FRANÇOIS RAKÔCZY ET LA DERNIÈRE INSURRECTION
Le nom le plus connu de l'histoire hongroise, en dehors de la période ■contemporaine, est certainement, après celui des Hunyade, le nom du prince François Râkôczy. La littérature et la musique, le souvenir de Saint Simon et d'une marche nationale fréquemment jouée dans les concerts, s'accordent à préserver sa mémoire de l'oubli parmi les nations occidentales. L'étendue de ses négociations diplomatiques, notamment avec la France, et la coïncidence de son insurrection avec les années les plus dramatiques de la guerre de la succession d'Espagne, lui assurent une place importante dans l'histoire générale de son temps. Il maniait avec esprit et facilité, sinon toujours avec correction, la langue française, de sorte que ses écrits de divers genres sont accessibles au grand public, et peuvent être cités dans l'original.
Ce jeune prince, étant le petit-fils des souverains de la Transylvanie et des héroïques Zrinyi, avait été dès sa naissance (1676) doublement suspect à la cour de Vienne. Élevé par les Jésuites, il ne désarma pas
facilement la défiance de Kolonics ; il y réussit pourtant, eut la permission ■de voyager en Italie, épousa une princesse de Hesse et sembla vivre tranquille dans ses domaines restitués. Des relations mystérieuses, dans les-
La princesse d'Hesse-Rheinfels, femme de François Ràkoczy II.
(D'après une peinture du temps.)
quelles on a pu reconnaître un système de prov^ocation, furent suivies par lui avec un officier liégeois nommé Longueval, qui le trahit et le fit arrêter. Conduit à Neustadt, dans la prison de l'infortuné Zrinyi son aïeul, il
rédigea une protestation contre cette violence, et s'enfuit grâce à l'assistance d'un officier prussien. Il parvint sans encombre en Pologne, et s'aboucha secrètement avec l'ambassade française, qui parut d'abord assez embarrassée de sa conduite : on était au début de la Succession d'Espagne,, et l'on se souciait médiocrement d'étendre le champ des hostilités. Mais en 1703 il n'y avait plus de ménagements à garder, l'antique alliance fut renouvelée, et le prince, muni de quelques secours et surtout de promessespour l'avenir^ rentra dans sa patrie, où le parti Kurutz se soulevait.
La paix de Carlovitz avait profondément irrité le sens légal des Magyars: leur sort était réglé bien plus avantageusement qu'à Vasvâr, maiscette fois encore sans leur participation. D'ailleurs les confiscations et lesviolences des administrateurs et de la soldatesque étaient loin d'avoir cessé. Chose plus grave encore, le gouvernement voulait profiter de ses succès militaires pour étouffer la constitution. Des prélats et des seigneurs furent appelés à Vienne. On ne s'attendait pas à les voir repousser le plan des Jésuites : établissement d'une contribution perpétuelle, suppression des lois spéciales à la Hongrie, annulation de la diète. Une autre mesure dont on attendait beaucoup, aurait divisé la nombreuse noblesse magyare en deux catégories; les plus riches auraient reçu des titres de princes, comtes, barons, les autres auraient été en quelque sorte réduits en roture: projet admirable pour rompre l'unité de la nation, décomposée en courtisans et en sujets corvéables. De qui allait venir la résistance? Ce ne fut pas du palatin, ce fut de Széchenyi, l'archevêque patriote de Kalocsa: » Est-ce ici, dit-il, que nous devons délibérer sur les affaires du royaume ? Cette noblesse acquise par le sang de tant de braves gens, sera-t-elle perdue pour tousceux à qui il vous plaira de l'ôter? Nos lois déclarent infâme, non seulement un particulier, mais un corps tout entier qui, sans le consentement des États donné en pleine diète, oserait accorder ou offrir des subsides au roi ; et inférez de là qu'il ne convient pas à cette assemblée de mettre seulement en délibération les affaires dont il est question ici«.
