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PERIODE D INCURSIONS ET DE REVERS

Jetés par la conquête au milieu des peuples européens, les Magyars ne pouvaient renoncer brusquement à leur vie antérieure: habitués aux longues migrations, aux courses, au butin, un établissement ne pouvait être encore pour eux qu'une étape. Pendant trois quarts de siècle, non contents du riche pays qu'ils s'étaient appropriés, ils portèrent dans les contrées voisines le rayage et la désolation.

Ce n'était pas méchanceté diabolique, comme le croyaient leurs contemporains, c'était habitude prise depuis des siècles: ils ne concevaient encore leur existence nationale que comme un déplacement continuel ; et ne se trouvant plus comme jadis dans un libre espace, dans un courant de peuples nomades comme eux-mêmes, se trouvant au contraire enfermés entre des nations sédentaires et compactes, leurs déplacements devinrent

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destruction, incendie, pillage. Peut-être aussi se sentaient-ils entourés d'ennemis, et croyaient-ils nécessaire de sauvegarder leurs frontières en prenant l'offensive.

Leur constitution intérieure facilitait et multipliait ces expéditions; même dans l'intervalle des guerres, chacune des tribus était libre d'envahir l'Allemagne, l'Italie, la France; et cela pouvait durer tant que les Hongrois conserveraient leur première fougue belliqueuse, surtout tant qu'ils ne rencontreraient, pas au dehors, de barrière assez forte pour les arrêter.

Or l'état de l'Europe, dans la première moitié du dixième siècle, se prêtait à merveille à des incursions capricieuses. Le vieil empire byzantin, malgré son irrémédiable décadence, était encore de tous les États le plus résistant: il y avait à Byzance, et sur le trône même, tant de science, tant d'esprit, tant de pénétration politique, tant de souvenii-s de la tactique romaine !

Mais l'Occident, réputé si vigoureux, était livré à l'anarchie : quel était le pays capable de repousser d'immenses hordes de cavaliers rapides et de merveilleux archers? Était-ce l'Italie, en proie à tous les désordres et à toutes les hontes, depuis la Chaire pontificale jusqu'à la royauté, disputées l'une et l'autre au milieu de la boue et du sang? Était-ce la France, au Nord comme au Midi dépourvue de tout lien national et tombée dans une profonde faiblesse ? Était-ce enfin l'Allemagne, où les grandes familles ducales songeaient bien plus à leurs rivalités qu'à la défense des frontières.

C'est pourtant l'Allemagne qui devait plus tard, sous les deux premiers rois de la maison de Saxe, arrêter les Hongrois par un double désastre, et les forcer à s'ouvrir un nouvel avenir.

Les incursions commencèrent du vivant même d'Arpâd, sans qu'il paraisse y avoir eu la moindre part, plusieurs années avant l'achèvement de la conquête que nous venons de raconter. Il est, du reste, très difficile d'attribuer des dates précises à ses expéditions, notamment à celles d'Italie, très difficile même de les compter, à cause du désaccord et de l'insuffisance des documents, et parce que chaque année sans doute une horde indépendante, à défaut de l'armée principale, recommençait la course qui avait rapporté du butin l'année précédente.

La Styrie et la Carinthie, où les Hongrois semblent avoir rencontré une résistance parfois victorieuse, furent le chemin qui les conduisit en Italie. C'est en automne qu'ils dirigèrent leur première tentative de ce côté; mais ils s'arrêtèrent sur les bords de la Brenta pour y établir leur camp et, selon leur usage, ils ne voulurent pas s'aventurer au loin sans s'être renseignés sur l'état du pays qu'ils se proposaient d'envahir. Leurs espions leur apprirent que la population était nombreuse, les villes bien fortifiées. Ils résolurent donc de différer jusqu'au printemps une campagne

sérieuse. L'hiver ne fut pas perdu pour cela: des armes furent fabriquées, des flèches aiguisées, et la jeunesse se livra à des exercices guerriers.

