FERDINAND ET MAXIMILIEN
La mort du roi Jean, survenue peu après la conclusion du traité avec la maison d'Autriche, semblait assurer à Ferdinand la possession incontestée du trône magyar. Mais les derniers regards de Zâpolya s'étaient arrêtés avec tendresse sur le petit enfant que venait de lui donner sa jeune épouse Isabelle, et ses dernières paroles l'avaient recommandé à ses conseillers et à ses partisans. Les tuteurs de Jean Sigismond, prince âgé de huit jours, étaient l'infatigable Frère Georges, l'inconstant Valentin Tôrôk chef de l'armée, Petrovics, et de fait le vieil Etienne Verbôczy.
Ferdinand, dans sa précipitation, entreprit plusieurs démarches contradictoires, qui ne pouvaient réussir. Il envoya le comte de Salm au palaisde Bude, où Isabelle le reçut en vêtements de deuil, disant qu'elle n'était qu'une pauvre veuve, qu'elle avait besoin des conseils de son père, cherchant en un mot à gagner du temps. D'autre part il chargeait Laszko d'aller à Constantinople pour détourner le sultan de protéger le fils de Zâpolya. Enfin il essayait de surprende la capitale par un brusque mouvement des troupes de Léonard Fels, mouvement qui n'aboutit qu'à la conquête de plusieurs places secondaires. C'en fut assez pour déterminer Verbôczy à resserrer l'alliance de son pupille avec Soliman, et pour irriter la Porte contre le prince autrichien qui sollicitait sa bienveillante neutralité. Un tchausch vint baiser les pieds de l'enfant Jean-Sigismond et promettre à sa mère, qui lui donnait le sein devant l'envoyé turc, un secours prompt et décisif. A Constantinople Laszko fut accablé d'injures par le Magnifique et jeté en prison.
Le Grand-Seigneur ne fit pas attendre l'effet de ses promesses: non content de reconnaître par un diplôme solennel la royauté du fils de Zâpolya, il envoya un corps d'armée pour le soutenir, et lui-même arriva devant Belgrade dans l'été de 1541. C'est là qu'il apprit la mort de Rincon, l'actif négociateur qui venait de conclure une nouvelle alliance entre le parti national hongrois et le roi de France déjà disposé à entreprendre une quatrième lutte contre Charles-Quint. Il apprit aussi que Ferdinand, ne comptant plus que sur la force ouverte, avait fait une tentative désespérée pour s'emparer de Bude ; alors le Magnifique Sultan se mit en marche.
Roggendorf était chargé d'attaquer la redoutable forteresse, entourée de nouveaux ouvrages par le feu roi ; il montra dans ses dispositions pour l'assiéger beaucoup d'énergie et de talent. Les Allemands formèrent des lignes de circonvallation sévèrement gardées; s'ils ne purent empêcher tous les messagers politiques de circuler sous divers déguisements, ils empêchèrent du moins les vivres d'entrer dans la place. La disette et la cherté devinrent extrêmes, le bois était introuvable, la viande de cheval était la seule denrée que l'on se procurât à bas prix. Une artillerie formidable couvrit la cité et le palais même de globes enflammés. L'épouvante eût peut-être décidé les habitants à se rendre, il y eut même un complot formé par un nommé Bomemisza, et la jeune reine n'était pas éloignée de traiter. Mais tous avaient compté sans la prompte décision de Frère Georges : la terreur maintint la discipline au dedans, une armée turque acheva l'oeuvre au dehors. Roggendorf, attaqué brusquement dans ses lignes, vaincu avec d'énormes pertes, se retira en désordre et ne tarda pas à mourir de ses blessures.
