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LE DEUX ANTI-ROIS

LA CAMPAGNE de Mohâcs ne fut pas terminée par la grande bataille, j Soliman ne voulait pas encore former d'établissement durable en Hongrie, mais il voulait préparer les voies en y répandant la terreur. Les prisonniers et les paysans qui se trouvaient dans le camp magyar furent massacrés de sang-froid. Rien ne résista jusqu'à Bude à la grande armée ottomane, pendant que les Akindchis violaient la capitulation de Fées

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(Fûnfkirchen) et inondaient de sang la région du Raab et du lac Balaton. Les clefs de la capitale furent apportées au Sultan Magnifique, qui voulut bien protéger la vie et les biens des habitants. Le palais de Mathias vit pour la première fois lennemi : quelques trésors de sa bibliothèque et les statues d'airain d'Hercule, d'Apollon et de Diane descendirent le cours du grand fleuve »auprès duquel l'Amou-Daria se sentirait couvert de la sueur de la honte «. Au-delà de Bude, et de Pesth un instant occupé, furent attaqués Visegrâd, qui se défendit avec succès, et Gran qui fut ensanglanté par un nouveau massacre. Puis le magnanime sultan se mit en marche vers Petervardin et rentra dans sa capitale, où les statues de Bude décorèrent la place de l'Hippodrome, malgré les scrupules de quelques fidèles Moslims.

Cette retraite triomphante avait coûté cher : des paysans, patriotes ou exaspérés, avaient détruit bien des détachements turcs, égarés dans les marécages. L'histoire et la poésie ont conservé le nom de Michel Dobozy, qui tua sa femme plutôt que de la laisser tomber entre les mains d'un janissaire. Tels n'étaient pas les sentiments des magnats, ni même de la noblesse : on ne songeait qu'à l'élection du nouveau roi. Serait-ce Ferdinand, serait-ce Jean Zâpolya ? Nous connaissons assez la lutte acharnée des deux partis sous les Jagellons pour comprendre toutes les passions et tous les intérêts que soulevait cette question royale. Ferdinand sembla gagner de vitesse son adversaire naturel. Après une rapide expression de la douleur que lui causait la mort de son beau-frère, il ne perdit pas une minute pour s'assurer le dévouement de sa soeur Marie; s'il est vrai qu'il ait craint de la voir épouser Zâpolya et ruiner ainsi toutes ses espérances, la puissante solidarité de la famille des Habsbourg lui ôta bientôt toute inquiétude, lorsque la reine veuve déclara qu'elle ne trahirait jamais son frère. C'est pour le succès de son frère que Marie convoqua une diète à Comorn et se débarrassa de Zâpolya en l'envoyant présider une assemblée transylvaine : c'est pour le succès de son frère qu'elle envoya de tous côtés ses convocations et ses appels aux armes. Un fort grand seigneur Thomas Nâdasdy, leur était tout dévoué, et Ferdinand promettait de respecter la constitution et les libertés nationales.

Tout cela ne valait pas l'assistance de Verbôczy, laquelle était vouée d'avance aux adversaires de la maison d'Autriche. Le grand légiste communiqua son énergie au paisible Jean, qui se serait peut-être contenté de sa haute situation sans viser au trône, mais qui a toujours eu auprès de lui des hommes passionnés ou ambitieux. Il convoqua une diète, non pas en Transylvanie, mais dans ses domaines de Tokay: on y arriva nombreux du vieux pays magyar, des contrées qu'arrose la Theiss. Ainsi commençaient à se dessiner les deux Hongries: la Hongrie orientale, souvent alliée des sultans ou assurée de leur neutralité, et la Hongrie occidentale résolue à combattre, non sans indépendance, sous les drapeaux

autrichiens. Dans cette assemblée Verbôczy rappela l'élection toute nationale de Mathias, suivie d'un glorieux règne, et Jean I fut proclamé, la diète de couronnement convoquée dans Albe Royale pour le 5 novembre.

