le roi national, par son activité précoce et la désunion de ses adversaires, était devenu un roi incontesté et légitime aux yeux des autres princes et de ses propres sujets : Giskra se soumettait sincèrement, Ujlaky se contentait de son banat de Croatie,. Gara venait de mourir.
Tout pliait devant Mathias au dedans ; il allait commencer au dehors sa politique de conquérant et de croisé.
A la grande joie du pape, Mahomet II n'avait pu obtenir du roi de Hongrie ni son alliance, ni même un traité de paix, vivement désiré à cause de la résistance de la Grèce et de Scanderbeg. Toutefois les Hongrois et les Turcs ne se livraient encore qu'une lutte indirecte dans les. pays intermédiaires, la Bosnie et la Valachie.
Les affaires de Bosnie étaient l'objet d'une correspondance active entre la cour de Bude et la cour de Rome: Mathias supportait impatiemment le voisinage du petit roi de Bosnie, tributaire sinon allié des Turcs et qu'il accusait non sans raison de duplicité, reprochant au pape de bien recevoir les ambassadeurs de ce chrétien douteux. Il finit par s'adoucir en voyant les Bosniens lui rendre hommage et se tourner de nouveau contre les Turcs. Mais les bonnes résolutions de ce petit peuple lui portèrent malheur: au printemps de 1463, leur roi, poursuivi et pris dans sa dernière forteresse, fut décapité derant le sultan, et trente mille Bosniaques se virent enrôler de force dans l'armée turque. En Valachie, le voïvode était l'allié des Hongrois et l'ennemi acharné des musulmans, mais ses sujets exaspérés par sa cruauté, virent avec plaisir les Turcs le chasser et le remplacer par son fils.
Mathias, fort inquiet de ce changement qui affermissait la domination^ ottomane en Roumanie, ne voulut cependant pas soutenir un scélérat dont les crimes lui étaient démontrés; il le fit même jeter en prison et s'efforça de conserver quelque influence sur son fils. Néanmoins les Osmanlis se rapprochaient de la Hongrie sur une vaste frontière, et il fallait s'occuper de lutter sérieusement.
L'alliance des princes italiens et de Venise était très importante, surtout à cause de leur richesse et du besoin d'argent qui a pressé Mathias pendant tout son règne. Un ambassadeur qu'il envoya d'abord au doge, puis à d'autres cours de la Péninsule, reçut de lui des instructions remarquables par leur netteté et leur finesse: »Ne parlez pas d'argent, mais
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d'assistance. Ne concluez rien pour un temps déterminé, mais bien pour le temps que durera l'expédition générale, et ne sortez pas de là . . . Ayez soin de remercier le doge de ses promesses, et dites-lui que je préfère qu'un agent vénitien distribue lui-même la solde à mes troupes . . . Demandez-lui de m'envoyer toujours son secrétaire Tomasi, auquel je suis habitué, et qui connaît les hommes et les choses de notre pays . . . Dites-lui que je vous ai ordonné de parler et d'agir partout suivant ses conseils ... Ne partez pas sans une ferme réponse et sans un acte en bonne forme . . . Quand vous verrez le Pape, vous lui demanderez des subsides*mais vous ne lui direz pas ce que vous aurez décidé avec les Vénitiens . . . Vous parlerez ou vous ne parlerez pas aux seigneurs de Ferrare et de Florence, selon les conseils du doge.«
Les lettres de Mathias Corvin se distinguent du style verbeux des chancelleries contemporaines par leur précision tantôt délicate et habile, tantôt dure et impérieuse. Celle que nous venons de citer révèle tout un côté de sa politique, l'alliance avec la république de Venise qu'il croyait nécessaire à son royaume, et qu'il s'est toujours efforcé de maintenir.
