MATHIAS CORVIN : SES INSTITUTIONS ET SA BIBLIOTHÈQUE
Lorsqu'on a lu le récit des guerres de Mathias Corvin et l'exposé de sa politique, on est tenté de croire qu'il se consacrait tout entier aux affaires extérieures de son royaume, et qu'il ne lui restait pas le temps de l'administrer, ni de cultiver son propre esprit. Ce serait là une double erreur. A côté du conquérant, ou plutôt mêlé à la vie du conquérant, il y a un autre Mathias, lettré, jovial, presque débonnaire, et l'on doit envisager un troisième Mathias, roi législateur et constitutionnel.
Ce dernier mot n'est pas un anachronisme : fort peu de souverains ont eu autant de respect pour les formes du régime parlementaire, et parmi les souverains d'un tempérament et d'un caractère semblables, pas un seul ne peut, à ce point de vue, lui être comparé. Les diètes étaient convoquées par lui non pas tous les trois ans, mais environ une fois chaque année; il y tenait absolument, plus qu'un certain nombre de ses sujets qui, trouvant ces déplacements onéreux, se seraient contentés de réunions moins fréquentes. Les deux chambres, celle des prélats et barons, celle des ordres, étaient nettement séparées depuis longtemps. Leurs rapports mutuels avaient désormais l'aspect et la nature des ressorts parlementaires.
On disait : »Le roi, les prélats et les barons se sont mis en communication sur ces questions avec la communauté du royaume. « La communitas regni, c'était l'ensemble des députés des comitats et des villes, ceux des comitats ayant infiniment plus d'importance.
Pour les affaires de second ordre, Mathias se contentait de réunir la chambre haute ou un certain nombre de ses membres laïques et ecclésiastiques, dont les délibérations avaient encore une valeur parlementaire. Mais il avait aussi son conseil, plus restreint, qui exerçait l'administration proprement dite. On ne doit pas non plus se figurer qu'il y eût une parfaite délimitation des pouvoirs législatif et exécutif: le roi connaissait à merveille la nation, son génie politique, son attachement à la constitution, il savait qu'elle ne pouvait être vraiment forte qu'à la condition d'être satisfaite dans son goût pour les élections, la délibération, la vie ; et ce qu'il savait tout aussi bien c'est qu'elle lui passerait, dans son dévouement et son enthousiasme, bien des irrégularités, bien des actes arbitraires. Par exemple les principes relatifs à la levée des impôts sont loin d'avoir été toujours observés.
Une autre remarque a été faite, c'est que l'institution des armées permanentes a été fatale à l'esprit politique de la nation en séparant l'élément militaire de l'élément civil et en diminuant la vie intérieure des comitats. Cependant les assemblées des comitats ont été extrêmement vivantes sous Mathias comme dans presque toute l'histoire de Hongrie. Elles ont même pris une part plus active qu'auparavant au règlement de leurs affaires intérieures. Le grand Corvin voyait dans ces assemblées un vrai foj'^er de résistance contre les dynastes, et par conséquent un appui pour la petite noblesse et la royauté, le jour où le pouvoir souverain serait entre des mains moins énergiques que les siennes. Elles délibéraient sur toutes choses ; elles élisaient les agents chargés de la répartition des impôts. La diète de 1486, l'une des plus actives qu'ait jamais vues la monarchie hongroise, remplaça les commissaires royaux de chaque comitat par une sorte de commission élue par la noblesse dans son propre sein. Le plus haut dignitaire était toujours le comte suprême (fôispân) nommé par le roi, et après lui Yalispân nommé encore par le comte suprême; mais la loi exigea que l'alispân, le vrai directeur de toutes les affaires, fût choisi parmi les propriétaires du comitat.
