LES JAGELLONS DE HONGRIE (1490 — 1526) ET LE LÉGISTE VERBÔCZY
Ceux qui entouraient le lit de mort de Mathias décidèrent qu'une diète serait convoquée pour le 1 7 mai afin d'élire son successeur. La lutte fut vive. Jean Corvin ne pouvait plaire aux dynastes, car son nom leur rappelait son père qui les avait accablés d'impardonnables bienfaits ; quant à Maximilien, c'était un ennemi national; restaient les Jagellons. Cependant Jean Corvin fut, tout d'abord, acclamé, en défiance des prétendants étrangers; mais la crainte de voir la Moravie détachée du royaume magyar fit définitivement proclamer Wladislas de Bohême.
A peine Wladislas II eut-il franchi les murailles de Bude que l'Autriche déclara la guerre. Maximilien reconquit l'archiduché ville par ville; bientôt, il menaça la Hongrie, occupa les comitats de l'Ouest et prit Albe royale. Un incroyable traité, signé à Presbourg, mit fin à la guerre, mais souleva l'indignation générale.
Cependant la guerre turque recommençait dans les conditions les plus déplorables. L'armée hongroise se désorganisait ; la légion noire mal payée se mettait en révolte, et Kinizsy dut l'envelopper, l'anéantir. La noblesse refusait de s'armer sous un roi suspect de trahison. Malgré toutes ces causes de faiblesse, Bajezid II (1492) ne put s'emparer de Belgrade.
Enfin la diète de 1498 parut, comme l'aurore d'un nouveau jour. Le parti national s'y montra plus fort et plus résolu ; il trouva surtout un chef et un interprète dans le jeune protonotaire Etienne Verbôczy, l'un des hommes les plus remarquables, l'un des types les plus originaux qu'ait produit la Hongrie. D'autres ont jeté plus d'éclat dans l'histoire générale de l'Europe, qui a à peine retenu son nom; un Magyar n'a été un plus pur ni un plus complet représentant du génie national, pas un n'a plongé dans les souvenirs nationaux des racines plus profondes ni plus vivaces. Il était patriote et légiste dans l'âme ; l'ardeur intense de son zèle pour le pays s'enfermait en quelque sorte instinctivement dans une formule juridique. Toute sa clergie, loin de l'intéresser aux choses étrangères, et de le rendre à moitié grec à moitié italien, était tournée vers la politique et vers les travaux des assemblées, où il savait également soutenir ses idées avec chaleur et les rédiger avec une inflexible précision. Il n'aimait pas les rois étrangers, tout en ayant trop de sentiments monarchiques pour conspirer contre eux; aux complots il préférait la résistance légale. 11 n'aimait pas la haute noblesse oppressive, rebelle à la loi ; il n'aimait pas le bas peuple, ou du moins craignait de lui des rébellions contre la loi. Ses affections et ses espérances étaient concentrées sur la nation noble, qui à ses yeux était la Hongrie tout entière, et qui seule avait le droit de fixer la loi. Catholique résolu, décidé à écraser toute nouveauté religieuse, toute révolte contre la religion légale et nationale, il haïssait moins encore le Musulman que l'Autrichien. Tel était Verbôczy, telles étaient les idées et les passions qui allaient diriger une longue série de diètes.
Comme on se plaignait du peu d'empressement d'une grande partie de la noblesse à se rendre aux assemblées, il fut décidé que les nobles étaient tenus, ou d'y venir en personne, ou de s'y faire représenter dix par dix. Des mesures furent prises pour assurer la liberté des élections à tous les emplois des comitats, notamment aux fonctions d'assesseurs des juges ordinaires. La diète de 1498 s'occupa aussi de la situation ecclésiastique, s'efforça d'empêcher l'accumulation des biens du clergé entre les mêmes mains, et de prévenir certains abus épiscopaux : »I1 y a des prélats,, disait son sdixante-neuvième article, qui oppriment les prêtres par l'imposition de taxes arbitraires, les réduisant à vendre les calices et les autres possessions de leurs églises, lorsqu'on ne les voit pas, désespérés par la misère, prendre le parti de s'enfuir. «
La politique extérieure de Wladislas ne fut pas de nature à calmer les inquiétudes et les réclamations. Sans doute son mariage (1502) avec Anne de Foix, nièce de Louis XII et soeur de l'immortel vainqueur de Ravenne, mariage qui était comme une précaution de la maison de France contre l'ambitieux système d'alliances de la maison d'Autriche, ne pouvait alarmer en rien l'indépendance de la Hongrie. Mais on ne tarda pas à s'apercevoir que le premier enfant de cet hymen, une princesse appelée
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Anne comme sa mère (1503), était destinée par la cour à s'unir avec un prince autrichien. Ce pauvre prince étant tombé assez gravement malade, le parti national, dirigé par Verbôczy et par le jeune Jean Zâpolya, qui avait récemment perdu son père, essaya d'obtenir que la jeune princesse fût fiancée avec Jean Zâpolya lui-même, le principe de la royauté nationale
STEPHANV5 HECMERITO DEFERT VERBEWCIVS AKMA»t
Écu d'Etienne Werbôczy.
