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LES DIETES, LA GUERRE ET LA COUR SOUS MARIE-THÉRÈSE

»I1 ne faudrait pas trop compter, en cas de malheur, sur l'engagement pris par les Hongrois d'être fidèles à la descendance féminine* ; écrivait après la diète de 1722 un sceptique ambassadeur vénitien. Le politique italien ne connaissait pas bien le peuple cavalier du Danube, et l'esprit d'héroïsme qui le porte à secourir les infortunes royales. Mais nous ne nous faisons pas une idée beaucoup plus juste des Magyars lorsque nous leur reconnaissons un dévouement spontané et irréfléchi. La noblesse hongroise a été dans cette circonstance, comme dans bien d'autres, une nation à la fois chevaleresque et légiste.

Marie-Thérèse, fille de Charles VI et femme de François-Etienne de Lorraine, parût à la diète de couronnement convoquée à Presbourg. L'assemblée était sous l'impression des griefs accumulés pendant les dernières années du règne de Charles VI; elle retentissait de plaintes amères et pour la plupart légitimes. Toutefois l'état déplorable de la monarchie et l'influence des deux familles connues par leur dévouement traditionnel, du juge du pays Jean Pâlffy, et du primat Esterhâzy, disposaient déjà la majorité à faire des sacrifices et à se contenter de promesses. Mais à qui la couronne allait-elle être décernée? Le primat désirait que ce fût au duc de Lorraine conjointement avec son épouse, et beaucoup de magnats adhéraient à ce projet, éminemment conservateur. Mais les Ordres, les

députés, peu confiants dans le respect de ce prince pour leurs libertés,, mécontents de l'initiative prise par la Chambre haute, craignaient de voir l'administration du royaume confondue avec celle des états héréditaires.

Cependant, Marie-Thérèse se trouvait dans une situation toujours plus difficile: Frédéric II, qui avait brusquement envahi la Silésie, prenait ses quartiers d'hiver à Breslau, tandis que ses hussards poussaient jusqu'à la frontière hongroise ; et devant cet exemple, surgissaient les prétentions les plus diverses. L'Electeur de Bavière, qui comptait sur la défection des Hongrois, fut vite détrompé : un appel aux armes de Jean Pâlffy (26 janvier 1741) fut entendu; le comitat de Pesth promit seize cents hommes et le cercle des Cumans quatre cents; les hussards hongrois, commandés par Festetics, Ghyllânyi et Baranyai, combattirent courageusement, et tout d'abord avec succès, sur le champ de bataille de Molvitz.

La scène imposante du 20 juin 1741, où l'on vit la jeune reine, accouchée récemment de celui qui devait être Joseph II, monter en costume national au château de Presbourg et y recevoir l'assemblée, mit fin à toute discussion sur l'attribution de la couronne. Cette femme héroïque serait non pas la reine-épouse, mais le roi, comme Marie, fille de Louis d'Anjou, avait été non pas la reine, mais le roi. Dès le 25 juin, Marie-Thérèse fut couronnée, et son zélé partisan Jean Pâlffy élu palatin.

Mais les nouvelles funestes arrivaient coup sur coup. Le refroidissement de la diète devenait extrêmement dangereux : oia trouver des ressources, et que faire si, au lieu d'un soulèvement royaliste, un soulèvement contraire à la dynastie se déclarait? Un conseil tenu le 7 septembre réunit aux ministres allemands les grands dignitaires magyars et un certain nombre de leurs compatriotes. Ils proposèrent â la reine d'avouer à la nation toute l'étendue du péril et de l'appeler aux armes. La reine accepta bravement ce parti, et ne fit aucune attention aux craintes de ses ministres, qui voyaient déjà recommencer l'insurrection de Râkôczy. Elle parut devant l'assemblée en habits de deuil, et après les discours hongrois du primat et du chancelier, elle prononça un discours en latin, émouvante déclaration de confiance envers sa chère Hongrie: » Triste et abandonnée de tous, nous nous adressons aux Illustres États et Ordres pour défendre nos pays héréditaires et l'Autriche. Le sort de la Hongrie, le nôtre, celui de nos enfants ne dépendent que d'eux. Attaquée par le monde entier, nous en appelons à la fidélité du pays, à l'ancienne bravoure des Hongrois, à leurs armes invincibles; et nous prions les Illustres Etats et Ordres d'éloigner le plus vite possible ce danger et d'exécuter avec la plus grande rapidité les décisions prises. « L'impression fut générale et profonde lorsqu'on vit couler les larmes royales. Marie-Thérèse apprit à connaître la nation, qui ne veut céder aucun de ses droits, mais qui est prête à tout donner quand on sait lui parler; l'assistance poussa d'une seule voix le cri fameux: »Vitam et sanguinem pro Rege nostro Maria Teresia.«