La vie politique se maintenait donc au centre et dans les provinces. Le roi n'en avait que plus de vigueur dans l'exercice de son pouvoir souverain : il y prenait, comme nous l'avons vu, une part personnelle et décisive, mais il avait aussi des lieutenants et des ministres bien choisis. Peu lui importaient l'origine, la race et la naissance, pourvu qu'il trouvât le talent, l'énergie, l'activité. On peut même supposer qu'il n'était pas fâché, lui le roi parvenu, longtemps dédaigné par les puissants seigneurs •de son royaume et par les vieilles maisons de l'Empire Germanique,
d'élever au-dessus des têtes les plus hautes, en vertu de sa libre confiance, des hommes qui lui devraient tout et qu'il pourrait d'un geste replonger dans l'obscurité. Le discernement qu'il avait mis à les choisir, il le mettait aussi à les employer de la façon la mieux adaptée à leur génie : le savant Jean Vitéz, avant sa disgrâce, rédigeait les papiers d'Etat ; Pruisz, un autre évèque aimable, bienveillant et habile, s'occupait des négociations ; Émerich Zâpolya du gouvernement intérieur; Etienne Zâpolya, tacticien éprouvé, était opposé aux Tchèques dans des guerres difficiles, tandis que le rude Bâthory et le sauvage Kinizsy combattaient les rebelles de Transylvanie et les armées musulmanes.
La plus haute dignité était toujours celle de Palatin: Mathias semble avoir hésité à la maintenir après la mort d'Orszâgh (1481), qui l'avait longtemps occupée. Elle était loin d'être par elle-même populaire, à cause des abus de la justice du palatin, sorte de tribunal ambulant, qui décidait sommairement sans avoir eu le temps d'étudier les causes, et qui donnait à un homme toujours faillible, quelquefois vicieux, un pouvoir vraiment formidable sur la vie et la liberté de tous. D'ailleurs la royauté pouvait craindre une rivale dans cette dignité qui, pour l'étendue et la durée de ses attributions, ne pouvait être comparée qu'à l'institution aragonaise du justiza. Cependant Mathias, au lieu de la supprimer par voie d'extinction, préféra la conserver en la limitant par des lois précises, qui furent l'oeuvre de la diète de 1486. La partie judiciaire de cette charge fut abolie, et l'on peut voir par là que le règne de Mathias a été sérieusement constitutionnel, si l'on peut entendre par ce mot l'accord et l'échange d'idées entre la représentation nationale et le pouvoir. En effet les diètes précédentes avaient plusieurs fois réclamé contre cette mauvaise juridiction, contre les confiscations qu'elle prononçait sans mesure, contre l'arbitraire et la rapidité de ses décisions, contre les empiétements dont la justice des comitats se trouvait victime. La diète de 1478 n'avait même consenti à voter l'impôt pour cinq ans que moyennant la suspension de ce tribunal pendant le même espace de temps.
Les lois de 1486, en rendant cette abolition définitive, donnèrent au contraire la plus grande importance aux attributions politiques du palatin. Il était désormais le tuteur du roi en cas de minorité, le général en chef des forces du royaume, particulièrement si l'ennemi envahissait le territoire. A lui seul incombait le devoir de convoquer la diète, d'apaiser les troubles en réconciliant la nation avec le roi, de recevoir les ambassadeurs des nations étrangères. Redoutable faisceau d'honneurs et de responsabilités,, qui faisaient vraiment de ce dignitaire un lien vivant entre le trône et le peuple ! L'esprit magyar s'est attaché fortement à cette notion constitutionnelle, qui revenait au fond à une responsabilité ministérielle rudimentaire. Il devait s'y attacher surtout lorsque le souverain, étant devenu héréditaire et étranger, trouverait dans le palatin son représentant sédentaire. Aussi
depuis l'avènement de la dynastie autrichienne, jusqu'à la fondation récente du régime parlementaire complet, posséder un nâdor selon les lois de 1486 a-t-il été le premier désir de tout patriote.
Ce n'est pas seulement sur une question spéciale que la diète, c'est-à-dire l'ensemble de la nation noble, était d'accord avec le roi. Dans tout cet ordre d'affaires ils avaient un système commun qui était de préserver la justice de deux périls, la puissance des dynastes et l'ingérence temporelle du clergé.