Pie II ne tenait pas moins fortement à l'alliance hongroise, le seul espoir sérieux de la croisade rêvée, car il était trop visible que lés assemblées d'Italie et d'Allemagne parlaient beaucoup des dangers de l'Europe et ne faisaient rien pour les conjurer. Le roi de Hongrie, lui du moins, entreprenait une campagne décisive, et se montrait impatient de voir arriver les secours vénitiens et pontificaux: » Notre ambassadeur, écrivait-il, nous a fait savoir que le Pape avait les meilleures intentions, mais que les guerres d'Italie l'empêchaient de pourvoir aux besoins de la chrétienté. Aussi le rappelons-nous, afin qu'il n'importune pas davantage Sa Sainteté. « Les secours arrivaient pourtant, et il sembla que les jours les plus heureux de Jean Hunyade étaient revenus.
^JZ^off^^
Coupe faite en souvenir de la
paix de 1462.
(Dans le trésor de la ville de
Wiener-Neustadt.)
La forte place de Jaicza fut emportée après un siège meurtrier et une partie de la Bosnie délivrée. En 1464, Mahomet II voulut réparer cet échec par la prise de Belgrade; mais la garnison le repoussa cette fois encore, et il dut s'enfuir à l'approche de l'armée de Mathias. La frontière de la Save était pour longtemps assurée, et si l'attaque de Zvornik ne réussit pas comme les entreprises précédentes, les Hongrois n'en avaient pas moins remporté d'assez grand succès pour encourager les généreux efforts d'Aeneas Sylvius, et pour répandre quelque consolation sur ses derniers moments, alors qu'un découragement mortel le saisissait sur les rivages de l'Adriatique.
Pourquoi la guerre turque n'a-t-elle pas continué? Pourquoi des alliances nombreuses et lointaines, avec les Persans, les Arméniens, le prince de Géorgie n'ont-elles pas décidé Mathias à prendre une facile revanche du petit échec de Zvornik? C'est que l'Occident réclamait de nouveau son attention. D'abord l'empereur n'avait pas envoyé de bonne grâce» la sainte couronne promise : il avait fallu de nouvelles négociations pour que le jeune roi, ceint du diadème vénéré^ parût à cheval devant son peuple enthousiaste. Ensuite et surtout les relations avec la Bohême, compromises par la mort de Catherine Podiebrad, se refroidissaient chaque jour. Une ambassade présidée par Antoine Marini vint de la part de Louis XI, du roi Georges et de la Pologne, peu de jours avant la mort de Pie II, proposer au victorieux Corvin la main de Catherine de Valois, la formation d'une grande ligue chrétienne contre les infidèles et la convocation d'un concile général.
La réponse de Mathias fut flatteuse pour Louis XI: »Je sais, dit-il, que le roi de France est le premier des princes chrétiens par la noblesse de sa race et par la majesté de son trône ... Je me souviens aussi que depuis plusieurs siècles nous avons toujours eu avec la maison de France des rapports d'amitié ou de parenté, et que plusieurs rois et reines de cette famille ont gouverné notre pays.«
Il éludait cependant avec courtoisie la noble alliance qu'on lui offrait. Mais lorsqu'il s'agit du projet de ligue, son langage devint amer et défiant, surtout à l'adresse de Podiebrad: » Cette idée de concorde et de ligue universelle, le roi de Bohême aurait pu nous la communiquer d'avance, au lieu de nous envoyer un projet tout dressé. Sans doute il est mon père, je suis son fils ; mais le fils a lui aussi un royaume, des frontières distinctes et des conseillers qui lui suffiront sans qu'il ait besoin des avis d'autrui.«
Le projet de concile ne fut pas mieux accueilli: »Je ne vois pas, dit Mathias, le bien qu'il pourrait faire. Ces assemblées ne produisent que des schismes, des discordes, et les choses vraiment utiles se trouvent retardées. «
Cette appréciation n'a rien d'étonnant de la part d'un prince qui, malgré ses fréquentes irritations contre la cour de Rome, n'avait pas en
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général de meilleur allié. D'ailleurs Mathias qui se piquait de théologie, était sincèrement dévoué aux doctrines ultramontaines mal vues par une grande partie du clergé hongrois. Ses opinions bien connues, l'armée formidable dont il disposait, surtout sa malveillance croissante contre Podie- 'brad, le désignaient au nouveau pape Paul II comme l'exterminateur du hussitisme.