(Gravure sur bois attribuée à Albert Diirer.)
étant ainsi sauvegardé. Wladislas, obsédé d'un côté et de l'autre, répondit qu'il espérait vivre assez longtemps pour avoir un fils. On comprit bien le sens de cette défaite lorsque Maximilien se mit à parler de la Hongrie comme d'une province de l'Empire. La diète de 1505 se réunit pleine du fureur et prit une résolution motivée comme il suit:
.»Ce royaume a été souvent gouverné par des rois étrangers. Jamais il n'a souffert plus cruellement qu'alors, sous des princes qui ne parlaient pas son langage. Occupés de leurs intérêts de famille, au lieu d'étudier les moeurs et les coutumes d'une nation scythique devenue au prix de son sang maîtresse du sol qu'elle habite, ces étrangers se sont livrés à l'oisiveté plutôt qu'aux fatigues de la guerre. C'est ainsi que nous avons perdu la Serbie, la Gallicie, la Lodomérie, la Bulgarie, la Dalmatie, et beaucoup de forteresses livrées par leur incurie. Ce démembrement de nos frontières peut nous faire craindre une attaque de l'ennemi au coeur de notre territoire, à moins que la nation, dans son affection pour le sol natal, n'élise un roi capable dans son propre sein.« La loi vengeresse et accusatrice, dont tous les mots atteignaient Wladislas, concluait en déclarant traître quiconque soutiendrait un prétendant étranger; revêtue de la signature de nombreux prélats et magnats, de plus nombreux représentants de la noblesse, elle était solennellement adressée à tous les comitats.
Verbôczy était tombé dans cette illusion commune à tant de politiques lettrés, qui leur persuade que tout est fini quand ils ont montré de la résolution et de l'éloquence. En réalité le fameux décret contre les princes étrangers n'aboutit qu'à un résultat, considérable il est vrai dans un certain ordre d'idées, il répandit dans le pays tout entier l'horreur de toute ingérence extérieure. Il ne changea rien au désordre et à l'arbitraire de la cour, témoigné chaque jour par des décisions hâtives et contradictoires, par des procès de concussion qui n'empêchaient nullement des concussions nouvelles. Il ne changea rien aux prétensions de la maison d'Autriche et à son influence sur le faible esprit du roi : la cour sembla même répondre au défi de l'assemblée en promettant la petite princesse Anne au petit archiduc Ferdinand, mariage qui devait en effet s'accomplir plus tard et asseoir définitivement les Habsbourg sur le trône de Saint-Étienne. Dès lors Maximilien ne se contraignit plus pour parler en maitre légitime de la Hongrie, pour promettre au roi de le soutenir contre des rebelles, pour jurer de punir l'assemblée magyare. L'indignation publique força Wladislas à déclarer la guerre à l'Empereur, guerre qui fut peu sérieuse, mais qui prouva la désorganisation de cette armée, naguère si brillante et si solide sous Mathias Corvin. L'intervention de Jules II, inquiet d'une lutte entre princes chrétiens devant le péril constant de l'invasion musulmane, et surtout la naissance du prince Louis (juillet 1506), mirent fin aux hostilités- Maximilien ne pouvait plus songer à réclamer immédiatement le titre d'héritier de Hongrie, mais il ne renonçait à aucune de ses prétentions pour l'avenir, et il maintenait, dans un langage hautain, ses droits éventuels.
Le pauvre petit prince était destiné à servir, loin de les contrarier, les vues de la maison d'Autriche. Sa naissance avait été pleine de mauvais présages. Il était si faible, étant venu avant terme, qu'il fallut, suivant une
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pratique de la très vieille médecine, l'introduire dans la peau d'un animal égorgé tout exprès. La rapacité de la cour profita de cette naissance pour lever des impôts exceptionnels tombés depuis longtemps en désuétude : les
Campagne en Hongrie de Maximilien, Électeur de Bavière.