Le printemps venu, une nombreuse armée, encore peu exercée au siège régulier des places, mais très habile à traverser les rivières, franchit le grand espace qui sépare le col de Tarvis du Tessin; mais une fois auprès de Pavie, elle apprit que le roi Bérenger réunissait sur les bords du Pô une multitude d'hommes armés, venus de toutes les contrées de l'Italie. A cette nouvelle, une panique telle qu'en ont souvent les armées de cavaliers, s'empara des Magyars ; ils s'enfuirent en désordre du côté de l'Adda, et beaucoup d'entre eux périrent au passage de cette rivière.

Leurs chevaux étaient fatigués, Bérenger menaçait de les envelopper: ils voyaient la défaite inévitable. Désespérés, ils demandèrent au roi d'Italie de les laisser se retirer en abandonnant leur butin. Mais les Italiens et leurs chefs étaient remplis d'orgueil; ils croyaient les Hongrois si infailliblement perdus qu'ils cherchaient non des armes pour les tuer, mais des chaînes pour les emmener captifs.Ils ne voulurent rien entendre, et perdirent du temps en réjouissances prématurées.

Tant d'orgueil devait porter des fruits amers. D'abord les Italiens laissèrent l'ennemi leur échapper, et les gagner de vitesse jusqu'à Vérone. Là, il est vrai, les chevaux des Hongrois refusent de les porter; mais le désespoir leur donne la force de vaincre une avant-garde italienne lancée a leur poursuite, et ils arrivent sur la Brenta.

Impossible d'aller plus loin; ils offrent donc une seconde fois tout le butin, tous leurs captifs; bien plus, leurs chevaux et leurs armes, plus encore, leurs propres fils en otages, et la promesse de ne jamais revenir en Italie. Nouveau refus. Alors, séparés par la Brenta de l'armée de Bérenger, ils prennent d'habiles dispositions pour passer à propos la rivière. Les Italiens faisaient tranquillement leur repas lorsqu'ils voient leur camp inondé de Magyars; avant de pouvoir rejoindre leurs chevaux, ils sont égorgés.

Dans ce désastre, les rivalités qui ont si souvent perdu l'Italie reparaissent plus envenimées: au lieu de faire un vigoureux effort pour se secourir mutuellement, ils se livrent les uns les autres aux coups de l'ennemi. Vingt mille hommes restèrent sur le champ de bataille, et l'Italie fut désormais sans défense.

Venise n'était pas loin, et les vainqueurs essayèrent de s'en emparer, ne se doutant pas des difficultés d'une telle entreprise. Alors commença entre le royaume barbare du Danube et la république civilisée de l'Adriatique une guerre intermittente, mais séculaire. Les préparatifs des agresseurs étaient trop grossiers pour triompher d'une marine déjà puissante. Ils ravagèrent quelques-unes des îles des lagunes, mais le doge Pierre, à la tête de la flotte, les vainquit.

Cette tentative manquée découragea peut-être les héros de la Brenta.

Bérenger obtint leur départ en leur laissant tout ce qu'ils avaient pris, et en y ajoutant des présents et des otages.

A peu près en même temps eut lieu la première lutte contre l'Allemagne, et cet évènement-là est encore moins bien connu que le précédent. Il est certain que les Bavarois, dont le pays fut envahi jusqu'à Ratisbonpe, ont eu à supporter ce premier choc; mais faut-il croire au guet-apens qu'un texte suspect imputerait aux Bavarois: auraient-ils feint de convoquer les Magyars à un festin de réconciliation, et profité de leur confiance pour les massacrer ? Faut-il croire au contraire que les Allemands ont remporté ce succès sans manquer aux lois de l'honneur?

D'après les Annales de Fulde, ce seraient les Hongrois qui, ayant espionné la Bavière sous prétexte de négociations pacifiques, l'auraient

Venise.

(Tirée de la Chronique de Vienne.)

dévastée sur un large espace en un seul jour; et le comte Liutpold, pour venger cet attentat, aurait réuni ses troupes à celles de l'évêque de Passau, et infligé aux barbares une défaite signalée.

Quoi qu'il en soit, l'Allemagne fut tranquille jusqu'à la mort d'Arpâd (907). Le conquérant ne s'était point occupé de ces expéditions stériles, ses soucis étaient ailleurs: il organisait le pays selon les ressources naturelles de son génie barbare, et il travaillait à faire reconnaître son fils Zoltân, dernier survivant de toutes ces batailles, comme chef suprême des tribus.