Marie-Thérèse.

(Gravure du temps d'après le tableau de Meytens.)

Toute difficulté n'était cependant pas résolue. L'assemblée décréta la levée de la noblesse et de trente régiments réguliers, mais non sans renouveler l'expression de ses griefs; et la reine se montra profondément reconnaissante, mais non sans réclamer avec insistance la participation de son mari au gouvernement. Un refus mutuel fut la première réponse à ses prétentions opposées. Toutefois sous la pression des événements et sous l'influence de la séance mémorable dont nous venons de parler, tous les obstacles s'aplanirent. Le duc François fut admis à prêter serment commeprenant part au gouvernement du royaume, et le jeune Joseph fut présenté solennellement aux délégués de la nation. D'autre part, la reine se décida, non sans peine, à répondre d'une manière satisfaisante aux demandes de l'assemblée, et l'on se sépara au milieu d'un enthousiasme guerrier.

Malgré son âge, Jean Pâlffy se mit à la tête des troupes hongroises ; ses généraux furent François Nâdasdy, Joseph Esterhâzy et Alexandre Kârolyi. Dans toutes les opérations importantes de la guerre de la Succession d'Autriche, les Magyars ont joué un grand rôle non pas seulement les Magyars, mais les Slaves hongrois, surtout les fameux pandours du baron de Trenck. La dernière guerre contre les Turcs avait été l'une des plus féroces : ce n'étaient que ravages, incendies, mutilations. Rien d'étonnant dès lors si les cavaliers du Danube, soit dans la période défensive de la lutte, soit dans l'invasion de la Bavière et d'une partie de l'Alsace, ont laissé dans les populations occidentales le souvenir de hordes barbares; ils ne se figuraient pas une autre espèce de guerre que celle dont ils avaient été victimes. Ils aidèrent Khevenhûller à reconquérir la Haute- Autriche ; Nâdasdy franchit le Rhin et prit Lauterbourg. La reine remerciait le palatin des services que lui rendaient ses compatriotes: »Vous connaissez, lui disait-elle, l'amour que j'ai toujours ressenti pour cette nation qui, m'est si chère, et la confiance que j'ai toujours eue en elle. Aussi n'y a-t-il rien que je ne sois prête à faire pour elle en témoignage de ma reconnaissance» ce fut elle qui eut bientôt de nouveaux services à leur demander !

Frédéric le Grand, qui avait déposé les armes une fois maître de la Silésie en vertu du traité de Breslau, les reprenait en 1744 et envahissait la Bohême. L'occasion lui parut bonne pour renouer des relations anciennes et intermittentes avec les Hongrois, et l'état-major prussien répandit un manifeste pour les détourner d'envahir la Silésie et leur rappeler les bienfaits qu'ils avaient reçus de la Prusse. De son côté, Schvverin écrivait dans le même sens à Jean Pâlffy; mais aucune de ces démarches ne pouvait réussir. L'élan royaliste redoublait loin de s'épuiser; un conseil, réuni à Presbourg, autorisa le palatin à proclamer l'insurrection générale, dont les levées nombreuses combattirent en Bohême, puis en Italie jusqu'à la fin de la guerre.

