LE ROI MATHIAS COR VIN
(D'après le tableau du Musée Imp. et Roy. de la Cour)
Un voyage qu'il entreprit à Vienne ne lui réussit pas mieux. Il voulait amener Frédéric à une alliance sincère en devenant l'époux de sa fille, •et comptait obtenir en dot les villes hongroises que les derniers traités avaient laissées à l'empereur. 11 ne savait pas que le chef de la maison d'Autriche s'entendait avec le roi de Pologne, et il allait au-devant d'un aifroht. Le César germanique, croyant n'avoir plus rien à redouter de ce roi parvenu, repoussa dédaigneusemsnt sa demande, et lui reprocha sa médiocre extraction.
Dès lors tout fut fini entre eux, et Mathias, ému d'une colère terrible, s'échappa de Vienne où il ne devait rentrer que bien des années plus tard, en victorieux et en conquérant. Dans son royaume une nouvelle amertume l'attendait : Georges Podiebrad, qui avait continué le cours de ses succès, lui proposait dans l'intérêt du pauvre peuple chrétien de terminer leur querelle par vm duel où le vaincu serait à la merci du vainqueur. Ses envoyés ajoutaient que leur roi étant d'une forte corpulence, il conviendrait de réduire à un petit espace le champ du combat. Mathias refusa non sans ironie, mais il dut bientôt s'apercevoir de son isolement.
Si Paul II lui envoyait encore quelques encouragements et quelques subsides, la politique de Frédéric III l'entourait d'ennemis, et il était temps de songer à la frontière ottomane.
Podiebrad lui devint moins odieux, et les négociations recommencèrent avec lui ; mais au moment où il allait garantir à Mathias la succession au trône de Bohême, il mourut. Cet événement, qui deux ans plus tôt aurait été un coup de fortune, était maintenant un désastre, et le légat n'était pas éloigné d'en juger ainsi lorsqu'il écrivait : »La mort récente de l'hérétique a causé une grande joie ; mais plaise à Dieu que nous ne voyions "pas arriver des événements plus graves! « Dans leur cité de Prague, les Tchèques, même catholiques, jurèrent quils ne reconnaîtraient jamais un roi magyar, et le prince polonais, appuyé par les armes de son père, vint se faire proclamer roi de Bohême, aux applaudissements des deux peuples slaves étroitement unis.
statue du roi Mathias à Bautzen.
Alathias Corvin, désespéré de voir une couronne lui échapper, fut sur le point de perdre encore la sienne. Le mécontentement causé par la levée des impôts augmentait à chaque diète, avec la nouvelle des insuccès. Mahomet II venait de construire la forteresse menaçante de Szabâcs, et les Turcs poussaient leurs expéditions non seulement jusqu'en Styrie, mais au coeur même du royaume hongrois, jusqu'à Vârad où ils détruisirent la sépulture de saint Ladislas. Sous l'impression du péril que faièait courir à la patrie l'éloignement de ses défenseurs, employés contre des chrétiens, une vaste conspiration se forma: elle avait un chef assurément inattendu dans le primat Vitéz, le précepteur du roi, celui qui l'avait mis sur le trône. Un des princes polonais, nommé Casimir comme le roi son père, fut appelé par les mécontents au trône magyar qu'avait occupé son oncle Wladislas, le croisé mort à Varna. De Cracovie il lança un manifeste qui déclarait Mathias Hunyade usurpateur. Mais ses soldats furent arrêtés, vaincus et dispersés par cet usurpateur, auquel l'urgence du péril rendit sa vigueur et son habileté. Restait à se venger des complices ; Mathias Corvin se montra clément, excepté envers le primat, qui fut deux fois emprisonné, deux fois remis en liberté moyennant les conditions les plus dures, et qui bientôt mourut de chagrin. Il était dans la destinée, sinon dans le caractère du fils de Jean Hunyade, de perdre après Szilâgyi, Vitéz, ses deux bienfaiteurs.