Soliman arrivait. D'abord il campa dans le vieux Bude, au pied et au dehors de la forteresse. Puis il se montra impatient de voir son petit protégé, désir auquel force était bien de satisfaire. Jean-Sigismond lui fut amené dans une voiture dorée; le Sultan le prit des bras de sa nourrice, et le caressa, l'appela son fils : rien ne prouve que ce fût une comédie, car les Turcs ne manquent pas de tendresse pour l'enfance, mais il est •certain qu'ils mirent toutes ces démonstrations à profit en s'emparant peu à peu des postes les plus importants. Le moment venu, ils déclarèrent que Bude resterait entre leurs mains, Jean-Sigismond étant trop jeune pour le •défendre, que le prince devait aller en Transylvanie, sous la garde de sa mère et de ses conseillers, pour gouverner cette contrée comme lieutenant du Grand-Seigneur. Les tuteurs du prince furent consternés, même Frère Georges qui n'avait pas prévu ce résultat de l'alliance ottomane; mais toute résistance était inutile, et la cour alla s'établir au château de Lippa. Désormais il y eut trois Hongries: la Hongrie occidentale, royaume effectif de Ferdinand, la Hongrie centrale occupée par les Turcs et gouvernée par le pacha de Bude, enfin la Hongrie orientale qui forma la principauté indépendante de Transylvanie.
LA HONGRIE ENTRE LES TURCS ET L AUTRICHE
Les auteurs de cette situation furent aussi sévèrement jugés en Europe que le roi François I allié des infidèles. Il sembla que la justice divine avait hâte de les punir: Valentin Tôrôk, objet d'une ancienne rancune des Ottomans, fut conduit à Constantinople, au château de Sept- Tours, où il devait mourir après-cinq ans de captivité. Verbôczy, en sa qualité de fameux légiste, eut l'honneur d'être nommé juge suprême des chrétiens de Bude sujets du Sultan, singulière dignité pour un catholique zélé jusqu'au fanatisme; il mourut bientôt, brisé moins encore par l'âge que par le sentiment de l'inutilité de ses efforts, de sa patrie morcelée et
Médaille de Jean-Sigismond.
(D'après l'original du Musée National.)
de sa vieillesse flétrie. La principale église de Bude venait d'être transformée en mosquée, et l'illustre législateur fut enterré parmi les juifs.
Cependant la prise de Bude produisait un immense effet en Allemagne et en Hongrie. Les princes protestants de Saxe, de Hesse, de Brandebourg montraient depuis quelques années, ainsi que Luther luimême, le sérieux désir d'expulser les Ottomans; ils se distinguèrent par la vigueur de leurs préparatifs. Des magnats de tous les partis tenaient des conférences pour une réconciliation générale; les Bâthory, les Perényi, les Homonnay écrivaient à Ferdinand pour le conjurer de sauver le pays. Telle était aussi la pensée de Frère Georges, qui commençait alors une série d'innombrables oscillations entre la Porte et les Habsbourg. Cette
conduite étrange, qui causera finalement sa mort tragique lorsqu'il sera devenu le cardinal Martinuzzi, peut s'expliquer par une sorte de patriotisme joint à beaucoup d'ambition: il voulait probablement que la Hongrie fût indépendante des deux grands empires qui la démembraient, et il espérait arriver à ce résultat en les affaiblissant l'un par l'autre. Pour le moment, effrayé de l'occupation de Bude, il conclut la convention de Gyalu (décembre 1541), pour l'exécution du traité de Vârad, mais avec cette clause difficile à réaliser, que Ferdinand délivrerait la Hongrie des Ottomans. La concorde semblait donc rétablie; la plupart des comitats se faisaient représenter à la Diète de Beszterczebânya qui votait avec acclamation une levée en masse dans le cas où le roi en personne prendrait le commandement.