Paul Bakics et Kun, des hommes d'action, se chargèrent d'aplanir la route devant le roi Jean ; Pierre Perényi lui livra la couronne, mais non sans une visible jalousie que partageaient plusieurs autres grands. Au moment même de la cérémonie, l'éloquence de Verbôczy fut encore nécessaire ; il rappela devant les envoyés de Ferdinand le vote solennel de 1 505 qui excluait les princes étrangers, et il s'écria: » Voulez-vous pour roi le prince autrichien.'' — Non, pour tous les biens de la terre, non. — Que voulez- vous alors? — Jânos, Jânos! »Le couronnement eut donc lieu, et la diète agissant dans la plénitude de sa puissance légale, déclara infidèles les Hongrois qui se rendraient aux États de Comorn, ou plutôt de Presbourg, car cette dernière Assemblée dut se rapprocher de l'Autriche. La diète occidentale ne s'émut point de l'excomunication ; elle accueillit et enregistra les promesses de Ferdinand, qui fut proclamé (décembre 1526): la Hongrie possédait deux anti-rois, qui nommèrent deux anti-bans de Croatie.

A qui serait la victoire.'' Elle dépendait surtout des puissances étrangères et de la vaste partie politique engagée contre Charles-Quint (1527) par la plupart des princes de l'Europe. Le gouvernement du roi .Jean, cherchant des appuis au dehors, donna à la diplomatie hongroise une extension qu'elle n'avait jamais eue. La famille aventureuse des Frangepân fut la première à lui rendre des services: Christophe était un héros, mais un héros condottiere; déjà avant la bataille de Pavie, François I entretenait des relations secrètes avec lui ; maintenant il apportait à Zâpolya l'appui de son épée et de son intelligence contre Ferdinand qui avait trop tardé à l'acheter. Jean Frangepân avait vu le roi de France prisonnier, peut-être aussi à Bayonne après sa délivrance, et il agit sur Venise et Constantinople. Quant à François Frangepân, qui était entré dans les ordres mendiants, l'évêque Josefics et lui mirent le roi national en rapport avec le pape Clément VII, ennemi acharné de la maison d'Autriche, qui le reconnut avec joie comme souverain légitimement élu. Un autre partisan de Zâpolya, le savant prélat Verancsics qui plus tard devint un soutien dévoué de Ferdinand, déclare à ce sujet que le roi Jean songea toujours au bien de la Hongrie plus qu'à son intérêt propre, qu'il souhaitait la paix entre chrétiens et répugnait à l'alliance musulmane; mais qu'il avait été encouragé par les rois d'Angleterre et de France, par les Vénitiens et par ces pontifes »chez qui l'affection de la chrétienté s'était depuis longtemps refroidie «.

Josefics, habile et actif négociateur, quitta Rome pour la France et fut très bien reçu au château de Saint-Germain-en-Laye (Fév. 1527). François I malgré l'étonnante lenteur qu'il mettait à secourir l'Italie, et que déplorèrent les amis du roi Jean, était heureux d'une diversion aussi

puissante. Il venait d'envoyer en Hongrie son habile Rincon, l'un des fondateurs de la diplomatie, qui ne tarda pas à y arriver par la voie de Ragusa et de Belgrade. Les princes de Bavière, Wilhelm, Louis et Ernest, inquiets des progrès de leur puissante voisine et du couronnement récent de Ferdinand comme roi de Bohême, ne furent pas moins empressés à correspondre avec la cour de Bude. Le roi d'Angleterre hésitait à prendre parti, mais le seul roi de Pologne malgré ses alliances de famille, se montrait hostile à Zâpolya; il répondait à son ambassadeur que la Hongrie avait besoin d'un roi d'origine princière, parent des autres grandes maisons de l'Europe.

C'est pourtant la Pologne qui fournit au rival de l'Autriche son meilleur diplomate, Jérôme Laszko, palatin de Siradie. Les étrangers de toute nation allaient s'occuper pendant longtemps des affaires de la Hongrie, qui désormais était moins un état qu'un enjeu, ou qu'un champ de bataille à la fois politique et guerrier. Laszko conçut le premier l'idée d'intéresser directement François I à la querelle de son nouveau souverain en faisant de lui soit un arbitre, soit un héritier possible de la couronne disputée. Il vint donc à Paris resserrer l'alliance, et il passa dans la douteuse Angleterre. Henri VIII ne lui donna pas une réponse officielle explicite ; il se borna à promettre qu'il ne négligerait aucun moyen de remédier aux misères de la Hongrie. Mais le cardinal Wolsey, dans ses entretiens avec Laszko, l'encouragea plus franchement, bien qu'avec prudence; il donnait au roi son avis en ces termes: »Dans ma pauvre opinion, il est vraiment nécessaire de nous opposer à la grandeur des impériaux, et de montrer de la faveur et de l'affection au prince Jean ; car entre votre Altesse et l'Empereur, il peut servir à de hauts d3sseins.«