La paix de 1748 à 1756 est la période la plus brillante du règne et surtout de la cour de Marie-Thérèse. Celle-ci avait compris sa situation

et ses devoirs à l'égard de ses sujets, dont elle voulait sérieusement le bonheur; seulement elle comprenait ce bonheur d'une certaine manière qui n'est pas la nôtre à nous hommes du XIX siècle, amis de la couleur locale et du développement original des nationalités. A ses yeux, plus les nobles hongrois deviendraient des courtisans braves et instruits, oublieux des modes et du caractère de leurs aïeux, plus leur bonheur serait complet. Les descendants des grandes familles furent donc invités à séjourner à Vienne ou dans les châteaux de Schoenbrunn et de Laxembourg, témoins pendant l'été de fêtes splendides. Quitte à porter elle-même dans certaines occasions leur costume national, l'impératrice-reine les y fit renoncer peu à peu.

Elle changea également l'éducation des esprits et les visées de l'ambition. Les grandes familles acceptèrent, recherchèrent même les titres de princes, de comtes, de barons que les ancêtres n'avaient portés que par exception, et que beaucoup d'entre eux auraient méprisés. Elles formèrent ainsi toute une hiérarchie de haute noblesse, qui fut une branche de l'aristocratie allemande et autrichienne, se mêlant aux autres rameaux par de fréquents mariages, que l'intelligente souveraine excellait à préparer. Elles prirent l'habitude de parler l'allemand plutôt que leur langue maternelle assez mal notée, et plutôt que le latin^ remis à la mode comme langue officielle par la réaction religieuse, mais condamné à une irrémédiable décadence par les besoins et les inventions de la société moderne.

Les jeunes gens étaient élevés au Theresianum, où tout s'apprenaiten langue allemande. Plus tard (1760), ils formèrent la garde du corps, la nobilium turma. Le règlement qui instituait cette compagnie la présentait comme un hommage rendu aux exploits militaires de la nation qui occupait le premier rang parmi les peuples fidèles. Mais il est évident qu'elle avait aussi un but politique, ainsi que l'ordre Saint-Etienne fondé à peu près en même temps, et ce but était la fusion de la Hongrie avec ou plutôt dans l'Autriche allemande.

Difficile était la fusion de l'administration des deux pays: il n'était pas aisé d'atteindre la vraie noblesse magyare, le peuple immortel de Verbôczy. Sans aucun doute, le régime constitutionnel répugnait à tous les instincts de la grande reine ; il fallait pourtant l'admettre, le tourner si possible, mais jamais ne le heurter de front. Le gouvernement procéda par règlements administratifs de façon à changer peu à peu tout l'esprit et tous les ressorts des services publics sans violer et sans imposer aucune loi. Lorsqu'il en fallait de nouvelles, seulement alors la Diète était convoquée.

Dans l'intervalle des deux grandes guerres tout le système des alliances européennes fut renversé; la cour de Vienne s'unit étroitement à celle de Versailles grâce au prince de Kaunitz qui allait diriger pendant quarante ans la diplomatie autrichienne. Une guerre formidable (qui fut la

guerre de Sept ans) se préparait contre Frédéric. La diète de 1751 fut convoquée pour voter les subsides nécessités par ces projets et l'épuisement du trésor.

Le vieux palatin Jean Pâlff}^ avait cherché à dissuader la reine de demander une augmentation d'impôts, la prévenant que ce procédé la ferait accuser d'ingratitude. La mort du fidèle dignitaire fut une perte pour la couronne et une perte aussi pour la nation. Du reste, Marie- Thérèse, suivant son historien, M. d'Arneth, ne manquait point de reconnaissance, mais elle ne pouvait s'empêcher de constater que la Hongrie, formant à elle seule plus du tiers de la monarchie, ne supportait guère que le dixième des charges de l'État. Or, l'armée permanente, qui atteignait à près de deux cent mille hommes dans la guerre de succession, avait besoin d'être augmentée plutôt que diminuée. La reine croyait donc pouvoir réclamer de ses fidèles sujets une augmentation de douze cent mille florins. La Chambre des magnats, pénétrée de l'esprit aulique, était disposée à y consentir. Les députés au contraire, présidés par Georges Fekete, combattirent vivement les prétentions royales dans des discours prononcés en langue nationale, langue de l'opposition à cette époque. L'irritation fut calmée par une réponse royale qui rappelait les beaux jours du couronnement, et les subsides furent votés. Marie-Thérèse, enchantée de cette condescendance, vint faire un séjour, non pas à Presbourg seulement, mais à Pesth, au coeur du pays.

