CHAPITRE TROISIÈME
LE SOL HONGROIS AVANT ET PENDANT LES CONQUETES d'aRPAD.
La Hongrie est un beau et riche pays, à la fois varié et uniforme, pays de montagnes, pays de collines, pays de plaines surtout, cercles concentriques dont le noyau est la vaste étendue de VAlfôld. »Sur cette plaine, unie comme la mer, je me sens chez moi. Mon âme, semblable à l'aigle envolé de son aire, peut en embrasser l'infini . . . Tu es magnifique à mes yeux, Alfôld ! c'est là que je suis entré dans la vie ; là aussi un jour le linceuil doit m'envelopper ; là aussi s'élèvera mon tertre funéraire.* Ainsi chante le poète national.
Et pourtant la forêt de Bakony et les Karpathes, qui avec leurs contre-forts dessinent presque les trois quarts des frontières, ne manquent ni de grandeur pittoresque, ni de célébrité historique. Soit que le voyageur s'engage à la suite des guerriers d'Arpâd dans les défilés de la Latorcza; soit qu'il traverse l'épais massif du Tatra, contrée souvent comparée aux plus belles régions des Alpes; soit qu'il remonte le cours du Danube et franchisse les portes de fer de Trajan, un fleuve large comme un lac qui serpente au milieu de forêts abruptes; soit enfin que descendant ce fleuve puissant, il aperçoive entre Vienne et Presbourg les débris poétiques de Theben, colline chauve sur laquelle grimpe une prodigieuse guirlande de murailles et de tours, il éprouvera les sentiments qu'éveillent dans les âmes le spectacle des grandes choses de la nature et le souvenir des grandes entreprises de l'humanité.
Mais la vrai patrie du Magyar, c'est l' Alfôld. C'est là que sous Ârpâd devait s'établir com^cte' la population conquérante; c'est là surtout que, dans la suite des siècles, son histoire devait s'accomplir; c'est là
LES ORIGINES ET l'ÉPOQUE PAÏENNE
qu'ellç vit presque tout entière encore aujourd'hui. Si elle a abandonné aux autres races liabitant le royaume la plus grande partie des régions montagneuses et des frontières, ce n'est pas seulement à cause de cette loi historique dont il faut tenir grand compte, qui nous montre les pays de plaines toujours plus faciles à conquérir et les populations vaincues trouvant un asile inexpugnable dans les montagnes; c'est aussi parce que ces cavaliers des vastes plateaux, ces enfants de la steppe, retrouvaient sur les bords du Danube et de la Theiss les libres espaces qui convenaient à leurs habitudes nomades et à l'élan fugueux de leurs chevaux.
Différentes par leur aspect physique et par leur histoire, les deux zones le sont aussi au point de vue de la nature du sol et de ses produits. Les montagnes ont des forêts, des troupeaux, des pâturages; elles
Ruines du château de Dévény à la frontière austro-hongroise.
sont, du moins toute une région des Karpathes, de formation granitique ou de formation volcanique; elles renferment de grandes richesses minérales, des eaux thermales, du sel gemme, des métaux variés, précieux ou utiles. Les collines, qui forment à leur pied une zone intermédiaire, sont propres à la culture des arbres fruitiers et ont des vignobles devenus célèbres.
L'Alfôld est de formation récente: la masse quaternaire est tellement profonde qu'à certains endroits on a creusé le sol à cinq cents pieds de profondeur sans pénétrer au dessous. Le Danube et quelques autres cours d'eau ont formé de grandes îles qu'ils entourent de leurs bras compliqués, et que la force permanente de leurs eaux modifie tous les jours. Ils enlèvent et charrient, pour les déposer plus loin, de grandes quantités de terre et de sable.
Les nombreuses rivières qui descendent des montagnes apportent depuis des siècles, et continuent de déposer de riches couches de terre végétale: aussi n'y a-t-il pas en Europe de région agricole qui donne de plus merveilleuses moissons. D'autre part, la pente tout à fait minime des cours d'eau élargis à travers la plaine permet une lente infiltration, bien nécessaire dans une contrée dépourvue de bois et où la sécheresse est souvent extrême.
En effet, le sol ne présentant aucune sommité capable d'arrêter les nuages, ils se trouvent attirés en quelque sorte par les montagnes lointaines, et l'Alfôld peut être grillé du soleil comme un désert africain.
Alfold.
11 est donc exposé à deux fléaux contraires et capables d'anéantir les plus belles promesses de récolte: au printemps l'inondation produite par la fonte des neiges sur les hauteurs, en été la sécheresse intense et prolongée. Aussi a-t-on pu dire que la Hongrie était, comme l'Egypte du songe de Pharaon, un pays de vaches grasses et de vaches maigres. C'est un climat en tout excessif, et malgré le voisinage de l'Adriatique et de la mer Noire, un climat absolument continental: ressemblance de plus avec les grands espaces de la Russie actuelle, d'où arrivaient les Magyars.
