‹ Histoire générale des HongroisChapitre 38 sur 54 · FIO · texte numérisé non relu

FIO

L'empereur Joseph IL (Gravure du temps.)

semblaient être le génie même des comitats. Il regardait la dignité de palatin comme inutile et dangereuse, et ne voulait pas entendre parler de réunir la Gallicie à la Hongrie. Une fois au pouvoir, il se promit de réduire son dévoué, mais turbulent royaume à la condition de simple province, et de

le dépouiller de sa constitution. Sa franchise hautaine et cassante n'admettait pas les lentes séductions de Marie-Thérèse, et son humanité, comme les idées de son temps, n'admettaient pas davantage les violences de Léopold. Il attendit son succès d'un système d'ordonnances et de réglementation inexorable. De longues circulaires expliquèrent le régime politique qu'il voulait installer partout, et qui a depuis été désigné sous le nom de centralisme. Pour commencer, les affaires furent concentrées dans la chancellerie hongroise et le conseil de lieutenance; ce conseil, composé et réorganisé suivant les plans impériaux, fut établi à Bude, non point pour que l'ancienne capitale nationale reprît son rang, mais pour que, de ce point central du royaume, les ordres parvinssent plus rapidement aux extrémités.

Malgré quelque peu de pédantisme et d'affectation, sa conduite était véritablement grande; elle aurait pu séduire à sa manière et entraîner la nation, malgré le sourd mécontentement de quelques fonctionnaires, si la nation ne s'était pas sentie menacée dans son existence même. Le 7 avril 1784, Joseph II ordonna que la sainte Couronne lui fût apportée à Vienne pour être gardée avec les autres couronnes dans le trésor impérial. C'était contraire à toutes les lois et à toute l'histoire de la Hongrie; plusieurs comitats firent des remontrances, ils ne reçurent même pas de réponse et l'ordre fut exécuté. Bientôt après, le latin fut supprimé comme langue officielle, par cette raison qu'une langue morte ne pouvait être conservée plus longtemps. Puis l'empereur demanda à la chancellerie et au conseil de lieutenance si le hongrois était propre à l'expédition de affaires: les deux corps augustes, convenablement dressés, répondirent négativement. Joseph écrivit alors à un magnat : » Je suis le souverain de l'empire d'Allemagne; mes autres étaits ne sont que les membres d'un corps dont je suis la tête. Si la Hongrie était le premier de mes États, c'est sa langue que je choisirais.* Il fut donc résolu que l'allemand deviendrait la langue officielle; on tuait du coup le magyar, et quant au latin on lui donnait dix-huit mois pour mourir (mai 1784 — novembre 1785).

Joseph II n'avait sans doute pas conscience de l'immense gravité de l'acte qu'il accomplissait : il ouvrait une période toute nouvelle, et qui est loin d'être fermée aujourd'hui, de l'histoire de l'Europe orientale. Désormais les nationalités, qui prenaient conscience d'elles-mêmes, allaient pour ainsi dire s'incarner dans leur langue, et la lutte des langues allait donner une sorte de drapeau, facile à reconnaître et à suivre, à la lutte des races qui est tout ensemble la vie et le fléau de notre temps. Si nous nous bornons au pays dont nous racontons les annales, nous remarquerons que la décision arbitraire de Joseph II a préparé, par voie de réaction, ses destinées contemporaines. Sous Marie-Thérèse, le germanisme était resté une mode, s'infiltrant peu à peu de la cour dans la haute noblesse, et de la haute noblesse dans la petite. Il y avait bien déjà, vers la fin de ce règne, une

sorte de protestation de la langue nationale et une première renaissance littéraire, mais nul n'avait à se plaindre, et ceux qui adoptaient l'allemand le faisaient en toute liberté. De la sorte trois langues existaient parallèlement: le latin, organe de l'administration, surtout dans ses rapports avec la cour de Vienne, et souvent de la tribune; l'allemand, fréquemment employé dans les relations sociales, dans les affaires avec les négociants

Costumes hongrois en 1790.

(Collection Ernst.)

étrangers ; enfin le magyar, parlé non seulement dans le peuple, mais dans les assemblées politiques, et devenu depuis le seizième siècle une langue littéraire.

Lorsque Joseph II, supprimant le latin et écartant le magyar, imposa partout l'allemand, les comitats, à défaut de diète, firent retentir les plaintes les plus amères, sans rien obtenir. Alors ce fut comme un mot d'ordre

dans toutes les contrées centrales du royaume et dans les vallées transylvaines, partout où vivaient la langue nationale et le patriotisme: nous avons négligé nos devoirs envers nous-mêmes, envers nos ancêtres et "leur gloire, et nous en sommes punis; désormais ne parlons entre nous que notre propre langue, et par un patient travail à la fois poétique et grammatical, préparons-lui un grand avenir politique. Pas d'insurrection, pas de résistance illégale, même contre un souverain qui viole toutes les lois: la lyre et le dictionnaire nous vengeront mieux que le fusil.