Pendant ce voyage, les événements prenaient une tournure très fâcheuse pour le parti national. Non pas que Ferdinand ait trouvé, même dans l'assemblée opposée, de bien vives sympathies: il rencontra même beaucoup de défiance, et dut écouter beaucoup de réclamations. Mais l'inaction de la Ligue de Cognac et les succès de l'Autriche en Italie lui permirent d'entreprendre de vive force la conquête du royaume et d'imposer silence à toutes les discussions en entraînant ses partisans magyars mêlés à des troupes allemandes. Jean fut poursuivi et vaincu jusque dans ses domaines de Tokay, et il n'obtint pas grand résultat d'un appel désespéré envoyé de toutes parts. Une diète réunie à Bude, dominée par les amis de Ferdinand, recueillit les nouveaux serments de ce prince, et déclara Zâpolya et Verbôczy ennemis de la patrie. Une seule alliance assez efficace se présentait désormais, à savoir l'alliance ottomane: les vaincus se jetèrent résolument dans ce parti extrême que la conduite du roi très chrétien semblait justifier. Laszko revenu d'Angleterre fut envoyé à Constantinople (déc. 1527). Il fut d'abord très mal reçu par les visirs: » Comment ton maître, lui dit l'un d'entre eux, a-t-il osé entrer dans Bude, mettre le

pied sur un sol foulé par le cheval du sultan? Notre loi veut que chaque lieu ou la tète de notre maître a reposé lui soit pour jamais soumis. Ne sais-tu pas que notre maître domine sur la terre, comme le soleil dans le ciel?« Mais Laszko se fit un ami, non sans présents ni sans promesses,, d'un singulier habitant de Constantinople destiné à un rôle important, court mais tragique, dans les annales que nous racontons.

Portrait de Gritti.

(Gravure du XVI-e siècle dans la bibliothèque privée de sa Majesté le Roi.)

Aloys Gritti était le fils naturel d'un ambassadeur vénitien devenu plus tard Doge de la Sérénissime République. Il parlait à merveille la langue turque, la langue grecque et la langue latine, et se trouvait à son aise avec les princes de toute race qui lui avaient fourni l'occasion de gagner une immense fortune. Il portait un magnifique costume ottoman de soie et d'or, et c'était un de ses luxes d'en changer toutes les semaines, distribuant à ses serviteurs cette défroque royale. Sur la colline de Péra s'élevait son palais bâti sur ses plans avec une dépense prodigieuse, entouré

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■de jardins où se promenaient familièrement le Grand Seigneur et le toutpuissant Ibrahim. Cent chevaux de prix garnissaient ses écuries avec cent cinquante chameaux et soixante mules. Le propriétaire de toutes ces richesses était un fort bel homme brun, au nez aquilin, un Italien oriental qui n'avait point renoncé à la religion paternelle; il buvait du vin, avec une grande sobriété il est vrai, il ne négligeait pas une seule occasion d'entendre la messe. Tel était Aloys Gritti, véritable Vénitien né pour le gouvernement plus encore que pour le commerce, et qui eut le malheur de s'occuper des affaires hongroises: il y crut trouver ce qu'il cherchait depuis longtemps, l'emploi de ses facultés politiques. Par lui Jérôme Laszko parvint au grand-visir, et au grand-visir bien disposé.