Vers la fin du neuvième siècle, avant les conquêtes d'Arpâd, des Roumains, des Slaves et des Finnois occupaient cette contrée. On sait que
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l'empire Romain avait pris possession de la Pannonie dès les règnes d'Auguste et de Tibère, et qu'un siècle plus tard Trajan conquit le pays des Daces, peuple Thrace au milieu duquel se touvaient sans doute de nombreux Celtes. Plusieurs villes s'élevèrent dans la Pannonie, et dans la Dacie des légions vinrent camper, des colonies métallurgiques et agricoles vinrent s'établir.
La plus grande partie de la Hongrie actuelle étant ainsi devenue romaine, il n'est pas étonnant que le musée national de Pesth possède assez d'ustensiles romains pour que l'une des salles rappelle Pompéi, et assez d'inscriptions latines pour avoir donné lieu à d'importantes publications épigraphiques.
Mais, après tant d'invasions, quatre siècles après la chute de l'empire d'Occident, six siècles après l'abandon de la Dacie par Aurôlien, y avait-il encore de notables éléments latins dans la population du pays qui allait devenir la Hongrie?
La plupart des écrivains roumains soutiennent la perpétuité du romanisme dans leur pays. Est-il possible, demandent-ils, que tout un peuple civilisé ait émigré du jour au lendemain? D'ailleurs Priscus nous apprend qu'il se trouvait dans le camp d'Attila des hommes parlant la langue ausonienne; l'Anonyme mentionne positivement les Blachi, les Valaques, parmi les habitants de l'ancienne Dacie. Le russe Nestor parle positivement de Wlachowe; le même nom se trouve dans la légende pannonienne de l'apôtre Methodius.
Les Byzantins du onzième siècle, Anne Comnène entre autres, parlent
des Daces, qui ne peuvent être que des Roumains. Devant ces nombreux témoignages, n'a-t-on pas le droit d'affirmer qu'une grande partie de la Hongrie et de la Transylvanie est restée latine?
M Roesler, dans un savant ouvrage, n'hésite pas à répondre néga-
Statuette en invoire de Bacchus provenant
de Savarie. (Szombathely.)
(Dans le Musée National de Budapest.)
Épée de Charlemagne dans la cathédrale d'Aix-la-Chapelle.
tivement. Les textes latins prouvent, selon lui, qu'au signal d'Aurélien, désespérant de conserver cette province lointaine, tous les colons ont franchi le Danube. Comment d'ailleurs supposer qu'abandonnés par les légions, ils aient préféré une vie misérable dans les montagnes à la vie civilisée qui leur était offerte au delà du fleuve? De plus, s'il était resté une population roumaine, nous en trouverions quelque trace dans l'histoire des siècles suivants : or, en est-il question au temps des Avares ? Les voyons-nous, lors de la conquête de Charlemagne, se réclamer de leur puissant voisin, de leur protecteur naturel, le nouveau César d'Occident? Pourquoi donc le roi Geysa II aurait-il eu besoin d'appeler des Saxons et des Flamands à fonder des colonies?
Les témoignages ont été mal compris : l'Anonyme ne mérite aucune confiance; les Ausoniens de Priscus sont des habitants de la frontière qui avaient appris le latin; les Wlachowe de Nestor sont les Francs de l'Empire germanique, ceux de la légende de Méthodius sont des Welches, des colons italiens; les Daces d'Anne Comnène ne sont autres que des Horigrois. La population roumaine que nous voyons aujourd'hui date du treizième siècle: c'est alors qu'après bien des mélanges elle repassa le Danube pour s'établir définitivement au nord de ce fleuve, laissant dans la région de l'Hémus une colonie considérable qui existe encore.
L'habile argumentation de M. Roesler n'est pas absolument convaincante. Ces émigrations de peuples devenus laboureurs et civilisés sont rares, et jamais on n'en aurait vu d'aussi complète.
Mais ce qui est certain, c'est que les Roumains n'avaient pas fondé un véritable État. Les Slaves, surtout ceux du nord-ouest, avaient une bien plus grande importance politique, et ils ont exercé par la suite l'influence la plus décisive sur l'établissement social des Magyars.
La nation morave jetait les bases d'une puissante confédération de peuples slaves, rivale de l'Allemagne: de telle sorte que les pénibles campagnes de Charlemagne contre les Avares ne semblaient avoir abouti qu'à remplacer ce peuple déjà en décadence par de jeunes redoutables ennemis de l'Empire.
Dès lors éclatait l'antagonisme persistant de ces deux grandes familles indo-européennes, les Slaves et les Germains.
En effet, sous la terrible épée de Charlemagne les Avares avaient succombé, les Slaves de l'Elbe avaient succombé ; les
Slaves moraves avaient plié. Ils s'étaient soumis, non seulement au baptême, mais à la suprématie ecclésiastique de la nation conquérante, ce qui pouvait devenir au Moyen Age une forme douloureuse de la sujétion politique: ils relevaient du puissant diocèse de Passau.