Malheureusement la grande armée, composée surtout d'Allemands, que commandait Joachim de Brandebourg (1542), fit une campagne inutile. Ces troupes laborieusement préparées ne réussirent même pas à s'emparer de Pesth, et le découragement fut immense: quand retrouverait-on un armement semblable, et que ferait-on lorsque l'Allemagne serait envahie? Une défiance générale fut le déplorable résultat de cet échec; les princes protestants, Ferdinand, les Hongrois se renvoyèrent les récriminations et les insinuations blessantes. D'un côté les Allemands redoutaient toujours de voir la maison d'Autriche employer contre leurs libertés religieuses leurs propres préparatifs militaires, et se plaignaient qu'on laissât leurs soldats manquer de tout. D'autre part Ferdinand écrivait à l'Empereur : »A eu faute de bons cerveaux pour la bonne conduite, et non de gens ni autres choses nécessaires pour la guerre, dont tout le camp était plus que suffisamment pourvu ; qui me fait avoir grande conjecture, qu'ils auront passé quelques mauvaises pratiques.* Il reconnaissait pourtant qu'il y avait eu négligence dans les paiements nécessaires ; mais la défiance reprenait le dessus, et le roi faisait jeter en prison Perényi par suite d'une accusation injuste cette fois et qui souleva l'indignation des Magyars : jusques à quand,, pensaient-ils, ces Autrichiens ne sauront-ils ni nous conquérir, ni nous délivrer, ni nous laisser en repos; jusques à quand verrons-nous les chefs de nos grandes familles jetés dans les cachots de Wiener-Neustadt ou dans les cachots des Sept-Tours?
Le mécontentement national se montrait si redoutable que Ferdinand crut indispensable de convoquer une diète à Presbourg, et de promettre à cette assemblée mal disposée qu'il respecterait toutes les libertés du royaume. Déjà se manifestait la tendance de la maison d'Autriche à concentrer à Vienne, entre les mains de ministres étrangers, les affaires hongroises, et de laisser tomber en décadence ou en désuétude les grandes dignités. Cette fois d'ailleurs la représentation n'était pas assez complète pour qu'on élût un palatin, et cette charge fut laissée vacante ; il n'y eut de nommé qu'un lieutenant royal, l'archevêque Vârday, et le seul acte important de la Diète
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fut d'envoyer à sa soeur aînée, la Diète germanique, une lettre inutile pour en obtenir des secours. Soliman arrivait une fois encore; bientôt il assiégeait Gran avec une prodigieuse artillerie, faisait capituler cette place et transformait en mosquée leglise primatiale. Un peu plus tai'd c'était le tour ■d'Albe royale.
Les habitants essayèrent contre les janissaires une sortie courageuse ■qui ne réussit pas; alors, et malgré la résistance des Italiens et des Allemands de la garnison, ils capitulèrent moyennant le libre départ des étrangers, condition fort mal observée par la cavalerie tartare. Mais le chef musulman se montra plein de douceur envers les habitants, et plein de respect pour les tombeaux des rois. Il déclara qu'il était venu délivrer les Hongrois de la tyrannie allemande.
Ce langage était en quelque sorte autorisé par la conduite de Martinuzzi, qui avait déclaré rompue la convention de Gyalu, et repris toutes ses négociations avec la Porte. Ferdinand ne dissimulait pas son irritation et sa haine; il écrivait à sa soeur Marie: »Le moine continuant en sa méchante et malheureuse volonté, au lieu qu'il faisait cou vertement ses pratiques, les fait à présent tout ouvertement contre moi pour divertir et dévoyer tous ceux qu'il peut tenant mon parti. « Ces plaintes assez justes s'étendaient moins justement à »rinvétérée inconstance* de la nation magyare, et il se promettait de lui »ôter tant plus les occasions de se révolter*. Ferdinand nous semble avoir perdu, dans ces années critiques, l'équilibre ordinaire de son esprit; si bien qu'il augmentait par l'incohérence de ses procédés les difficultés de sa fausse position entre Frère Georges qu'il essayait de ramener, Charles-Quint auquel il demandait des secours, et la Diète réunie à Nagy-Szombat qui implorait à grands cris l'assistance de l'Empereur,
Il se trouvait en effet que l'assemblée hongroise (1544— 1545) mettait son dernier espoir dans une armée que Charles-Quint commanderait en personne, tandis que l'assemblée germanique se défiait non sans raison de Charles-Quint et de ses projets contre le protestantisme allemand.