L'enthousiasme ne survécut point au départ de la reine. Une question très grave aux yeux de la noblesse, plus grave qu'une question d'impôts, vint le refroidir. La reine, comme son père, voulait encourager le commerce; elle venait de faciliter les échanges avec la Bavière et Venise; et la satisfaction causée par cette mesure avait aplani quelques difficultés. La meilleure manière d'ouvrir largement cette voie à l'activité hongroise était d'encourager la peu nombreuse bourgeoisie des villes en étendant les privilèges des villes libres royales à quelques nouvelles cités. Le gouvernement y trouvait d'ailleurs son profit en limitant par ce seul fait l'action et les privilèges de la noblesse, et en se faisant, au besoin contre elle, des partisans. Aussi rien ne pouvait être plus désagréable à la diète de 1751 que l'élévation de Gyôr, de Komârom, de Zombor et de Ujvidék au rang de villes libres royales. La majorité voyait avec effroi grandir la représentation de la bourgeoisie, nécessairement dépendante du gouvernement par la reconnaissance et par l'intérêt. Des orateurs réclamèrent avec vivacité contre une politique acharnée à l'abaissement de la noblesse et à l'affaiblissement des comitats. Le palatin récemment élu, Louis Batthyâny, n'avait pas l'autorité de son prédécesseur : l'assemblée ne voulut reconnaître aux quatre cités aucune participation à la législature. La reine, surprise et irritée, prononça la dissolution de la Diète au milieu des plus amères récriminations.

Cette rupture, ou plutôt cette brouille, ne dura pas: entre la reine •et le peuple chevalier il ne pouvait y avoir qu'un peu de coquetterie politique ; la réconciliation était inévitable. Malgré l'ingérence croissante de l'administration germanique, et des plaintes aussi fréquentes qu'inutiles, la Hongrie ne se montra pas moins dévouée dans la guerre de Sept Ans que dans la précédente. On vit abonder les sacrifices volontaires en argent et en vivres, en hommes et en chevaux. L'opération la plus brillante de cette guerre souvent malheureuse, l'occupation de Berlin en 1760, fut l'oeuvre du comte Hadik et de ses cavaliers magyars. L'épuisement n'en était pas moins général, après tant d'efforts stériles suivis de la paix de Hubertsbourg. L'accroissement de la dette publique et le parti pris de ne diminuer grandement ni les dépenses de l'armée ni celles de la cour, nécessitèrent la convocation de la diète de 1764, où la nation noble, malgré son bon droit sur la plupart des points, devait, sur le plus grave de tous, se donner d'irréparables torts.

Le courant général du dix-huitième siècle entraînait vers les réformes sociales les souverains absolus aussi bien que les plus hardis philosophes. La suppression du servage à tous ses degrés figurait au premier rang dans ce qu'on pourrait appeler le programme du siècle. Or, la servitude rurale s'était introduite dans la légalité hongroise beaucoup plus tard qu'en Occident, et plus tard aussi elle devait s'y maintenir. La noblesse magyare, nous l'avons dit maintes fois, était beaucoup plus nombreuse que celle d'aucun autre pays; elle se regardait non comme une aristocratie, mais comme un peuple, comme le seul véritable peuple. Elle traitait toujours mieux ses paysans, elle ne demandait pas mieux que de les traiter mieux encore ; mais tout ce qui tendait à changer les relations légales entre les différentes classes provoquait immédiatement sa fureur : il lui semblait qu'un complot était dirigé contre la nation elle-même, Marie-Thérèse, au contraire, se trouvait doublement engagée à réclamer une réforme du régime féodal, d'abord, par les idées du siècle auxquelles ses instincts charitables ne pouvaient entièrement échapper, ensuite par la nécessité d'une meilleure assiette •de l'impôt, puisqu'elle le voulait plus sûr et plus productif : pour que l'impôt rendît davantage, il fallait qu'il eût pour base la terre, élément stable, et non pas cet élément mobile, la personne noble ou non noble de celui qui. la cultivait.

