CHAPITRE TROISIÈME
ÉTAT DU PAYS AU TEMPS DE L'OCCUPATION TURQUE ET DE LA RÉFORME (MILIEU ET SECONDE MOITIÉ DU SEIZIÈME SIÉCLE).
Pour comprendre l'occupation turque au seizième, et même au dixseptième siècle, il faut se souvenir des principes musulmans sur la guerre ou la paix. L'islam est une loi belliqueuse et une loi de prosélytisme : tout peuple infidèle est par ce fait ennemi, de sorte que pour le combattre tout moslim doit s'armer sans espoir de solde, et que pour faire naître la guerre, il n'est pas besoin d'une difficulté politique.
Toutefois les peuples du Livre, chrétiens et juifs, sont mieux traités que les païens, à condition de payer l'impôt; le pays chrétien qui s'j' refuse perd le bénéfice de cette exception reUgieuse, il doit être ravagé, et ses habitants réduits en esclavage. Aussi voyons-nous F^erdinand obligé de payer trente mille pièces d'or, plus que le prince de Transylvanie qui n'en paie que dix mille : les sujets de l'une comme de l'autre contrée devant racheter ainsi leur liberté et leurs biens. Cela ne veut pas dire que Ferdinand devienne, comme Jean-Sigismond, personnellement vassal de la Porte; il reste, malgré son présent d'honneur, un souverain indépendant d'Occident. Il est obligé, comme le seront ses successeurs immédiats, d'entretenir pour les réclamations ordinaires, qui ne sont que trop fréquentes, un résident permanent, et d'envoyer tous les cinq ans ou tous les huit ans des ambassades spéciales et très coûteuses pour le renouvellement de la paix, toujours accordée comme une grâce.
Les Turcs passent généralement pour des observateurs scrupuleux de leur parole, et les guerres que nous avons racontées en fournissent plus d'une preuve. Mais souvent aussi cette réputation était démentie par les faits. Un traité de paix régulier n'empêchait pas, sur bien des points, ime attaque brusque, un pillage ou un massacre. L'avidité des chefs inférieurs en était sans doute la cause la plus fréquente. En 1584 une avantgarde turque traverse une petite ville du comitat de Gômôr; elle réclame une partie de l'impôt et n'en donne pas quittance. Arrive le beg qui ne tient compte de cette avance, et déclare que si la somme entière n'est pas payée à tel jour, il fera de la ville un désert. Les habitants ne prennent
pas cette menace au sérieux. Le jour indiqué, toute la population est rassemblée et dirigée de force sur la Turquie.
La transplantation d'une cité entière était chose exceptionnelle, mais les enlèvements de jeunes gens et d'enfants étaient chose ordinaire. Les archives des comitats sont remplies de pièces qui attestent ce fait ; lorsqu'un enfant était enlevé, la famille devait le racheter sous peine de ne jamais le revoir, et lorsque la famille était trop pauvre, le comitat le rachetait souvent de ses deniers. Au fond les Turcs préféraient encore la proie humaine à l'argent. Ils avaient besoin des enfants hongrois pour le sérail et pour le recrutement de l'armée: ne voit-on pas que la seule guerre contre les Perses exigeait des levées dont le total s'élevait à six cent mille hommes ?
C'était une tradition ancienne que les janissaires fussent recrutés, parmi les enfants chrétiens ; séparés à jamais de leur famille, fanatiques de leur religion nouvelle, chastes et sobres, vrais templiers musulmans, ils étaient le plus solide appui de la conquête.