Cependant il ne renonçait point à la Bohême. Le nouveau pape .Sixte IV l'assista plus activement que Paul II, car il écrivit à tous les ennemis de la Hongrie pour les détacher de la coalition. D'ailleurs l'entrevue de Trêves, qui aurait pu procurer à Frédéric III l'alliance de Charles le Téméraire contre Mathias, fut brusquement rompue. Encore un vigoureux effort, et la supériorité militaire des Hongrois devait leur assurer le succès final. Cette campagne décisive eut lieu en Silésie ; elle offre, toutes proportions gardées, quelque ressemblance avec celle de Napoléon autour de Paris, en 1814, si l'on suppose un instant que celui-ci ait pu exécuter son plan définitif. Les alliés étaient répandus dans toute la Silésie, où Mathias n'avait pas une armée suffisante pour leur résister. Que fait-il alors? Il envoie sa rapide cavalerie emporter ou détruire partout les provisions, et se fortifie dans Breslau avec un corps de six mille hommes, laissant les ennemis s'approcher et envoyant au loin ses deux excellents lieutenants, Kinizsi et Zâpolya, avec l'ordre de revenir, lorsqu'il en sera temps, écraser les alliés entre leur armée et la capitale. Assiégé par une nombreuse armée, on le crut désarmé et perdu. Mais il put s'assurer, sous un déguisement de paysan, que tout cela n'était qu'une vaine apparence, qu'il pouvait attaquer cette foule mal organisée, et en effet il resta victorieux. Les assiégeants, privés de leurs communications et de leurs vivres par ses lieutenants, lui demandèrent une entrevue pacifique. Il parut à cheval dans un costume de soie blanche brodée d'or et garnie de perles^
Porte de l'hôtel-de-ville de Breslau ornée du blason du roi Mathias.
(Dessin de Théodore Dôrre.)
entre le roi Casimir et son fils Wladislas. Le traité, qui fut confirmé le 12 février 1475, attribuait à la royauté hongroise la Moravie et la plus grande partie de la Silésie, à peu près la moitié des États soumis à saint Wenceslas.
La dernière et la plus longue période du règne (1475 — 1490) est aussi la moins compliquée et la plus constamment glorieuse. Les relations avec les pays slaves, Bohêms et Pologne, ne sont que passagèrement troublées, et la politique hongroise poursuit alternativement ses deux grands ennemis, le Turc et l'empereur.
C'est en grande partie avec des soldats magyars auxiliaires que le prince Etienne de Moldavie remporta une victoire qui délivra momentanément son pays ; et une partie des étendards conquis furent . envoyés à Mathias. Le roi lui-même, laissant la régence à Émerich Zâpolya, vint assiéger Szabâcs, menace constante pour la Hongrie, et s'en empara aux applaudissements du monde chrétien. Son lieutenant Bâthory mit en fuite les Turcs de Moldavie déjà effrayés à l'approche du fils du grand Hunyade. Le feu des croisades se rallumait dans les âmes : un jour que les frères Michaloghli, célèbres pillards musulmans, avaient emmené du butin et des captifs au-delà du Danube, Pierre et François Doszy conduisirent leurs compatriotes à la vengeance. Les prisonniers gardés dans une vallée voisine, en entendant le cri de guerre, rompirent leurs liens et contribuèrent à la victoire. Des drapeaux furent apportés au roi qui attendait sa nouvelle épouse, Béatrix, fille du roi Ferdinand de Naples. Les Akindschis incendièrent la contrée que la jeune princesse devait traverser, mais elle parvint avec son escorte à Albe-Royale, puis à Bude où des fêtes magnifiques furent célébrées par un froid mémorable qui permettait à des troupes de cavaliers de franchir le grand fleuve.
Peu après ce mariage, dont Mathias Corvin attendait de grands avantages politiques, et qui rappelait aux Hongrois le temps où leurs rois de la dynastie d'Anjou occupaient ou conquéraient le trône des Deux- Siciles, Frédéric III de son côté allait profiter de la mort de Charles le Téméraire pour préparer, par l'union de l'archiduc Maximilien avec Marie de Bourgogne, la grandeur de sa maison. Ainsi fortifiés les deux rivaux recommencent la lutte avec une énergie croissante. L'empereur accueillait les transfuges silésiens; il refusait de reconnaître les agrandissements récents du roi de Hongrie, et de lui donner accès par l'électorat dans le corps germanique et plus tard à l'empire. Mathias, dans des lettres aux princes allemands et dans un manifeste général, dénonça l'empereur comme ayant violé »ses promesses, les traités, la foi publique, le juste et l'honnête. Si ces provocations nous obligent à nous défendre, ce n'est pas nous, amis dévoués de la paix, mais ceux qui nous harcèlent, qu'il faudra accuser devant Dieu et devant les hommes «.