L'ambassadeur impérial Veltwick, attendu avec impatience par les Magyars, ne leur apporta que de vagues promesses subordonnées à toutes sortes de circonstances extérieures. Mais cet habile observateur fut frappé du découragement irrité qui se manifestait dans la Diète: »Les Hongrois, écrivait-il à son maître, parlent ouvertement du tribut, et de se réduire sous protection du Turc, vu que ledit Turc les traite doucement ces années. « Il remarquait les dispositions des paysans favorables à la domination musulmane. Il voyait avec inquiétude, et les hésitations calculées du parti de Martinuzzi, et le désappointement du parti de Ferdinand, qui avait compté sur le traité de Crépy récemment négocié avec François I, pour voir l'Empereur s'occuper enfin de la patrie. En conséquence Veltwick regrettait de n'avoir pas reçu des instructions plus encourageantes.
on
La Diète elle-même écrivait à Charles-Quint pour le remercier d'avoir fait la paix avec la France, et elle votait de grands sacrifices pour la guerre turque. Mais le mécontentement témoigné par un discours de François Batthyâny n'en était pas moins grand, et Veltwick pouvait écrire encore : »J'ai trouvé la plus terrible contention, et ai entendu les plus licencieuses
Hussard hongrois du XVIéme siècle. (D'après le dessin d'Adam Jost.)
paroles et outrages de toutes sortes des grands et des petits, tant contre V. Majesté que contre le roi des Romains.*
Après cela il ne pouvait être question d'un grand effort, et la guerre dégénéra en une multitude de coups de mains isolés, essayés tantôt par les Turcs, tantôt par d'héroïques Magyars. Loin d'obtenir des secours de Charles-Quint, il fallait lui donner une troupe de hussards qui figura sur le champ de bataille de Mûhlberg contre les luthériens. La situation com-
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mandait de négocier à Constantinople, et de longues discussions, embrouillées par le mauvais vouloir de l'ambassadeur de France, aboutirent en 1547 à une trêve de cinq ans. La Diète qui fut alors convoquée apprit avec désolation que le morcellement de la patrie était un fait accompli : ne voyait-on pas arriver un defterdar chargé de régler les frontières de la lieutenance ottomane de Bude? Ne pouvant s'y opposer, on s'efforça du moins de rétablir la paix intérieure, d'obtenir la résidence du roi dans son royaume.
Il faut surtout signaler deux traits honorables pour cette assemblée: elle accueillit le projet, différé il est vrai dans l'application, de rendre aux paysans le déplacement libre, et les nombreux députés protestants firent rejeter les lois d'intolérance proposées, malgré la modération personnelle de Ferdinand, par la politique religieuse de la maison d'Autriche.
Dans les années suivantes (1548—1552), tout l'intérêt se concentre sur Martinuzzi, déjà évêque de Vârad et bientôt prince de l'Église romaine. Il voulait toujours la réunion de toute la Hongrie sous un seul monarque, et il cherchait un prince assez fort pour cette entreprise : après avoir songé de nouveau à Jean-Sigismond, il songeait de nouveau à Ferdinand. Cette fois il parut mettre plus de suite dans ses projets, tout en continuant à tromper par sa correspondance la Porte ottomane, où le seul grand visir Roustem se défiait de lui. La reine Isabelle fut obligée d'abdiquer la plupart de ses prétentions, et d'accepter pour son fils deux duchés silésiens avec promesse de la main d'une princesse autrichienne ; le Frère qui n'avait garde de s'oublier, deviendrait primat et cardinal. Seulement il avait compté sans un autre intrigant, Petrovics, qui excitait Isabelle à rejeter l'impérieuse tutelle du moine et à revenir sur toutes ses concessions. Il fut heureusement averti de ces menées par un agent français, et grâce à des prodiges d'énergie et de souplesse il parvint à se maintenir contre Isabelle et contre les Turcs qui envahissaient la Transylvanie. Toutefois il pressait Ferdinand de lui envoyer des secours et rien n'était moins facile au roi que de trouver par lui-même des ressources.