Ils étaient aussi l'élément le plus sérieux de l'occupation. Les clés des grandes villes leur étaient confiées; ils les gardaient au nombre de cent ou de deux cents, quelquefois davantage : à Bude ils se sont trouvés une fois douze mille. La cavalerie , et l'artillerie des timarlis complétaient les forces régulières. Mais il y avait malheureusement des troupes toutes différentes, qui étaient un fléau pour le pays: les soldats irréguliers établis dans des baraquements sur les frontières du territoire occupé, et les nomades vivant çà et là de pillage et de maraudes. L'armée ottomane était remarquable par la division des services, qu'elle a longtemps pratiquée mieux que toute armée européenne ; les troupes légères dressées spécialement pour servir d'avant-gardes, d'éclaireurs, de coureurs, préparaient merveilleusement la victoire. Du reste tout prouve que les Turcs n'ont jamais voulu faire servir la Hongrie à un autre objet que l'occupation militaire; ils n'ont jamais voulu s'y établir à demeure, y trouver une patrie; leurs colonies même n'ont jamais été que de petits camps.
Ils étaient donc » campés en Hongrie « encore plus qu'ils n'étaient » campés « sur la rive européenne du Bosphore, Cela n'empêchait pas certaines villes de devenir des villes turques par la force des choses. L'émigration et la guerre dépeuplant plusieurs cités, une population ottomane,, rare, paresseuse et assez misérable, en prenait naturellement possession. Bude par exemple finissait par ressembler à certaines bourgades actuelles de la Bulgarie. Les ambassadeurs et d'autres témoins qui traversèrent à diverses époques cette capitale autrefois si brillante, y remarquèrent les affreux progrès de la négligence et de la saleté. Pourquoi rebâtir ou réparer des maisons que l'on quitterait bientôt pour aller combattre? Pourquoi s'opposer à la destruction des choses qui est écrite dans le destin.' Rebâtir était devenu un acte presque séditieux et impie : on n'en obtenait parfois
LA HONGRIE ENTRE LES TURCS ET L AUTRICHE
la permission qu'en faisant des démarches à Constant inople. Les animaux nettoyaient seuls les rues. Beaucoup d'édifices n'avaient plus que les murs
Khan tartare au temps de Georges II Râkôczy.
(D'après une gravure du temps.)
extérieurs. Les marbres rouges qui bordaient jadis les fenêtres du palais étaient entassés dans un coin, et parfois surmontés d'une tête coupée plantée sur une pique.
Le système économique de l'occupation était assez compliqué. L'impôt — présent, longtemps payé par les souverains chrétiens, — n'acquittait point ceux de leurs sujets qui avaient passé sous la domination ottomane. Ils devaient payer un impôt direct appelé kharadz, composé de trois éléments : la capitation, l'impôt sur la propriété foncière, et l'impôt sur le revenu du sol. Cette contribution principale, assez légère au temps de Soliman, beaucoup aggravée depuis, ne dispensait pas de l'impôt du cinquième, regardé par les vainqueurs comme une sorte de rançon de ce qu'ils laissaient aux vaincus. Il y avait encore des exactions variées tels que les avaris, et les produits des douanes.
En revanche les chrétiens ne payaient pas la dîme musulmane, insuffisante compensation, et ce qui était plus sérieux, ils possédaient la pleine propriété héréditaire de leurs champs, tandis que les musulmans campés en Hongrie ne recevaient que des fiefs. Hélas ! tout n'était pas dit lorsqu'on s'était mis en règle avec tant d'exigences régulières et légales pour conserver ce qu'on pouvait avoir de biens. Après le gouvernement, il fallait satisfaire le visir, le pacha^ le defterdar, le kadi, le janissaire, brigandage organisé que les lois ottomanes semblaient réprimer sévèrement et ne réprimaient guère; d'ailleurs un pacha étranglé faisait-il grand bien aux contribuables ?