La réunion applaudit et se dispersa sans vouloir rien entendre de plus. La colère du parti Kolonics fut grande contre l'archevêque et le bruit se répandit même qu'on avait essayé de l'empoisonner. Széchenyi resta aussi modéré qu'intrépide, et après avoir résisté aux Jésuites, il s'efforça pendant plusieurs années d'empêcher la révolte, puis de désarmer Rakôczy par ses négociations. L'empereur avait aussi des conseillers de modération, entre autres le prince Eugène. Le vainqueur de Zenta témoignait la plus grande admiration pour l'héroïque famille des Pâlffy et pour la valeur hongroise, non seulement dans la noblesse, mais chez l'homme du peuple »ce que, disait- il, notre cour ne comprend pas suffisamment*. Mais les conciliateurs n'avaient pas beau jeu. On voyait un article de la paix de Carlovitz fermer à jamais l'entrée du royaume aux Hongrois qui avaient passé en Turquie dans la guerre précédente; et l'on s'indignait de voir
FRANÇOIS II. RÂKÔCZY.
Impr. Alhenaeum.
LA HONGRIE ENTRE LES TURCS ET L AUTRICHE
une puissance jalouse de son rôle catholique jeter une foule de chrétiens dans les bras de l'Islam. Ainsi différentes causes contribuèrent au soulèvement beaucoup plus populaire qu'aristocratique, dont le prince François venait prendre la direction.
La contrée à moitié plate, à moitié montagneuse dominée par Munkâcs, la vieille forteresse opposante, en était le premier foyer, comme elle devait en être, sept ans plus tard, le dernier asile.
De là, l'insurrection se propagea rapide comme la flamme, vers la fin de l'année 1703, et dans l'hiver de 1704; elle gagna la Transylvanie
Fuite de Râkôczy de la prison de Wiener-Neustadt. (D'après une gravure du temps.)
d'une part, de l'autre elle assiégea ou emporta les places du centre et de l'ouest, elle franchit le Waag, elle envoya ses éclaireurs jeter l'épouvante dans les environs de Vienne. Elle apparaissait donc comme une formidable menace pour l'Autriche entamée par l'électeur de Bavière, et mise à deux doigts de sa perte par les projets d'invasion de Villars, le brillant vainqueur de Friedlingen et de Hochstett.
C'est le plus beau moment de Râkôczy : l'Europe le regarde avec espérance ou avec terreur, il va joindre les Franco-Bavarois sous les murs de Vienne, et faire tomber du même coup les projets des Habsbourg sur l'Espagne. C'est aussi pour nous le moment d'étudier les chances intérieures de son soulèvement et sa situation diplomatique.
Les premiers insurgés étaient pour la plupart des paysans armés de bâtons, de faux et de mauvais fusils, tellement dépourvus d'instruction militaire qu'on ne savait à qui confier les fonctions de caporal ; de plus enclins à la boisson et à l'indiscipline, et extrêmement jaloux de la noblesse. Avec tous ces défauts ils ne manquaient pas d'élan ni d'enthousiasme; ils se montraient capables de vaincre les petits corps de troupes et les généraux médiocres que la grande guerre d'Allemagne et d'Italie laissait à la disposition du gouvernement. La noblesse, d'abord tout entière défiante^ fut rassurée par quelques bons règlements disciplinaires de Râkôczy : une partie des nobles continuèrent à bouder dans leurs châteaux, ou s'enfuirent à Vienne, mais d'autres, plus nombreux chaque jour, prirent le parti contraire. Si les Pâlffy restaient inébranlables, un Esterhâzy, un Kârolyi, celui-ci politique très habile, comptaient parmi les chefs, mais ils n'étaient point toujours d'accord avec le prince, ni surtout avec son alterego Bercsényi, intelligent, mais bizarre personnage que son ami désabusé a décrit plus tard en ces termes: »Son génie paraissait dur et insupportable à ses inférieurs; il était inconsidérément mordant et satirique dans la familiarité, léger dans la gravité, aigre et méprisant dans la repréhension ; opiniâtre estimateur de ses propres sentiments, il méprisait la plupart du temps ceux d'autrui; éloquent en paroles, hésitant dans l'action, vague et indéterminé dans le conseil, il attribuait toujours aux autres les mauvais événements «.