Charles-Quint, supplié par son frère, se montrait mal disposé, et comme importuné des affaires de Hongrie ; des scènes violentes éclatèrent entre les deux princes autrichiens. Enfin le Frère Georges qui réussissait toujours à obtenir ce qu'il voulait, envoya la sainte couronne à F'erdinand et vit arriver en échange le corps d'armée de Castaldo.
Le nouveau cardinal ne se doutait pas que cette troupe si vivement désirée lui apportait une sentence de mort. Jusque-là il avait joué les uns par les autres tous les partis; le moment était venu où. ils prendraient leur revanche et satisferaient des rancunes accumulées. Castaldo était un condottiere sans scrupule, capable malgré sa dévotion de tacher de sang une robe de pourpre; d'autres méridionaux qui l'entouraient, Pallavicini, Mercada, n'étaient pas hommes à l'en détourner. Il ne fut pas longtemps
dupe des protestations de fidélité de Martinuzzi ; une tragédie italienne n'allait pas tarder à se jouer dans un château de Hongrie. La campagne entreprise en commun contre les Turcs autour de la forteresse de Lippa n'endormit point, malgré toutes les démonstrations et toute l'activité du cardinal, la défiance de Castaldo.
Lorsque la prodigieuse vaillance des Hongrois, de Forgâcs, de Tôrôk fils du prisonnier des sept-Tours, de Nâdasdy, eut assuré leur victoire, le cardinal accorda aux Turcs survivants une capitulation beaucoup trop avantageuse, et les révélations de son secrétaire ne laissèrent aucun doute sur sa nouvelle trahison. Castaldo demanda des instructions à Vienne et reçut l'ordre d'en finir. Martinuzzi fut assailli pendant qu'il signait des dépêches, et frappé de soixante blessures. Détail affreux, l'oreille velue de la victime fut portée à Vienne par l'un des meurtriers. On remarqua beaucoup par la suite que cet homme se prit la main droite dans une méca-
Médaille du général Castaldo.
nique qu'il examinait, et que ses complices firent tous prompte et mauvaise fin.
Cependant jamais personnage ne fut moins regretté que Martinuzzi. Le pape Jules III réclama pour le principe et laissa tomber l'affaire; beaucoup de cardinaux furent enchantés d'être délivrés de ce singulier collègue. L'évêque d'Erlau écrivait: »I1 a trouvé la fin que méritaient ses actions.* Ferdinand ne dissimula nullement la part qu'il avait prise à meurtre: » Castaldo a été contraint, et avec mon su, de le faire dépêcher . . . L'état des affaires de Hongrie est depuis la mort du Frère Georges fort tranquille, sans qu'aucun d'apparence ou d'autorité se soit jusques ici montré scandalisé de ladite mort. Et si est la reine veuve déjà partie bien contente. «
C'était vraiment trop de joie: la mort de Frère Georges n'améliora nullement la situation du pays. La guerre turque n'avait jamais été un fléau plus horrible qu'elle ne le fut pendant les années suivantes (1552—
LA HONGRIE EHIRK LES TURCS ET L' AUTRICHE 309
1554). Du récit monotone de ces désastres se dégagent plusieurs traits héroïques. Au siège de Temesvâr le brave Losonczy avait fait le possible et l'impossible ; lorsqu'une capitulation devenue nécessaire eut été violée par les vicieux janissaires, il résista de nouveau, et traîné devant le grand visir, il eut le temps de l'accabler de reproches mérités avant qu'on ne lui tranchât la tète. Etienne Dobo fut aussi courageux et plus heureux dans la défense d'Erlau.