Le mieux était encore de payer le plus distinctement possible les différents impôts; lorsque sous prétexte de simplifier, les autorités ottomanes les réunissaient en un seul, on pouvait s'attendre, une fois payé cet impôt soi-disant unique, à une série d'interminables exactions. Les plus malheureux étaient peut-être les Hongrois établis près des frontières, étendues, compliquées, souvent remaniées par les traités qui séparaient les deux dominations. Ces frontières étant toujours mal délimitées, certains villages étaient exploités tour à tour par les régiments autrichiens et par les Turcs. L'amour de l'argent faisait fléchir, d'une façon parfois comique, la rigidité musulmane : le couvent des capucins de Szécheny possédant des domaines considérables, le pacha eut l'idée ingénieuse de se proclamer gardien des capucins, et de toucher ainsi, avec une apparence de légalité, les revenus du monastère.
Chacun sait que les conquérants musulmans, quelle que fût d'ailleurs leur tyrannie, ont toujours laissé une autonomie assez étendue aux populations chrétiennes dans les pays qu'ils occupaient. La Hongrie ne faisait pas exception; elle fournit même une occasion précieuse d'étudier, sous ce rapport, les coutumes ottomanes. Le territoire était partagé en vingt-cinq sandchaks, groupés un peu plus tard (1610) en quatre eyalets, ceux de Bude, d'Erlau, de Kanizsa, de Temesvâr; mais les vainqueurs, tout en faisant usage pour eux-mêmes de ces circonscriptions, n'avaient garde de supprimer le comitat, dont ils avaient fort bien observé l'importance dans la vie politique et sociale des vaincus. Jamais le comitat n'a joui, plus
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qu'à cette époque, de l'indépendance qui lui était chère ; ses conseils, comme les conseils des églises protestantes, délibéraient sous des menaces continuelles, mais enfin ils délibéraient, l'idée ne venait point de les interdire. Les Turcs pratiquaient entre eux leurs institutions judiciaires, mais ils les gardaient pour eux, et respectaient celles des chrétiens. Ils ne leur demandaient aucun service militaire, en dehors de l'exécrable, mais irrégulier tribut que constituaient les enlèvements d'enfants ; les adultes qui entraient dans l'armée musulmane le faisaient de leur plein gré. La seigneurie avec ses différents droits, même le droit de justice, était également respectée, mais les ottomans ne lui reconnaissaient pas la même importance qu'au comitat, lequel leur rappelait sans doute le régime des tribus asiatiques.
Du reste, entre les deux peuples aucun rapport de société: deux religions qui produisent de telles diftërences, non seulement dans les croyances mais dans les coutumes et dans la vie de tous les jours, séparent plus profondément que les fleuves et les montagnes. Les mariages entre Hongrois et Turcs étaient très rares ; ils ne pouvaient avoir lieu que dans le cas où une fille chrétienne, poussée au désespoir par la misère, consentait à se faire musulmane.
Les mariages mixtes dans le sens ordinaire de ce mot étaient impossibles. Les vêtements même restaient entièrement distincts, malgré la ressemblance fortuite de certains uniformes dans les deux camps. L'Osmanli, fier et morose, aurait regardé comme une humiliation de voir les vaincus imiter son costume; nul chrétien n'était autorisé à porter le turban, et ceux qui l'avaient mis une fois, ne fût-ce qu'en plaisantant, se voyaient convertir de force à l'Islam.
Telle était la condition, à beaucoup d'égards misérable, des Hongrois du territoire occupé. Ceux de la Hongrie royale étaient obligés par ce voisinage à vivre sur un pied de guerre presque continuel. Le système militaire des banderia, florissant au quatorzième et au quinzième siècles, était déjà en pleine décadence avant la bataille de Mohâcs, et l'episcopat militaire avait fait son dernier effort dans cette journée funeste. Du roi, des évêques et des grands seigneurs laïques qui se partageaient autrefois la direction des armées, les derniers restaient seuls à la tête des forces magyares.