Frédéric lui répondait en le dénonçant à ses sujets : » Ce qui montre.
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Prise de Szabacs.
(Tirée de la Chronique de Scliedel.)
écrivait-il, avec quelle merveilleuse habileté il a gouverné, c'est que les dépendances du royaume ont été à moitié conquises, et sans résistance, par les infidèles, et que le royaume lui-même a été réduit à la dernière indigence par ses exactions. «
La diète magyare, écartant ces accusations exagérées et ne séparant pas sa cause de celle de son roi, déclara la guerre. Lémpereur n'était pas en état de la soutenir: il s'enfuit de Vienne à Krems, de Krems à Linz, devant les cavaliers de Kinizsi. La plupart des places tombèrent, même Haimbourg, forteresse renommée. Mathias Corvin, qui aimait le luxe et léclat, vint parcourir l'Autriche en carrosses dorés avec sa mère et la reine Béatrix. Il ne désirait point prolonger cette guerre, car c'était avec peine qu'il avait détourné de l'Orient ses armes victorieuses. Dès que cela fut possible, il traita non seulement avec l'empereur, mais avec la Bohême et la Pologne : la Silésie et la Moravie lui appartenaient en entier ; il devenait l'héritier du roi de Bohême, moyennant qu'il fût reconnu par les États de ce pays.
Quelques difficultés avec la Pologne furent de même arrangées : Aiathias ayant envoyé quelques secours aux Prussiens, des ambassadeurs polonais vinrent lui dire: » C'est mal à un roi d'appuyer une révolte contre un autre roi.« — J'ai suivi, leur fut-il répondu, un illustre exemple, celui de votre Casimir, qui naguère excitait contre moi mes évêques et ma noblesse.* La réplique était décisive, et il ne restait plus, après s'être reproché les mêmes torts, qu'à se réconcilier: les deux rois s'appelèrent frères, et entrèrent à cheval dans la ville d'Olmiitz, sous le même vaste baldaquin.
Libre de porter tous ses efforts du côté du midi, Mathias eut bientôt à s'inquiéter de la politique italienne, et surtout de la politique trop temporelle de Sixte IV. Venise traitait avec les Turcs, et le pape, ennemi du roi de Naples, restait l'allié des Vénitiens. Le roi de Hongrie se trouvait isolé dans sa sainte entreprise, ce qui l'irritait au dernier point: »Nous admirons, écrivait-il, le .Souverain Pontife, si favorable à Venise et si méprisant pour notre père Ferdinand, qui est d'autant plus mal reçu qu'il se montre plus empressé. Le Saint Père croit nous réduire à l'obéissance par sa sévérité. Il oublie que nous sommes hors de sa portée, et que sa malveillance à notre égard ne saurait nous être nuisible. Si l'on veut essayer lequel de nous deux peut faire le plus de mal à l'autre, c'est son territoire et non le nôtre qui souffrira le premier.* N'espérant plus rien de l'Italie, Mathias demanda des secours, mais en vain, à la diète de Nuremberg. Dès lors, il n'attendit plus son triomphe que de Dieu et de lui-même.
Une nombreuse armée, commandée par douze pachas, envahissait la Transylvanie (octobre 1479). Le roi, occupé en Bosnie et en Serbie, ne put marcher contre elle, mais le voïvode Etienne Bâthory l'atteignit dans le vaste amphithéâtre de Kenyérmezô (le champ du pain), qui semble avoir
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■été disposé par la nature pour les grandes batailles. L evêque Ladislas Geréb commandait un corps de cavalerie; les soldats jurèrent sur l'hostie de ne point reculer sans l'ordre de leur général : on aurait pu se croire au début du douzième siècle et dans les plaines d'Ascalon. La lutte s'engagea dans des conditions inégales. Bâthory, dont le nom justifié dans cette journée signifie » vaillant*, se prodigua, reçut six blessures, perdit deux chevaux sous lui en ralliant les fuyards. Au moment où tout semblait désespéré, arriva Paul Kinizsi, à la tête de ses hussards, et criant de sa voix retentissante: »0ù es-tu, Bâthory ?« La fureur hongroise brisa les rangs ottomans; on a parlé de trente mille moslims restés sur le champ de bataille. Les vainqueurs célébrèrent un festin au milieu de tous ces débris ;
Bude à l'époque du roi Mathias.