Mais dans cette situation inférieure facilement acceptée, les Moraves recueillaient leurs forces, et lorsque se fît sentir la décadence carolingienne, ils étaient prêts à en profiter. Mojmir, et après lui son neveu Rastiz, furent reconnus par leur nation princes indépendants, et ne reculèrent pas devant une lutte contre Louis le Germanique, lequel fut vaincu. La Moravie commença dès lors son existence d'État libre. En même temps, et comme par une conséquence naturelle, elle rompit ses liens de vassalité ecclésiastique à l'égard du clergé allemand.
Deux énergiques propagateurs de la religion chrétienne, Cyrille, et surtout Méthode, entreprirent, sérieusement la conversion jusque-là superficielle du pays, et Méthode devint le premier archevêque d'Olmûtz. Accusé d'hérésie par les prélats allemands, obligé de faire deux voyages à Rome, il eut gain de cause auprès du pape Nicolas I, et la Moravie n'eut plus d'ordres à recevoir ni de Passau ni de Salzbourg. C'est en vain que les Allemands reprirent un moment l'avantage et firent Rastiz prisonnier: en 871 Swatopluk commença son règne glorieux.
Dès lors les Moraves, non contents de leur indépendance, reculèrent tous les jours les bornes de son empire ou de leur suprématie. Au nord, des peuples frères, les Tchèques, les Sorabes, reconnaissaient le prince de la Grande-Moravie pour leur chef suprême ; au sud les limites de la Grande-Moravie atteignaient jusqu'à la Theiss et jusqu'à la Drave. Une politique habile et une armée toujours prête soutenaient cette éclatante prospérité: des alliances conclues à propos avec Byzance, avec les Bulgares, même avec certains princes allemands, semblaient garantir Swatopluk contre un retour de fortune; et surtout après la déposition de Charles le Gros, dans la faiblesse universelle produite par le second démembrement de l'ampire Eustrasien, seul en Europe le prince morave apparaissait puissant, redouté, obéi.
Le système social et politique de ce grand pays n'était pourtant pas celui d'une monarchie centralisée ; c'était au contraire le régime primitif de toutes les nations slaves, le groupement en communauté de familles et de tribus. Là, comme en Croatie, comme en Bohême, la famille au lieu d'être, ainsi que dans le droit romain, sous la forte main du père, formait une association qui possédait collectivement le sol, et dont le chef n'était qu'une sorte d'administrateur, reconnu et délégué par tous: véritable noyau de gouvernement populaire qui fait comprendre non-seulement l'expression de Procope (ils vivent en démocratie), mais les affirmations d'autres écrivains byzantins sur l'esprit d'indépendance locale qui est au fond des sentiments politiques de cette race.
Un certain nombre de familles se groupaient en joupanies : institution slave importante dans l'histoire des Hongrois, Le joupan, chef du canton ou de la joupa, exerçait un pouvoir analogue à celui du chef de la famille, mais supérieur: il commandait les guerriers, dirigeait la défense des lieux fortifiés, rendait la justice, administrait les terres de la communauté; mais, dans tous les actes de quelque importance, il devait être assisté du conseil des chefs des familles, lesquelles conservaient une grande somme de liberté.
Au dessus de la joupa, le lien politique était faible et mal déterminé; l'autorité du prince, quand il y avait un prince, dépendait presque uniquement de ses succès ou de ses qualités personnelles: grande avec Swatopluk, elle tomba dans la dernière nullité une fois partagée entre ses fils. Nous voyons bien des Diètes dans l'histoire, ou plutôt dans la légende poétique, mais nous ne savons rien de positif sur ces assemblées.
L'originalité des institutions slaves n'est pas là, elle est dans les deux degrés de la communauté, la famille et la joupanie. L'état social des
Magyars, n'étant pas inconciliable avec celui des Moraves, a pu lui faire des emprunts sérieux, notamment pour l'organisation des comitats, dont le nom révèle une origine slave.
Les peuples de cette famille avaient donc tous les mêmes institutions sociales ; et cette similitude, entre les mains ambitieuses de Swatopluk, devenait chaque jour davantage un lien politique, le lien d'une grande confédération.
L'Allemagne était menacée d'avoir, sur son immense frontière orientale, de la Baltique à l'Adriatique, un empire slave plus jeune, plus vigoureux que la Germanie elle-même. On conçoit donc très bien cette inquiétude du carolingien Arnulf, qui le portait à chercher le plus d'alliés possible contre la Moravie.
Dans son propre royaume il trouvait pour auxiliaires, même à cette époque d'anarchie, deux passions profondes, la haine nationale des Allemands contre les Slaves, et la colère du haut clergé allemand, frappé dans sa suprématie ecclésiastique. Mais il lui fallait aussi des alliés capables de faire diversion sur le flanc oriental de la Moravie: ce furent les Bulgares d'abord, ce furent ensuite les Magyars.