Quant à la royauté, elle était surtout représentée par des troupes étrangères, par des régiments italiens, allemands ou espagnols, qui faisaient quelquefois regretter les Turcs aux populations foulées par elles. Entre ces deux éléments militaires des armées chrétiennes, les nationaux et les étrangers, commençait une longue rivalité qui a produit plus d'une tragédie, et que l'on retrouverait encore dans les modernes armées autrichiennes. La défense nationale, le Jtonvédelem, était moins savante et moins bien organisée que les troupes étrangères, mais elle était remplie de fougue
et d'héroïsme, comme le prouve, parmi cent autres- faits glorieux, la défense d'Erlau ou de Sziget.
Les circonstances rendaient impossible une direction unique du honvédelem. Les diètes constatèrent la nécessité de laisser chaque comitat du territoire royal libre de le recruter comme il l'entendait, droit reconnu formellement par des lois de 1547 et de 1563. Il en résultait des expéditions particulières, et des expéditions entreprises par des confédérations de comitats.
Dans la Hongrie royale, dans la Hongrie turque, dans la principauté de Transylvanie, la Réforme s'était répandue et avait fait de grands progrès, après des débuts lents et obscurs. Les restes mal extirpés du hussitisme, les préoccupations temporelles du haut clergé, l'ignorance du bas clergé, y prédisposaient les esprits. Dès 1515, l'évêque Gosztonyi s'était inquiété du marasme religieux, et dans l'espoir d'y porter remède, était entré en correspondance avec un docteur de l'Université de Paris, Josse Clichtov: »Bien peu de prêtres, lui écrivait-il, comprennent exactement ce qu'ils lisent et ce qu'ils chantent «. Le théologien français se montrait également effrayé de » cette redoutable maladie qui déjà s'étend au loin et a presque envahi la chrétienté, car . . . si l'on ne comprend pas le sens des paroles qui s'adressent à Dieu, l'esprit de celui qui prie demeure oisif, et il ne fait aucun effort pour s'élever vers le Seigneur*. Clichtov rédigea donc une explication des hymnes de l'Église pour l'envoyer à Gosztonyi, mais rien n'indique que ces efforts ou d'autres tentatives de réforme intérieure aient produit aucun résultat. Il régnait dans le pays un sentiment de malaise et d'attente qui se fît jour lorsque furent connues en Hongrie les propositions de Luther,
Même avant la complète rupture du moine saxon avec la cour de Rome, mais surtout après cette rupture, les bûchers s'élevèrent en plusieurs villes pour le châtiment des nouveaux Hussites; ils ne purent arrêter les nombreux Allemands établis dans le pays, mineurs de Transylvanie, professeurs des écoles de la capitale.
Bientôt le roi Louis II et le haut clergé obtinrent de la diète de 1525 des lois nouvelles condamnant les hérétiques au feu et à la confiscation de leurs biens. Trois causes fort différentes entravèrent la persécution. La rivalité croissante des nobles et des évêques disposait les grandes familles à partager les doctrines de Wittemberg plutôt qu'à les étouffer. La reine Marie, et du vivant de son époux et dans les premiers temps de son veuvage, donnait de grandes espérances aux partisans de la Réforme ainsi que son confesseur Jean Henckel; Luther envoyait des psaumes traduits à cette reine chasseresse, qui portait jusque dans le fond des forêts un Nouveau Testament.
La bataille de Mohâcs et le partage du royaume se trouvèrent favorables au luthéranisme: les deux anti-rois commencèrent bien par rivaliser
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de zèle contre les hérétiques, et même Verbôczy, le principal appui de Zâpolya, les haïssait beaucoup plus que Ferdinand, suspect de sympathie pour la Réforme; mais tous deux se virent peu à peu contraints à des ménagements. Quant aux musulmans, ils méprisaient sans doute les deux communions; il faut même remarquer qu'ils ont brûlé de grands collèges protestants, envahi des temples pendant le culte, retenu dans une dure captivité des pasteurs comme des laïques de la nouvelle Église; toutefois la politique ottomane était intéressée à maintenir l'équilibre, dans une tolérance relative, entre catholiques et protestants.