Mathias est resté un type de résistance à la domination sacerdotale, au point que vers la fin du dix-huitième siècle on a pu lui comparer Joseph II. L'exposé de sa politique a fait voir en lui un allié, mais un allié intermittent, indépendant et quelquefois impérieux, de la Cour de Rome. Il intimait un jour à un légat, dans un langage plus que vif, l'ordre de repasser au plus tôt la frontière. Malgré tout son attachement, non seulement à la cause chrétienne en général, mais à celle de l'Église latine et de la suprématie romaine, il n'admettait aucun empiétement sur ses droits royaux dans les affaires ecclésiastiques.
La diète de 1462 restreignait la justice cléricale aux procès d'hérésie et aux questions relatives aux mariages et aux testaments, en tant qu'ils étaient des actes religieux; elle lui interdisait de juger les débats relatifs à la propriété. Celle de 1486 prohibait les appels en Cour de Rome.
Mathias ne voulait donc pas que le clergé fût son rival, mais il
Blason du roi Mathias sur la flèche de l'église Notre-Dame de Bude.
(Dessin de Théodore Dôrre.)
l'aimait comme auxiliaire. Nous l'avons vu conférer des charges très importantes à certains prélats; il s'appuyait volontiers sur eux et sur leurs talents pour se dispenser d'avoir recours à de dangereux grands personnages. Ce qui l'y encourageait encore, c'est l'esprit du clergé du quinzième siècle, tourné vers les succès temporels et vers les curiosités de l'érudition plutôt que vers les préoccupations religieuses. Mais il faut bien en convenir, de là naissaient pour l'épiscopat hongrois de sérieux inconvénients : la piété des masses, inquiète et vive, se détournait de leurs conducteurs officiels pour demander l'apaisement et la satisfaction aux nouvelles doctrines. On persécuta bien les Hussites, on n'eut pas de peine à empêcher les Magyars d'adopter en bloc le hussitisme, religion nationale d'une autre race ; mais l'esprit hussite ne fut jamais déraciné, il prépara la Réforme. Ce qui la prépara aussi, dans une région spéciale de la frontière, ce fut la mystique et respectable communauté des frères moraves, vouée à l'éducation de la jeunesse et à la charité. Mathias ne se dissimulait nullement les défauts d'un certain nombre d'évêques et d'autres ecclésiastiques, puisqu'il disait en riant que les sept péchés capitaux avaient élu chez eux domicile ; et les évêques eux-mêmes dans leurs synodes donnent une triste idée des moeurs du bas clergé par les abus qu'ils constataient en les interdisant. C'est ainsi que le synode de 1460 défendit aux prêtres de vendre aux laïques la permission de contracter des unions irrégulières.
L'état intérieur du clergé devait donc nécessairement diminuer son influence morale, malgré le zèle et les talents, trop temporels d'ailleurs, de quelques-uns de ses chefs. Même associé à la royauté et à la petite noblesse qui dominait dans les diètes, il ne pouvait arrêter d'une façon durable la puissance des grands seigneurs, contenue momentanément par une forte main. Il y avait là d'ailleurs comme un courant fatal et irrésistible. La diète pouvait bien ordonner la démolition des forteresses construites sans la permission du roi ; elle pouvait bien soumettre toutes choses à la juridiction des comitats et défendre de paraître en justice tout armé ; la petite noblesse pouvait bien maintenir le principe de l'égalité, dans les limites qui l'intéressaient : tout cela n'empêchait pas Mathias lui-même de nommer des comtes suprêmes héréditaires, ce qui était une mesure on ne peut plus féodale, et de transformer ses favoris en dynastes par des largesses et des donations de toutes sortes, par exemple la famille Zâpolya. L'oeuvre politique et judiciaire du grand Corvin n'avait donc pas entièrement réussi, et parfois elle se retournait contre elle-même. Elle n'en est pas moins glorieuse, et par ses succès partiels, et par les nobles intentions qui y ont présidé. Le souvenir personnel du roi considéré comme juge intègre et bien inspiré a pénétré profondément dans la mémoire de son peuple; c'est devenu un proverbe: »Mort Mathias, morte la justice.*
Au point de vue du commerce et des intérêts matériels, ce grand régne n'a été ni sans gloire ni sans reproche. Si les guerres avec les Turcs
diminuaient inévitablement le commerce oriental, les guerres avec la Bohême et ses alliés diminuaient inutilement le commerce avec l'Europe centrale. Les impôts étaient lourds, soit avant, soit après la dièle de 1467 qui en modifia le caractère par l'institution d'un tribut du fisc royal que devaient payer, selon leurs biens, tous les privilégiés. Ils étaient nécessités par l'entretien d'une armée permanente qui, sur le pied de paix, comprenait trentequatre mille hommes, cavaliers pour la plupart, et de tout un service compliqué de magasins, d'ateliers, de moyens de transport. Enfin les pillages continuels des Turcs dépeuplaient les contrées méridionales.