Mahomet II.
(D'après le tableau de Jean Bellini.)
Paul II n'avait pas les ménagements de ses prédécesseurs : il confondait dans une même aversion les doctrines hardies que rien n'avait pu détruire dans le peuple tchèque, et la modeste réforme des Calixtins, de ceux qui réclamaient surtout la communion sous les deux espèces. M. Palacky en Bohême, en France M. Saint-René Taillandier ont raconté ces luttes dramatiques, et montré la grandeur du rôle de Podiebrad que notre compatriote appelle »le premier soldat de la liberté chrétienne dans le monde
moderne «. Ici nous n'avons à suivre dans les événements de Bohême que la politique et les armes du roi magyar.
Trois années se passèrent avant qu'il ne se décidât à prendre les armes contre Georges Podiebrad. Dès 1465 il écrivait au pape qui l'en pressait: »Je ne suis nullement retenu par d'anciens traités auxquels* m'avait contraint la rigueur du temps : je sais que je puis en être facilement relevé par l'autorité apostolique. Soit qu'il faille agir contre les Bohèmes soit qu'il faille agir contre les Turcs, me voici moi Mathias, et la Hongrie avec moi.«
Et pourtant la longue guerre de Bohême n'a commencé qu'en 1468. Cet intervalle a été rempli par des affaires difficiles de plus d'une sorte. Les querelles avec les officiers de l'empereur recommençaient à chaque instant près des frontières autrichiennes: Frédéric, se plaignant que des vassaux à lui dans l'intérieur du royaume fussent soumis à l'impôt pour la guerre turque, faisait envahir par ses troupes les environs de Soprony (Oedenburg), et recevait une lettre énergique de Mathias: »Nous ne savons si cette allégation suffira à l'illustre empereur des Romains; mais nous pouvons affirmer que nous interdisons toute injustice dans l'intérieur de nos frontières, même à l'égard d'un étranger. Il nous est cruel, alors que nous travaillons pour la foi catholique, d'être inquiétés par derrière et gênés par ceux là-même qui devraient nous aider le plus.« On le voit, le roi de Hongrie, quoiqu'il restât pour le moment sur la défensive, se regardait toujours comme le chef des croisés. Il refusait de laisser pénétrer dans le royaume une ambassade ottomane ; il lui refusait même le passage pour se rendre à Venise, écrivant au doge que cette ambassade aurait mis la division dans le pays, mais se défiant en réalité d'une paix séparée que la politique habituelle de la République pouvait faire redouter. Il mettait sans cesse les Vénitiens en garde contre les invasions turques, et leur rappelait une alliance qui semblait parfois leur peser: car lorsque le ban de Croatie Jean Thuz eut été chassé pour ses crimes, il se retira avec ses trésors à Venise, et fut non seulement toléré, mais fort bien accueilli par les patriciens.
Enfin, comme protagoniste de l'Europe chrétienne, Mathias recevait des subsides, et s'indignait de voir que le pape le soupçonnait de les employer à d'autres usages qu'à la défense de la chrétienté.
