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CHAPITRE PREMIER

LE PRINCE EUGÈNE, CHARLES VI ET LA PRAGMA- TIQUE SANCTION (1711 — 1740.)

LA PAIX DE szATHMiR, coïncidant avec j l'avènement du père de Marie-Thérèse, ouvre une grande période dans l'histoire des Hongrois, de la monarchie autrichienne, et de l'Europe diplomatique. Désormais la vallée moyenne du Danube, loin de figurer, dans le système général des alliances, parmi les pays hostiles et funestes à la maison de Habsbourg, deviendra comme le pivot de sa politique et son plus ferme soutien, jusqu'au

moment où les nouvelles idées libérales et le réveil moderne des nationalités

feront voir les questions sous un nouveau jour.

Annes des Kurucz.

(Dessin de Charles Cserna.)

L'archiduc Charles était à Barcelone, où il soutenait péniblement contre Philippe V ses prétentions au trône d'Espagne, lorsque Joseph I mourut et le laissa héritier de l'Empire. Dans ces circonstances, il était urgent de prévenir tout mouvement et même toute inquiétude en Hongrie, par une prompte ratification du traité conclu sous le feu roi. Le prince Eugène, qui était depuis longtemps et qui devait rester longtemps encore le bon génie de la maison d'Autriche, s'empressa d'y apposer sa signature, la meilleure des garanties, entre celles de l'impératrice veuve et des ministres. Dans les premiers jours de 1712, Charles VI arrivait à Vienne, d'oia

il convoquait la Diète des Pres- •sft . ^-r:>,>r==-t^ bourg pour le 3 Avril.

Dans l'intervalle de sourdes intrigues s'agitaient. Les magnats qui avaient lutté contre Râkôczy ou fermé aux ktirucz la porte de leurs châteaux avaient une peur extrême de l'amnistie et de la restitution des biens confisqués ; ils éprouvaient une terreur qu'ils voulaient faire partager au souverain. Fort heureusement, les hommes distingués de la haute aristocratie, Paul Esterhâzy, Alexandre Kârolyi neutralisèrent ces efforts et obtinrent du roi Charles, prince naturellement modéré, ennemi des résolutions extrêmes, une large interprétation des clauses relatives à la restitution des biens et à l'amnistie.

C'est aussi dans ce sens, avec quelques réserves, que le traité

iosBleonora

Smagdalena theresja

Dei Gratjâ Romanor: Impcrarrix

Vidua,&CoionataHungan(Te,DalmatiE, Croatia: , & Sclavoniac Kcgina , utpotd SereiunîmiicPotciuiiïimiPrincipis , acDniCAKOLI III. DEI Gracia Hifpaniarum.lndiarumqui, nec non Hungaria:. Bohemiae .Dalmatix .Croatia;, Sclavoni.eque &c. Kegis, Fil'ùNûftri dilcdiiïlmi.niujc unici Mater, Se K.eg. noium Ejufdem pro tcrnporc Kcârix. Notum tacimus aniverfis & fingulis , (îgnantcr autcm Fidclibus Noftrij Revcrendis, Honorabilibub , Spcftabilibus ac Magnificis, Magn ificis item Egrcgijt ANobilibus.nccnonPmdentibus & Circumrpcâis Supremis&Vicc- Comitibus , Judliûm & Jurafforibiis, ac totis dcmùm Univcrfitatibus DorainoruiTi Prïlatorum , Baronum , Magnatum , & Nobilium prasiati Rcgni Hunganœ , & Partium cidem anncxarum quorumvis Comitatuum , non fccùs Liberarum ac Rcgiarum Civitatum , Privilcgiatonim item Oppidorum, Villarum, Poireffiomiinque Magiftris Civium, Juiabus , Senatoiibus rSf Jaratis Civibus, ec infenor» ttiam cujuscunquc Conditionis hôminibus, in praenotato Rcgno Hungariae , Partibusque eidem annexis dcgcmibus& commorantibus, prœfentcs lefturis, aiit Icgiaudituris, vel carum quôcunque modo notitiam habituris. Qiiàd poftcaquàm his recentcr transaflis temporibus , SacratilTimus quondàm Prmccps,& DominusJOSEPHUS Romanorum Impcrator , ac Germanis, Hungariae , Bohcmiae, Dalmatiae, Croatiat, Sclavoniœquc &c. Rex ,&c. Filius Nofter gloriofx reminifccntiœ defidcratilTimus , pro ingenita fuaClcmentia,& benignitate, quâ ergà affliftum hoccè Regnum Hungariae tôt calamitatibus & vicillitudinibus «agitatum,plusquàmpaternô affeSu ferebatur.concitatorum intefti- «»onuniBOtuumCompofitioni,teftituenda;queReenooptatt • quicti A &

