JOSEPH II ET LE CENTRALISME
Le prince de Ligne disait à lord Malmesbury, quelques mois avant le réel avènement de Joseph II : »Ce sera un homme qui aura des velléités et qui ne les satisfera jamais. Son règne sera une envie continuelle d'éternuer.« Le grand seigneur belge, ou plutôt le grand seigneur cosmopolite qui comptait »six ou sept patries*, n'avait qu'à moitié raison et ne se trompait qu'à moitié sur le compte du souverain laborieux et réformateur. Le profond respect, l'affection mêlée d'un peu d'effroi que lui inspirait sa mère, aussi bien après qu'avant son élévation au titre impérial, avaient réduit Joseph II à se replier sur lui-même dans un travail presque solitaire, partagé seulement avec quelques amateurs de philosophie et d'économie politique. L'esprit de Marie-Thérèse n'avait aucune influence réelle sur le sien ; les règlements minutieux qu'elle avait faits pour son éducation n'avaient eu d'autre résultat que de lui donner des habitudes systématiques et un goût exagéré pour la méthode en toutes choses : »I1 comprimait tous ses bons mouvements lorsqu'il pouvait croire qu'il allait y céder. « Sa vie physique, morale et intellectuelle était assujettie à une lente et continuelle contrainte, d'abord imposée, puis acceptée, volontaire même, et devenue finalement une seconde nature. Il était arrivé à un mépris absolu des obstacles intérieurs ou extérieurs, de la tradition, de l'expérience accumulée ; il cachait sous une enveloppe allemande le tempérament de la Révolution française.
C'était déjà une contradiction que d'apporter les instincts d'un peuple novateur dans le gouvernement d'États très variés sans doute, ici absolus, là constitutionnels, mais tous traditionnels et aristocratiques. Le règne tout entier a souffert d'une contradiction plus grave encore. Les réformes depuis longtemps méditées et classées dans cette tête mathématique convergeaient toutes vers un but unique : former des pays autrichiens un Empire qui fût' un État moderne, dégagé le plus possible des diversités établies par l'histoire de chaque race, en même temps que des lois ou de l'état social du moyen âge. Or ce projet d'un peuple unique, rendu heureux par un souverain économiste et philosophe, supposait l'adhésion des nationalités, avant tout l'adhésion de la plus importante, de la nationalité hongroise, et
à défaut de leur adhésion, leur soumission. Malheureusement Joseph II, qui n'avait pas les allures persuasives, n'obtint pas, ne rechercha même pas la première, et il ne parvint pas à la seconde. Nous aurons à signaler deux autres contradictions, l'une économique, l'autre religieuse, qui ont rendu inévitable l'échec de plusieurs de ces projets. Le peuple magyar sera au premier rang dans cette lutte.
Il fut tout de suite inquiet en voyant le nouveau roi différer son couronnement : c'était pour le début une grande faute, une faute qui fit échouer ses projets de centralisation et de germanisation, une faute logique à vrai dire, car il était résolu à ne jamais être le roi de Hongrie, et à gouverner ses provinces hongroises de son cabinet de Vienne. L'activité de ce cabinet fut prodigieuse dès les premiers jours et ne se démentit pas jusqu'à la fin. Les courtisans furent les premières victimes de ce travail acharné : l'empereur avait toujours détesté l'étiquette espagnole qui avait entouré son enfance, et le luxe de la cour, prodigieux sous Charles VI, maintenu encore sur un pied très onéreux par Marie-Thérèse ; il restreignit toutes les dépenses de ce genre, y compris de nombreuses pensions, et se fit par là une foule d'ennemis très dangereux, parmi lesquels il faut certainement ranger plus d'une famille hongroise. Vint ensuite une ordonnance réclamant des notes périodiques et détaillées sur tous les fonctionnaires : la bureaucratie devait être le grand ressort de la machine moderne rêvée.