Ce grand réveil, comme il arrive toujours, avait eu ses précurseurs^ chez lesquels on peut distinguer deux générations différentes, les contemporains de la Pragmatique Sanction, et les contemporains de Marie-Thérèse. Parmi les premiers il faut remarquer, à côté du prosateur Mikes dont nous avons cité les lettres de Turquie, Paul Râday, un ancien secrétaire de Râkoczy, rallié par patriotisme à la maison d'Autriche et à la succession féminine, voyageur, orateur et poète dont les cantiques ont fait retentir les temples réformés de Debreczin ; et le pasteur Bel (Mathias Bélius), l'un des fondateurs de l'histoire et de la philologie nationale. Les successeurs de Bel, Bod, Pray d'autres encore, ont vécu sous Marie-Thérèse, comme le baron Laurent Orczy, volontaire poète qui arma à ses frais un régiment de cavalerie, le baron Amade, son émule de lyrisme et de bravoure, et l'ecclésiastique Faludi, confesseur en langue magyare dans Saint-Pierre de Rome et poète bucolique. Cette dernière triade ne manquait pas d'un certain patriotisme littéraire: si Faludi était avant tout un traducteur de Virgile, c'est dans la forêt de Bakony qu'il faisait chanter son Corydon magyar, et il célébrait les victoires de Nâdasdy; le baron Orczy ne dédaignait pas d'adresser une de ses pièces au pauvre peuple des paysans, et il chantait la Patrie, »la terre dont Dieu lui-même a dessiné les limites*.

Toutefois, il faut convenir que, jusqu'en 1772, la littérature magyare du XVIII siècle avait manqué d'ensemble et de mouvement : l'un et l'autre lui furent donnés par l'ardent Bessenyei et par ses camarades de la garde noble de Marie-Thérèse. L'habile souveraine n'avait pas prévu qu'en réunissant de jeunes Magyars dans une grande capitale, où le mouvement d'idées de l'occident pénétrait plus facilement que dans les châteaux paternels, elle créerait un foyer d'ardente imitation de la littérature française. Ces jeunes gens, dans les moments de loisir que leur laissait leur service, étudiaient le français après l'allemand, et dévoraient, après les poètes du siècle de Louis XIV, Montesquieu et Voltaire. L'idée leur venait ensuite qu'ils ne devaient pas garder pour eux tous ces trésors, qu'ils devaient les traduire dans leur langue, et ensuite se les approprier par des imitations de plus en plus indépendantes. Ce que du Bellay avait été pour la France en fondant la pléiade et en écrivant V Illustration de la langue française, Bessenyei le fut pour la Hongrie, et le français joua dans ce pays le rôle qu'avaient joué le grec et le latin dans la France du seizième siècle. C'est dans des

Mathias Bel.

(Frontispice de l'ouvrage de ce savant intitulé: Notitia Hungariae.)

vers pareils à l'alexandrin français qu'étaient composées les tragédies d'Agis et de Ladislas Hunyade. La Henriade était le modèle d'un poème sur Matthias Cor vin, arrêté par la censure, et la vie de Jean Hunyade rappelait à la fois la manière de la Grandeur des Romains et celle de \ Essai sur les moeurs.

Autour de Bessenyei se groupait l'école française, avec Anyos qui traduisait La Calprenède et Marmontel, avec Péczely, ancien étudiant de Genève et d'Utrecht, qui traduisait les tragédies de Voltaire et les Nuits d'Young tout en enseignant la théologie ; avec de modestes étudiants transylvains qui allaient introduire dans leur pays les comédies de Molière, non sans affubler les personnages de noms et de costumes magyars. L'école française n'était déjà plus la seule: l'école classique traduisait ou imitait les poètes anciens en empruntant leurs rhythmes, et l'école populaire voulait se dégager de toute servitude exotique en chantant les héros nationaux.

C'est au milieu de tout ce mouvement que parurent les édits de Joseph II en faveur de la langue allemande; ils le fortifièrent au lieu de l'enrayer. Plus que jamais on chanta dans des poèmes épiques, plus que jamais on fit paraître sur la scène les Hunyade, les Zrinyi, les Bâthory. Un grammairien poète. Rêvai, fit subir à la langue un travail d'épuration, d'assouplissement, qui devait la rendre digne de ses destinées nouvelles. Les premiers journaux hongrois, fondés depuis quelques années, continuaient à paraître; deux recueils littéraires, le Magyar Muzeum (1788) et Y Orphée étaient fondés. Enfin les efforts de Rêvai et de Bacsânyi préparaient la création d'une Académie nationale.