Frontispice du texte du Traité de Szathmâr.

de Szathmâr fut enregistré par la Diète! Cette assemblée eut à s'occuper une première fois de la succession dans la ligne féminine. Rien ne fut encore décidé sur cette question délicate; mais après le couronnement de Charles, une loi vivement désirée rendit à la nation de droit d'élire son roi en cas d'extinction de la ligne masculine. On venait d'apprendre que les puissances maritimes se retiraient décidément de la lutte, et l'empereur, réduit à ses seules forces, avait besoin du dévouement de tous ses sujets. La reprise des hostilités et une brusque invasion de la peste interrompirent les délibérations. Les armes impériales ne furent pas heureuses dans la dernière campagne, et bientôt

le traité de Rastadt (1714), complétant le traité d'Utrecht, rétablit la paix européenne. La diète hongroise fut alors de nouveau convoquée, et siégea cette fois assez longtemps (sept. 1714 — juin 1715). Nicolas Pâlffy devint palatin, et la situation difficile du royaume fut réglée par une imposante série de lois.

Un grand nombre de ces articles portent l'empreinte de la réactioa

Charles III. en costume de gala hongrois.

(D'après une gravure du temps à la Galerie nationale de peintures.)

et du parti aulique. L'amnistie était restreinte beaucoup plus que par lesdéclarations précédentes; Rakôczy, Bercsényi et quelques-uns de leurs partisans étaient déclarés ennemis publics du roi et de la patrie, punis de l'exil perpétuel et de la confiscation de tous leurs biens meubles et immeubles. Un délai était fixé, après lequel on n'aurait plus le droit de réclamer de la grâce royale la restitution des biens confisqués. La terrible accusation de lèse-majesté atteignait maintenant une foule de délits prévus,

et non seulement le coupable, mais ses enfants et parents. On espérait étouffer par la terreur toute velléité de révolte.

L'autonomie nationale pouvait s'inquiéter du principe désormais admis de l'armée permanente, de la subordination des administrations royales aux administrations autrichiennes, de la couronn.e fixée à Presbourg, trop près de la frontière. Mais se que l'on pouvait surtout regretter, c'étaient les progrès de l'intolérance religieuse. Les protestants étaient plus que jamais traités en rebelles. On n'admettait nulle part que le culte réformé pût être célèbre en public et qu'un mariage pût être conclu par un pasteur. Si les atroces violences du siècle précédent leur étaient épargnées, les protestants entraient dans une période de persécution relativement bénigne qui n'était guère moins pénible à supporter. Toutes les réclamations échouèrent en 1715 et dans la suite du dix-huitième siècle, les protestations énergiques de l'Angleterre, de la Prusse et de la Hollande ne firent jamais qu'augmenter la violence du parti aulique.

La Porte était toujours une redoutable voisine. En Juillet 1716, le grand visir franchit le pont de Belgrade et marcha sur Pétervârad ; il y trouva l'armée autrichienne, qui attendit d'abord son attaque, et prit ensuite l'offensive: les janissaires culbutèrent l'infanterie allemande, mais ils furent ensuite mis en complète déroute par la cavalerie. Cette victoire fit tomber Temesvâr entre les mains des chrétiens, et mit fin pour jamais à l'occupation musulmane.

La campagne de 1717 fut encore plus brillante. Eugène franchit le Danube et assiégea Belgrade. Avec une étonnante rapidité, il éleva contre cette place formidable, du seul côté où elle soit accessible, des ouvrages en terre dont les traces n'ont pas disparu. Le nouveau grand visir essaya de le prendre entre son armée et les remparts; mais, surpris au milieu de son sommeil et incapable, au milieu d'un brouillard intense, de rallier ses troupes, il essuya la plus terrible des défaites. Le surlendemain, la garnison capitulait. La diplomatie occidentale, craignant de voir Râkôczy traiter avec la Porte et soulever la Hongrie, pesa de tout son poids sur le Divan pour le faire consentir à la paix: un congrès s'ouvrit à Passarowitz. Un traité, le plus glorieux que l' Autriche-Hongrie ait jamais signé (1718), délivra entièrement des Turcs la rive droite du Danube et de la Save, et attribua à Charles VI Belgrade, avec la Serbie jusqu'au Timok et la Valachie jusqu'à rOlt.