Déjà en 892, avant la mort de Swatopluk, des Hongrois en guerre avec les Slaves, et cernés par eux dans une position dangereuse, avaient dû leur salut aux Allemands d' Arnulf. Mais rien ■ n'est plus obscur que ces guerres hongro-moraves : nous n'en savons bien ni les dates, ni le nombre, ni les détails. Nous ignorons les négociations qui ont dû les
Médaille de l'empereur Arnulf.
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accompagner, et nous n'avons aucune preuve positive d'une alliance entre Arnulf et Arpâd loi-s de cette première incursion, l'une des causes de la conquête magyare; si bien que de savants historiens allemands protestent contre le concert de malédictions qui déjà, au dixième siècle, poursuivait la mémoire d'Arnulf, l'introducteur de ces sauvages voisins. Ils peuvent dire que l'intervention de 892 n'implique pas nécessairement un traité entre Arnulf et Arpâd ; qu'il s'agit peut-être d'une troupe de pillards auxiliaires, combattant à ses risques et périls. Mais il est plus probable que les deux armées ennemies des Moraves les combattaient d'un commun accord.
Dans l'intervalle des deux invasions, Swatopluk mourut (894), diversement jugé par ses contemporains, comme il devait l'être par la postérité ; objet d'admiration pour les Slaves patriotes, objet d'aversion pour les écrivains germaniques.
La Grande-Moravie, partagée suivant une malheureuse coutume entre Mojmir II et ses deux frères, s'affaiblit par une suite de démembrements partiels, en attendant le coup de mort. Les Bohèmes se séparèrent, puis les Sorabes : on peut dire que la Slavie se livrait d'elle-même aux conquérants étrangers.
Nous n'avons plus à nous occuper que de l'élément finnois ou finnoslave, qui dominait dans la plus grande partie de la Hongrie centrale et orientale. Les Bulgares, si puissants au sud du Danube, possédaient aussi la région comprise entre le Danube et les Karpathes du nord, tantôt seuls, tantôt mélangés avec les Roumains. Deux petits royaumes, celui de Gelu -en Transylvanie, celui de Glad entre l'Aluta et la Theiss, semblent avoir été surtout valaques ; mais le royaume de Zalân au pied des Karpathes du nord, et le royaume de Ménmarôt sur les bords du Szamos et du Maros étaient deux royaumes bulgares, ce dernier contenant aussi une population khazare'.
Les Avares n'ayant certainement pas disparu après la conquête carolingienne, les restes de ce peuple devaient se trouver associés aux Bulgares de Zalân, aux Bulgaro-Khazars de iMénmarôt, peut-être aux B^t^gstfO-Valaques de Glad.
Ces diverses populations étaient finnoises, ou plutôt finno-slaves. Les Bulgares sont un exemple célèbre d'assimilation ethnographique: ce n'est pas seulement leur langue, c'est leur nation elle-même qui s'était slavisée peu à peu. Leurs apôtres avaient été ceux des Slaves, leurs institutions n'étaient pas sans rapport avec celles des Moraves, car même dans la vraie Bulgarie, au sud du Danube, on trouvait une sorte d'aristocratie indépendante, plutôt patriarcale que féodale.
Les Bulgares imitaient aussi Bj^zance, leur mortelle ennemie, quoiqu'ils appartinssent alors à l'Église d'Occident, et Siméon s'entourait d'une vraie cour impériale. On peut dire que ces conquérants n'avaient rien qui leur fût propre, ni dans leurs moeurs, ni dans leurs institutions: ils n'ont
donc pu exercer sur les Magyars aucune influence comparable à celle des Slaves ou des Roumains.
Nous avons laissé l'armée ou plutôt le peuple d'Arpâd dans les défilés des Karpathes, à la veille de sa conquête. Dans toute l'histoire des invasions barbares, on trouverait peu d'exemples d'une aussi grande migration. Deux cent seize mille hommes en âge de porter les armes, ce qui supposerait une population totale de près d'un million, tels sont les chiffres adoptés par la tradition nationale, et l'on ajoute que cette multitude mit
trois mois à traverser les Karpathes.
On ne doit s'étonner ni de cette lenteur, ni de ce nombre immense, lorsqu'on songe d'une part à tous les chariots, à tous les ustensiles, à tout le butin que traînait après elle cette population mouvante, d'autre part au fréquent déplacement des masses oural-altaïques -. d'ailleurs les Hongrois, pour s'établir en masse compacte et durable dans la plaine du Danube, ont dû être très nombreux dès leur arrivée.
Le mot de multitude serait d'ailleurs mal choisi, car il donnerait l'idée d'une marche confuse et désordonnée. Or, cette nation était conduite avec une exacte et savante discipline admirée par un illustre connaisseur byzantin. Ces corps vigoureux, habitués à toutes les privationsdu désert, ne succombaient ni au froid, ni à la chaleur, ni à la faim, ni à la soif. Durs au mal, aucune tâche ne leur semblait impossible, aucun ordre ne leur coûtait à exécuter: ils ne tremblaient que devant leurs chefs, auxquels ils reconnaissaient dans la guerre un pouvoir sans limite, et dont ils acceptaient sans murmurer les punitions les plus humiliantes. Actifs et silencieux, ils ne perdaient pas leur temps à de vaines disputes.