(Reproduction d'une gravure contemporaine appartenant au Musée national de Munich.)
paysans szeklers, furieux de se voir réclamer un boeuf par maison, prirent les armes, tuèrent les percepteurs, ne furent soumis qu'après une courte jacquerie, prélude de plus graves événements. A peine Wladislas fut-il
rassuré sur la santé de son fils, âgé d'un an, qu'il songea pour lui à un nouveau mariage autrichien. La diète de 1507 eut beau maintenir la loi d'exclusion, nommer Zâpolya capitaine-général, donner une grande importance à Werbôczy en le chargeant de rédiger un Code de jurisprudence ; le mariage de Louis avec Marie d'Autriche, soeur de Ferdinand et du futur Charles-Ouint, n'en fut pas moins résolu. L'antagonisme de la nation et de la royauté s'irritait chaque année davantage. Un diplôme royal aj^ant mis Louis et Anne sous la protection de Maximilien, l'assemblée de 1508consentit avec peine au couronnement de l'enfant. Lorsque le petit roi fut conduit à Prague pour recevoir aussi la couronne de Bohême, une lutte éclata dans les rues entre les Tchèques et les soldats magyars de l'escorte. La longue rivalité des deux peuples soumis au même sceptre se réveillait
comme au temps des Hussites, et le roi penchait plutôt du côté de son pays d'origine, car il déclara dans un diplôme de 1510 que la couronne de Bohême devait conserver toutes ses provinces. Il déclarait aussi que, dans le cas où Louis viendrait à mourir, Anne lui succéderait, ce qui avait le double résultat de faire arriver au trône le jeune Ferdinand et de méconnaître les droits de la diète.
Les privilèges et surtout les abus féodaux, loin de s'affaiblir ou de s'adoucir comme dans l'Europe occidentale, n'avaient cessé de peser plus durement sur les paysans de Hongrie. Si la nation noble avait à se plaindre, au point de vue politique et administratif, de l'égoïsme des grandes familles, l'élément rural à son tour était rempli de haines sociales contre la noblesse tout entière. Les paysans valaques ou slaves n'auraient peut-être pas pris l'initiative d'un mouvement,, car ils étaient déjà trop façonnés à la servitude; et quant aux bourgeois, isolés, indépendants et heureux dans leurs murailles, ils n'auraient eu garde d'en donner le signal. Restait une population fière, malgré l'extrême simplicité de son genre de vie, comme une véritable noblesse, ayant pour langue maternelle la langue magyare et habituée depuis des siècles à certaines libertés. C'est dans cette population, c'est parmi les Szeklers de Transylvanie que se trouvèrent des chefs disposés à tout risquer pour l'écrasement de la noblesse. Dôzsa, leur chef suprême, a laissé un grand nom dans l'his-
Médaille de Thomas Bakécz cardinal-primat.
(Face.)
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toire du pays. On lui a prêté de hautes visées patriotiques auxquelles n'a jamais songé peut-être ce paysan aigri et courageux, dont toute la conduite signifie : haine aux nobles.
Un projet de croisade fut l'occasion du soulèvement. Le cardinal Bakâcs, l'un des hommes les plus puissants de la cour, prélat ambitieux auquel on a attribué le projet de succéder à Jules II, rapporta du conclave, à défaut de la tiare qu'avait reçue Léon X, une bulle de croisade contre les Infidèles (1513). Le trésorier Telegdy déclara que cette croisade était absurde, qu'elle fournirait des armes à un ramassis de mendiants et de coquins bien décidés à ne jamais marcher contre les Turcs. Il ne fut pas écouté, la croisade chimérique fut prèchée. Dôzsa reçut du cardinal la bannière blanche à croix rouge venue de Rome; il forma un camp dans les environs de Pesth et y eut bientôt réuni quarante mille hommes; d'autres camps se remplissaient sur différents points du territoire. Naturellement les provisions manquèrent, ce qui fut la cause des premiers désordres. Des paroles dangereuses sur l'émancipation des paysans, retentirent dans ces multitudes, prononcées même par des prêtres et par des nobles mécontents.
La cour s'alarma, trop tard, et défendit de recruter de nouvelles troupes ; Bakâcs menaça les croisés d'excommunication s'ils ne se hâtaient pas de
passer en Bosnie. Bien loin de se rendre à cette injonction, Dôzsa envoya des messages à différents comitats pour les engager à supprimer la féodalité. Alors commencèrent les horreurs communes à toutes les jacqueries et dont nous épargnerons au lecteur le monotone et odieux récit.