La crise ecclésiastique signalée par la suppression des Jésuites n'était point terminée. Joseph II, loin de vouloir y mettre fin, l'accepta, retendit, et rompiten visière avec tout ce que les idées de son siècle et ses propres idées lui commandaient d'anéantir. Il ne partageait point les opinions dogmatiques des philosophes ; il était chrétien convaincu, il était même catholique sincère, mais il regardait les vastes biens du clergé, surtout ceux des moines pour la plupart dégénérés, comme un fléau économique, et le gouvernement du clergé par la cour de Rome comme un fléau pour l'État ; enfin il voulait une sorte de tolérance dans les limites des diverses communions chrétiennes, car les déistes en étaient exclus, et ne lui paraissaient dignes, on le sait, que de recevoir des coups de bâton. Une ordonnance promulguant des principes de liberté générale plutôt que des articles de loi, et une ordonnance accordant les premiers éléments de la liberté de la presse, ne furent que les préliminaires d'une série de mesures relatives aux questions religieuses.
Les évêques hongrois et les protestants attendaient, dans des sentiments naturellement fort divers, les effets de l'initiative royale. Joseph crut sérieusement les satisfaire les uns et les autres. Ses conseillers, Rautenstrauch, Molinari, Sonnenfels, étaient ainsi que lui des partisans décidés de l'épiscopat, et croyaient le servir en le débarrassant des ingérences pontificales en haut, du monachisme en bas, et en lui recommandant de supprimer le culte du Sacré-Coeur, les indulgences et certaines processions,
qui leur paraissaient des abus et des scandales. Diverses ordonnances interdirent aux communautés de communiquer avec leurs généraux résidant à Rome et d'envoyer de l'argent au dehors, exigèrent le placet royal pour la publication des bulles du pape, biffèrent les deux bulles Unigenittis et In coena Domini, enfin remplacèrent le nom du pontife par celui du roi dans le serment que prêtaient les nouveaux évoques. Joseph II fut surpris en recevant une lettre du cardinal primat Batthyâny qui était un vrai manifeste contre toutes ces décisions ; mais il resta inébranlable. Lorsque Pie VI fit son célèbre voyage à Vienne pour obtenir que l'Empereur retirât ses décrets, et notamment ses prétentions à la nomination des ecclésiastiques dans le Milanais, tous les évoques hongrois vinrent lui rendre visite, protestation significative contre ce qu'on devait bientôt appeler le Josépkisme.
Leur irritation venait d'être portée au comble par l'édit de tolérance, qui n'était pourtant qu'une demi-mesure. Les protestants avaient désormais le droit de fonder une église et une école partout où se trouveraient cent familles de leur communion. Ils ne pouvaient être astreints à aucun serment contraire à leur croyance, et ne pouvaient être inquiétés ni recherchés du fait de leur religion. En cas de mariage mixte, si le père était catholique tous les enfants devaient être catholiques; si le père était protestant, les filles devaient être catholiques, mais les fils protestants. Cet édit de tolérance, grand progrès sur l'état légal antérieur, devait être, dans ses principales dispositions, le plus durable des titres de gloire de Joseph II. Toutefois il fut mal accueilli. Les protestants, qui l'avaient acclamé d'avance comme la fin de leurs maux, furent médiocrement satisfaits des réserves qu'il renfermait encore, et surtout désenchantés par la manière dont il fut appliqué. Même sous ce nouveau régime ils n'avaient pas le droit d'expliquer dans leur catéchisme pour quoi ils n'étaient pas catholiques. D'autre part les évêques étaient outrés de tant de concessions à l'hérésie, et faisaient partager leur irritation à plusieurs comitats, qui déclarèrent ne pas enregistrer l'édit.
L'empereur n'était pourtant ni un incrédule, ni un indifi'érent, et il tenait à le faire savoir. Il déclarait que son plus cher désir serait de voir tous ses sujets embrasser librement le catholicisme. Seulement quel catholicisme ? Il devenait de plus en plus évident que ce serait un catholicisme réformé, et presque entièrement dépourvu de monachisme: dans la seule Hongrie cent quarante couvents étaient fermés, et plus de quinze cents religieux ou religieuses recevaient des pensions alimentaires leur vie durant. L'instruction des ecclésiastiques était, aux yeux de Joseph II, d'une pitoyable insuffisance: des commissions furent chargées par lui de préparer toute une réforme pédagogique, capable de former des prêtres aussi éclairés que pieux. Ces divers projets, aussi bien qu'un vaste plan d'instruction populaire, étaient de nature à susciter autant de partisans et d'admirateurs que
d'ennemis ; mais les vues politiques du réformateur allaient soulever contre lui une résistance invincible.
Joseph, nous l'avons vu, n'avait pas supporté siins irritation, dans les dernières années du règne de sa mère, les lenteurs et les difficultés qui lui