(Tirée de la Chronique de Schedel.)
un récit probablement légendaire montre Kinizsi dansant avec un cadavre turc; mais il n'est que trop vrai que dans ces luttes sans merci, la barbarie grandissait d'un côté comme de l'autre. La victoire de Kenyérmezô sauva l'Europe orientale pour un demi-siècle.
Les relations avec la cour de Rome n'en devinrent pas meilleures. Mathias écrivait au collège des cardinaux: »Plût à Dieu que vos félicitations ne fussent pas une simple ostentation, et qu'elles fussent suivies d'effet pour le salut de la chrétienté. Nous sommes affligés de voir qu'après tant de travaux entrepris sans interruption pour la foi catholique et pour le dogme chrétien, nos ennuis viennent souvent de Sa Sainteté, dont nous pouvions attendre une autre reconnaissance.* Toutefois la prise d'Otrante avertit le pape et le ramena peu à peu à la vraie politique, aux vrais
devoirs de son siège pontifical, que Pie II avait bien compris, mais que- Paul II et lui-même Sixte IV avaient successivement méconnus. Ce n'est pas qu'il ait grandement secouru Mathias dans la campagne de 1481 : les. secours qu'il avait promis se faisaient attendre, et il ne saisit pas l'excellente occasion qui était offerte aux chrétiens par la mort de Mahomet II, et où son royal correspondant reconnaissait la main de la Providence. Il n'en est pas moins vrai que Sixte ,IV se rapprocha du roi de Naples, se préoccupa davantage de la guerre musulmane, et désira la paix entre les chrétiens.
Malheureusement l'empereur ne parlait que d'écraser » le fléau de la chrétienté* et ne voulait pas écouter les légats médiateurs ; il fallait donc renoncer à continuer la croisade. Jamais pourtant les circonstances n'avaient été plus favorables: Bajezid II avait contre lui un grand parti, et on frère Dschem offrait à Mathias la Bosnie, la Serbie et la Bulgarie s'il le délivrait des mains des chevaliers de Rhodes et lui accordait son alliance. Kinizsi avait poursuivi ses succès au-delà du Danube, entraînant avec lui cinquante mille Serbes ou Turcs ennemis du sultan. L'inquiétude était grande à Constantinople, et Bajezid implora une trêve de cinq années. Il en coûtait beaucoup au roi et aux États de l'accorder, et toutefois le chancelierarchevêque Vârday montra que les 'événements la rendaient nécessaire : elle fut conclue et sérieusement observée. Le rôle victorieux de Mathias Corvin comme croisé était fini prématurément, et c'est Frédéric III cette fois qui en est responsable.
Dans la lutte suprême où il s'agissait de conquérir l'Autriche, on peut remarquer avec quel acharnement se défendirent les populations allemandes de ce pays. Ce n'était pas leur médiocre souverain qui pouvait exciter leur dévouement : Frédéric, naguère si provoquant, s'enfuyait à Inspruck, puis à Nuremberg, demandant partout des secours qu'on ne lui accordait pas, ou qu'on lui accordait sur le papier. Mais les Allemands d'Autriche défendaient leur nationalité contre les Magyars. Pour réduire Vienne, il fallut un long blocus, pendant lequel ses cinquante mille habitants supportèrent courageusement la famine, et lorsqu'ils cédèrent enfin, ce fut en stipulant le maintien de tous les privilèges de leur bourgeoisie (1485). Alors seulement Mathias, ayant à ses côtés Béatrix, put faire son entrée solennelle dans cette capitale, et répondre en beau latin à la harangue du recteur de l'Université. Les habitants de Neustadt se défendirent mieux encore, pendant un siège de plus de deux ans (1487). Lorsque d'énormes canons conquis sur les Turcs eurent détruit les tours des remparts, les églises en tinrent lieu, et ce n'est qu'en se voyant abandonnés par leur prince qu'ils se rendirent honorablement. L'archiduché était conquis, un empire presque aussi vaste que l'Autriche actuelle semblait fondé, et aucun prince ne pouvait songer à lutter contre les armes et Ja politique également victorieuses de Corvin.