Tout ce qui était noble comprit qu'il fallait s'armer, et qu'il fallait de l'union pour ne pas périr. Bâthory, Zâpolya et Perényi prirent le commandement d'une nombreuse armée. Deux batailles formidables s'engagèrent : Dôzsa, plutôt vainqueur à Szegedin, fut écrasé et fait prisonnier à Temesvâr. Les seigneurs magyars se vengèrent à peu près comme s'étaient vengés les seigneurs de l'Ile de France sur le roi des Jacques: Dôzsa fut coiffé d'un diadème brûlant et assis sur un trône chauffé au rouge. Les cruautés de la répression dépassèrent les cruautés de la révolte, elles furent surtout plus durables. Le paysan fut décidément attaché à
Médaille de Thomas Bakôcz cardinal-primat.
(Revers.)
la glèbe. La diète de 1514, qui maudissait le Roi et Bakâcs, qui acclamait comme sauveurs du pays Bâthory et Zâpolya, reçut avec enthousiasme le grand travail de législation que Verbôczy n'avait pas achevé sans y marquer l'empreinte des terreurs et des colères soulevées dans son âme par la récente insurrection.
Le Decretum tripartitwm juris consuetudinarii est à la fois le principal monument de la jurisprudence hongroise et le plus important document pour l'histoire sociale du pays. C'est surtout à ce dernier point de vue que nous devons l'analyser. Des trois livres dont il se compose, le premier, qui concerne les personnes, est naturellement le plus précieux pour l'historien.
Verbôczy, fidèle non seulement à la tradition nationale, mais à ses opinions, on pourrait dire à ses passions personnelles, déclare au début de son livre qu'il n'y a qu'une seule et même liberté, une seule et même prérogative, pour la noblesse tout entière, et qu'un grand seigneur n'est rien de plus qu'un simple noble, sinon comme dignité, au moins comme condition légale. Il se demande quelle est l'origine de la noblesse, car enfin tous descendent de Hunor et de Magor. A cette question dangereuse il répond que la supériorité en qualités de l'esprit et du corps, surtout en valeur guerrière, a établi depuis longtemps des différences qui se sont transmises de père en fils. Déjà avant le christianisme, ceux qui n'obéissaient pas à Couronne de Georges l'appel de l'épéc Sanglante descendaient à la condition Dôzsa. rustique ; depuis le christianisme la royauté et la no-
(Propriété de la ville de blcsse sont dcux institutions qui dépendent l'une de
Clausembourg.)
l'autre, car »le prince nest élu que par les nobles, et le prince seul donne la noblesse «. On peut devenir noble sans recevoir une donation foncière, avec un simple titre ; on le devient par adoption ou par la naissance, fût-on issu d'une mère roturière.
Les privilèges essentiels du noble magyar sont les suivants : sa personne est inviolable à moins d'un jugement régulier; il n'a d'autre supérieur que le roi ; il est exempt de tout impôt ; il peut résister à des actes illégaux de l'autorité sans encourir la note d'infidélité qui équivaut à une proscription. Les délits qui entraînent la note d'infidélité peuvent être réduits à un petit nombre de catégories: attentat contre le roi ou la couronne ; fabrication de fausse monnaie ou d'un faux sceau royal ; crimes contre la paix publique, tels qu'assassinat ou incendie ; hérésie ; alliance avec le Turc ou tout autre ennemi.
Verbôczy étudie avec détail les diverses sortes de biens nobles, ceux qui passent à la veuve, ceux dont elle n'hérite pas, et les diverses sortes de donations. Il remarque que Louis-le-Grand a déclaré le consentement royal nécessaire pour la transmission des biens à d'autres que les héritiers
naturels. 11 énumère aussi les dignitaires de la couronne, et établit la condition légale du clergé et des biens d'Eglise. La tendance de Verbôczy, comme de toute la tradition sur laquelle il s'appuie, ressemble à ce que l'on appelait en France le gallicanisme parlementaire. Il ne veut pas quele clergé cherche à s'élever au-dessus des laïques. Il n'admet pas que le pape ait le droit de conférer les bénéfices, mais seulement d'en confirmer la collation. Il exige de toute personne cléricale qu'elle soit fidèle à la loiet qu'elle paraisse devant les juges réguliers pour les causes intéressant les biens temporels.