Toutes les armes leur étaient bonnes, l'épée, l'arc, la lance; car ils savaient lutter à cheval et à pied ; mais, cavaliers bien plus que fantassins,, ils préféraient combattre sur leurs montures petites, rapides, infatigables, constamment exercées dans l'intervalle des campagnes ; et les flèches étaient
Les Magyars dans leur pays d'origine.
(Image tirée de la Chronique illustrée dite Chronique de Vienne.)
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leurs armes favorites, car ils en avaient pris l'habitude dans leurs grandes chasses de la steppe, et lorsque le cavalier magyar bandait son arc de corne, on pouvait prédire qu'une nouvelle victime allait succomber.
Dans leur ordre de bataille, ils étaient divisés en troupes de mille hommes chacune, également prêtes à se rapprocher pour former une seule masse ou à fondre sur l'ennemi, en escadrons mobiles, de tous les côtés à la fois.
Une nuée de flèches, lancées d'une seule bordée, préludait à l'attaque furieuse, irrésistible, et souvent une fuite simulée achevait, par une folle confiance, la déroute de l'ennemi.
A l'admiration que causèrent, en Orient comme en Occident, la vaillance, la discipline, l'habileté des Magyars, la terreur, l'horreur même se joignaient. Le type ougro-finnois, qui avait déjà frappé les imaginations plusieurs fois depuis quatre siècles, reparaissait dans toute son énergie primitive.
La vie nomade, qui donne aux femmes les habitudes peu différentes de celles des hommes et à l'éducation des enfants une sorte de vigueur barbare; les repas de viande presque crue, les cheveux coupés ras, les vêtements de peaux de bêtes, le cri de guerre aigu et sinistre, augmentaient encore cette impression d'effroi.
Vinrent ensuite les maux de la conquête et les expéditions rapides en Bulgarie, en Allemagne, en Italie, en France, et un concert de malédictions, mêlées d'une épouvante superstitieuse, s'éleva de toutes parts contre ces natures »à la fois bestiales et rusées,* contre ces » meurtriers d'enfants et de vieilles femmes,* ces ^incendiaires ayant soif de sang.« Pourtant les Byzantins insistent beaucoup moins que les Occidentaux sur la cruauté des Hongrois.
Ils se bornent à signaler leurs pillages, et il est bien possible que ces ravages célèbres n'aient pas été très-différents de ceux qui furent commis dans toutes les invasions barbares.
Avec leurs qualités militaires et la terreur qu'ils inspirèrent bientôt, les nouveaux-venus avaient une grande supériorité sur les états divisés,, affaiblis, de l'ancienne Dacie et de l'ancienne Pannonie, et leur triomphe ne devait pas se faire attendre. Les princes menacés étaient loin de songer à une ligue défensive; ils furent attaqués séparément, négocièrent ou se défendirent avec égoïsme, et succombèrent l'un après l'autre, en un petit nombre d'années.
Lorsque la nation magyare déboucha lentement sur la vallée de la Latorcza (894), le premier État menacé fut celui de Zalân. Les Slaves de cette région ne se soucièrent point, non plus que les Valaques, de s'exposer à une lutte inégale pour leur souverain bulgare: le bassin du Danube était déjà la terre classique des rivalités de race. Les soldats d'Arpâd, loin d'être mal reçus par la population, en obtinrent aisément tout ce qui leur
était nécessaire, et surpris de tant de facilité après les fatigues de leurs longs voyages, ils arrivèrent jusqu'auprès d'Ugocsa: dans cette forteresse, ils célébrèrent par des sacrifices et par une fête de quatre jours l'heureux début de leur conquête.
Le chef de ce district nommé Laborcz, un Bulgare sans doute, ayant voulu se dérober par la fuite à leurs exigences, fut atteint et pendu sur les bords d'une rivière qui a gardé son nom. Un château, qui s'était ■défendu, fut pris, démantelé, et ses défenseurs chargés de chaînes.
Zalân, qui voyait une partie de ses sujets abandonner sa cause, et les autres effrayés de ces premiers exemples, ne pouvait songer à une résistance sérieuse. Toutefois il ne crut pas devoir laisser percer trop de découragement, et ses ambassadeurs vinrent tenir un assez ferme langage au camp des envahisseurs : leur maître défendait au duc Arpâd de passer le Bodrog, sous peine de se voir attaquer par les Bulgares alliés aux Grecs. Arpâd répondit sans se fâcher qu'il se contenterait du pays limité par les montagnes et la rivière Sajô, et il envoya trois de ses lieutenants auprès de Zalân pour conclure avec lui cet arrangement. Ils étaients chargés en outre d'offrir de grands présents au prince bulgare: des •chevaux blancs, des chameaux, de jeunes garçons cumans, de jeunes filles russes, des vêtements dorés et des fourrures d'hermine. En échange de si belles offrandes, il ne demandait que deux bouteilles de l'eau du Danube et un peu d'herbe de la bruyère d'Alpar, afin de les comparer aux herbes de la Scythie et à l'eau du Tanaïs.