C'est dans la période de 1531 à 1548 que le luthéranisme s'est établi solidement dans une partie de la population allemande et de la population magyare. Les Saxons de Transylvanie venaient de l'adopter avec une énergie intolérante poussée jusqu'à l'exclusion des catholiques de la cité d'Hermanstadt.
L'homme le plus remarquable de cette région fut Jean Monter, qui pendant un quart de siècle déploya dans Cronstadt, sa patrie, toutes les qualités du pasteur et de l'homme d'État; sous sa direction la civilisation germanique de ces vallées fleurit avec une nouvelle vigueur; là comme dans d'autres pays, la lecture de la Bible, devenue le premier devoir du fidèle, enfantait ou multipliait les écoles élémentaires. Ce mouvement était généralisé dans la Hongrie proprement dite par le premier réformateur magyar de race et de langue ; Mathias Dévay, un ami personnel de Luther, ancien étudiant de Wittemberg, faisait sa devise de cette pensée: »Sans la foi l'homme ne peut pas plus faire de progrès que la plante sans soleil ne peut verdir. « Les succès de Dévay le firent d'abord persécuter par les deux rois. Zâpolya le jeta dans un cachot de Bude où se trouvait déjà, pour un menu délit, le maréchal des écuries royales. Le luthérien convertit si bien à ses idées son compagnon de captivité que celui-ci, rentré en grâce, refusa de l'abandonner, et que le roi touché de ce dévouement, leur ouvrit à tous deux la porte de la forteresse.
Un peu plus tard Dévay, prêchant sur le territoire de Ferdinand, fut arrêté et conduit dans les prisons de Vienne. Comme plusieurs autres ministres protestants de cette époque, incarcérés pour le même motif, il dut subir une discussion religieuse avec les autorités ecclésiastiques. Dans cette première période au moins, le haut clergé, surpris et comme étourdi par les progrès de la nouvelle croyance, se montrait inférieur dans la controverse. Ferdinand remit en liberté Dévay qui retourna dans la basse Hongrie et traduisit en langue magyare les épîtres de Saint Paul. Il se montra plus favorable encore au pasteur Szântai, qui avait dans son procès soutenu avec beaucoup d'énergie la chapelle de son palais. On pourrait citer d'autres exemples de tendances protestantes dans le camp et même dans le clergé catholiques. Verancsics, qui devait pourtant arriver au siège primatial, disait pendant son séjour à Paris, lorsqu'on le croyait gravement
malade: »Je ne veux ni messes ni pompe sépulcrale. Tout ce qu'il me faut, c'est de mourir dans le Seigneur «. Il écrivait des distiques remplis d'admiration sous un portrait de Mélanchthon.
Cependant plusieurs grandes familles, telles que les Nâdasdy, les Perényi, les Mâgocsi, devenaient protestantes et presque aussitôt établissaient des écoles dans leurs domaines. Sous ces protections puissantes, l'imprimerie pouvait répandre librement, avec la Bible, des traités de controverse rédigés souvent dans la langue magyare, qui devenait la langue du culte public malgré le soin qu'apportaient les reformateurs à l'enseignement des langues anciennes. Nous avons vu que les diètes, à partir de 1548, repoussèrent toute loi de persécution. D'autres assemblées, d'un caractère religieux, tenues de 1545 à 1558, organisèrent l'Eglise Évangélique de Hongrie sur les bases de la Confession d'Augsbourg. Les rapports étaient encore fréquents avec les grands docteurs luthériens. Les jeunes théologiens hongrois de cette Église allaient volontiers terminer à Wittemberg leurs études commencées à Soprony ou à Temesvâr. Mélanchthon suivait avec attention les progrès de la Réforme en Hongrie et correspondait avec ses principaux représentants. Dans les dernières années de sa vie, son esprit conciliant s'appliqua à ménager de bons rapports entre l'Église luthérienne et la naissante Église réformée magyare.