Dans le deuxième et le troisième livres du tripartitum, consacrés aux procès, sentences, cas d'appel, les détails de procédure dominent. Mais nous devons y remarquer l'étude de deux questions importantes, la détermination de la loi et la condition des non nobles. »Les rois se sont mis à faire des constitutions (depuis la conversion des Hongrois) après avoir convoqué et interrogé le peuple. Toutefois le prince ne peut, en vertu de ses pouvoirs propres, prendre des résolutions, surtout si elles touchent au droit divin et au droit naturel, ou portent atteinte aux anciennes libertés. Mais si le peuple a approuvé ces lois, elles doivent dorénavant être observées ... Ce mot de peuple (popultis) comprend les nobles et les non nobles ; mais il n'est pas question ici de la plebs, qui diffère du populus comme l'espèce du genre. Si l'on demande quels sont ceux que lient les coutumes et les décrets, il faut répondre que le premier lié est le prince lui-même en vertu de cet axiome : patere legem, quam tuleris ipse . . . Nous n'avons pas à mentionner ici le .Souverain Pontife ni l'Empereur de Romains . . . Tous les sujets du prince et même les étrangers vivant dans le royaume sont également liés.«
Verbôczy distingue de la noblesse les habitants des villes comme ayant certains privilèges, mais non pas les mêmes. »I1 faut maintenant traiter des vilains que nous appelions 70^a^j^'ows, et qui sont de conditions différentes: les uns, en effet, sont des Hongrois, d'autres Saxons et Germains, d'autres Bohèmes et Slaves, professant la religion chrétienne. En outre il y a des Valaques, des Ruthènes, des Rasciens, qui suivent les erreurs des Grecs ... Ils jouissaient de certaines libertés, telles que celle de changer de séjour, une fois libres de toute dette. Mais de nos jours leur sédition contre toute la noblesse, sous prétexte de croisade, sédition dirigée par un brigand scélérat, les a notés à perpétuité d'infidélité, leur a fait perdre toute liberté, et les a soumis à leurs seigneurs en servitude pure, simple et perpétuelle ... Le paysan ne possède aucun droit sur les terres de son seigneur, en dehors du salaire de son travail et des récompenses qu'il peut recevoir. Toute propriété appartient au seigneur terrien ... Il n'a pas le droit de citer un noble devant la justice. «
L'acceptation par la diète et par le roi de ce mémorable et curieux ouvrage termina le règne du pauvre Wladislas. Il n'eut que le temps de
conclure l'affaire impopulaire des mariages autrichiens, et mourut laissant le trône à l'enfant Louis II.
Né trop tôt, marié trop tôt, roi trop tôt, mort trop tôt, ainsi a-t-on résumé la vie de l'infortuné neveu de Gaston de Foix, du souverain qui a fait dire au poète : » Malheur au pays à qui le ciel envoie un roi enfant !« Ces dix années de règne se résument en deux catastrophes, Belgrade et Mohâcs (1521, 1526), préparées toutes deux par une série de discordes civiles et par les rivalités des princes de l'Europe.
Médaille de Louis II, de l'année 1525.
A une surprenante nullité royale succédait une minorité royale, fléau pire encore. Dans l'état des partis la personne et l'éducation du jeune prince devaient faire l'objet d'ardentes rivalités, encore envenimées par les prétentions étrangères. L'empereur Maximilien regardait Louis II comme son petit-fils, bien que le mariage décidé avec Marie d'Autriche n'eût pas été encore célébré. Il semblait même le désigner comme son successeur en le nommant malgré son âge vicaire du Saint-Empire. De son côté le roi Sigismond de Pologne, devenu parent de Zâpolya, convoitait la tutelle que
voulait exercer aussi le pape Léon X; chacune de ces réclamations étant accompagnée de menaces ou de promesses. La diète et Zâpolya réussirent à confier l'enfant royal à des tuteurs nationaux, dont le principal était le primat Bakâcs, qui relevèrent du reste assez mal, l'habituant peu aux affaires, lui laissant prendre de fâcheuses habitudes. Cependant le désordre financier devenait excessif, tous les ressorts du gouvernement se détendaient, le régime des partis armés, des pacta conventa de Pologne commençait à s'établir. Il vint un moment où le palatin Perényi avec Bâthory et Zâpolya convoquait les magnats à Bude, tandis que les représentants de la nation noble tenaient sous la direction de Verbôczy l'assemblée de Tolna. Le parti de la cour était encore un troisième élément qui réussit à désorganiser la haute noblesse lorsque mourut Perényi; après avoir leurré Zâpolya de fausses espérances, il fit élire palatin son rival Bâthory.