C'est alors que la maison d'Autriche mena avec habileté l'affaire de la Pragmatique Sanction. L'archiduchesse Marie-Thérèse, une enfant de cinq ans, était en 1722 l'héritière nécessaire des Habsbourg. On sait que la grande préoccupation de Charles VI pendant tout son régne fut d'assurer à cette enfant sa vaste succession. Déjà en 1713, avant la paix de Rastadt et pendant que la succession d'Espagne était encore disputée, il avait pris un arrangement de famille pour que ses biens pussent passer dans sa des-

cendance féminine. Il sentait la nécessité de faire agréer cette disposition aux États de ses divers royaumes; le plus important sans comparaison,

j hongrois du temps de Charles Iil.

(Gravure de Kupeczky à la Galerie nationale de peintures.)

mais aussi le plus difficile à faire adhérer, était le royaume de Hongrie. Le cour s'assura d'avance l'acceptation des diètes fort dépendantes des autres pays, l'Autriche, la Bohême, la Croatie et la Transylvanie.

En 1722, la Hongrie avait grand besoin de paix intérieure et d'un gouvernement suffisamment libéral, mais avant tout durable et de transmission facile et bien réglée. L'empereur-roi ne pouvait souhaiter des dispositions plus favorables. Avec beaucoup de bon sens, il désirait éviter toute pression gouvernementale sur la diète ; il préférait que le mouvement d'adhésion se produisît spontanément dans l'assemblée elle-même. Szluha, personnage très important parce qu'il était protonotaire du palatin, soutenait avec insistance que l'on ne devait pas faire supporter le poids de la couronne à une aussi faible fleur que la petite princesse, que le roi Charles n'avait que trente-cinq ans et pouvait fort bien avoir encore un fils, que Léopold avait eu des enfants à un âge plus avancé. C'était une défaite ; le vrai motif était la crainte que l'on éprouvait de voir la Hongrie absorbéedans la masse des Etats autrichiens.

Charles VI réussit complètement à dissiper cette inquiétude. Le 27 juin, journée parlementaire mémorable, Szluha, qui fut le premier à se montrer satisfait des promesses de liberté et d'autonomie, prononça un grand discours où étaient réunis tous les exemples nationaux ou étrangers, tous les souvenirs de la valeur et de la fidélité des aïeux, tous les arguments tirés de l'intérêt national et monarchique. Il termina en poussant un vivat qui fut accueilli par les cris de Vive la maison d'Autriche ! Vive la descendance féminine! Une députation de soixante membres fut envoyée à Vienne et reçue à merveille par le souverain. Quelques jours plus tard,, le roi, heureux de l'empressement de ses sujets et de leur initiative, vint ouvrir régulièrement la diète de Presbourg, qui commença la série de sestravaux par deux articles établissant la Pragmatique Sanction comme loi fondamentale du royaume, avec le maintien de tous les droits et de toutes les libertés.

Les princesses de la maison de Habsbourg, les filles de Léopold I aussi bien que celle de Charles VI, pouvaient hériter de la couronne de- Hongrie; tous les Etats se trouveraient gouvernés par le même souverain. A la cour de Vienne, on prétendit que la Pragmatique Sanction avait créé une seule et unique puissance, on voulut que la Hongrie format avec lesautres Etats un seul Etat à caractère nettement germanique: il se serait donc agi, selon elle, d'une union réelle. Ce ne fut qu'après de longues luttes et d'amères déceptions que le compromis de 1867 reconnut au lien qui unit la Hongrie à l'empire d'Autriche un caractère personnel et que s'établit le système dualiste qui implique l'indépendance et l'égalité de l'une et de l'autre.

Déjà la diète de 1722 — 1723, d'une déplorable étroitesse sur plusieurs questions, mais très ferme sur le terrain constitutionnel, n'obtint qu'une partie des réformes qu'elle réclamait. Ces concessions étaient toutefois importantes. Il devait y avoir une diète au moins tous les trois ans. Le roi promettait de résider dans le pays lorsque l'état de l'Europe le per-

mettrait; en son absence, un conseil de lieutenance (helytartôtanâcs), présidé par le palatin, devait expédier toutes les affaires, et ne recevoir d'instructions que du roi seul, sans aucun mélange avec l'administration des provinces. Les comitats étaient formellement soustraits à l'arbitraire des fôispân nommés par le pouvoir. Le conseil devait s'occuper tout spécialement de relever le commerce et d'améliorer les moyens de communication.