La zizanie des généraux, la jalousie mutuelle des paysans et des nobles aggravaient les difficultés au point de vue militaire. Pour soutenir les premiers succès, il aurait fallu une bonne infanterie; or »la noblesse tenait à honte d'y servir : le proverbe était commun, que c'était le métier d'un chien de marcher toujours à pied; que l'homme devait se servir des animaux pour se faire porter*. On pouvait déjà prévoir qu'une résistance forte et habile userait, et finalement briserait l'élan magyar : »La nation avait cela de commun avec toutes celles qui ignorent la science militaire, qu'elle était prête d'entreprendre tout avec impétuosité; mais elle s'en désistait aisément dès que les idées ne répondaient pas aux espérances.*
Deux obstacles plus graves encore venaient des questions de race et des questions religieuses. Un mouvement de la plus haute importance pour l'ethnographie de l'Europe orientale s'était accompli en 1 690 : toute une population serbe avait franchi la Save et le Danube pour s'établir dans les régions sanglantes et dépeuplées de la Hongrie méridionale, et la politique de Léopold lui avait accordé de grands privilèges. Ces Serbes ou Rasciens étaient les ennemis-nés des Magyars; ils leur témoignèrent une première fois leur haine en combattant avec fureur, comme leurs frères les Croates, les lieutenants de Râkôczy. Quant à la question religieuse, voici comment elle se présentait.
Le prince était catholique zélé, et répugnait à rendre aux protestants
LA HONGRIE ENTRE LES TURCS ET l'AUTRICHE 371
les temples qu'ils réclamaient, d'autant plus qu'il craignait de déplaire à Louis XIV. Pourtant il était obligé de se concilier l'élément protestant, mais il rencontrait de ce côté beaucoup de défiances, habilement exploitées par la cour de Vienne : ella faisait trêve à ses projets séculaires de conversion forcée, et les partisans zélés qu'elle comptait dans la population réformée et surtout luthérienne, excitaient leurs coreligionnaires en sa faveur.
Toutes ces causes d'une prompte désillusion facile à prévoir n'empêchaient pas l'insurrection d'être une cruelle épreuve pour la maison d'Autriche. Telle était bien l'opinion du prince Eugène. Il connaissait Râkôcz}^ pour avoir été quelque temps avec lui en relation de voisinage ; il était trop clairvoyant pour s'exagérer sa valeur, il lui faisait même tort en parlant de »ses ruses«, de »son hypocrisie*. La grande passion d'Eugène, sa haine insatiable de Louis XIV, n'en était pas moins contrariée par cette diversion qui ne pouvait sans doute pas ruiner l'Autriche, mais qui pouvait lui faire manquer sa guerre de Succession. Il était effrayé de l'insuffisance de Schlick, le premier général opposé aux rebelles; il accepta un moment, entre deux campagnes, le commandement en chef, et malgré sa sympathie habituelle pour les Hongrois, malgré la supériorité de sa nature qui le préservait des basses férocités d'un Rabutin ou d'un Heister, tous deux la terreur du pays dans les années suivantes, il avait résolu d'en finir » autrement qu'avec de l'encre et du papier «. Il prit des mesures défensives énergiques, fit fortifier aux endroits dangereux le passage du Danube et de la March, envoya la sainte couronne à Vienne, et pressa vivement les levées d'hommes et de chevaux dans les contrées fidèles. A ce point de vue, la mauvaise volonté des comitats l'impatientait; moins encore que la conduite des Jésuites, qu'il accusait de jouer jeu double et de conspirer pour amener le succès des Franco-Bavarois. Selon toute probabilité l'insurrection n'aurait pas duré longtemps si elle avait conservé devant elle un pareil adversaire.