Toute conquête a pour résultat, au moins pendant une certaine période, de fortifier et de concentrer le pouvoir; car il est de l'intérêt de tous les auteurs de la conquête, s'ils veulent en conserver le profit, de se

grouper autour d'un souverain. Zoltân fut donc reconnu avec acclamation, et peu de temps après Arpâd mourut. Les historiens hongrois remarquent que si rien n'est resté du tombeau qui, au pied des rochers de Bude, reçut les restes de ce grand homme, l'empire fondé par lui vit encore au bout de dix siècles.

La puissance ducale passait brusquement des mains d'un conquérant formidable et expérimenté aux mains d'un enfant de onze ans, à la blonde et fine chevelure. Il ne semble pourtant pas qu'il se soit élevé contre Zoltân aucune sédition ni aucune rivalité ; mais les Allemands, constamment menacés, profitèrent avec joie de ce changement pour réunir une nombreuse armée sous le commandement de l'archevêque Hatto et du duc Liutpold. Ils ne savaient pas que des généraux tels que Lehel et Bulcs remplaçaient dignement le fondateur de l'empire magyar.

Dans la bataille qui eut lieu non loin de Presbourg (907), premier engagement sérieux entre les deux peuples, la cavalerie hongroise, avec sa course furieuse tout ensemble -et disciplinée, avec ses fuites simulées et ses volées de flèches, anéantit l'armée féodale, surprise et épouvantée de cette manière de combattre. Presque tous les chefs allemands, seigneurs et prélats, restèrent sur le champ de bataille.

Le dernier carolingien de Germanie, Louis L'Enfant, vit dès lors son royaume envahi de tous côtés, Bavière, Souabe, Franconie. A dix-huit ans, il connaissait autant de misères qu'en aurait pu connaître un souverain vieilli dans les épreuves. Il voulut, par un de ces derniers efforts dont se sont montrés capables à certaines heures même les plus faibles descendants de Charlemagne, venger la défaite de Presbourg : sur les bords du Lech, près d'Augsbourg, il tenta la revanche et ne trouva qu'un nouveau désastre (910).

Le camp germanique fut ' surpris comme naguère le camp italien : beaucoup furent égorgés, non pendant leur repas cette fois, mais pendant leur sommeil. Toutefois les rangs se reformèrent, et la lutte fut soutenue assez sérieusement pour que le roi Louis parût un moment victorieux. Mais la fuite des Hongrois était simulée comme toujours: les Allemands dispersés dans une imprudente poursuite, sont entourés de toutes parts. Bientôt dans les bois, dans les champs, sur les bords du fleuve rouge de sang, ce ne sont plus que cadavres d'hommes et de chevaux.

La vraie poursuite eut lieu, au son du cor et de la trompette, et peu de fuyards échappèrent. C'en était fait, l'Allemagne était ouverte, et bientôt une simple dalle recouvrait, comme elle les recouvre aujourd'hui encore, les restes du malheureux roi, Ludwig das Kind.

L'avènement de Conrad I au trône germanique ne changea rien: il dut subir l'humiliation du tribut annuel; désormais l'Allemagne était impunément traversée. Déjà depuis quelques années (906?) les Daleminces, peuple slave des bords de l'Elbe, avaient appelé les Hongrois contre

les Saxons, et les cavaliers du Danube arrivaient jusque dans la Thuringe.

Ils profitaient d'ailleurs avec une grande habileté des discordes de leurs ennemis: le duc Arnulf de Bavière s'entendait avec eux contre Conrad, devenait même leur allié. Bientôt ils arrivaient à Bâle, et envahissaient une première fois (910—912) l'Alsace et la Lorraine, oij ils détruisaient, d'après les chroniques locales, les monastères de Saint-Dié et de Remiremont, pendant que les paysans et les moines se retiraient sur les montagnes, emportant les corps de leurs saints.

Quelques années plus tard les mêmes provinces furent encore attaquées; le seul archevêque de Reims fit des préparatifs pour les sauver, mais le roi de France n'osa quitter sa forteresse de Laon. Dès lors, cette région de la Gaule fut exposée à des dévastations périodiques qui apparaissent dans les traditions locales plus nombreuses peut-être qu'elles n'ont été réellement, à cause de la négligence chronologique de cette époque.