En réponse à la sommation d'Ali, l'eunuque sanguinaire, il donna l'ordre d'élever un cercueil sur la muraille, symbole d'un sublime désespoir. Les énormes boulets vinrent s'amortir sur le cuir mouillé; lorsqu'un boulet rouge eut fait sauter la poudrière, on improvisa de la poudre avec du soufre et avec le salpêtre des caves humides. Un ingénieur intrépide, Georges Bornemisza, incendia les travaux préparés pour l'assaut par d'habiles officiers turcs ; du haut des remparts il atteignit les assaillants avec des lances rougies et des crampons qui ne lâchaient plus leur proie. Les janissaires tentèrent un assaut décisif, mais ils rencontrèrent des machines infernales qui les jetaient morts dans les fossés; au moment critique, les femmes lancèrent des projectiles, une fille précipita le cadavre encore chaud de sa propre mère. Les musulmans se retirèrent en déclarant que Dieu combattait pour les Hongrois.
Malgré la délivrance d'Erlau, la guerre était presque partout funeste aux chrétiens, et les ambassadeurs Verancsics et Zay ne purent obtenir que des trêves insignifiantes. Verancsics a laissé une relation intéressante de son voyage et de son séjour prolongé à Constantinople. Il nous fait voir que malgré toutes les politesses et les empressements des officiers turcs depuis Bude jusqu'au Bosphore, le trajet ne pouvait se faire en moins de cinq semaines; dans ce laps de temps n'est pas compris un retard produit par la difficulté de se procurer à Bude même des navires pour descendre le Danube, retard mis à profit par l'ambassadeur qui recueillit les plaintes des Hongrois de la frontière. Il observe curieusement les moeurs de Byzanze musulmane et les intrigues des visirs et des ambassadeurs étrangers. Il se plaint (en 1557, à la fin de son séjour) du pape Paul IV^, qui ne songe qu'à tromper le duc d'Albe et qu'à gagner du temps pour laisser arriver l'armée française et la flotte turque. Il s'indigne de cet accord étrange entre la Gaule, Rome et le Sultan.
Verancsics avait raison d'insister sur le rôle que jouait dans toute cette période la politique de Henri II, fidèle continuateur de François I. Les diverses nationalités transylvaines s'étani confédérées à l'assemblée de Thorda, l'agent français Delavigne suggérait en 1552 à Isabelle et à Petrovics la pensée de conserver à Jean-Sigismond une souveraineté indépendante en Transylvanie. » Suivant les vestiges de mes prédécesseurs, écrivait le roi de France, je ne veux jamais rien épargner pour le confort, aide et faveur des princes affligés, et tant moins pour ceux desquels l'ancienne
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mutuelle amitié que nous avons me point et stimule davantage.* On était alors au moment du siège de Metz par les princes germaniques réconciliés, et la diversion transylvaine, divisant les forces de la maison d'Autriche, était de la plus haute importance pour la politique française. De là l'irritation de Ferdinand lorsqu'il vit » cette fantaisie de la dite reine, de remettre son fils en la Transylvanie, et ce par moyen du Turc et pratiques du roi de France, lequel ces jours passés a eu un sien ambassadeur nonseulement vers ladite reine veuve, mais aussi vers le roi de Pologne, le sollicitant pour la réintégration du fils du roi Jean.«
Rien de plus exact. Henri II, non content de décider et la cour transylvaine et le peuple transylvain à repousser toutes les ouvertures autrichiennes, comme ils les repoussèrent notamment en 1556, non content de faire échouer par M. d'Aramont toutes les tentatives de Ferdinand pour obtenir des Turcs la spoliation d'Isabelle, excitait le roi de Pologne, comme le montre la lettre suivante: »Nous voulons remettre et restituer le fils du feu roi, votre neveu, en son royaume dont il a été spolié par l'ambition d'aucuns, et cautelle et infidélité de Frère Georges. En cette chose si juste, sainte et tant digne de l'aide et faveur de tout le monde, nous n'avons épargé ni épargnerons rien de ce qui sera en notre pouvoir, non plus qu'ont accoutumé faire de tout temps mes prédécesseurs, Roys de bonne mémoire, pour le secours et confort des affligés, et même feu notre très-honoré seigneur et père le roy François (que Dieu absolve!) pour le rétablissement dudit feu roy Jean Vayvode en son royaume, et qu'encore nous avons fraîchement fait en faveur d'aucuns princes de la Germanie, qui étaient détenus en misérables captivités. «
Ainsi le roi de France se présentait dans cette affaire comme le défenseur de la veuve et de l'orphelin ; il était le protecteur des libertés hongroises comme le protecteur des libertés germaniques. Il conserva cette position jusqu'à la fin de son règne, mais il ne fut pas toujours content de sa protégée, qui semblait avoir hérité de Martinuzzi une facilité merveilleuse à changer d'alliés. Jusqu'à sa mort (1559) elle devait négocier avec Ferdinand autant qu'avec la cour de France. Lorsque Christophe Bathory fut envoyé par elle au Louvre en 1557, au plus fort de la lutte engagée entre la France et l'Espagne, le roi le reçut très bien, promit à Jean Sigismond la main d'une de ses filles, et son aide pour entretenir la guerre dans la haute Hongrie. Mais l'année suivante l'envoyé français remarquait les intrigues et la mauvaise administration de la reine et cherchait à la séparer de son fils. D'ailleurs la paix de Câteau-Cambrésis et la prédominance des questions religieuses sous le règne des fils de Henri II, allaient distraire pour longtemps la politique française de ces affaires lointaines.