Eugène dut aller joindre Marlborough pour vaincre à Hochstett l'armée de Tallard et de Marsin; pendant plusieurs années il ne vit plus la Hongrie, mais il ne l'oubliait pas, il conseillait les plans de campagne, les nominations de généraux, il se réjouissait ou s'indignait selon les nouvelles reçues.
Les dispositions des puissances étrangères n'étaient pas aussi simples, ni aussi invariables. Les puissances maritimes étaient embarrassées comme Louis XIV, et pour des raisons semblables. L'Angleterre et la Hollande ne pouvaient pas, vingt ans après la révocation de l'édit de Nantes et la révolution de 1688, laisser écraser par leur allié l'empereur, les restes malheureux, mais encore très considérables, du protestantisme hongrois. Or l'ambassadeur d'Angleterre à Vienne, Stepney, protestant résolu, attribuait »au cardinal Kolonics et à d'autres fanatiques le projet d'extirper la
religion, sous prétexte de supprimer la rébellion«. Il écrivait à Marlborough: »Je suppose que Votre Grâce a l'intention de poursuivre la guerre contre la France, et non pas d'exterminer la religion protestante en Hongrie et Transylvanie «. Enfin il était en guerre avec les Jésuites, dont il signalait la singulière attitude.
D'autre part, ces mêmes puissances maritimes, engagées dans une
Noble magyar du temps de Râkôczy.
(D'après une gravure anglaise contemporaine.
lutte formidable contre la France, ne pouvaient voir qu'avec regret une diversion en sa faveur. Elles voulaient empêcher une étincelle de gagner Constantinople, et faire observer par le grand-visir le traité de Carlovitz, malgré les efforts de l'ambassadeur français pour obtenir une alliance avec Râkôczy. Elles agissaient directement auprès de ce prince, auprès de Bercsényi qui les écoutait volontiers; Bruyninx entrepenait secrètement un voyage à son quartier général. »Je lui représentai, écrit le négociateur
LA HONGRIE ENTRE LES TURCS ET L AUTRICHE
hollandais, le peu de fonds qu'il y avait à faire sur tous les traités avec la France, qui sacrifiait ses peuples, ses amis, son propre sang, alliances, serments, et tout ce qu'il y avait de plus sacré, à son intérêt et ambition.* Ne réussissant pas dès l'abord, les ambassadeurs multiplièrent les négociations, avec la magnifique persévérance néerlandaise ; elles recommencèrent chaque année leurs tentatives de médiation, comme Rechteren s'en rendait
Noble magyare du temps de Râkôczy.
(D'après une gravure anglaise contemporaine.)
le témoignage dans l'hiver de 1705 à 1706: »Nos actes prouveront suffisamment que nous nous sommes donné toutes les peines du monde pour induire les Hongrois qu'ils répondent à nos propositions réitérées, et après que nous voyons qu'ils gardaient le silence avec étude, et qu'ils tâchaient d'éluder toute la négociation sous de faux prétextes, nous les pressons vivement.* Louis XIV et ses ministres, Chamillard et le marquis de Torcy, entendaient parler de ces négociations, qui leur déplaisaient souverainement.