Mais le gouvernement hongrois réagissait avec beaucoup d'énergie contre toutes ces causes de ruine et de faiblesse. Il faisait restituer à l'État les biens qu'il avait perdus par usurpation. Il encourageait par des privilèges la découverte et l'exploitation des mines. Il protégeait et favorisait les villes commerçantes, ne fût-ce que par le bon ordre qui régnait de tous côtés. La population industrielle, comme l'industrie elle-même, se déve-
Médaille de Galeotto Marzio.
loppait avec variété : si le luxe de la cour appelait, comme nous le verrons, des artistes étrangers, la Hongrie à son tour fournissait aux pays voisins des mineurs, des canonniers, des monnayeurs et divers autres corps de métiers. Là où diminuait la population agricole, des proclamations attiraient les émigrants des pays voisins. Ce fut là une cause des établissements chaque jour plus nombreux des Serbes au nord du Danube. Peu après la mort du vieux Georges Brankovics les derniers restes de l'ancienne principauté de Serbie avaient disparu; tous ceux qui avaient quelque ferveur chrétienne songeaient dès lors à passer sur le sol hongrois, sol fertile où les bras manquaient par suite de ravages périodiques. Dans une seule expédition, Kinizsy en ramena cinquante mille. Ils recrutèrent en grande partie la légion noire et se signalèrent par leur valeur et leur férocité, soit contre Vienne, soit contre les infidèles. Ni leur origine, ni leur attachement à l'Église grecque, n'étaient contre eux un titre d'exclusion : ils avaient leur clergé et ne payaient pas la dime au culte catholique.
Les institutions de Mathias Corvin ne doivent pas faire oublier sa personne et sa vive originalité. Un Italien de sa cour, Galeotto Marzio de Narni, a pu composer un livre de ses conversations et de ses bon mots. Beaucoup de ceux-ci n'offrent plus qu'un médiocre intérêt, mais il en est de remarquables par l'imprévu, sinon par la justesse de l'observation morale. » Trois choses, disait-il, sont mauvaises, du jus recuit, une femme barbue, et un ami réconcilié. <!^ — Rencontrant un homme à la mine triste et vêtu de noir, dont il connaissait l'avidité, et qui venait d'hériter de ses deux frères: » Qu'est-ce qui te rend si lugubre? — La mort de mes frères. — Qu'elle soit venue si vite, ou si tard? — Si tard, répond franchement l'avare interloqué. — J'en étais bien sûr.« — On plaidait un jour devant lui une question de paternité, que l'on cherchait à prouver par la ressemblance : » Cela n'est pas du tout une raison, répondit-il, les femmes adultères ne font que penser à leur mari qui peut découvrir leur faute. «
Plusieurs de ses réparties attestent son respect et son amour de l'antiquité classique. On se moquait devant lui de l'évêque de Vâcz qui, dans une réunion de prélats et de barons, avait apporté un manuscrit des Tusculanes: »Eh bien, dit-il, cela doit nous rappeler Caton qui apportait toujours quelque chose à lire dans les séances du sénat romain. « — Un autre jour on croyait lui faire plaisir en mettant les guerriers de son temps et leur art militaire bien au-dessus des héros antiques. Il répondit : »Si nous avions la centième partie de leur génie, l'Empire des Turcs n'aurait pas grandi dans de telles proportions.* Il partait de là pour faire l'éloge de Frontin et de Végèce. La reine Béatrix, digne fille de l'Italie de la Renaissance, ne restait pas en arrière; elle avait de la promptitude à citer les auteurs, elle amenait volontiers un vers de Virgile.