Ce sont aussi les besoins impérieux de son trésor et de ses armées qui amenèrent une dangereuse sédition. La diète de 1467 ayant augmenté, non sans répugnance, les droits que payaient les marchandises à leur entrée dans le royaume, et ayant donné à ces droits le caractère de propriété inaliénable de la couronne, la fière et indépendante noblesse de Transylvanie se révolta comme la fière bourgeoisie saxonne. Mathias la combattit avec succès, mais non sans péril ; car il voulut punir le voïvode Etienne de Moldavie, qui avait soutenu les rebelles et inquiété les fron-
tières: il franchit des défilés dangereux, fut blessé et faillit périr avec son armée. Après cette expédition, la noblesse de Transylvanie dut payer une amende énorme en réparation de son infidélité, et ce qui l'atteignit d'une manière peut-être plus pénible, c'est que le taux fixé par les lois encore barbares de cette contrée pour le meurtre d'un noble fut diminué des deux tiers.
Des difficultés aussi graves au dedans comme au dehors contribuèrent sans doute à retarder la guerre contre la Bohême ; mais il y eut d'autres causes encore. Mathias, comme la papauté elle-même, était placé entre son vrai devoir religieux, la lutte contre les musulmans, et le devoir que lui créait son intolérance, la lutte contre Georges Podiebrad.
Qui pourrait évaluer aujourd'hui les résultats qu'aurait produits une alliance étroite et sans réserve entre ces deux grands capitaines, entre ces deux grands peuples guerriers, les Tchèques et les Magyars? On connaît
Médaille frappée en mémoire des victoires de Mathias.
les exploits stratégiques des Hussites, et quant à l'armée hongroise, les documents les plus détaillés nous montrent combien elle était devenue formidable après les améliorations savantes mais coûteuses de Mathias. L'artillerie était la meilleure de l'Europe avec celles de France et de Bourgogne ; elle formait un corps à part, recruté dans l'infanterie, et le nombre des canonniers était égal au quart de celui des fantassins. Les hommes d'armes formaient un vrai mur, mobile, mais impénétrable, protégé qu'il était par un rempart de boucliers, et soumis à une discipline terrible qui leur ordonnait de se laisser tuer sur place jusqu'au dernier plutôt que de rompre leurs rangs.
Le reste de l'armée, cavaliers et fantassins, était dressé à des évolutions rapides et aux travaux les plus variés, depuis l'attaque méthodique des places fortes jusqu'à la construction des camps retranchés. En face d'une organisation pareille, dépasserons-nous la limite des conjectures
historiques sérieuses en nous représentant Constantinople délivré? Sans aller aussi loin, la frontière de la Bohême et de la Save, celle que l'Autriche moderne a eu tant de peine à recouvrer, n'eût-t-elle pas été pour jamais assurée? L'ardeur intraitable du pontife et les passions de Mathias Corvin finirent par en décider autremsnt. La conquête de la Bohême fut préférée à l'alliance avec la Bohême ; les courses que des bandes hussites poussaient jusque sur le territoire hongrois fournissaient un prétexte. Des écrivains magyars ont attribué à leur souverain le projet de fonder par ses conquêtes un grand empire, invincible rempart de la chrétienté.
Rien n'est plus vraisemblable, mais les moyens qu'il allait employer n'en ont pas moins faussé la mission de la Hongrie et les destinées de l'Europe orientale.
Les États furent convoqués à Erlau pour le printemps de 1468: l'intervention, ou plutôt l'exécution armée que chacun prévoyait, donnait une grande importance aux délibérations de cette assemblée. Mathias hésitait peut-être encore, au lendemain de sa campagne de Transylvanie, à se lancer dans une nouvelle entreprise ; il recevait de Victorin Podiebrad, digne fils du roi Georges, les assurances les plus pacifiques et les offres les plus amicales. On savait d'autre part que le corps germanique répugnait à une nouvelle guerre hussite : plusieurs princes allemands se plaignaient du pape et de l'empereur qui livraient la chrétienté aux infidèles. Ce n'est pas que Frédéric III fût animé d'une grande passion contre la Bohême, car il a dans cette guerre fort peu soutenu son nouvel allié; mais une lutte d'extermination entre deux nations voisines telles que les Tchèques et les Aiagyars rentrait dans les plans de sa politique et ne pouvait manquer de préparer la fortune de sa maison.