et leur faisaient craindre d'avoir été pris pour dupes. Râkôczy crut devoir d'abord les rassurer au point de vue des intérêts catholiques, d'autant plus qu'il avait entendu dire que le Pape détournait le roi très chrétien de son alliance. Mais la grande inquiétude des politiques français était de le voir conclure une paix séparée. Son envoyé à la cour de France, l'intelligent et sceptique baron de Vétésy, parvint à détourner l'orage en rejetant sur Bercsényi la faute des négociations avec la médiation des puissances maritimes, et sur les manœuvres inquiétantes de l'Électeur de Bavière les hésitations de Râkôczy. L'Électeur était réellement soupçonné de ne travailler que pour lui-même, et c'est avec Marsin que le prince entretenait par des espions une correspondance militaire avant la bataille de Hochstett. Depuis ce désastre il n'était plus question de se rejoindre à travers 'Allemagne, et c'est par Constantinople que se continuaient le plus souvent les relations, comme au temps de Bethlen-Gâbor. Louis XIV rassuré écrivait de Marly: »Mon cousin, j'ai reçu avec plaisir par la lettre que vous m'avez écrite la continuation de vos sentiments sur ce qui me regarde, et votre zèle pour le bien de votre patrie. «
Les hostilités continuaient sur tous les points. Il y eut notamment une campagne brillante de Kârolyi à travers le Danube gelé, du côté de Vienne. Les officiers français étaient maintenant nombreux à la tête des rebelles. Le premier d'entre eux, le marquis Desalleurs » était d'un âge fort avancé, mais assez vigoureux ; il entendait la guerre ; il était sobre et patient, d'une conversation agréable et fort spirituelle, mais caustique ; il ne parlait que sa langue; il ne faisait aucune dépense, et il ne traitait pas avec moins de froideur les intérêts de son roi que ceux de la nation ; il ne gardait pour elle aucun ménagement devant le peu d'officiers français qui lui faisaient la cour.« Le chevalier de Fierville et le colonel de Lamothe étaient plus aimés, ainsi que deux huguenots réfugiés, de Rivière et Bonafoux. Malheureusement il y avait à côté d'eux des hommes moins capables et moins sûrs, et même les meilleurs étaient souvent en lutte avec les nobles hongrois, surtout avec les chefs populaires, tels qu'un nommé Botian, qui n'avait aucune idée de la tactique moderne. Vauban combattait à côté des soldats de Pierre l'Ermite: on peut juger de la confusion qui présidait aux opérations d'une telle armée. La défaite de Tyrnau n'eut pas d'autre cause. Le prince vaincu en convient spirituellement: » Depuis la guerre de César contre les Gaulois, je ne crois pas qu'il y en ait eu une pareille. En lisant les Commentaires de ce grand capitaine, j'ai retrouvé le génie des Gaulois dans les Hongrois; mais en vérité je ne trouvais pas des Césars dans les généraux de l'empereur. Herbeville força les redoutes, gagna une bataille, je l'ai vu traverser des déserts et conquérir la Transylvanie sur moi, quoique je n'aie remarqué en lui aucune des qualités de César*.
L'incohérence d'un côté, la médiocrité de l'autre, prolongèrent les
hostilités sans événement décisif jusqu'en 1707, année pour laquelle avait été décidée la convocation de la diète d'Onod. Il y avait eu auparavant des conférences, soit entre Magyars, soit avec les délégués de l'empereur ou des puissances alliées : l'assemblée de Szécseny avait reconnu Râkôczy chef régulier de la confédération formée pour la défense de la liberté, avec un conseil de vingt-quatre sénateurs; plus tard aux conférences de Nyitra, le nouvel empereur Joseph I lui avait fait proposer de grands avantages personnels pour conclure la paix, et sur son refus, lui avait fait tenir ce langage : »Vous vous fiez aux promesses de la France, qui est l'hôpital des princes qu'elle a rendus malheureux par le manquement à sa parole. Vous serez du nombre et vous y mourrez «. De plus la diète de Maros-Vâsârhely l'avait intronisé comme prince de Transylvanie. Malgré tout il n'y avait pas eu d'assemblée générale destinée à fixer la situation légale de l'insurrection.
Or Louis XIV désirait vivement, comme il le faisait comprendre à Vetés, qu'une véritable diète augmentât les embarras des impériaux en proclamant la déchéance des Habsbourg. L'habile et dévoué chargé d'affaires n'avait pas eu de peine à comprendre le vrai but de cette politique : l'Autriche aurait perdu la couronne de Saint-Étienne au profit de l'électeur de Bavière, Râkôczy conservant la Transylvanie; dans le cas où le projet ne serait pas entièrement réalisé, Joseph I aurait toujours assez à faire dans ses États pour négliger la cause de son frère Charles en i Espagne, et la guerre de Succession, chaque jour plus onéreuse pour la France, serait terminée. La diète d'Onod, malgré quelques signes de mécontentement brusquement réprimés par Bercsényi, proclama la déchéance de la maison d'Autriche. Vetésy, qui aurait préféré que l'on s'arrangeât avec l'empereur, témoigna du chagrin de cette nouvelle; il était convaincu que le prince était dupe de l'Électeur, dupe lui-même de la France. Son opinion, malgré les promesses réitérées du roi, ne changea point pendant la campagne de 1708; elle devint une certitude lorsqu'il fut allé se jeter aux pieds de l'Électeur pour implorer de lui une franche réponse, et lorsque ce prince lui eut répondu qu'il accepterait la couronne de Hongrie seulement si la France lui assurait de larges communications — ce qui était précisément l'impossible.