Le calvinisme en effet, depuis le milieu du siècle, faisait de rapides progrès dans le vrai pays magyar du bassin de la Theiss^, dont il est encore aujourd'hui comme la religion nationale. Bientôt il avait à combattre les progrès de l'unitarisme, importé de Pologne en Transylvanie par le médecin Blandrata, prêché par l'éloquent pasteur François David, et adopté par le prince Jean-Sigismond. Cette fois il ne s'agissait plus de simples nuances d'interprétation sacramentaire, ou de différences secondaires dans l'organisation ecclésiastique, comme celles qui divisaient les deux grandes communions protestantes, appuyées toutes deux sur la double base de l'autorité de la Bible et de la justification par la foi en Christ rédempteur. Il y allait cette fois de toute la dogmatique de la Réforme. La lutte de Calvin et de Servet se renouvelait dans ces régions lointaines, non par des procès, mais par de grandes discussions telles que celle de Vârad en 1569. La protection princière assura la liberté des unitaires, et en 1571, l'année même de la mort de Jean-Sigismond, la diète transylvaine reconnaissait l'égalité des quatre religions du pays, catholique, luthérienne, reformée et unitaire, charte fondamentale qui a permis au groupe unitaire de Kolozsvâr et des environs, malgré bien des causes ultérieures de décadence, d'offrir encore aujourd'hui la spectacle d'une petite église florissante et instruite.
Mais il faut revenir à la grande église réformée magyare. Debreczin en fut la Genève, et le pasteur Melius le Calvin (1558 — 1572). Avec son vaste collège doublé d'une sorte d'Université, avec ses imprimeries, sa
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bibliothèque, sa maison consistoriale, ses vastes temples, son conseil énergique, Debreczin justifiait cette comparaison; elle s'efforçait aussi de justifier ses modernes armoiries, la Bible ouverte sur laquelle l'Agneau symbolique pose ses quatre pieds. Pierre Juhâsz, qui traduisit son nom en celui de Melius, n'a été ni le premier ni le seul, mais bien le plus grand organisateur de la Hongrie réformée. Comme Calvin, dont on l'a souvent rapproché, il a consumé sa vie dans les travaux de la nouvelle Église, et il est mort à trente-six ans, bien plus jeune que le réformateur de Genève, dévoré par la triple ardeur de la lutte, de la science et de la foi.
Cette courte existence a été plus que remplie : à peine Melius, âgé de vingt-cinq ans, avait-il succédé au savant juriste Kâlmâncsai, premier pasteur de Debreczin, qu'il dédiait au conseil de la cité une série de discours sur l'épître aux Colossiens, et aux négociants de la même ville des sermons sur la médiation de Christ. La bourgeoisie marchande, qu'il voulait pénétrer de ses doctrines, ne lui faisait pas négliger les familles nobles : il fêtait le retour de Gaspard Mâgocsi, délivré de sa prison turque, en lui offrant une collection de discours prononcés d'après les apôtres, les prophètes et quelques-uns des Pères. Il traduisait toujours sur le texte latin, grec ou hébreu; il traduisit des livres entiers du Nouveau Testament, non seulement pour faire toujours plus passer dans la pratique l'usage religieux de la langue vulgaire, mais pour donner l'exemple du travail intellectuel, qu'il regardait comme un devoir chrétien.
Dans ses nombreux écrits, comme dans sa vie pastorale, il s'occupait non seulement du culte public, mais des visites aux affligés et aux malades, de la famille »dont le chef est le pasteur naturel «, de la patrie, qui devait former une grande famille chrétienne. A ses yeux Dieu était le seul vrai souverain de tous les pays, et un peuple qui n'a pas l'amour et la crainte de Dieu était un peuple condamné et perdu. Ne croyons pas toutefois qu'il envisageât avec un désespoir chagrin les malheurs de la Hongrie. •
Il faisait précéder un recueil de sermons sur saint Jean, prononcés pendant une invasion terrible, d'une invocation confiante adressée au Dieu puissant par »le pauvre et indigne pasteur des brebis de Debreczin «. Melius trouvait encore le temps de composer des chants sacrés, de former un grand herbier avec classification des plantes, et de prendre une part active à toutes les discussions. Sa polémique la plus importante a été dirigée contre les unitaires: c'est elle qui l'a mis en rapport avec Théodore de Bèze.