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Pourtant au milieu de cette gloire le conquérant s'assombrissait tous les jours. Il sentait qu'il y avait dans sa puissance quelque chose de factice et qui ne pouvait durer. Ses triomphes n'avaient fait que le ruiner davantage, et il ne pouvait subvenir à ses dépenses que par l'oppression des pays occupés, et par de nombreuses confiscations en Silésie. Ensuite il voyait bien que la mauvaise fortune de la maison d'Autriche n'était que momentanée, que Maximilien étendait ses alliances sur l'Europe entière, excepté la France, et n'attendait pour tout recouvrer qu'un événement prédit comme prochain par les astrologues, sa mort à lui Mathias Corvin. Il atteignait pourtant à peine à l'âge de cinquante ans, mais la goutte le torturait dans son palais conquis de Vienne, et comme il ne laissait pas de fils légitime, toute son oeuvre devait crouler avec lui. Pour empêcher son empire de tomber aux mains de ses plus cruels ennemis, il essaya de faire reconnaître comme devant lui succéder son fils naturel Jean Corvin, qu'il avait eu d'une fille du bourgmestre de Breslau, et dont il avait confié l'éducation aux hommes les plus éminents de son royaume. Il écrivit dans ce sens aux comitats et aux villes libres, et obtint quelques réponses favorables. Mais la reine Béatrix, conseillée par son habile père, agissait secrètement contre les volontés de son époux.
Si personne n'avait la pensée de résister en face à un monarque aussi terrible, on lui disait respectueusement qu'il était jeune encore, qu'il pouvait avoir un fils ; il comprenait enfin qu'il
n'échapperait pas à cette destinée des volontés trop énergiques et trop longtemps obéies, de ne plus rien pouvoir au-delà du tombeau.
Le 4 avril 1490, après une longue séance dans la cathédrale de Saint Etienne, où il avait armé chevalier l'ambassadeur de Venise, le roi Mathias mangea des figues parmi lesquelles il s'en trouva une gâtée, que l'on a dit depuis renfermer du poison. Il ne put toucher à son repas, et il fut emporté dans son lit où il mourut sans avoir pu donner ses instructions à ses fidèles. Le trône de Hongrie, dont il avait fait un des premiers de l'Europe, était vacant et l'un de ses anciens adversaires, Wladislas de Bohême, allait y être appelé. La politique et les guerres de Mathias Corvin ne sont pas tout son règne ; il faudrait envisager en lui l'administrateur et le protecteur des lettres, et à ce double point de vue l'éloge à décerner à sa mémoire comporterait peu de réserves. Il s'en impose plus d'une à notre jugement lorsque nous terminons cette étude, et sur plus d'un point nous
Sphinx portant un blason du roi Mathias.
donnerons raison aux historiens allemands et slaves contre ceux des historiens magyars qui ont fait de lui une sorte de demi-dieu. La guerre de Bohême tout entière a été une faute dont la chrétienté a porté la peine, et même en dehors de cette période funeste, Mathias apparaît trop souvent comme un voisin jaloux et incommode, ou bien comme un dominateur plein de rancune et quelquefois ingrat. Il n'en est pas moins le plus grand roi de son temps avec notre Louis XI: son activité politique et guerrière a été incomparable; sa croisade, trop souvent interrompue, a pourtant rendu d'immenses services. L'Europe doit enregistrer sa mémoire parmi celle de ses plus grands princes ; et quant aux Magyars, ils ont toujours mis à la première place le roi issu de l'élection nationale qui a tenu tête victorieusement à leurs deux ennemis traditionnels, l'invasion turque et l'absolutisme autrichien.