Il était temps en effet de remédier à la misère générale et de sortir la Hongrie des questions de légalité pour la mettre dans la voie du progrès matériel. Charles VI entendait assez bien ces questions, beaucoup mieux que ses ancêtres fanatiques, et sa postérité devait y trouver sa vraie force et son meilleur levier. On connaît les services qu'il rendit au port d'Ostende et à celui de Trieste; il fit aussi de Fiume un port franc, il creusa le canal de la Béga. Enfin il acheva de constituer les confins militaires, la grande oeuvre d'Eugène et de Mercy, oeuvre à la fois politique, militaire et agricole.

Cependant le mécontentement devint peu à peu général durant les dix dernières années du règne, que l'on pourrait appeler la décadence temporaire de l'Autriche (1730—1740). Les Magyars supportaient déjà avec impatience l'ingérence étrangère lorsqu'elle était représentée par un homme éminent et bienveillant à leur égard comme le prince Eugène. Ce fut bien autre chose lorsqu'on vit baisser l'influence de ce grand capitaine vieilli, lorsque la médiocre camarilla qui a trop souvent dirigé l'Autriche absolutiste, inspira de nouveau ses conseils et commanda ses armées.

Dans le guerre de la succession de Pologne deux partis se trouvèrent en présence: celui de Stanislas Leszczinski, soutenu par son gendre Louis XV, l'Espagne et la Sardaigne, et celui de l'électeur de Saxe Auguste III, soutenu par l'empereur d'Autriche. Cette lutte, conduite avec cruauté, aboutit à la paix de 1739: si Auguste III garda le trône de Pologne, Charles perdit Naples, la Sicile, le Milanais, ainsi que la Lorraine!

L'Autriche, alliée de la Russie, croyait le moment venu de faire essuyer de nouveaux désastres à la Turquie dégénérée, et de lui prendre de nouvelles provinces. Elle ne doutait pas du succès: les Wallis, les Neiperg, les Seckendorf, se croyaient dignes de remplacer Eugène. Elle ignorait les ressources que possédait encore son ennemi.

La guerre de 1737 à 1739 fut déplorable et presque honteuse. L'incapable état-major était livré aux querelles de coteries : le triumvirat de Schmettau, Hildburghausen et Seckendorf était dans les plus mauvais termes avec Wallis, Neiperg et le duc de Lorraine. L'armée portait la peine des discordes de ses chefs. Les marches, quelquefois excessives, étaient ordonnées à contresens sous une chaleur torride; le pain était moisi; les médicaments faisaient défaut; la mortalité était effroyable, et les généraux se renvoyaient les accusations de concussion et de négligence. Après quel- Histoire générale des Hongrois. 25

ques succès partiels, la triple invasion entreprise en Serbie, en Bosnie et en Valachie, fut repoussée par le grand-visir.

Ce fut bien pis dans les campagnes suivantes, lorsque la forteresse d'Orsova capitula au bout de quatre semaines, lorsque les fautes énormes de Wallis et de Neiperg amenèrent, malgré les prodigieux efforts de Pâlffy et de la cavalerie magyare, le désastre de Kruzka et par suite la perte de Belgrade. Les Turcs demandèrent à la Porte de ne conclure la paix qu'après la réoccupation de Bude. Cependant un traité fut signé à Belgrade qui rendit aux vainqueurs presque tout ce qu'ils avaient perdu à Passarowitz. Le marquis de Villeneuve, ambassadeur de France à Constantinople, n'avait pas laissé échapper une telle occasion d'abaisser à nouveau les infatigables rivaux des Bourbons, en leur rendant pour toujours impossible de jouer un rôle important dans la politique orientale.

La cour se vengea, non sans quelque raison, sur les généraux vaincus, et les enferma au Spielberg, à Graetz, à Glatz en Silésie. Charles VI ne se plaignit pas, mais le chagrin lui rongea le coeur, et il mourut inquiet au sujet de l'oeuvre de toute sa vie, et de sa fille Marie-Thérèse, que les Magyars allaient sauver.

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Marie-Thérèse.

(Gravure contemporaine de la collection Ernst.)

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