Le mot de Renaissance vient d'être prononcé, il n'est pas sans s'appliquer à la cour de Mathias et à une partie du clergé de son temps; renaissance un peu factice il est vrai, toute d'importation et sans véritables racines nationales, mais non moins curieuse à étudier pour cela. Le roi en était le centre indispensable par son activité et ses largesses. En vrai conquérant il dormait peu, excepté pendant un siège ou entre deux batailles. Malgré les affaires qui renaissaient de toutes parts, il avait toujours du temps pour lire et pour disserter à table avec ses amis. Un jour que l'on discutait une question difficile, il donne l'ordre d'aller chercher des livres dans sa chambre à coucher; il les connaissait si bien qu'en un moment il réunit les autorités nécessaires pour appuyer son opinion. Les contemporains ont remarqué que Mathias recherchait la société des Italiens, plus propres que tout autre peuple à travailler à la gloire d'un prince, »par leur facilité de parole et leur nature adulatrice et avide «. C'étaient eux surtout qui recevaient ces beaux présents, dont était coutumière la prodigalité royale, de riches habits, de l'argenterie ciselée, des chevaux tout
harnachés. C'étaient eux aussi qui bâtissaient ou décoraient des édifices presque aussi nombreux, disait-on, que ceux de l'Allemagne.
De toutes les fondations de Mathias la plus importante de beaucoup fut sa bibliothèque, la Corvina. Elle résume heureusement les vigoureux efforts du roi en faveur de la littérature et de l'art. Avant même qu'elle ne fût achevée, Ange Politien la célébrait d'avance comme la plus belle et la plus riche des bibliothèques. Aucune assurément n'était mieux installée. Le palais qui la renfermait s'élevait sur les flancs de cette colline de Bude, abondante en eaux sulfureuses, que Mathias appelait »le siège et le trône de la dignité royale, la tête de notre royaume, la santé et la restauration de notre peuple.» On comparait ce temple de la science au temple d'Hercule où le premier à Rome Asinius Pollion avait fondé une bibliothèque. On y pénétrait par une salle dont le plafond curviligne représentait un ciel constellé, et qui communiquait par une porte latérale à une chapelle de saint Jean où le roi entendait l'office de chaque jour. Ensuite venaient deux autres grandes salles, l'une consacrée à la Grèce et à l'Orient, l'autre à la littérature latine, où les manuscrits étaient rangés dans un ordre parfait, et catalogués de manière à être trouvés facilement. Les codices étaient revêtus d'une enveloppe de soie où diverses couleurs et des lettres d'or indiquaient la nature de l'ouvrage.
Le velours, l'or, l'argent des agrafes, brillaient partout. »Que de trésors j'ai vus, s'écriait le savant Brassicanus. O Dieux immortels! Qui pourrait croire à un spectacle aussi délicieux? Je ne me croyais pas dans une bibliothèque, mais dans le sein de Jupiter.* ^ , . . . », ^^.
^ Calvaire du roi Mathias.
11 y avait peut-être en tout (Dans le trésor de la cathédrale d'Esztergom.)
cinquante mille volumes, chiffre énorme avant la propagation de l'imprimerie, laquelle n'avait encore reproduit qu'un petit nombre d'ouvrages. L'ancien fonds de la collection des rois de Hongrie, entre autres de la maison d'Anjou, ne peut avoir figuré pour une grande part dans ce total immense. Mathias fit des acquisitions dans les diverses provinces de l'ancien empire byzantin : la chute de Constantinople, qui avait dispersé des trésors,. lui fut extrêmement utile. Ses envoyés pénétrèrent fort loin dans les contrées orientales, et en rapportèrent des ouvrages arabes, chaldéens et hébraïques.