Que devenait la Hongrie proprement dite pendant les dernières années de Ferdinand, devenu empereur par l'abdication de son frère.'* Elle
n'avait point renoncé à l'expulsion des Turcs, mais elle n'était pas éloignée de les préférer aux hordes de toute provenance commandées par un bandit qui portait le nom significatif de Teufel. Elle montrait son héroïsme habituel dans la campagne de 1556 et dans la glorieuse défense de Sziget, la dernière forteresse sérieuse capable d'arrêter l'ennemi dans la plaine, mais cinq diètes convoquées successivement (1553, 1554, 1556, 1559, 1563) retentirent de plaintes patriotiques. On reprochait au roi de laisser le plus possible vacantes les grandes magistratures nationales, de placer toutes les administrations entre les mains des Allemands, et de livrer les commandements militaires à des étrangers qui étaient pour le pays des fléaux plutôt que des défenseurs. On votait d'énormes impôts pour les blessés, pour le rachat des captifs, pour la continuation de la guerre, mais on repoussait toutes les lois dirigées contre les protestants, et l'on s'indignait à l'idée de voir l'archiduc Maximilien succéder à son père en vertu de l'hérédité. Ferdinand termina son règne par deux actes qui semblaient consolider sa dynastie.
Busbeck conclut (1562) un traité de paix avec la Porte sur la base de l'titi possidetis, non sans un présent annuel qui était un tribut déguisé. L'Empereur obtint aussi l'élection et le couronnement de son fils, et ne tarda pas à mourir (1564). Les circonstances n'avaient pas permis à la Hongrie de profiter des qualités réelles de ce prince intelligent et modéré.
Le nouvel empereur-roi Maximijien causa de nouvelles déceptions, et son règne assez court semble un abrégé de celui de son père. Le seul fait très important est le nouveau siège de Sziget, défendu par l'héroïque Zrinyi (1566). La paix était mal observée de part et d'autre, elle finit par être ouvertement rompue. Soliman, vieilli, torturé par 4a goutte, se fit transporter en litière, à petites journées, vers cette place de Belgrade qui avait vu, quarante-cinq ans plus tôt, le premier triomphe de sa brillante et vigoureuse jeunesse. Son protégé Jean-Sigismond et Guillaume d'Aube, envoyé de Charles IX, vinrent le complimenter. Bientôt il commença en personne le siège de Sziget, si bien dirigé par son lieutenant Sokolli que les défenseurs devaient renoncer à tout espoir. Zrinyi le comprit bien, il drapa son sacrifice de pourpre orientale, avec un héroïsme à la fois fasteux et tranquille, digne de fixer les regards de la postérité. Il fit tendre les bastions de drap rouge, recouvrir la tour principale de plaques d'étain resplendissantes au soleil de septembre, brûla les maisons, établit des batteries sur leurs décombres. Au bout de quinze jours, Soliman émerveillé lui fit proposer de le nommer souverain de la Croatie, et sur son refus, jeta dans le fort aux abois des lettres écrites en magyar, en croate, en allemand, pour diviser la garnison. Rien n'y fit, Soliman ne devait pas voir Sziget prise, un accès de sa maladie mit fin à son long règne, et comme il fallait que le secret fût gardé dans l'armée, Sokolli fit étrangler le médecin.