Ces misérables querelles étaient des diversions favorables aux Turcs ; on s'occupait d'eux néanmoins. Tout faisait prévoir que Sélim ou ses successeurs, ayant accumulé d'énormes ressources et des forces nouvelles dans leurs conquêtes en Orient, pèseraient sur l'Europe d'un poids irrésistible. Léon X, Maximilien, François P*", pendant les années 1516 à 1519, s'occupait d'un de ces projets de croisade comme nous en avons tant vu passer dans notre récit. Cette fois, nous sommes porté à le croire, la Hongrie en aurait pu tirer quelque profit, malgré les hésitations de l'Empereur qui avait fini par conseiller le renouvellement de la trêve envisagé avec regret par le Saint-Siège. Quoi qu'il en soit, la mort de Maximilien, l'élection de Charles-Quint, l'irritation de François I", la position prise par Léon X en face de Luther et en face de la France, eurent bientôt fait évanouir tout espoir de secours sérieux. Verbôczy put s'en convaincre dans un voyage à Rome (1520), et mieux encore lorsqu'il s'adressa l'année suivante à la diète de Worms. Quelques promesses, quelques petits secours ne servaient de rien.
Le gouvernement commit la faute de provoquer le péril en faisant arrêter l'envoyé turc, le tchausch Behram, accusé d'espionnage. Le prétexte fut avidement saisi par le jeune sultan qui venait de succéder à Sélim le Féroce, par le grand guerrier, le grand législateur, le grand théologien qui devait illustrer le nom de Soliman le Magnifique. Il voulut pour son coup d'essai emporter cette forteresse de Belgrade qui avait arrêté Mahomet II. Le camp impérial établi à Sofia fut le rendez-vous de l'Asie jetée sur l'Europe : les religieux Arabes accouraient à cette croisade renversée ; la poudre, le plomb, les provisions, étaient portés par des milliers de chameaux et quelques éléphants, tandis que les raïas voisins du Danube devaient fournir à leurs conquérants dix mille voitures de farine et d'orge. L'immense armée se divisa en deux corps précédés chacun de nuées d'akindchis, pillards venus de toutes les contrées de l'Asie. Le Sultan marcha contre Szabâcs, dont la petite garnison résista jusqu'au dernier homme ; vainqueur
il jeta sur la Save un pont qu'il fallut recommencer à cause d'une crue soudaine, mais qui finit par livrer un passage. Le grand-visir avait de son côté marché directement sur Belgrade qui se trouva investi. Comme des déserteurs révélèrent la faiblesse des remparts élevés près du confluent, côté que l'on avait cru à l'abri de toute menace, des batteries furent dressées dans une île en face, et l'on ne put y répondre faute de grosse artillerie. La mine acheva ce que n'avait pu accomplir le canon, et surtout le désordre acheva ce que n'avaient pu accomplir ni la mine ni le canon de l'ennemi. Deux hommes de très haute naissance, Valentin Tôrôk et François Hedevâry préférèrent leurs intérêts, leurs rivalités, leurs passions
Vue de Belgrade en 1521.
(D'après une taille-douce du temps.)
au salut de la patrie. Les derniers défenseurs se rendirent et pour la plupart furent massacrés. Vingt mille Valaques furent requis pour rebâtir la ville dévastée. Soliman transforma la principale église en mosquée et garnit les rempa^ de deux cents canons gardés par des Janissaires: il avait fait Belgrade musulmane et imprenable.
La douleur fut immense en Hongrie, mais hélas ! elle se traduisit surtout en récriminations et en procès inutiles, pendant que les Turcs prenaient possession des villes hongroises, découvertes par la chute de la principale forteresse. Lorsque l'éloquence de Verbôczy décida la noblesse à faire de grands efforts en profitant de l'absence du Sultan occupé au
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siège de Rhodes, la diète assez mal inspirée vota des impôts énormes, qui restèrent sur le papier. La majorité du roi ne changea rien à la situation intérieure; il se maria peu après avec la princesse Anne, sans que cette double union avec la maison d'Autriche parût fortifier grandement la couronne hongroise. La nouvelle reine Marie, princesse instruite et intelligente, célèbre chasseresse qui emportait le nouveau testament au fond des bois, avait alors un penchant marqué au luthéranisme. Les luthériens, d'ailleurs très peu nombreux en Hongrie jusque vers 1535, et la reine elle-même, furent dès lors odieux à Verbôczy à la fois comme étrangers et comme hérétiques, et des. lois cruelles furent votées contre les partisans des nouvelles doctrines.