Les mécontents se trouvaient donc, après leur maladroite résolution d'Onod, ne savoir que faire du trône déclaré vacant. Râkôczy avait en même temps sur les bras une autre couronne encore plus chimérique. Le tzar Pierre le Grand lui proposait de le faire reconnaître comme roi de Pologne: il était dangereux de refuser, dangereux d'accepter à cause de Charles XII tout-puissant, qui n'avait pas encore subi son désastre de Pultava. Le principal tort de ces combinaisons stériles, dénouées par une acceptation platonique, fut d'augmenter la mésintelligence avec les officiers français. Râkôczy écrivait au marquis Desalleurs: »J'ai peur que notre
Alexandre Kàrolyi.
(D'après un tableau contemporain appartenant au comte Louis Kârolyi.)
controverse ne finisse pas plus tôt que celle des Jésuites avec les Jansénistes «. Le sentiment populaire était que les Français voulaient éternise f la guerre. Résultat : la victoire du maréchal Heister à Trencsin (4 août 1708), victoire qui livra aux Autrichiens une grande partie de la Haute Hongrie, et après laquelle les affaires ne firent plus qu'empirer.
Moins que jamais Vetésy compta sur la France épuisée. Laissons-le raconter une scène humiliante de la terrible année 1 709 : »Le roi ordonna en ma présence à M. Torcy, que s'il avait des fonds faits pour les 50 mille écus, comme j'en ai assuré S. M., de vous les faire remettre sans aucun retardement. Au sortir de l'audience de S. M. j'ai été à celle de Torcy, qui déclama avec beaucoup d'aigreur contre V. A. S., l'accusant d'être la cause de la décadence des affaires d'Hongrie, et il m'a dit bien expressément que le roi était bien bon de vous donner encore lesdits 50 mille écus, puisqu'il est assuré que V. A. S. est déjà d'accord avec l'empereur, ou qu'elle le sera incessamment. Et il me déclara qu'il ne vous fera tenir l'argent que lorsqu'il sera assuré que vous êtes résolu à continuer vos services au roi.« Dès lors Vetésy ne continua plus ses relations avec la cour que par acquit de conscience, malgré de longues négociations avec la Russie que personne ne pouvait prendre au sérieux, et il exhorta son maître à se réconcilier avec l'Empereur.
Les événements qui se succédaient eurent bientôt montré qu'il n'y avait pas autre chose à faire, sinon pour Râkôczy, au moins pour la nation. D'habiles tacticiens, Starhemberg, Heister, Sickingen, avaient de 1708 à 1710 fait perdre à l'insurrection ses dernières chances. Joseph 1 était un souverain beaucoup plus bienveillant et modéré que son père; de son côté il désirait vivement une entente. Bercsényi était tombé dans l'exécration générale, Râkôczy venait de partir pour la Pologne afin de se rapprocher des secours du tzar, lorsque le troisième chef, Alexandre Kârolyi, entama les négociations définitives (janvier 1711), qui lui semblaient être pour sa patrie une inéluctable nécessité. Le prince ne parut plus en Hongrie que pour signer la paix de Szathmâr, puis il retourna en Pologne et de là parfit pour la France. Le traité juré au nom de l'empereur Joseph qui venait de mourir, stipulait une amnistie générale, et rétablissait sur leurs bases essentielles la constitution et les lois magyares..