Joseph II, loin de réussir dans ce que nous appellerons son centralisme linguistique, pouvait s'apercevoir du merveilleux effet que ses tentatives produisaient en sens opposé. Il eut peut-être l'idée de chercher une compensation du côté des Slaves, des Serbes du Banat. La tzarine Catherine II chercha certainement à lui donner cette idée, comme le prouveront deux passages de sa correspondance, surtout rapprochés l'un de l'autre (1781 — 1783): »I1 serait de mon devoir de recommander aux bontés, aux vertus de S. M. les vrais croyants de l'Église grecque, mais cela serait inutile; je suis sûre qu'ils seront toujours prêts à combattre pour Elle, contre qui Lui plaira, et je connais son humanité.* — »Le voyage de S. M. en Hongrie, dont Elle veut bien m'informer, ne laissera pas que de donner à rêver à messieurs les Barbons (les Hongrois), chez lesquels le dire et le faire sont choses si différentes.* La grande impératrice inaugurait cette habile et d'ailleurs toute naturelle politique de la Russie, qui, depuis son règne, protège surtout les Slaves et les fidèles de la communion grecque; elle se trouvait facilement d'accord avec Joseph II, esprit très différent du sien, fort peu diplomatique et calculateur, mais froidement enthousiaste d'égalité, de justice, d'instruction populaire. Ces sentiments venaient en

aide à son animosité contre les nobles magyars et lui persuadaient de protéger contre eux les Serbes du Banat, sacrifiés par Marie-Thérèse dans ses dernières années. Ces populations, malgré leur peu de goût -pour le

Le baron Laurent Orczy.

(D'après un tableau contemporain.)

germanisme de l'Empereur, se voyant bien traitées par lui, prirent leur parti de son despotisme universel, et devinrent en quelque mesure ses alliés.

Tout autres étaient les dispositions du royaume : la colère y grandissait chaque jour. Une mesure très simple en apparence fit éclater un véritable conflit. Le gouvernement ordonna un recensement général, qui devait être la base du recrutement (août 1784). La méthode suivie fut celle de la bureaucratie moderne, méthode rationnelle et égalitaire confondant tous les rangs, toutes les classes, et ne tenant nul compte de l'autonomie des comitats. Les assemblées protestèrent de toutes parts contre ces procédés dégradants pour la noblesse. Joseph II, trouvant cette attitude menaçante, envoya des troupes sous prétexte d'une revue, vint passer quelques jours à Pest, et tâcha de calmer l'irritation par quelques entretiens bienveillants. N'obtenant pas le succès qu'il espérait, il déclara les fonctionnaires, les seigneurs et les prêtres responsables de la paix publique. Plusieurs comitats se mirent à entraver les opérations du recensemicnt, et ne cédèrent que lorsque le gouvernement, se montrant prêt à employer la force, envoya des garnisons dans les localités où commençaient les troubles : deux comtes suprêmes furent destitués, c'était un Batthyâny et un Forgâcs, appartenant à la haute aristocratie, d'habitude si fidèle et si soumise.

Une Jacquerie, dont le recensement fut l'occasion plutôt que la cause, vint encore tout envenimer. Les paysans valaques de Transylvanie, sous les ordres d'un nommé Horja, incendièrent plus de cent châteaux et brûlèrent les villages de leurs adversaires. Les Magyars remarquèrent, avec étonnement d'abord, ensuite avec fureur, l'inertie calculée, suivant eux, des officiers allemands, qui laissaient le mal s'étendre et se propager. Ils se déterminèrent à prendre les armes, ce qui menaçait le pays d'une affreuse guerre de races. Un ordre impérial finit par donner une vive impulsion à la résistance, et les troupes inpériales terminèrent cette lutte qui avait coûté la vie à plus de cinq mille personnes (1785). Sans faire attention aux accusations de complicité qui s'élevaient contre son gouvernement, Joseph promulgua une patente qui confirmait et même complétait les règlements féodaux de Marie-Thérèse, en donnant aux paysans la liberté personnelle et presque l'entière propriété.