Ibrahim ne voulut pourtant laisser aucune illusion à l'envoyé de Zâpolya sur la faiblesse de son maître. »Nous avons tué le roi, lui dit-il, nous avons mangé, dormi dans ses appartements, le royaume est à nous. Ce n'est pas la couronne qui donne le pouvoir, ce n'est pas l'or ni les pierreries, c'est le fer, c'est le sabre qui assure l'obéissance. Donc, que ton maître saisisse le bras de notre maître et le reconnaisse pour son seigneur ; alors nous pourrons réduire en poussière Ferdinand et ses amis, et nous aplanirons leurs montagnes sous les pieds de nos chevaux. Sache que nous avons des serres qui s'enfoncent plus profondément que celles du faucon; ce que nous avons saisi une fois nous ne le lâchons plus.* Ce langage mêlé de promesses et de menaces s'adoucit dans la bouche du sultan Magnifique lorsque Jérôme Laszko obtint une audience (27 janvier 1528): » J'accueille avec bienveillance la soumission de ton roi, dont les états m'appartenaient par le droit de la guerre et du sabre. Ayant accepté son dévouement je lui cède le royaume ; de plus je prétends donner à ton maître contre l'archiduc Ferdinand une assistance telle qu'il puisse dormir paisiblement sur les deux côtés. « Un mois plus tard fut conclu k traité d'alliance en vue de la prochaine expédition turque, et Soliman congédia l'ambassadeur, non sans le gratifier d'une bourse pleine d'or et d'un habit d'honneur, avec ces paroles aussi humiliantes qu'amicales: » L'amitié entre ton maître et nous jettera de profondes racines ; je promets par notre prophète de l'assister en personne et de tout mon pouvoir contre tous ses ennemis.* Gritti n'en avait pas moins sauvé le roi Jean des conditions plus humiliantes encore.

D'autres négociateurs habiles s'employaient à relever ses affaires, encore compromises par de nouvelles défaites, et, chose remarquable, c'étaient des hommes d'église qui travaillaient au même but que le conseiller vénitien du sultan. L'évêque Statileo partit avec Rincon pour l'Angleterre, piiis pour la France, où il conclut un traité qui attribuait au jeune duc d'Orléans la succession de Zâpolya, dans le cas où celui-ci ne laisserait pas de fils. Le roi François I promettait vingt mille écus d'or par an pour remédier à la détresse du roi de Hongrie, et Statileo rapportait la première année de ce subside. Le moine Martinuzzi, né en Croatie

d'une famille noble, ne lui rendit pas un moindre service en parcourant toute la Hongrie pour la soulever contre les partisans de l'Autriche. Bientôt les troupes de Ferdinand furent vaincues de toutes parts, et les envoyés de son rival l'attaquaient jusque dans les délibérations de la diète de Ratisbonne. Il pouvait bien se venger en dénonçant Zâpolya comme allié des infidèles à tous les princes de l'Europe ; mais lui-même était dans une trop mauvaise situation pour ne pas s'efforcer d'obtenir au moins la neutralité du sultan. Pour la première fois une ambassade autrichienne parvint à Constantinople ; elle était dirigée par Hobordansky, ennemi fanatique de Zâpolya, et par l'allemand Weixelberger. Soliman parut stupéfait du langage qui sortit de leur bouche et qui était peu d'accord avec leur démarche. Pourquoi ne me demandez-vous pas Constantinople? leur dit-il en réponse à leurs propositions mêlées de menaces. Puis il les tint aux arrêts dans leur hôtel pendant plusieurs mois, et ne les renvoya qu'au moment d'entreprendre (printemps de 1529) une grande expédition contre Vienne.

Lorsqu'il traversa la Hongrie, le roi Jean vint lui présenter ses hommages non loin du fatal Mohâcs. Il baisa la main du Magnifique, s'assit auprès de lui, et ne le quitta qu'en emportant, avec trois chevaux harnachés d'or, quatre caftans de drap d'or. Pour comble d'humiliation, un beg fut chargé d'enlever la sainte couronne et son gardien. Puis la garnison allemande de Bude se retira, concluant une capitulation qui désola les janissaires, toujours désireux de piller. Ils se vengèrent sur les habitants,, qui çà et là furent emmenés en esclavage. Zâpolya, installé dans sa capitale par ses gênants protecteurs, ne put que verser des larmes inutiles. La conduite de l'archevêque-primat Vârday fut encore plus déplorable : il livra la place et l'artillerie de Gran et figura en personne au siège de Vienne. On sait que l'héroïsme du comte de Salm et du baron de Roggendorf sauva une première fois Ja vaillante cité autrichienne : mais on se tromperait fort si l'on se représentait Soliman ému de cet échec comme d'un désastre. Jamais il ne se montra plus satisfait, jamais il ne donna plus de récompenses ; jamais il ne donna à la marche de son armée en retraite une allure plus triomphale. Le roi Jean vint le féliciter, et reçut de nouveaux harnais dorés, qui auraient pu passer pour une ironie; on lui laissa la sainte couronne.