L'attention de Zoltân fut attirée d'un tout autre côte par les discordes de l'Italie. Bérenger, en lutte avec le roi de Bourgogne et avec ses propres sujets, appela un corps hongrois à son secours (921).

Cette trahison envers son pays lui fut d'abord utile. Deux de ses ennemis, Gieselbert et Adalbert, furent attaqués brusquement par des détachements hongrois qui avaient suivi des chemins imprévus : Gieselbert chargé de chaînes fut livré au roi félon; Adalbert s'enfuit sous le déguisement d'un valet d'armée, et ne fut pas reconnu par les cavaliers barbares, qui cherchaient un homme éclatant d'or et de pierreries.

L'année suivante, des détachements, à la faveur de l'anarchie universelle, parvinrent jusqu'en Apulie, non sans menacer la ville de Rome. Bientôt Bérenger fut assassiné, et Zoltân, devenu un brillant guerrier de vingt-cinq ans, ne laissa pas échapper cette occasion de gloire militaire. Sous prétexte de venger son allié, il envahit l'Italie du Nord, et arriva devant les murs de Pavie (943).

Les Hongrois avaient fait quelque progrès dans l'art d'assiéger les places: la glorieuse cité lombarde fut entourée d'un cercle de retranchements, et le camp magyar, formant une seconde ligne, empêcha toute sortie. Pavie fut incendiée, et à cette lueur sinistre, qui consumait les palais et les églises, un grand massacre commença. S'il faut en croire Flodoard, très éloigné du lieu du désastre, et suspect d'exagération comme tous ses contemporains, il ne serait resté que deux cents habitants de cette popu-

Médaille de Bérenger.

lation nombreuse; encore n'auraient-ils racheté leur vie et l'emplacement désolé de leur cité qu'en cherchant pour leurs vainqueurs l'argent fondu sous les décombres.

Rien ne résistant plus dans l'Italie du Nord, une troupe de Hongrois arriva au pied des Alpes. Nous savons par le passage des Karpathes que les chaînes de montagnes n'étaient pas pour les arrêter. Ils s'engagèrent même avec quelque imprudence, car le roi de France Raoul et le comte Hugues de Vienne furent sur le point de les envelopper à la descente des défilés. Ils s'échappèrent par des gorges réputées impraticables et se répandirent dans la vallée du Rhône. Cette expédition, toutefois, ne leur réussit guère : ils perdirent une partie de leur arrière-garde dans la poursuite que leur firent subir Hugues et Raoul; et leur avant-garde, parvenue jusqu'à Toulouse, fut repoussée par le comte Raymond Pons (924). Une épidémie signalée par une enflure de la tête et par la dyssenterie les décima encore. Leurs débris retournèrent en Italie.

Pendant ces expéditions méridionales, l'Allemagne était oubliée : heureusement pour elle, car à cette époque la rivalité de la Franconie et de la Saxe, puis après la mort de Conrad, l'avènement de Henri l'Oiseleur (919), le changement profond introduit dans la situation de l'Allemagne par l'élévation de la dynastie saxonne, auraient livré ce pays, presque sans défense, à l'invasion.

Le roi Henri eut donc le temps de reconnaître et d'affermir son pouvoir; il était à l'abri d'une surprise lorsque, sous prétexte de défendre les Wendes, tribu slave, les Hongrois arrivèrent jusque près de Goslar. Toutefois, les Germains du Nord n'étaient pas encore assez organisés pour opposer une bien sérieuse résistance ; ils furent sauvés par un hasard heureux qui fit tomber entre leurs mains un très noble chef: on a supposé que c'était le duc Zoltân lui-même, car les Magyars, désolés, s'arrêtèrent et offrirent pour sa rançon de grandes sommes en or et en argent.

Le roi Henri refusa tous ces trésors, car le métal précieux dont il avait besoin, c'était le temps : il lui fallait du temps pour organiser son armée en vue de cette lutte difficile. Le prisonnier ne fut rendu que moyennant une trêve de neuf ans, qui fut scrupuleusement observée par les Magyars, malgré leur impatience.