Libre de toute inquiétude du côté de Zalân, qui n'avait aperçu aucune perfidie dans ce singulier échange, Arpâd transporta son camp plus au sud, dans le pays de Szerencs et de Tokay. De là, pour déterminer et garantir la frontière du nord, il envoya Bors, fils de Bôngôr, qui à la tête de ses Kabars longea les rives du Sajô, bâtit une ville qui reçut le nom de Borsod, continua jusqu'au sommet du Tatra et revint avec de nombreux otages: les limites de la Hongrie et de la Pologne étaient dès lors fixées, et les Russes venus avec les Hongrois s'établissaient au pied des Karpathes.
Deux autres chefs, Usud et Veluk, furent chargés de traverser la Theiss et d'aller trouver à Bihar l'autre prince bulgare Ménmarôt; ils lui demandèrent de céder les bords du Szamos. Ménmarôt se montra disposé à traiter Arpâd comme un hôte, mais il refusa de lui abandonner aucun territoire, et il blâma publiquement la faiblesse de Zalân. Il ne montra pourtant pas une plus grande vaillance; car on ne voit pas qu'il ait rien fait pour arrêter l'invasion dans ses domaines, lorsqu'ils furent attaqués par les deux corps d'armée de Thas et de Szabolcs. Thas arriva sur le Szamos et bâtit la forteresse de Sârvâr ; Szabolcs remarqua dans la région de la Theiss une bonne position militaire, et y bâtit la forteresse qui a gardé son nom.
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Quelques soldats étaient laissés dans ces remparts improvisés, et les populations voisines, après avoir aidé à la construction, devaient contribuer à la défense. Les guerriers de Ménmarôt essayèrent de préserver Szathmâr, mais Thas et Szabolcs réunis s'en emparèrent.
Restait la Transylvanie proprement dite, le pays au delà de la grande forêt de Nyr, le pays habité par les- deseendants-d^Attiia, mais «urtout par des Valaques et dès Bulgares. Tuhutum, avec son fils Horca, fut chargé de cette conquête, qui s'annonça d'abord comme une simple promenade à cheval: ils n'avaient que la peine de désigner les bornes de l'Empire magyar, et les habitants fermaient ces défilés avec des pierres et des troncs d'arbre.
Des espions servaient d'éclaireurs à l'armée: ils revinrent disant que, dans le royaume de Gelu, se trouvaient de l'or et du sel, et que ces richesses étaient mal défendues par des habitants lâches et peu armés. Tuhutum envoya demander permission de livrer bataille, et Arpâd y consentit après avoir délibéré avec son conseil. Gelu fut vaincu, et tué dans sa fuite. Les habitants de toute race jurèrent fidélité au conquérant, dans un lieu qui a retenu le nom de »lieu du serment (esktillô)* : telle fut l'origine d'une principauté à la fois distincte et partie intégrante de la Hongrie.
Lorsqu'on regarde la carte un peu attentivement, on ne peut s'empêcher d'admirer le plan stratégique de cette conquête ; et toutefois ce plan est assez simple est assez naturel pour qu'on ne puisse pas l'attribuer aux fantaisies tardives du chroniqueur. La position centrale choisie par Arpâd allait permettre, après de grandes réjouissances motivées par les succès de Szabolcs et de Tuhutum, des expéditions, non plus au nord et à l'est, mais à l'ouest et au midi. Zalân, ayant conscience de sa faiblesse, céda encore une partie de son territoire jusqu'à la rivière Zagyva, et bientôt l'armée hongroise atteignit les frontières de la Grande-Moravie, affaiblie par les querelles des fils de Svvatopluk.
Ici recommencent de grandes obscurités : chose difficile à croire, nous ne savons ni quand ni comment s'est écroulé l'Empire morave. Sa chute n'a produit aucun écho et n'a laissé aucune trace. Quelques rares indications d'annales ou de chroniques dont les auteurs étaient éloignés de ce grand désastre par la distance ou par le temps; quelques récits tardifs et suspects, voilà toutes les sources auxquelles nous pouvons puiser.
Il en résulte que la destruction finale de la puissance fondée par Swatopluk est rapportée par les uns à l'année 896, par les autres à 906. Bien que la seconde date, beaucoup plus probable, nous conduise tout à la fin de la vie d' Arpâd, nous allons entreprendre dès maintenant cette partie un peu conjecturale de notre récit.
Les princes moraves ont-ils reçu quelque ambassade?
Svvatopluk aurait vu venir avec plaisir Kusid, fils de Kund, et le voyant remplir une bouteille d'eau du Danube et prendre un peu d'herbe
et de terre, se serait écrié: Ce sont là des hôtes, des cultivateurs. Mais Arpâd, quelques jours plus tard, aurait versé l'eau dans la corne dont il se servait pour boire, et appelé sur ce symbole de la conquête la bénédiction divine.