Les Ordres rédigeaient leurs cahiers, leurs innombrables griefs, et ne voulaient rien accorder avant d'en avoir obtenu le redressement. Assurément ils avaient raison de réclamer contre les empiétements de l'administration allemande sur le conseil de lieutenance, la chancellerie hongroise, la chambre hongroise des finances, contre les attributions arbitraires de gouverneurs militaires récemment créés, contre le despotisme paternel qui se glissait partout. Seulement, ils n'auraient pas dû se refuser, par ténacité légale, à toute amélioration du sort des paysans. Malgré les visites répétées

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Le comte André Hadik.

(Gravure du temps à la Galerie nationale de peintures.)

de la famille impériale, ils ne voulurent entendre parler ni de réglementation féodale, ni d'augmentation d'impôts, ni d'une organisation systématique de l'insurrection de la noblesse. De la Chambre basse l'opposition s'infiltra dans la Chambre des magnats, oiî un dignitaire ecclésiastique déclara que les Ordres avaient raison de s'opposer à la formation d'une nouvelle armée permanente; il reçut à son tour les remerciements des députés, avec un distique latin qui le proclamait «orateur de la patrie et voix du peuple. « Devant cette double et inquiétante manifestation, Marie- Thérèse, plus irritée qu'elle ne l'avait jamais été, refusa les services de sa garde du corps hongroise et retourna à Vienne. Les députés alors, avant de se séparer, voulurent calmer sa colère en votant l'augmentation d'impôt, mais sans aucun règlement féodal.

Cette fois, l'impératrice-reine était brouillée avec le parlementarisme hongrois, qui était loin d'être irrépréhensible. Mais elle ne se crut pas dispensée pour cela de travailler au bien de ses dévoués sujets. Au contraire, c'est depuis ce moment et pendant les quinze dernières années de sa vie qu'elle a développé entièrement son système de fusion et d'assimilation. La mort de son époux l'empereur François (1765), dont elle devait porter le deuil jusqu'à sa dernière heure, et l'avènement de son fils aîné Joseph II à l'empire, la laissèrent libre de consacrer plus de temps à son cher royaume, qu'elle gouverna d'une main maternelle, adroite et ferme, en évitant également les plaintes et les discussions. Le palatin, mort en 1765, ne reçut pas de successeur ; le duc Albert de Saxe-Teschen, marié à l'une des archiduchesses, s'établit à Presbourg comme lieutenant-général au milieu d'une cour brillante, souvent visitée par l'auguste veuve en vêtements noirs.

Dans leurs propres voyages, Marie -Thérèse et Joseph s'étaient aperçusde la continuation de la crise rurale et convaincue de l'urgence d'un règlement nouveau. La mauvaise volonté de la Diète détermina l'impératrice à s'en occuper elle-même. Des conseillers auliques furent chargés de préparer un urbaritim qui est resté, jusqu'à la grande assemblée de 1832,. la base de la réglementation féodale. Désormais les paysans étaient libres d'aller s'établir où ils voulaient, et d'élever leurs enfants comme bon leur semblait, aussi bien pour une profession libérale que pour le travail paternel. Leurs procès étaient évoqués devant la juridiction du comitat, et les redevances étaient assujetties à un taux proportionnel. C'étaient la de sérieuses améliorations, et il est fâcheux que l'amour-propre nobiliaire en ait laissé l'initiative à la royauté. Comme on pouvait le prévoir, l'urbarium ne pénétra pas en quelques' jours dans toutes les régions du territoire ; il y eut des refus, des luttes violentes de paysans à seigneurs. La famille royale compta même sur ces déplorables incidents pour faire cesser la résistance:: »La petite bataille en Hongrie, écrivait l'empereur, fera, je crois, son effet. Les paysans sont exécutés, quitte à en donner de même un exemple vis-

à-vis des seigneurs, S. M. fera ce qu'elle voudra.* Ce n'est toutefois qu'au bout de six années que les dispositions nouvelles furent respectées partout.