Dans la diète hongroise, dont chaque membre laïque avait tout à perdre dans cette guerre et fort peu de chose à y gagner, l'opposition fut plus générale qu'en Allemagne. On ne voulait pas se laisser distraire de la vraie croisade; on prévoyait avec trop de raison que les armées magyares employées en Bohême permettraient aux pillards turcs de ravager impunément le pays. Mais le légat Rovarella somma le roi de tenir ses promesses ; l'évêque de Breslau réclama son secours contre les hérétique ; l'envoyé de l'empereur montra Victorin sur le point de s'emparer de Vienne. Enfin une ambassade ottomane, admise cette fois malgré les scrupules de Mathias, proposa et obtint un armistice de plusieurs années. Alors la guerre fut résolue.
L'impétueux légat, qui voyait déjà Podiebrad en fuite, écrivait à l'évêque de Ferrare: »Les fondements de notre salut sont jetés, et la synagogue de Satan penche vers sa ruine. L'Église doit d'éternelles louanges au roi des Hongrois qui acceptant les avertissements du Saint Père, n'a pas hésité à prendre les armes. « Mathias était en effet décidé à soumettre au Siège pontifical et à conquérir pour lui-même le royaume de son beau-
père. Pour le moment il effaçait, sincèrement peut-être, son ambition politique derrière son zèle religieux. Il écrivait aux catholiques de Bohême : »J'ai entrepris de vous protéger contre les hérétiques . . . Comme c'est votre affaire encore plus que la nôtre, préparez-vous le plus tôt possible à nous aider. « Dans un manifeste adressé aux princes de l'Europe, il se disait appelé par les catholiques de Bohême. Enfin il pressait son représentant à Rome d'obtenir du paps les subsides promis: »Si cette hérésie n'est pas maintenant extirpée, il faut craindre pour l'Église d'Occident, surtout pour l'Allemagne, parce que les Hussites iront se multipliant, se glorifiant comme si Dieu protégeait leur juste cause .... L'Empereur est froid, le roi de Pologne est pauvre, les Allemands sont livrés à la paresse. «
Les hostilités commencèrent avec un médiocre déploiement de forces : l'armée que le roi conduisit en Moravie ne comptait que onze mille cavaliers et un plus petit nombre de fantassins, commandés par Emerich Zâpolya, Kinizsi et d'autres habiles capitaines. Il y eut plutôt des escarmouches que de vrais combats, puis la prise de Trebitsch que les fils de Podiebrad ne réussirent pas à protéger. Le siège fut mis devant Olmiitz et devant le Spielberg, les deux principales forteresses. Par deux fois les négociations se renouèrent et parurent aboutir; la seconde fois les deux princes eurent une entrevue, mangèrent ensemble, causèrent sur le ton le plus amical, et chacun les crut réconciliés. Mais les légats et Mathias exigèrent l'absolue destruction de l'hérésie et la soumission pure et simple au siège apostolique; la restitution au clergé catholique de tous les biens antérieurement sécularisés, sous l'arbitrage des légats et de l'archevêque de Gran ; enfin ils se refusaient à continuer les pouparlers s'ils ne recevaient pas comme gage de la bonne foi des Bohèmes le château de Prague et le Spielberg. Or Podiebrad et ses sujets ne voulaient, ni renoncer à la communion sous les deux espèces, ni laisser le primat de Hongrie s'ingérer dans les affaires de leur pays, ni livrer la forteresse qui domine leur capitale. Ces difficultés découragèrent les Polonais qui s'étaient portés médiateurs. La noblesse hongroise, dans une nouvelle diète réunie à Presbourg, vota cette fois tous les sacrifices demandés. Frédéric III, heureux de voir l'hostilité croissante de ses voisins, resserra son alliance avec Mathias et lui fit espérer le sceptre impérial.