Les partis ne s'apaisaient pas davantage pour cela ; tout au contraire il y avait comme deux nations irréconciliables : d'un côté le parti de la cour et du palatin Bâthory, de l'autre les patriotes dirigés par Verbôczy et Zâpolya. N'aurait-on pas cru qu'il n'y avait pas d'autres menaces ?
Au bord du précipice commun les deux factions luttaient avec acharnement.
La noblesse tint une assemblée à Hatvan, où Bâthory fut déclaré déchu et remplacé par Verbôczy ;
mais un peu plus tard la dernière diète de Râkos, où dominaient les partisans de la cour, renversa Verbôczy à son tour et le remplaça de nouveau par Bâthory. Un décret royal flétrit le grand orateur jurisconsulte et le dénonça comme un ennemi public. Le résultat fut que la plus grande partie de la noblesse refusa d'accompagner le roi contre l'invasion musulmane.
Les conseillers de Louis II, s'ils ont commis de grandes fautes, n'ont pas manqué de persévérance dans leurs efforts pour obtenir des secours étrangers. Ils ont entretenu, au nom de leur maître, une correspondance active et pressante avec tous les trônes. Ils conjuraient dès 1521 Henri VIII et Wolsey de subvenir aux misères de la chrétienté attaquée tout entière. En 1524, au moment où Soliman, maître de Rhodes, commençait à se retourner contre l'Occident, le roi d'Angleterre était supplié par le nom du Dieu tout-puissant, par la charité du Christ, par les liens les plus doux.
Médaille de la reine Marie, veuve de Louis II.
(Oeuvre de Leone Leoni.)
par les droits qui unissent les rois, de ne pas permettre que la Hongrie, membre qui n'était ni le dernier ni le plus oisif de la chrétienté, fût arrachée de ce corps. Enfin, quelques semaines avant le désastre, Louis •écrivait à Londres : »Tout notre espoir est dans le secours de \'otre Majesté; s'il n'arrive promptement, c'en est fait, croyons-nous, de notre royaume et de nous-même.«
Les princes et les serviteurs de la maison d'Autriche connaissaient à merveille l'étendue du danger. Dès le printemps de 1524, Hannart écrivait à l'Empereur: »Sire, de tous côtés viennent nouvelles que le Turc fait ses apprêts pour venir l'été prochain en Hongrie . . . J'entends que ledit royaume de Hongrie est dépourvu de gens et d'argent et de bon chef qui sache conduire les affaires. Le roi est encore jeune et petitement servi et obéi. L'Allemagne fait peu de semblant de le secourir ou aider. « A ce moment même, les domaines autrichiens étaient directement menacés et la Carniole envahie par les Akindchis ; aussi Ferdinand écrivait-il à l'archiduchesse Marguerite : »Les Turcs sont entrés en mes pays et ont emmené hors d'iceux plus de quatre mille personnes et tué plusieurs autres, dont suis si déplaisant que ne saurais plus. Et serait fort nécessaire qu'il y eût quelque bonne paix en la chrétienté, afin que les armes se puissent employer contre les ennemis de la foi chrétienne. Car le roi de Hongrie et moi ne sommes point si forts pour savoir résister contre un si puissant ennemi. « Toutefois l'alerte de 1524 fut heureusement conjurée par la bravoure de quelques Magyars, Christophe Frangepân, Pierre Keglevics, Biaise Chéry lequel, disait-on, engagé dans un combat singulier avec un capitaine turc, lui avait coupé la jambe^ toute bottée et éperonnée, d'un seul coup •de sabre.
Au printemps de 1526 le péril était tout autrement sérieux. Une diversion essayée du côté de la Perse par une correspondance échangée avec Tahmasp, prince de ce pays, n'avait pas produit de grands résultats, et Soliman n'accumulait pas moins tous ses préparatifs contre la Hongrie. La situation de l'Europe était aussi devenue beaucoup moins favorable: les appels plus désespérés s'adressaient à des souverains préoccupés de tout autres entreprises. La captivité de François P'' et le traité de Madrid avaient inauguré l'alliance de la France avec la Turquie: une première ambassade du roi très chrétien servait de prétexte à Soliman pour se jeter sur la Hongrie et l'Autriche, en se donnant l'apparence d'assister généreusement un roi malheureux et suppliant. Le pape Clément VII, bien qu'il eût comme le roi d'Angleterre envoyé quelques secours, ne songeait qu'à la ligue italienne contre les Austro-Espagnols, ainsi que Charles-Quint le lui reprochait en juin 1526, au début de l'invasion, dans une lettre écrite de Grenade à l'ambassadeur Moncada : »Vous pourrez dire à Sa Sainteté que le vrai remède eût été de se concerter et de se bien unir avec nous, et d'accorder la croisade que nous lui avons demandée tant
de fois et avec instance.* De leur côté les princes autrichiens avaient à lutter contre une coalition multiple. Ce serait peut-être un jugement téméraire que de leur prêter l'espoir de profiter d'un désastre facile à prévoir, comme ils en ont profité en effet; car leurs lettres ont tous les caractères d'une tristesse et d'une inquiétude sincères. La seule maison souveraine qui ait rendu des services à Louis II, et c'était bien une maison souveraine, ce fut la maison Fûgger d'Augsbourg, la grande puissance financière de l'époque. Elle avança de l'argent, non sans prendre des gages dans les mines hongroises dont elle se fit concéder l'exploitation.