En réalité, les affaires du prétendant autrichien comme roi de Hongrie n'étaient pas beaucoup plus avancées. Le primat Vârday faisait échouer toutes ses tentatives sur les places du Danube. Gritti, venu avec Soliman et resté après son départ, se montrait aussi capable de diriger un corps d'armée que de gagner des sequins ou de nouer des intrigues. D'ailleurs il ne renonçait point à ses penchants diplomatiques; il ne craignait pas d'écrire à Charles- Quint lui-même pour l'engager vivement »au nom de l'affection qu'il portait à la chrétienté* à ne pas permettre à son frère »de molester le roi Jean*. L'Empereur était beaucoup plus disposé qu'on ne pourrait le croire à suivre ce conseil. Ferdinand lui ayant fait

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Portrait du sultan Soliman II. (Gravure d'Agostino Musi dans la Galerie nationale de peinture.)

connaître ses doutes et ses perplexités sur la conduite qu'il devait suivre, il hésita d'abord, ne fit aucune réponse décisive, puis, peut-être sous l'influence de la lettre de Gritti, se prononça nettement pour un arrangement ou une trêve devenue, selon lui, absolument nécessaire.

Das l'intervalle de ces différents messages, d'autres tentatives de Ferdinand n'avaient pas mieux réussi. Il avait envoyé à Constantinople une seconde ambassade, composée de vingt-quatre personnes dirigées par Jurisics et le comte de Lamberg. On leur fit un accueil cérémonieux et peu agréable: on les installa dans un caravansérail appelé hôtel des ambassadeurs, où ils se trouvèrent en quelque sorte prisonniers. Ibrahim les accabla de questions et de reproches sur la cruauté de l'empereur envers le roi François et le Pape. Il se moqua de leurs présents, et ne leur accorda un semblant d'audience chez le Sultan que pour les faire passer devant des lions enchaînés qui rugissaient contre eux. Ils furent ensuite libres de repartir. D'un autre côté le hardi baron de Roggendorf tentait un coup de main sur Bude, mais les habiles manoeuvres de Gritti déjouaient tous ses efforts, et une tentative de Hobordanszky pour assassiner le roi Jean ne réussissait qu'à faire noyer l'assassin dans le Danube. Restaient les négociations directes entre les deux anti-rois: ce fut l'objet du congrès de Posen, où les deux partis se montrèrent fort animés l'un contre l'autre; mais à défaut d'un traité définitif, les circonstances imposèrent une trêve d'une année (1531 — 1532).

A quoi servira cette trêve? Pendant que les princes n'y voyaient qu'un moyen de se recueillir dans leur ambition et d'engager de nouvelles parties, les Magyars désolés de l'état de leur pays, indignés de toutes ces querelles égoïstes dirigées ou envenimées par des étrangers, cherchaient un moyen de rétablir la paix et l'indépendance du royaume. L'idée se répandait peu à peu que le vrai remède serait d'écarter à la fois les deux antirois et de nommer un capitaine-général. Tel fut le projet dominant de la diète de Veszprim. Malheureusement des convoitises personnelles se faisaient jour, surtout celles des inconstants Perényi; malheureusement aussi les deux prétendants se trouvèrent d'accord pour interdire cette assemblée, qui les menaçait également. Chacun d'eux voulut ensuite avoir une diète à lui, mais ce fut encore une entreprise avortée. Nâdasdy, âme vraiment généreuse, et peut-être le vieux Verbôczy ne se découragèrent pas : ils convoquèrent une assemblée qui, sans être constituée régulièrement, chargea une double délégation d'aller représenter aux deux rois l'impuissance où les réduisaient leurs querelles. Zâpolya se crut cette fois plus menacé que son rival, il interdit à ses partisans toute réunion de ce genre, et Nâdasdy lui-même dut s'en abstenir.

Il fallait donc recommencer les intrigues levantines dont Aloys Gritti était le noeud détesté. Ce marchand de Péra était devenu intolérable depuis qu'il jouait un grand rôle, sans aucun tact mais non sans talent. Pendant que la terrible invasion turque de 1532 effleurait la Hongrie

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occidentale et rencontrait tout près de la Styrie et de l'Autriche, dans la petit Dlace de Gûns l'héroïque résistance de Jurisics ; pendant que le reflux de cette marée hunmine emportait des milliers d'esclaves magyars; Gritti, toujours appuyé sur le grand-visir Ibrahim, s'imposait au roi Jean comme

Portrait de frère Georges. (Cardinal Martinuzzi.) (D'après un tableau du temps au château de Trakostyân.)