Mais si importantes que fussent les acquisitions en divers pays, et sans parler des offrandes et des dédicaces des auteurs vivants, heureux de voir figurer leurs oeuvres dans une collection illustre, il fallait d'excellents copistes pour peindre les reproductions des plus beaux manuscrits italiens, il fallait aussi de nombreux copistes à Bude. C'est ainsi qu'il envoya à Florence Taddeo Ugoletti, précepteur de son fils, pour copier les codices de la Lorenzana. Quatre Florentins y travaillèrent sous la direction de Naldi. L'un d'eux, Philippe Valori, fut envoyé en Hongrie par Marcile Ficin dans les dernières années de Mathias qui demandait à être mis au courant de la philosophie platonicienne. A Bude, trente copistes, miniaturistes et traducteurs formaient une administration présidée par le bibliothécaire Félix de Raguse et coûtaient chaque année trente mille florins d'or. Tous n'étaient pas des étrangers, on cite parmi eux un Jeles, un Gai, un Vâci qui étaient des Magyars, et cet art acquit un si haut degré de faveur que Wladislas II devait anoblir l'auteur d'une belle copie de Bonfinius.
Tout indique la plus grande variété dans la composition de la Corvina. La littérature profane et la littérature sacrée, les grammairiens, les poètes et leurs commentateurs, les pères de l'Église et les théologiens, les auteurs qui ont traité de la tactique et des machines de guerre, les historiens et les philosophes anciens et leurs traducteurs, rien n'y était oublié. On n'avait garde de négliger des poèmes tels que celui de Cortesius sur les hauts faits de Mathias: »Tu es le plus grand des rois, le maître de la terre et de la mer.« Il y avait peut-être aussi des antiquités et des instruments de mathématiques, puisqu'il en donna aux savants polonais. Enfin, et ceci n'est pas sans importance dans l'histoire des Magyars, la littérature nationale y occupait certainement quelque place, avec la traduction de la Bible de Bâtori, les poésies de Vitéz et de Gabriel, les chants de guerre de Cesinge, littérature qui a presque entièrement disparu. La part qu'y prenait Mathias ne saurait être contestée; il s'intéressait à la grammaire magyare, aux changements subis par les noms géographiques selon les époques et les idiomes, question encore aujourd'hui difficile, et qui, chez un homme du quinzième siècle, prouve une rare curiosité. Au surplus écoutons là-dessus le témoignage d'un étranger bon observateur :
» Toujours pendant ses repas, ou l'on converse, ou l'on chante. Il a
ici en effet des musiciens et des ménestrels, qui chantent avec la lyre en langue nationale. Il est toujours question d'un fait héroïque, et la matière ne manque pas, car la Hongrie se trouve au milieu de races diverses, et les guerres sont fréquentes. Les chants d'amour sont plus rares . . . Les Hongrois nobles ou rustiques parlent la même langue, avec la même prononciation, les mêmes mots et le même accent. Il n'y a pas de dialectes différents comme le Toscan et le Napolitain : aussi un chant composé en langue hongroise est-il compris également par tous les citoyens du pays.«
La Corvina, ce trésor si varié, qu'est-elle devenue après Mathias ? Elle a été plus dispersée, elle a eu des destinées plus imprévues et plus dramatiques qu'aucune autre collection n'en a jamais eu. L'on a beaucoup' dit, et cela dès 1538, qu'elle avait été la victime de la barbarie asiatiqueet de l'invasion musulmane. Il ne faudrait pas croire que sa ruine ait été l'oeuvre d'un jour. Déjà les deux Jagellons, successeurs des Corvins, Wladislas II et Louis II, toujours à court d'argent, après avoir négligé de payer les derniers manuscrits commandés par Mathias, se mirent à en céder aux étrangers. Maximilien fondait alors la Bibliothèque de Vienne : pour lui;, et avec l'autorisation de l'insouciant Wladislas, le savant Cuspinianus fit vingt-quatre fois le voyage de Bude sans jamais revenir lesmains vides. Après le désastre de Aiohâcs (1526), la garnison allemande fournit aux bibliophiles des pays voisins l'occasion de cataloguer fréquemment ex Ungariae spoliis. Le Vénitien Gritti, tant que dura son singulier pouvoir, ne s'oublia pas davantage. Quant aux Ottomans ils protégèrent ce qui restait plutôt qu'ils ne le détruisirent, et ils se refusèrent toujoursà le vendre; mais avant leur arrivée il y avait eu tant de déprédations, et il y eut ensuite un si grand commerce, que le duc de Wolfenbûttel, à l'époque de la guerre de Trente Ans, put en acheter d'un seul coup deux cents volumes.