Le successeur de Calvin le félicitait d'avoir composé des ouvrages extrêmement utiles à l'Église; il priait Dieu »de bénir toujours plus les efforts de Melius pour faire triompher le Christ de tous ses blasphémateurs «. Lorsque le pasteur de Debreczin mourut d'épuisement précoce après ta t de travaux, Théodore de Bèze le qualifia » d'athlète vigoureux
digne d'une mémoire éternelle « ; il appelait cette mort prématurée »une grave blessure pour toutes les Églises «. Le conseil de Debreczin, avec une austère simplicité, notait sur ses registres la mort de Melius, » grand
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Antonie Verancsics.
(D'après la gravure contemporaine de Martin Rota.)
savant digne de respect«, et tous les citoyens témoignaient jusqu'au bout les plus grands égards à sa veuve et à ses deux filles.
La réforme d'origine française marquait fortement son influence, non seulement sur Melius et ses amis, mais sur les grandes assemblées de l'Église magyare. La plus importante fut le synode national de Debreczin (1567),
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où se réunirent les délégués des dix-sept circonscriptions synodales et qui prit des résolutions directement inspirées par la Confession de foi et la Discipline de l'Église réformée de France. La doctrine était exposée en
Valentin BalAss^
(D'après un portrait contemporain, au château de Hrabôcz.)
soixante-quatorze articles » tirés, disait-on, de la Parole de Dieu et de la loi naturelle pour conserver l'ordre dans l'Église et former la vie chrétienne dans toutes les choses nécessaires «. La préface déclarait que dans les cérémonies comme dans l'exposition des croyances, les Églises du
Christ ont toujours usé de liberté, et qu'il faut louer ceux qui savent améliorer l'enseignement de la Parole de Dieu. Sans doute, ajoute-t-elle, la liberté consiste à améliorer avec le Christ, et non pas sans lui, et il faut demeurer fermes sur les branches vitales de la foi; mais »nous ne rougissons pas d'étudier toujours et d'entendre toujours de meilleures choses . . . Nous reconnaissons la faiblesse de notre esprit et la nécessité de progrès continuels*.
Le progrès, c'est bien là la force qui soutenait la Hongrie au milieu des plus cruelles épreuves. La Réforme créait véritablement la littérature nationale, et parmi ses partisans, et parmi ses adversaires, qui devaient, surtout dans l'âge suivant^ lui emprunter ses armes intellectuelles pour lui résister.
La langue magyare parvenait à une existence régulière et scientifique avec les travaux de Dévay sur l'orthographe, et la grammaire d'un autre reformateur, Erdôsi. Verancsics commençait à comparer le hongrois à d'autres familles de langues. Les traductions de la Bible, les cantiques, les ouvrages de controverse et les sermons, étaient, dans cet âge de ferveur, l'usage le plus ordinaire de l'idiome national. A côté des noms précédemment cités il faut placer celui de Heltai grand traducteur, celui de Magyari, prédicateur qui ne redoutait pas de traiter en chaire des sujets politiques, et d'accuser l'irréligion, les rivalités, les persécutions, les violences, des misères de la patrie. Aux mystères du moyen âge André Batizi faisait succéder l'épopée biblique, et Melius lui-même composait un poème sur le vrai Dieu.
Les événements qui se passaient en Hongrie formaient eux aussi une douloureuse épopée ; ils inspirèrent des poètes appartenant aux divers partis et aux deux religions, entre autres Sébastien Tinôdy et le noble Valentin Balassa.