Il venait de prendre une résolution plus grave et surtout plus contestable, celle de briser la constitution intime de la Hongrie, cette autonomie provinciale que les Léopold et les Caraffa n'avaient qu'à peine suspendue, et qu'avaient respectée les musulmans. Les comitats furent presque annulés, leurs assemblées supprimées, et Valispan, nommé par le gouvernement, révoqué au besoin par lui, concentra tous les pouvoirs. Déjà la Hongrie et la Transylvanie ne comptaient que comme deux des treize gouvernements de la monarchie ; maintenant le pays était partagé en dix cercles gouvernés chacun par un kreishauptmann, capitaine de cercle, titre qui est resté depuis dans la mémoire nationale comme un type et un symbole de despotisme étranger. Dans chaque cercle un représentant de la chambre royale s'occupait des questions de finances. Il est impossible

d'imaginer un défi plus périlleux au passé et à la tradition de tout un peuple.

Des mesures excellentes, comme on le remarque toujours lorsqu'il s'agit de Joseph II, accompagnaient ces mesures brutales, et se trouvaient malheureusement compromises par celles-ci. L'élément judiciaire, suivant le principe de Montesquieu, était nettement séparé de l'élément politique ou

Serfs et nobles du temps de Joseph II. (D'après une gravure contemporaine.)

administratif. Les tribunaux seigneuriaux étaient supprimés ; toute une hiérarchie, pareille à celle de la France contemporaiue, régissait l'ordrejudiciaire. Au dessous de la table septennale, organisée en cour de cassation, venaient les tables de cercle et trente-huit tribunaux de première instance. Un semblable projet, fort bon par lui-même, était gâté par l'arbitraire qui y avait présidé, et par les vues de centralisation excessive

qu'il dissimulait à peine. L'empereur aurait voulu subordonner la chancellerie hongroise et la table septemvirale au gouvernement et à la haute chambre de justice de Vienne. Les soins et les difficultés de ses dernières années ne lui en laissèrent pas le loisir.

Les questions économiques occupaient maintenant la première place dans son esprit. Joseph II était assurément l'homme de sa vaste monarchie qui avait le mieux étudié la science nouvelle de la formation et de la circulation des richesses, soit au point de vue des principes, soit dans les ressources réelles de chacune de ses provinces. Il était profondément imbu de la théorie des physiocrates : comme Quesnay, comme Turgot, comme beaucoup de membres de notre future Constituante, il était l'adversaire des douanes, au moins des douanes intérieures de province à province, mais surtout l'adversaire des privilèges de personnes et de classes, qui empêchaient l'impôt de s'appuyer sur sa véritable base, la terre. et les produits de la terre. Avec cette préoccupation agricole et foncière qui a été le trait distinctif de l'économie politique naissante, le fertile Hongrie devait attirer €t attirait, en effet, toute son attention. Il la croyait destinée, comme la Belgique, à un développement inoui de richesse que favoriserait une grande route, la via Josephina, continuée jusqu'à l'Adriatique. Ses partisans de Bude ayant voulu lui élever une statue, il répondit qu'il n'avait pas assez fait pour leur pays, qu'il accepterait lorsqu'il aurait fait comprendre aux Hongrois les vrais rapports d'un prince avec ses sujets, et couvert la Hongrie de routes et de canaux.

Joseph n'était donc pas, tant s'en faut, un adversaire économique de €ette nation ; mais ses projets se nuisirent et se combattirent mutuellement. Rien n'était plus difficile, alors comme aujourd'hui, que de satisfaire à la fois l'Autriche occidentale, pays relativement industriel, et la Hongrie, pays exclusivement producteur de matières premières. Les douanes intérieures qui séparaient ces deux pays, déplaisaient à l'industrie autrichienne parce qu'elles lui faisaient payer plus cher les produits naturels hongrois, et chargeaient, à leur entrée en Hongrie, ses produits manufacturés. D'autre part, les douanes générales de la monarchie, favorables à l'industrie autrichienne qu'elles protégeaient contre la concurrence étrangère, étaient doublement préjudiciables aux Hongrois, qui se voyaient obligés d'acheter les objets fabriqués en Autriche, et qui ne pouvaient plus livrer leurs matières premières à l'industrie ou à la consommation étrangère. C'était donc une tâche impossible de plaire à la fois aux deux pays et sur tous les points ; mais le bienfaisant et malencontreux souverain trouva le moyen de mécontenter doublement son royaume. Voici comment :