Un beau cheval blanc, avec une selle d'Arabie et un frein doré, aurait été envoyé à Swatopluk, toujours plus enchanté de pareils hôtes: il ne savait pas que le cheval, la selle et le frein payaient la terre, l'eau et l'herbe du pays. Cette anecdote, plus qu'invraisemblable, puisée sans ■doute aux mêmes sources poétiques que le récit de l'ambassade de Zalân, ne nous renseigne pas sérieusement sur les préliminaires de la guerre.
Les guerriers magyars étaient sous la conduite de Zuard, de Cadusa €t de Huba, qui envahirent le pays de Gômôr et de Nôgrâd. Les habitants ne leur opposaient aucune résistance, ils donnaient des otages et recevaient en échange divers présents. Sur les bords du Gran les difficultés commencèrent, et la marche en avant fut pour quelque temps arrêtée. Une partie ■de l'armée s'établit sur divers points de la rive pour construire, avec l'aide ■des habitants, des fortifications de pierre ou de bois, destinées à contenir les incursions des Polonais et des Tchèques.
Entre le Gran et le Waag, un chef slave nommé Zobor, le seul dont le nom ne soit pas tombé dans l'oubli, résista vaillamment, mais il fut vaincu, et pendu sur une montagne qu'on appelle encore aujourd'hui le mont Zobor.
Toutes les défenses disposeras par les Moraves sur les bords du Waag furent également emportées. C'est probablement dans ces régions montagneuses que la lutte se prolongea, non sans quelque retour de fortune pour les Moraves, car nous voyons qu'ils furent vainqueurs en 902 d'une partie de l'armée hongroise.
C'est la dernière lueur qui nous guide au milieu de ces ténèbres historiques. Nous ne savons pas comment, dans les années qui suivirent, la Moravie perdit toute existence nationale et fut partagée entre les Hongrois, les Allemands et les Bohèmes: »Le pays, comme son prince, a dit un patriote slave, s'évanouit parmi les peuples de l'Europe; les villes et les forteresses si fières ne sont plus, et sur la désolation universelle règne un silence profond.*
Cependant Zalân et MénWrôt conservaient une partie de leurs États; mais dans des conditions tellement précaires et en face de telles exigences que la patience leur échappa. Le dernier effort de Zalân ne manqua pas de grandeur. Sur les bruyères d'Alpâr, au milieu de l'Alfôld, eut lieu la bataille décisive. La nuit qui précéda, aucun des deux princes ne voulut dormir: ils attendaient le jour, tenant par la bride leur cheval tout harnaché.
Lehel, fils de Thas, donna le signal de l'attaque en soufflant dans son cor de chasse; Bulcs, héros sanguinaire, portait le drapeau national.
LES ORIGINES ET L'kPOQUE PAÏENNE
Presque tous les Bulgares périrent sous les coups des Magyars ou dans les eaux de la Theiss. Zalân s'enfuit jusque dans Belgrade, où il implora le secours de Siméon : en avant de cette ville admirablement située au confluent du Danube et de la Save, rien ne résistait plus.
La conquête était désormais assez avancée pour qu'on pût songer à l'organiser. Non loin du champ de bataille et de la ville actuelle de Szegedin fut tenue une grande assemblée, composée de chefs de tribu, de chefs de famille, de nombreux hommes libres. Les terres furent partagées; l'établissement des tribus, leurs conditions de dépendance ou d'indépendance relative furent mieux réglées; on fixa une peine pour chaque genre de
La Porte d'Or de Byzance.
délit; et l'espace où campa cette première Diète hongroise a reçu le nom de Lande de l'Organisation.
Il fallait poursuivre Zalân et le priver de toute alliance : Lehel, Bulcs et Botond parurent devant Belgrade et franchirent le Danube. Que se passa-t-il dans cette campagne?
Les Magyars, d'après leurs traditions, auraient contraint Siméon à abandonner la cause de Zalân, à donner son propre fils en otage, à payer tribut, et ils auraient pu remonter la vallée de la Save jusqu'à la Croatie conquise une première fois.
C'est peut-être à cette expédition qu'il faudrait rapporter la fabuleuse légende des exploits de Botond: ce chef, arrivé devant Constantinople, aurait
d'un coup de sa doloire pratiqué dans la porte d'or un trou assez large pour donner passage à un enfant de cinq ans.
Les Slaves au contraire parlent d'une défaite infligée aux Hongrois par les Bulgares, et les Allemands confirment cette donnée, tout en avouant que les chrétiens, d'abord vaincus, n'ont fini par rester les maîtres du terrain qu'avec des pertes énormes. On sait mieux ce qui se passa du côte de la Ternes: Glad, vaincu par Zuard et Kadosa, fut obligé de se soumettre, et la Hongrie atteignit sa longue frontière naturelle des Karpathes.