Dans le cours du dix-septième siècle les restes de la Corvina furent transportés à Constantinople. On les croyait à jamais perdus, mais un savant hongrois du dix-huitième siècle et deux de nos contemporains déclarent en avoir vu un grand nombre. Du reste les manuscrits de la Corvina que possèdent les bibliothèques des pays occidentaux proviennent de cette source : par exemple le Saint- Jérôme et le Ptolémée, magnifiques propriétés de la Bibliothèque Nationale de Paris, ont été acquis à Constantinople, l'un par le duc de la Vallière, l'autre par le baron de Tott. On en trouve un nombre plus ou moins grand dans la plupart des bibliothèques de l'Europe.
Il fallait insister sur la Corvina dont la splendeur et la dispersion offrent une assez fidèle image de la grandeur et de la décadence de la Hongrie. Alais elle n'est pas à elle seule toute cette époque littéraire, plus remarquable par l'effort que par l'originalité et le succès. Il y avait une société littéraire assez mal connue, excepté son titre sodalitas litte-
raria Ungarorum. Évêques, courtisans, savants, professeurs, se réunissaient dans une sorte de cénacle, le plus souvent autour d'une table bien garnie, où les coupes d'or circulaient, et où l'on s'entretenait d'astronomie, d'histoire et de poésie.
Un moyen plus puissant et plus sérieux de progrès intellectuel était l'imprimerie : un parent du roi, Ladislas Geréb, fit venir d'Italie l'Allemand Hess qui imprima en 1473 la Chronique de Bude, puis quelques ouvrages anciens. Mais il n'eut pas de successeur immédiat ; de là une conséquence singulière, c'est que, d'une part, les typographes magyars, instruits par André Hess, allèrent travailler en Italie ou en France, et que, d'autre part, les ouvrages composés en Hongrie étaient imprimés en Italie ou en Allemagne, par exemple les lois de la Diète de 1486, avec une gravure représentant Mathias sur son trône, et des légistes lui apportant un livre ouvert. En revanche, le commerce des livres était très développé à Bude, où l'on ne comptait pas moins de treize librairies.
Les ouvrages contemporains en langue latine qui se répandaient, manuscrits ou imprimés, étaient de nature assez variée, et ils attestent des échanges littéraires continuels entre la Hongrie et les pays étrangers. Le plus illustre des sermonnaires, Michel de Hongrie, est mort à Paris docteur de Sorbonne, il appartenait à l'ordre tout national des Paulistes. Un Franciscain, bachelier de l'Université de Cracovie, Pelbart de Temesvâr, revint dans son pays pour y enseigner et y prêcher longtemps. Grégoire Bânfi. neveu d'un Palatin, fut prieur dans un couvent de Rome. Parmi les historiens, à côté du magyar Thurôczy, que l'on pourrait appeler le dernier rhapsode de la gloire nationale, il suffit de citer les noms de Ranzani, de Tubero, de Galeotto Marzio, de Callimaque, de Bonfini d'Ascoli, lecteur de la reine Béatrix, pour démontrer leur origine italienne ou grecque. Le poète Janus Pannonius était un élève de Ficin et de Guarino de Vérone. Csoda, appelé en latin Nicolas de Mirabilibus (csoda signifie merveille), discuta philosophie chez Laurent de Médicis. Quant aux écrits composés dans la langue nationale, il va sans dire qu'ils faisaient exception à cette loi ■d'échange intellectuel, car ils étaient forcément l'oeuvre de purs magyars. Mais malgré l'importance, signalée bien des fois, de la langue magyare dans la vie publique et dans le palais même de Mathias, il ne nous en reste guère que des fragments religieux contenus dans divers manuscrits. La piété du clergé et surtout du peuple avait une forte tendance à l'emploi de la langue vulgaire dans le culte tout entier; et lorsque la question se posa sérieusement devant le roi lui-même (1478), ce changement fut ajourné plutôt que refusé.