Ses principes physiocratiques ne l'empêchaient pas de vouloir à tout prix le développement de l'industrie autrichienne, non point parce qu'elle était l'industrie de l'Autriche proprement dite, mais parce qu'elle était l'industrie de la monarchie, car il n'aurait pas demandé mieux que de voir

s'élever des fabriques hongroises. Le colbertisme fut donc adopté, et des droits très forts, quand ce n'était pas la brutale prohibition, frappèrent les produits étrangers, à la grande joie des manufacturiers de Vienne ou de Bohême. Lorsqu'une députation de négociants de Presbourg vint réclamer, l'empereur leur répondit: »Vous n'avez été jusqu'ici que les commis des Anglais, des Français et des Hollandais. « 11 fut donc infle.xible sur ce point, comme toujours. Quant aux douanes intérieures, son désir était de les supprimer; seulement, dans un but politique, il commença par les rendre écrasantes, de telle sorte qu'elles fussent non pas favorables, mais insupportables à la noblesse magyare. Il fît savoir au chancelier qu'il voulait amener ainsi cette noblesse à subir un nouveau système d'impôts, à la faire capituler, pour ainsi dire, dans une diète que l'on convoquerait exprès lorsqu'on serait certain du résultat. En attendant, il fit procéder à un vaste travail cadastral (1786 — 1787), qui fut poursuivi avec énergie, malgré la mauvaise volonté générale et des difficultés de toute sorte.

On voit que Joseph II avait travaillé avec une persistance merveilleuse à l'édifice de son impopularité. Les difficultés ecclésiastiques, politiques, administratives, commerciales, rien n'y manquait sinon une guerre malheureuse : sa mauvaise destinée lui devait de combler ce vide. Malgré son humanité réelle, il aimait la guerre ou se figurait l'aimer, parce qu'il se tenait très droit et vivait simplement. Trop jeune lors de la guerre de Sept Ans, il avait vu avorter la guerre de la succession de Bavière : une guerre contre les Turcs, préparée avec Catherine II dans le fameux voyage de Tauride, lui parut une occasion de gagner des batailles, de reprendre la série des croisades et d'ouvrir les provinces turques au commerce autrichien ; tandis que Marie-Thérèse n'avait jamais voulu entendre parler d'aucun projet oriental. L'empereur eut le plaisir de refuser le rôle de médiateur à la Prusse qu'il détestait; mais la campagne insignifiante que le maréchal de Lascy et lui même dirigèrent, mit fin à la réputation militaire qu'on s'était plu à lui accorder. La fièvre et la peste décimèrent l'armée, et le souverain rentra dans sa capitale, malade surtout de découragement et de chagrin. Pourtant il se raidit encore ; il exigea du blé, des soldats. Les comitats ayant profité de l'occasion pour demander le retrait de toutes les nouveautés, il fit enlever de vive force les provisions nécessaires à ses troupes. Une vaste insurrection était sur le point d'éclater.

Les succès de Laudon et de Hadik dans la campagne de 1789 ne modifièrent point l'opinion publique, et ne consolèrent point le malheureux empereur. Les fardeaux qu'il avait soulevés de ses mains honnêtes et énergiques retombaient sur lui et l'écrasaient de leur poids. Encore un effort pensa-t-il: effort plus chanceux que tout le reste, il inquiéta la propriété noble en créant un bureau central du terrier, et en ordonnant de réunir dans les archives générales les titres authentiques dispersés dans

PCf,(.\

Le maréchal Laudon.

(Gravure du temps à la Galerie nationale de peintures.)

tout le royaume. La table septemvirale elle-même remontra qu'il était nécessaire de convoquer une diète ; réclamation dont l'empereur ne daigna pas s'occuper, car il exigea immédiatement du bîé et des conscrits pour la campagne de 1790. Les comitats déclarèrent dans leurs assemblées que toutes les demandes du gouvernement étaient illégales, et qu'on ne devait pas y donner suite. Pour la première fois, Joseph, menacé par l'insurrection de Belgique, céda à moitié : il promit de convoquer la diète lorsque la guerre serait terminée. Cette concession vague ne suffisait plus ; les comitats pressèrent le grand juge du pays de convoquer d'office une assemblée nationale; plusieurs d'entre eux supprimèrent les ordonnances royales et le notifièrent au gouvernement. Les mécontents se mettaient en rapport avec les ministres du roi de Prusse Frédéric-Guillaume, tout prêts à une rupture avec l'empereur. Joseph II, par sa patente du 28 janvier 1790, se déclara vaincu, supprima presque toutes ses ordonnances, l'édit de tolérance excepté, et renvoya aux Magyars leur sainte couronne. Bientôt il mourut, brisé par -cet effort sur lui-même, laissant un des noms les plus honnêtes à la fois et les plus contestés de l'histoire : exemple mémorable de l'impuissance des principes abstraits et des projets méthodiques à vaincre la résistance tenace des traditions historiques et la force moderne des nationalités.

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