L'île Csepel près Budapest.
(Dessin original de Tliéodore Dôrre.)
C'était dès lors sur l'occident que devaient peser tous les efforts d'Arpâd. Il chercha une position centrale et facile à défendre, d'où il pût envoyer ses ordres ou diriger lui-même son armée. Il choisit l'île de Czepel, arrosée par les deux bras du Danube, non loin de l'ancien camp d'Attila et de la moderne ville de Pesth.
Dans cette île ducale, protégée par le fleuve contre toute aggression, de nombreux ouvriers élevèrent en peu de temps un palais barbare, avec des demeures pour les principaux chefs, pour les sept princes des tribus. Les chevaux laissés en liberté broutaient les grandes herbes de l'île, et se reposaient de leurs voyages précipités.
C'est au nord de cette résidence, mais sur la rive droite du fleuve, que la tradition plaçait le camp d" Attila. Un conseil des chefs décida que l'on commencerait de ce côté la conquête de la Pannonie. Arpâd franchit le Danube et établit son camp près des sources d'eau chaude déjà célèbres, qui ont contribué à la fondation et à l'accroissement de la ville de Bude. D'après le chroniqueur anonyme qui retombe ici dans la légende, les guerriers magyars auraient admiré les restes splendides du palais du roi des Huns; ils y auraient même célébré de grandes fêtes, rangés devant des tables inépuisables, au son des lyres, des flûtes et des chants des jongleurs.
Les chefs étaient servis dans des vases d'or, les simples guerriers dans des vases d'argent; car Dieu leur donnait toutes choses, et les habitants du pays s'empressaient de leur apporter leurs trésors. Maître d'avance de toutes les terres, Arpâd les distribuait à ses fidèles. Pour que rien ne manquât à ces réjouissances, des tournois à la lance et au bouclier se renouvelaient chaque jour, pendant que les jeunes gens s'exerçaient à lancer des flèches.
Le plan stratégique de la conquête nous ramène à l'histoire sérieuse. On y reconnaît la même science militaire, les mêmes combinaisons heureuses et simples qu'admiraient les tacticiens de Byzance. Un corps d'armée, conduit par Eté et Bojta, suivit les bords du Danube jusqu'à la Drave et même au delà; un autre, sous les ordres d'Usub, longea la forêt de Bakony et marcha sur Weszprim pour conquérir le pays en deçà du lac Fertô (Neusiedl).
L'armée principale, commandée par Arpâd, remonta la vallée du Raab et s'établit sur la montagne appelée depuis Mont-Saint-Martin, l'un des sanctuaires de la Hongrie chrétienne.
Toutes ces expéditions réussirent; et pour couronner cette série de succès, Ménmarot vaincu par la troupe d'Usub, jointe aux Székely venus à la rencontre de leurs frères, accorda son unique héritière à Zoltân, fils d'Arpâd. La Hongrie avait dès lors ses limites définitives, celles que les succès ou les revers pourront modifier, mais auxquelles elle reviendra toujours.
Il est temps d'envisager la portée de ce grand fait et sa place dans l'histoire de l'Europe; car voilà plus d'un millier d'années qu'il s'est accompli, et les conséquences en durent encore: ce n'était pas la simple immigration d'un nouveau peuple finnois destiné à disparaître comme les Huns et les Avares, ou à être absorbé comme les Bulgares par la population vaincue.
Les qualités intellectuelles des Magyars, élite des races altaïques, leur vigueur physique, leur nombre immense, leur patriotisme déjà vivace devaient les garantir contre toute chance de destruction lente ou rapide. Pendant des siècles, surtout dans les temps modernes, la mauvaise fortune
devait épuiser sur eux tout ce qu'elle a d'amer et de cruel, sans les effacer de la liste des peuples, sans même les empêcher de prendre en Europe une importance croissante. Aussi la conquête d'Arpâd est-elle appréciée presque toujours avec passion par les peuples qui en ont ressenti le contre-coup.
Les Slaves ont reçu une atteinte mortelle de ce coin d'acier qui s'est enfoncé dans leur masse compacte et qui l'a désagrégée pour toujours : » L'invasion des Magyars, dit Palacky, est le plus cruel malheur que notre race ait jamais subi. Du Holstein au Péloponèse s'étendaient des peuples slaves peu unis et de moeurs différentes, mais partout actifs et préparés à la civilisation. Au milieu de cette ligne étendue, un noyau se formait par les efforts de Swatopluk. De même que sous l'influence latine la monarchie franque s'était formée en Occident, de même un empire slave pouvait, sous l'influence byzantine, se former en Orient, et la destinée de l'Europe orientale fût devenue tout autre. L'arrivée des Magyars au coeur de l'organisme naissant anéantit ces espérances.*
Pour les Occidentaux, ce qui doit dominer, c'est la reconnaissance des services que la Hongrie a rendus à la civilisation, d'abord en mettant son corps en travers du chemin de la barbarie, et plus tard par son indomptable attachement à la liberté.