LA HONGRIE ENTRE LES TURCS ET L AUTRICHE
Le moment était venu où la tour renfermant les poudres était la seule partie encore debout de la forteresse tout entière. Alors Zrinyi se fit
Nicolas Zrinyi.
(D'après la gravure contemporaine de Mathias Zûndt.)
revêtir par son valet de chambre d'un magnifique habit de soie au lieu de cuirasse, mit sur sa tête un bonnet de fourrure brodé d'or surmontéde plumes de héron et orné d'un diamant énorme, se passa autour du cou
une chaîne d'or, mit dans sa poche cent ducats pour qu'on trouvât quelque chose sur sa dépouille, et brandissant un sabre de luxe il marcha contre l'ennemi, précédé de son porte- drapeau et suivi de ce qui lui restait de braves. Quelques instants après tous succombaient, mais la poudrière tua par son explosion trois mille des vainqueurs. L'armée ottomane reprit le chemin de Belgrade ; les chefs semblaient prendre des ordres auprès du cadavre de Soliman couché dans sa litière. Enfin Sokolli prévint le prince héritier, et les lecteurs du Coran firent retentir le verset lugubre: » Tous les hommes ont leur heure dernière ; l'Éternel seul n'est point dompté par le temps, ni dompté par la mort<^. L'armée entière gémit. Le plus grand des Sultans, le dernier qui vaille la peine que l'on retienne son nom, venait de mourir.
La lente décadence de son Empire allait commencer avec la première insubordination des janissaires. Les renégats commençaient à jouer un grand rôle; l'un d'eux, Piale-Pacha, était un hongrois.
Toutefois cette décadence ne devait pas se faire sentir de longtemps en Hongrie. Maximilien fut obligé de négocier deux fois la paix, en 1567 et en 1576, toujours en comblant de présents les visirs, et en payant un tribut à peine déguisé. Lorsque mourut Jean-Sigismond, la Porte n'en conserva pas moins son influence en Transylvanie. Un seigneur éminent par son caractère comme par la gloire de sa famille, Etienne Bâthory fut investi de la principauté par la diète des trois nations. Il demanda et obtint la confirmation royale, mais il n'en fut pas moins obligé de subir la suprématie et quelquefois la protection de la Sublime-Porte. Lorsque le dernier des Jagellons eut expiré, lorsque la nouvelle de la mort de Charles IX eut rappelé de Varsovie le duc d'Anjou, roi éphémère de Pologne, Bâthory se trouva, pour la possession de ce trône glorieux, le concurrent de la maison d'Autriche (1575).
Ce furent alors ses bonnes relations avec les Turcs qui assurèrent son élection, ainsi que son mariage avec Anne Jagellon, la diète polonaise tenant à éviter la guerre. Les envoyés de Maximilien restèrent impuissants, et la colère de leur maître complètement inutile. L'empereur-roi mourut peu après cet échec (1576).
11 ne laissait pas de trop mauvais souvenirs dans le Royaume, dans la partie de la Hongrie qu'il avait réellement gouvernée ; ses successeurs se sont chargés de recommander sa mémoire, comme Domitien celle de Titus. Cependant les diètes supportaient avec peine les discours allemands de ce souverain dans lequel on avait espéré un roi national ; et les protestants, chaque jour plus nombreux, s'étonnaient de voir un prince, très suspect dans sa propre famille de sympathies pour la Réforme, refuser une situation légale au culte protestant.
Le moment est venu pour nous d'exposer l'état intérieur du pays, au point de vue religieux, politique et littéraire, vers le milieu et dans la seconde moitié du seizième siècle.
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