gouverneur du royaume. Il convoquait à Pesth une assemblée qui retentissait de plaintes contre lui; les chefs du parti national, Nâdasdy, Verbôczy, Martinuzzi qui sous le nom de Frère Georges commençait à paraître au premier rang, s'indignaient de voir le roi mené comme un enfant par cet intrigant ténébreux dont toutes les démarches révélaient

l'ambition d'arriver au trône. Entouré d'ennemis, le Vénitien-Turc chercha à s'en débarrasser suivant les procédés du Commandeur des Croyants et de la Sérénissime République ; et comme il n'avait à sa disposition ni le cordon des muets, ni les gondoles du canal Orfano, il fit simplement monter sur l'échafaud quelques-uns des nobles qui avaient parlé contre lui. La terreur se répandit en effet, mais la haine redoubla.

Le pauvre Zâpolya ne pouvait se passer de cet instrument impopulaire pour combattre à Constantinople d'autres intrigants partisans de son rival. Gritti fit plusieurs voyages pour représenter ses intérêts, non sans chercher secrètement les mo3'^ens de perdre les deux anti-rois l'un par l'autre. Il finit par soulever contre lui la défiance universelle. Lorsqu'il revint en Transylvanie, dans son aveuglement il se crut assez fort pour commettre un nouveau meurtre: il fit mettre à mort l'évêque Czibak son ennemi. Ce fut la cause de sa perte : un autre de ses ennemis, Majlâth obtint l'autorisation secrète du roi Jean et de Verbôczy d'agir contre ce tyranneau. Gritti fut subitement cerné dans Megyes et hors d'état d'opposer aucune résistance. Se voyant perdu il envoya son confident et son historien, le padouan Francesco délia Valle, porter ses adieux au doge son père. Peu d'instants après il était entraîné par les soldats de Majlâth qui > aboyaient contre lui comme des chiens enragés «. Il eut beau les menacer de la vengeance de Soliman, sa mort était résolue. On lui coupa les membres, puis la tête. Les pierreries de ses vêtements enrichirent plusieurs de ses juges ou de ses meurtriers.

Les destinées d'Aloys Gritti nous ont fait perdre de vue la politique générale; il est temps d'y revenir. L'empereur Charles-Quint continuait de montrer dans les affaires hongroises beaucoup de prudence et de modération ; il aurait voulu pacifier ce royaume, fût-ce aux dépens des intérêts momentanées de son frère, afin de ne pas ajouter aux complications de la vaste domination autrichienne et à la liste déjà longue de ses ennemis. Du reste on peut remarquer, en 1532 et dans les années suivantes, comme une détente ou comme un répit dans les rivalités politiques du monde chrétien. Clément VII ne désirait plus que la paix, avec un arrangement raisonnable qui limitât la puissance des princes autrichiens. François I lui-même, tout en continuant à se plaindre de l'empereur, cherchait à préserver l'Europe centrale des invasions turques; il employait à cette nouvelle destination l'infatigable Rincon, qui réussissait moins cette fois, il est vrai, qu'il n'avait réussi dans la mission contraire. Mais c'est encore l'Empereur qui désirait le plus la paix générale; ni lui ni les princes d'Allemagne ne voulurent faire marcher leurs troupes contre le parti national hongrois. Charles-Quint prit même une part active, au moyen de deux conseillers, l'archevêque de Lund et Cornélius Scepper, à une double négodation avec Zâpolya et avec la Porte. Les hostilités furent ainsi suspen- 4ues assez longtemps, pendant que Jérôme de Zara provoquait à Constan-

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tinople l'envoi de la première ambassade ottomane en Autriche. Un traité en résulta, qui ne laissa plus aucun prétexte à Ferdinand pour s'indigner de la platitude de son adversaire : non-seulement, dans une cérémonie fictive, il offrait à l'ambassadeur les clefs de Gran, mais le padischa s'engageait à le traiter comme son fils, et à le mettre sur le même pied que le grand-visir Ibrahim.

