LA RÉACTION AUTRICHIENNE ET LES PRINCES DE TRANSYLVANIE
Les dernières années du seizième siècle sont peu importantes par elles-mêmes; elles offrent, avec une phase sanglante mais monotone de la guerre turque, le prologue du long drame joué par la nation magyare entre l'Autriche et la Porte, entre le Jésuite et le Moslim, pendant le siècle suivant, et dont les princes de Transylvanie ont été souvent les héros.
LA HONGRIE ENTRE LES TURCS ET l' AUTRICHE 327
L'Empereur Rodolphe était un élève de l'Escurial, mais très inférieur à son maître et parent Philippe II. Il avait de ce sombre prince, le fanatisme et le caractère morose, mais il n'avait pas ses habitudes laborieuses et sa force de volonté. Il s'est rendu célèbre par son goût pour les sciences occultes et par l'indolence entêtée de son gouvernement. Sous son règne, le système de pression et d'ingérence étrangère, à la fois par l'administration et la soldatesque, fit de rapides progrès. Il en résulta bientôt une réaction : la diète de 1 582 retentit des discussions les plus violentes ; Rodolphe effrayé, scandalisé même, des invectives dirigées contre son autorité, se retira en refusant d'élire un palatin et depuis il ne revint jamais en Hongrie, qui demeura vingt- cinq ans privée de la personne souveraine: longue absence bien faite pour aigrir les esprits contre la maison d'Autriche. Le mécontentement augmenta encore lorsque l'on apprit que Rodolphe s'était allié aux Jésuites pour combattre la Réforme, au besoin, de vive force.
Bien que l'Empire ottoman entre dans sa décadence, avec les révolutions de palais, les exigences des janissaires, les disgrâces et les ambitions des visirs, les profondes souffrances qu'il fit endurer à la Hongrie ne commencèrent qu'alors.
Le grand visir Sinan, plusieurs fois écarté du gouvernement, mais toujours assez habile pour éviter le cordon de soie, et assez tenace pour revenir au pouvoir, était un ennemi juré des Hongrois, et il leur fit plus de mal, avec beaucoup plus de méchanceté, que Soliman le Magnifique. Les autres ministres turcs, Moustapha-Pacha, le sanguinaire conquérant de Chypre, Ibrahim, Cicala, les sultans eux-mêmes qui se succédèrent rapidement au sérail, montrèrent le même acharnement. Les ambassadeurs étaient exposés à toutes les insultes; même pendant la paix officielle, on faisait défiler des captifs hongrois devant leur résidence. Au début de la guerre déclarée (1593), les gens de l'ambassade furent jetés au bagne pêle-mêle avec les galériens. Le peuple musulman de Stamboul ayant hérité des goûts du peuple du Bas-Empire, on lui donnait le spectacle de prisonniers hongrois et bosniaques forcés de combattre comme des gladiateurs, et on le divertissait dune procession de quatre porcs représentant les quatre grandes puissances chrétiennes.
Tant de violence et de grossière forfanterie n'empêchèrent pas les armées turques de subir plus d'un grave échec. Déjà leurs pillards avaient reçu de sévères leçons de Balthasar Batthyâny et de François Nâdasdy, qui finirent par leur tuer douze mille homme à Kanizsa. Déjà dix-huit mille hommes, engagés dans un combat contre Endrôdy, près de Sissek, avaient péri dans les flots de l'Unna. Maintenant les Magyars et les Allemands, qui ont rendu des services réels à la Hongrie tout en lui faisant beaucoup de mal, réunissaient leurs efforts à ceux d'autres chefs étrangers. Le siège de Gran fut glorieusement et victorieusement conduit par un état-major oii l'on retrouve des noms appartenant à bien des races
différentes: Pâlffy, Nâdasdy, Mansfeld, Schwarzenberg, Haricourt, Jean de Médicis, Vincent Gonzaga. Ce fut une grande victoire que la conquête de la ville primatiale. Épisode curieux de la lutte des deux religions, pendant qu'un aga turc livrait aux chrétiens Visegrâd et devenait moine, un Magyar transformé en beg musulman livrait aux flammes la ville de Vâcz. Sur ces entrefaites on apprenait que les lîiQB^o-Valaques de I^Kâfy avaient brûlé Silistrie, qu'une partie de l'armée de Sinan venait de périr dans les marais, et que la plupart des akindchis s'étaient noyés dans le Danube. Les mots de ruine, de désastres, commençaient à retentir dans Stamboul : le mufti présentait au sultan une sorte de poème lugubre sur les frontières perdues, et des prières publiques étaient dites sur l'Atmeïdan.
En pareil cas la vigueur ottomane se réveillait, et se montrait capable, pour longtemps encore, de reprendre l'avantage. Le siège d'Erlau fut résolu, et poussé avec une grande énergie par une artillerie formidable.. La garnison étrangère, en grande partie composée de Wallons, força les chefs à capituler, et ne tarda pas à s'en repentir, car les Turcs, peu soucieux de perdre chaque jour davantage leur renommée de probité, se livrèrent à toutes les violences imaginables sur les soldats auxquels ils venaient de promettre la vie sauve. C'était un vrai malheur que la chute de cette place héroïque (1596). Dix jours plus tard une grande bataille s'engageait dans une plaine de Transylvanie appelée Mezô-Keresztes entre l'armée du sultan et celle de l'archiduc Maximilien rejointe par Sigismond Bâthory. Ce fut une bataille de trois jours, compliquée et confuse. Les chrétiens l'emportèrent d'abord et Mahomet III voulait battre en retraite, mais Seadeddin lui représenta qu'un padischah ne devait pas fuir, et le second jour l'engagement devint général. Cette fois encore les Turcs furent vaincus, et leurs ennemis leur prirent plus de cent canons. Alalheureusement les ordres de l'archiduc ne furent pas suivis par les troupes, qui se dispersèrent pour piller le camp du sultan, et engagèrent une lutte grotesque contre les cuisiniers et les pages armés de bâtons et de broches. Mahomet voyant ce désordre écouta les conseils du poète Seadeddin qui lui disait : la fermeté ramène la victoire. Il attendit, couvert du manteau du prophète, le succès d'une manoeuvre de Cicala, sortant d'une embuscade avec sa cavalerie et mettant en déroute l'armée chrétienne qui resta malgré cela fière de sa victoire acquise. La perte était grande des deux côtés.
L'indiscipline régnait aussi bien chez les janissaires que chez leurs ennemis: on le vit au siège de Raab entrepris par Pâlffy et Schwarzenberg, qui s'emparèrent de la place grâce à l'ivresse imprévue de ces moines musulmans (1598). Les Tartares de Crimée, appelés par la Porte sur le territoire hongrois dont ils devaient être longtemps le pire fléau, n'apportaient pas un élément favorable au bon esprit de l'armée musulmane: ils ravageaient à droite ou à gauche, suivant leurs caprices, et quand ils étaient mécontents ils s'en allaient. D'autre part les Wallons et Français
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