Dès le 25 avril, Soliman avait quitté Constantinople avec plus de cent mille hommes et de trois cents canons. Il voulait, dit son historiographe, » sauver le bey de France, allié fidèle, prisonnier du chef des Allemands, lequel était devenu empereur avec l'appui des Hongrois maudits lorsque l'automme de la mort avait fané le parterre de la vie de Maximilien.« L'armée était excellente, sévèrement disciplinée. Elle atteignit Essek, sur la Drave, où Soliman planta sa tente au bord de la rivière pour surveiller la construction d'un pont. Elle rejoignit ensuite le grand-visir Ibrahim qui l'avait précédée pour s'emparer de Petervardin. Une marche difficile au travers des marécages la conduisit non loin de Mohâcs, où venait d'arriver la petite armée royale, commandée par le roi, Pierre Perényi et surtout Paul Tomory »le beglerbeg des infidèles, instigateur de perfidies et artisan de perversités «. Le sultan monta sur une hauteur, vêtu d'une cuirasse étincelante, coiffé de trois plumes de héron ; il contempla l'ennemi, sa propre armée, »ses chevaux aussi nombreux que les étoiles . . . L'air et l'eau étaient comme enflammés ; les corps ruisselaient d'une sueur de sang . . . Les Hongrois étaient bardés de fer de la tête aux pieds, eux et leurs montures. Leurs yeux seuls paraissaient, et semblaient des charbons ardents au milieu d'une fumée, ou des étoiles dans un nuage noir.« Dans le conseil de guerre, Chosrew-Beg déclara qu'il était impossible de soutenir leur choc: »Ces misérables sont comme plongés dans l'acier depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête. Lorsqu'ils s'élancent tous ensemble, ils rompent les corps d'armée les plus solides, comme le torrent qui déchire le flanc des montagnes. Tout ce qu'ils touchent de la pointe de leurs lances flamboyantes, est comme embrasé. «
Il fut décidé en conséquence que les premiers rangs musulmans seraient livrés à la cavalerie hongroise et que la masse de l'armée se refermerait ensuite sur elle. Soliman fit éloigner les bagages, déployer les étendards, et s'écria, levant les mains au ciel: »0 Dieu! la puissance et la force sont en toi, l'assistance et le secours viennent de toi ! Étends tes bras sur le peuple de Mahomet. « Les cavaliers se jetèrent à bas de leurs chevaux, touchèrent la terre de leur front, et se relevèrent jurant de vaincre ou de mourir. Bientôt la tempête magyare s'abattit sur les troupes •d'Europe et les rejeta sur les troupes d'Asie; quelques instants après le
roi et ses deux généraux perçaient les troupes d'Asie elles-mêmes et arrivaient jusqu'aux janissaires commandés par le sultan, qui courut personnellement de grands périls. Mais alors l'artillerie ottomane, braquée à bout portant, anéantit en quelques minutes une partie de la petite armée hongroise. Le reste, enveloppé de toutes parts, s'enfuit en désordre et périt dans les marais, ou roula pêle-mêle avec les cadavres infidèles devant Belgrade, qui assista à ce défilé épouvantable pendant un jour et une nuit. Le lendemain Soliman tint son divan sous une tente rouge, il plaça de sa propre main une plume de héron ornée de diamants sur la tête d'Ibrahim. Deux mille têtes coupées servaient de trophées, il y avait des têtes de magnats, de têtes d'évêques, mais celle du roi manquait : on ne retrouva qu'un peu plus tard dans un marais sa dépouille mortelle défigurée.
Médaille frappée en souvenir de la bataille de Mohâcs.