Le dégoût des Magyars pour leurs deux anti-rois ne connut plus de bornes lorsqu'ils les virent, après la mort de Gritti, s'accuser mutuellement auprès du Sultan, de ce meurtre regardé par lui comme une offense. Jean fit tous ses efforts pour se disculper (1535). Il profita d'ailleurs des symptômes qui annonçaient une nouvelle rupture entre l'empereur et le roi de France, pour envoyer à Paris le savant ecclésiastique Verancsics,. qui obtint de François I une intervention favorable à Constantinople. Mais ce qui le servit bien plus efficacement c'est la disgrâce et la mort d'Ibrahim, après laquelle Soliman acquit la conviction qu'il avait été joué par Gritti, par son grand-visir, par les agents autrichiens, et revint à ses anciennes alliances. Bientôt éclatèrent à la fois la troisième guerre de François I contre Charles-Quint et les vives hostilités de Ferdinand contre Zâpolya secouru par les Turcs. »Ici va le tout pour le tout, écrivait l'empereur ; il faudra que notre frère trouve tel expédient qu'il pourra. «

Si Ferdinand n'avait eu en face de lui que les partisans du roi Jean, il est probable que la victoire lui serait demeurée: Perényi et le Frère Georges furent vaincus par Léonard Fels au coeur même des domaines de Zâpolya, mais on reçut des bords de la Drave de tout autres nouvelles. Katzianer et Pékry assiégeaient la ville d'Essek avec une armée composée en bonne partie de brigands très dignes de leurs chefs et très dignes de leurs adversaires les féroces Akindchis. Se voyant cernés dans leur camp ils essayèrent au milieu de vrais tourbillons de neige, une retraite qui fut désastreuse (décembre 1537); presque tout le monde périt, et ceux des chefs qui s'échappèrent ne tardèrent pas à être enfermés comme meurtriers ou assassinés comme conspirateurs. On était extrêmement las de pareilles gens et de pareilles choses. Les patriotes, dans des assemblées successives qui finirent par imposer leurs arrêts, demandaient la paix, le rétablissement de la dignité et les libertés publiques. Les conditions d'un arrangement vingt fois proposées, débattues, repoussées,, finirent par être fixées comme il suit au traité de Vârad (1538), qui complétait la trêve de Nice ménagée par Paul III entre les deux grands rivaux : l'empereur et Ferdinand reconnaissaient Jean Zâpolya comme leur allié, leur frère et le souverain de la Hongrie jusqu'à sa mort. Jean renonçait à toute autre alliance, il promettait à Ferdinand sa succession, dans tous les cas ; seulement, s'il avait un fils, celui-ci recevrait une principauté et de grands domaines.

La Hongrie respirait, elle se croyait sauvée, elle s'exagérait un bienfait réel, parce qu'elle comptait sans le caractère flottant de son roi natio-

nal. Il avait peur de ses anciens alliés les Turcs; il n'osait pas promulguer ouvertement le traité de Vârad. Loin de renoncer à l'alliance française il envoyait encore une fois à Paris l'évêque Statileo. Il demandait et obtenait la main d'Isabelle, fille de Sigismond, mariage tardif qui inquiéta doublement l'Autriche, à cause de la venue possible d'un héritier, et à cause des relations avec la Pologne. Quant à une guerre dirigée avec ensemble contre les Turcs, on ne voit pas bien quels auraient pu en être les éléments. François I malgré sa réconciliation artificielle avec Charles- Quint, bientôt scellée en apparence par l'entrevue d'Aiguesmortes, ne se souciait point d'une croisade. Les princes luthériens d'Allemagne étaient prêts à prendre les armes, mais non sans avoir reçu l'assurance de la paix intérieure et de la liberté de conscience. Même dans les assemblées hongroises, disposées sans doute à de grands sacrifices comme le prouve le vote de sérieuses levées de troupes et de lourds impôts, même dans ces assemblées les griefs étaient nombreux contre le gouvernement, et les premiers progrès de la Réforme allaient introduire un nouveau principe de discussion et de résistance. D'ailleurs le roi Jean n'avait nulle envie de se mesurer contre les Turcs : il recevait un tschausch qui lui promettait en quelque sorte sa grâce ; il apprenait avec joie qu'un envoyé de Ferdinand, aussi peu fidèle à ses engagements que lui-même, n'avait obtenu de Soliman que la menace de se voir couper le nez. Il ne songeait qu'à lutter contre les mécontents de son royaume. Rien de plus inutile d'ailleurs que de se demander ce qu'allait faire Zâpolya, car sa mort imprévue (1540) vint remettre tout en question : il venait de lui naître un fils.

Médaille du roi Jean.

Panoplie d'armes du XVI-e siècle.

(Provenant du chatean de Zay-Ugrôcz.)

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