Mais cette trêve ne concernait que la Saxe et la Thuringe : le midi de l'Allemagne fut souvent traversé pendant ces neuf ans, et les Hongrois inondèrent la Suisse actuelle et la France du Nord. Le monastère de Saint- Gall conserva longtemps le souvenir de leur passage, tristement illustré par la mort de sainte Wiborade au pied de l'autel (925).

La Champagne cette fois ne put leur échapper: ils arrivèrent jusque près de Reims, et ne se retirèrent que devant les sérieux préparatifs de Raoul. Tout cela n'empêchait point Henri l'Oiseleur de rétablir dans sa force primitive l'ancien herrbann gremanique, d'exercer au métier des armes

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la noblesse et la population urbaine, de protéger les villes par de nouveaux remparts, et de soumettre, dans une campagne d'hiver héroïque, les peuples slaves des bords du Havel,

De son côté Zoltân, la trêve une fois expirée, et le roi de Germanie refusant tout tribut, se préparait à un immense déploiement de forœs. Seulement, il eut l'imprudence de les éparpiller en Thrace, en Italie, au lieu de les concentrer sur l'Allemagne, et ce pays dut peut-être son salut à l'ambition juvénile et intempérante du prince ou des chefs de tribus.

L'armée de Zoltân comptait surprendre en Thuringe le roi des Germains qui relevait à peine d'une maladie grave. Elle demanda le passage aux Daleminces, d'anciens alliés, qui prévoyant sa défaite, ou peut-être ayant à se plaindre eux aussi de ses ravages, la reçurent sans empressement, mais ne la gênèrent pas dans sa marche.

Une fois en Thuringe les Hongrois se séparent, sbit en vertu d'un plan stratégique, soit que la discipline commençât à fléchir: la plus petite troupe s'aventurant du côté de l'Ouest, se dispersa après une première défaite, périt de misère ou sous les coups des habitants. L'armée principale fut attirée du côté de Mersebourg par le bruit d'un mariage princier qui devait être célébré dans cette ville, et des trésors qui y avaient été réunis à cette occasion.

Cependant le roi Henri venait camper près d'eux, à Riethebourg; et les Hongrois effrayés se mirent à rappeler leurs troupes éparses, suivant leur coutume, en allumant des feux de distance en distance. L'instant d'une bataille décisive approchait (934).

Le fondateur de la maison de Saxe (il le fut véritablement dans cette journée), donna pour cri de guerre à ses soldats: Kyrie eleison, et marchant à leur tête contre l'ennemi, parcourut leurs rangs en leur parlant du secours divin qui ne pouvait leur manquer, de leurs pères qu'ils devaient venger, de l'union nécessaire en face des barbares.

Il voulut rendre aux Hongrois une de ces ruses de guerre dans lesquelles ils étaient si habiles: par son ordre, une troupe thuringienne mal armée s'avança d'abord seule à la rencontre des cavaliers du Danube, et se fit poursuivre en se repliant sur l'armée compacte, stratagème fort bien combiné pour briser le premier élan si redoutable des Magyars, et pour produire le découragement dans leur esprit. De plus, il avait muni ses soldats de grands boucliers, et leur avait commandé de recevoir sur ces boucliers la première bordée de flèches, puis de prévenir la seconde bordée par une attaque serrée et rapide.

Les Hongrois, ne reconnaissant plus la manière de combattre des Allemands, furent pris de panique. Grâce au galop de leurs chevaux, la plupart échappèrent ; mais le siège de Mersebourg était levé, le camp, avec tout le butin qu'il renfermait, conquis sans effort, et tous les captifs remis en liberté. La bataille de Mersebourg était pour l'Allemagne du Nord une

grande victoire nationale, pour la Hongrie païenne un premier signe de décadence et la perte de son prestige.

D'après les chroniqueurs, sept guerriers prisonniers auraient eu les oreilles coupées par l'ordre de Henri, et auraient été renvoyés dans leur patrie afin d'y répandre l'épouvante par leur hideux aspect. Leurs compatriotes, indignés de ce qu'ils avaient accepté la vie à ce prix, les auraient condamnés à perdre tous leurs biens, à se séparer de leurs familles, et à quitter nu-pieds le pays en mendiant sur la route.