Dès le mois de décembre la lutte s'engagea plus vivement. Après une série de succès, les Hongrois s'emparèrent d'Olmiitz et bientôt du Spielberg: rien ne tenant plus en Moravie, Mathias résolut d'envahir la Bohême. Il ne se dissimulait pas les difficultés de l'entreprise : »Les Bohèmes, écrivait-il, ne sont pas seulement habitués à combattre pour leur propre compte, ils font aussi la guerre à la solde d'autres nations. Ce peuple est très fier et obstiné dans son hérésie. Le pays est vaste, bien défendu par des châteaux et des défilés fortifiés. « Le danger était encore plus réel qu'il ne le croyait, car son armée se trouva embar-
rassée dans les neiges et cernée par l'armée ennemie. Cette affreuse situation ne lui réservait, à lui et à ses soldats, que le choix entre la mort et la captivité, lorsqu'il fut sauvé par la générosité spontanée ou calculée de Podiebrad. Le patriotisme des chroniqueurs a chargé de détails obscurs et contradictoires le récit de ces événements. Les Tchèques veulent que Mathias ait obtenu son libre départ en jurant de conclure prochainement la paix et en offrant un boisseau de pièces d'or; ils ajoutent que l'or n'était qu'à la surface et que le reste du vase était rempli de son. Les Magyars traitent ces anecdotes de calomnies absurdes. Ce qui est certain, c'est qu'un congrès pour la paix définitive devait se réunir à Olmûtz dans les premiers jours du printemps.
Cette nouvelle désespéra les chefs de la ligue catholique de Bohême, qui s'étaient crus déjà les maîtres dans leur pays, et le légat Rovarella accourut de la diète de Ratisbonne, menaçant presque le roi de Hongrie de l'excommunier. Il soutenait qu'un traité conclu avec un prince hérétique était nul de plein droit sans la ratification du Saint-Siège. Il fit échouer les négociations d'Olmûtz par ses exigences croissantes: il aurait fallu que Podiebrad promît de combattre lui-même ses sujets. Mathias crut pouvoir consentir à la rupture des conférences, et retirer la parole qu'il avait dû, dans tous les cas, engager plus ou moins. Il fit plus encore. Les chefs de la ligue catholique voulurent le lier irrévocablement à leur cause en lui offrant la couronne de Saint-Wenceslas. Mathias accepta: c'est une tache pour sa mémoire. Le 3 mai 1469 il fut proclamé roi de Bohême dans la cathédrale d'Olmûtz; il déclara qu'il se rendait aux prières des catholiques pour la louange et l'honneur du Tout-Puissant, pour la défense du Saint- Siège, pour l'affermissement de la foi chrétienne.
La nation tchèque releva ce défi. Pendant qu'on dressait dans Olmûtz des tables immenses et que les fontaines de vin coulaient; pendant que Mathias faisait frapper des pièces de monnaie à son effigie comme roi de Bohême, avec une singulière dédicace au dieu Mars protecteur; pendant qu'il entrait triomphalement dans Breslau, une de ses nouvelles capitales, les Etats de Bohême réunis à Prague proclamaient héritier du royaume le prince polonais Wladislas. Désormais la partie se compliquait d'un nouvel adversaire, le roi de Pologne, et celui-là n'était pas un prince à moitié hérétique, excommunié, au ban de l'Europe; il avait pour lui de nombreux alliés et la bienveillance secrète de l'empereur. Les Magyars luttèrent d'abord avec succès contre ces nouveaux périls, Victorin Podiebrad tomba même entre leurs mains ; mais le siège de Hradich tourna mal pour eux: Henri Podiebrad ravitailla cette place forte, et rejeta hors du pays morave le roi de Hongrie vaincu. Les catholiques de Bohême se* décourageaient; leur puissant protecteur voyait ses finances épuisées, ses sujets mécontents, ses voisins chaque jour plus hostiles. Ce sont là les années tragiques, la période de crise du règne de Corvin.
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