L'enseignement fut complètement réorganisé sous le règne de Marie- Thérèse. Elle transféra l'Université de Nagy-Szombat à Bude, y ajouta une faculté de médecine, en rendit l'entrée accessible à tous par la création de bourses d'études. Elle s'occupa surtout de la classe moyenne en créant de nombreux gymnases; dens son fameux rescrit ^ Ratio edticationis,^ elle s'intéressa également au peuple : si elle ne rendit pas l'instruction obligatoire, elle encouragea tous les efforts qui avaient pour but de la rendre plus générale.

La Hongrie eut non seulement une crise féodale, mais une crise ecclésiastique. C'est vers la fin de ce règne que fut supprimé l'ordre des Jésuites, longtemps si influent à Vienne, si acharné contre l'autonomie hongroise, bien qu'il ait donné à la Hongrie quelques hommes distingués et ne manquant pas d'une sorte de patriotisme. Le gouvernement se préoccupait déjà des couvents et de l'extension menaçante de leurs propriétés. Marie-Thérèse, tout en créant de nouveaux évêchés, limitait le nombre des moines ; à quelques égards elle préparait le joséphisme. Elle diminuait la puissance [politique du clergé, même séculier, en décidant que les évoques ne rempliraient plus les fonctions de fôispan des comitats. Mais elle ne perdait rien pour cela de sa dévotion exclusive. Les protestants, traqués de toutes parts, en butte aux séductions les plus flatteuses comme les plus grossières, avaient beau se plaindre des spoliations, des enlèvements d'enfants, des conversions forcées: ils n'obtenaient qu'une réception gracieuse, et la tolérance était ajournée. C'est sans doute la question religieuse autant que la question d'unité territoriale qui décida la reine à faire pencher, en faveur des Magyars contre les Serbes du Banat, la balance longtemps hésitante de sa politique.

Elle avait d'abord créé une sorte de ministère spécial pour représenter ces populations auprès de son gouvernement; c'est ce qu'on appelait Vlllyrische Hofdeptitation, longtemps dirigée avec beaucoup d'énergie par le comte Ferdinand Kolowrat, qui soutenait que le Banat relevait de la monarchie autrichienne et non pas de la couronne hongroise. Mais ensuite, pour remplir ses promesses à la Diète du couronnement, elle réunit aux comitats de Bacs, d'Arad et de Csanâd les confins militaires de la Theiss et du Maros (1750). Ce fut pour ces tribus guerrières une véritable désolation de se voir assujetties aux institutions maudites des Magyars : deux chefs, Hrvat et Tutelja, émigrèrent en Russie avec des troupes nombreuses. Le gouvernement, craignant de voir convertie de nouveau en désert une contrée qu'on avait eu tant de peine à repeupler, ouvrit une enquête qui se trouva funeste au clergé gréco-serbe. Dès lors il poussa à l'union avec tant de violence qu'il provoqua une insurrection en 1755: l'établissement

des Jésuites fut brûlé ainsi que trente châteaux de la noblesse magyare. La cour, ayant triomphé de cette émeute, revint à des moyens plus conciliants, mais sans éprouver plus de bienveillance pour les Slaves et leur Eglise. Les délégués croates à la diète de 1764 se prononcèrent contre eux malgré la communauté de race et de langue ; et un congrès préparé par le comte Hadik aboutit à un règlement qui pliait décidément les Serbes sous la légalité hongroise. Ils perdirent bientôt leurs juges nationaux; enfin 1e Banat fut réincorporé au royaume de Hongrie en 1779, et forma les trois comitats de Torontal, Ternes et Krassô.