A côté de ces universités étrangères que visitaient les jeunes Hongrois, et de la haute école de Cinq-Églises, toute juridique, qui continuait à former de nombreux étudiants, deux tentatives furent faites pour la fondation d'une Université nationale. La première fut en 1465 YAcademia
J^d uencrandum dnm Ladtzlaû preporitu ecclef.e bud^n: ^thonotariù apoïlpjicûtnecnon uicecâcel> Jariû fereniffirni rePis Alathie i cronjca hùparo:^ ^ Andrée preFatto»
/^ I V m lupenon te m pore uenerandc dncin latiouerfkrcr: Vi-i-'A^itderèqp cjuâto emolumento ac decori hoîm gcneri ht uîri forêt:çj magno pftantcs ingëio fuâ dîuinâ induHrià compmè/ dis libris adbibebant:placuit mihi tam dignû tamcj^ cxccllens ftudiû mea pro uirilicapeffereiut fiquid demù affequi polîemî id non in meam dûtaxat. uerû etiarn pluriù mortaliû utilitatè conuertcrê. Vnde cû dci bcnîgnitatcp uoto meo aliquàtifpcr profecifTemrô^ obidrexad inclytum hungarie regnû tuagratxa accerfitus ucnirem:e{Temc]p nô parum ociofusilulcepi laborem ingentem die^q^plenùiimpntpendt uidelicet cronicù pânonie opusîlaborc inqua:quë omnibus bungaris gratu atc^ locundû fore putauï:quâdoquidem:ut quifq? natale lolum unicc dtligit; jeliquiicç orbis terrarum partibus longe anteponit:ita à(. fuoy î quaîem uitam egerint;quicçuernaticus fcire plunmû cxoptatî ut fiquaprecIara:mcmoratuq^ digna côrpexeritiimitari debeat. fiqua uero minus féliciter gella compererit dodus precauere pofTit. $edcum anîmaduertcrem;ôCdiu mecum ipie uoiutarè: cuî meam primam in boc fcdulitatè plunbus diebus lucubratâ dirigerè:te prêter domine mi obferuandtffime inuenioneminè, Quippe àC tu de me optîc meritus ts.dC fine te fufceptus labor neq^ imri:nc(qp expleri potuiffet. >flccipe itaq^ boc munufculum noftrum iurequodam tue cxcellcntic dedicâdûtut g uidelicet potiiTima laboris caufa extitiftiitpfius quoq^ operîs particeps cffe debeas. Ç.t fiqua indies maiora cxcudemus-.tuo ctiâ illiilri nominf dedicanda putabimus.
Jncipit prima pars cronice de orî,qine bûi^aro^: de delcenfu de fcitia in pânoniam:de bellis côtra dmerlas natioes ha^ïtisiac de expulhone eotudé^ ^reJitu m Icitum» "
Dédicace d'André Hess dans la Chronique de Bude de 1473.
Istropolitana de Presbourg, fondée par Vitéz, mais dont sa disgrâce arrêta le développement. L'autre fut un plan gigantesque de Mathias : il voulait fonder, sur les flancs de la colline de Bude, près de son palais et de sa bibliothèque, tout une ville universitaire, où pourrait loger tout un peuple d'étudiants, avec des professeurs pour toutes les branches de la science, avec des magasins, des ateliers, des hôpitaux. La mort l'empêcha d'achever cette création immense, qui ne resta pourtant pas dans le domaine des rêves, car une Academia Corviniana dura jusqu'à la bataille de Mohâcs avec les deux facultés de théologie et de philosophie.
Ce prince, ami de la science, vivait dans un palais embelli par l'art italien. L'or y brillait de tous côtés sur les murs, l'argent dans les sièges et les lits; le marbre, partout travaillé avec luxe, se transformait çà et là en bas-reliefs et en statues. Les plus remarquables étaient celles des Corvins; Mathias, armé de pied en cap, dans l'attitude de la méditation, entre son glorieux père et l'infortuné Ladislas. Courte et illustre race, éclair dans l'histoire du quinzième siècle et dans celle du peuple hongrois.
Cul-de-lampe ou fleuron représentant le blason du roi Mathias.
(Frontispice du codex Spartianus ayant appartenu à la corvina;)
Ornement d'un diplôme de Wladislas II.