La nation fut heureuse de cette mesure qui lui restituait l'intégrité de son territoire. Le premier partage de la Pologne (1773) lui valut la rétrocession des villes de Zips autrefois aliénées par Sigismond, et dont elle n'avait jamais accepté la perte. Aussi malgré le chagrin causé par la suspension de la vie constitutionnelle, Marie-Thérèse fut-elle jusqu'à sa dernière heure vraiment populaire, car elle agissait en reine de Hongrie patriote. Dans son zèle pour les intérêts matériels de ses sujets, elle faisait du district de Fiume un district hongrois, leur donnant ainsi un débouché maritime. Elle faisait droit dans la mesure du possible à leurs perpétuelles et inévitables réclamations de peuple agricole, producteur de matières premières contre le système douanier auquel tenaient les industiels allemands d'Autriche. Cependant on a pu dire qu'au point de vue économique »le long règne de Marie-Thérèse ne fut qu'une série d'essais impuissants et contradictoires «.

Elle eut encore avant de mourir l'occasion de faire appel à un dévouement éprouvé tant de fois, lorsque s'ouvrit la courte guerre de la succession de Bavière. L'empereur, qui à vrai dire souleva cette question malgré sa mère, n'avait pas changé de manière de voir au sujet de son futur royaume ; il en parlait toujours avec une haute estime mêlée d'un peu d'ironie et d'une nuance de sourd mécontentement : » Les Hongrois, écrivait-il à Léopold, ne veulent pas tant de troupes, et par conséquent nous n'oserons pas les y mettre. « — »I1 faudrait quelqu'un qui lui expliquât bien (au jeune archiduc Maximilien) le système de Hongrie en général, et qui, par les pièces justificatives qu'il prendrait à mesure des archives, lui en ferait connaître tous les ressorts. « — » Maximilien a commencé à répéter le droit hongrois avec un conseiller, je ne sais pas si cette partie lui paraîtra fort intéressante. « Lorsque les hostilités se préparèrent contre la Prusse, Joseph II se montra fort irrité du peu d'empressement que l'on mettait à rassembler les recrues, il se plaignit des lenteurs éternelles des comitats. La vieille reine alors employa son expérience à lui faire comprendre » cette nation glorieuse* éprise des formalités légales, et la nécessité éventuelle de convoquer une diète, perspective qui d'ailleurs ne lui souriait nullement.

»La Diète de Hongrie, lui écrivait-elle, est ordonnée pour le 1 octobre (1778), ne pouvant plus tôt. Vous aurez douze mille recrues à la

place de huit mille. Je dois dire que tout le monde s'empresse, et le chancelier, le primat, Pâlffy, Forgâcs sont déjà dans leurs comitats, et travaillent et donnent le branle. Je dois cette justice à tout le monde et vous embrasse tendrement. « — »Je ferai mon possible d'obtenir le mieux, mais cela ne peut se promettre d'une multitude de gens bien intentionnés, mais pleins de préjugés « — »J'ai fini hier avec ces Messieurs qui étaient ici. Point de diète, et on fera l'augmentation. Je leur dois cette justice qu'ils se sont déclarés avec zèle et promptitude. En cas de plus grand besoin, l'insurrection et la diète restent encore en réserve, mais Dieu nous en préserve.* Malgré ce souhait peu enthousiaste, Marie-Thérèse ne cessait de combattre la mauvaise humeur croissante de son fils qui parlait avec dédain »des propositions que les Hongrois font sonner si haut«. Elle appréciait à leur juste valeur ces propositions, qui revenaient à de grands sacrifices en hommes et en argent, mais que la paix de Teschen rendit heureusement inutiles. Lorsque l'hydropisie l'emporta quelques mois plus tard, l'affection mutuelle des Magyars et de leur reine n'était plus obscurcie par les nuages .que des torts mutuels avaient soulevés plus d'une fois.

Deuil de la Pannonie au décès de Marie Thérèse.

<Gravure d'aprùs le dessin contemporain de Lazare Somsich.)

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