A peu près en même temps, deux armées attaquaient l'Europe méridionale. L'expédition de 934 contre l'empire grec présente un plus haut degré de certitude historique que l'invasion contemporaine d'Arpâd ; elle est confirmée par les écrivains de Byzance et par Maçoudi : le savant musulman attribue même aux Hongrois une sanglante victoire, mais il est probable que la cour d'Orient lutta avec ses meilleures armes, l'habileté diplomatique et l'attrait des présents: le protovestiaire Théophane parvint ainsi à écarter le péril, et quelques années plus tard il y réussit de nouveau.

Les Italiens recoururent aux mêmes moyens de défense : le roi Hugues se débarrassa d'une troupe magyare moyennant une grande somme d'argent, des otages et des guides pour la conduire en Espagne, entreprise qui n'eut pas de résultat.

Zoltân, malgré sa défaite en Thuringe, n'avait pas renoncé aux courses en Allemagne, même dans le Nord : à la mort de Henri l'Oiseleur^ il crut la Saxe affaiblie et la fit envahir; mais le jeune roi Otton déjoua toutes ses tentatives.

La mort d'Arnulf de Bavière, allié des Hongrois, leur rendit toute liberté de ce côte, et leur rouvrit une route plus facile vers la France du Nord et la Belgique: si le nouveau duc de Bavière, Berthold, les vainquit en 943, nous ne voyons pas qu'au delà du Rhin ils aient subi aucun grave échec. Plusieurs fois ils portèrent la terreur en Champagne et en Bourgogne, et même au sud d'Orléans : Luxeuil comme Dôle, de nombreuses villes, de nombreux monastères furent détruits.

Des légendes merveilleuses s'attachèrent à ces sombres récits: tel moine avait défié toutes les flèches sans être atteint d'une seule ; tel Hongre ayant frappé un autel de pierre n'avait pu en détacher sa main; miracle plus étonnant, un moine de Belgique avait converti quelques-uns de ces païens.

Mais aucune résistance sérieuse ne leur était opposée. Ainsi, malgré Mersebourg et quelques autres défaites, lorsque Zoltân mourut en 947,. les Magyars n'avaient presque rien perdu de leur formidable élan.

Nous savons peu de chose sur Taksony, le fils de Zoltân. Ce jeune et vaillant prince de dix-sept ans était destiné à un règne assez triste, car la fortune de son peuple dans les luttes offensives allait s'épuisant. Il eut

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le malheur de signaler son avènement (947) par quelques succès qui lui donnèrent trop de confiance.

Les Italiens, à qui le nom seul des Hongrois faisait éprouver une véiH,table teï^ur, et qui priï^ient saint Geminianus de les défendre de leurs flèches, les Italiens cette fois encore n'essayèrent pas de lutter. Bérenger II, en guerre avec Lothaire, fils de Hugues, voyant arriver une grande armée conduite par le nouveau duc, préféra payer la rançon du royaume d'Italie au moyen d'une forte somme d'argent levée sur les églises; aussi fut-il accusé d'avoir cherché un prétexte pour ruiner son peuple d'impôts. C'était la dernière invasion en Italie.

La France fut éprouvée davantage : les incursions n'avaient jamais été aussi fréquentes ni aussi prolongées qu'elles le furent pendant les premières années de Taksony, en Alsace, en Franche-Conté, jusque dans le Languedoc, jusque dans le royaume d'Arles, oia Conrad imagina de les mettre aux prises avec les Sarrazins. Au nord, la ville de Cambray leur résista ; mais la Lorraine, livrée par son propre duc, fut plus que jamais dévastée.

Ce torrent périodique allait être arrêté par la bataille d'Augsbourg: depuis 955 la France ne revit plus les Hongrois.

La bataille d'Augsbourg est le point culminant de cette histoire. Ce triomphe de l'Allemagne, par son éclat magnifique et durable, éclipsa d'autres succès remportés précédemment par le nouveau duc Henri de Bavière, et même toutes les guerres de cette époque. Et pourtant cet événement, d'une si haute réalité historique, est surchargé de légendes par la tradition magyare; la tradition germanique elle-même parle de visions qui auraient précédé la bataille et cherche à lui donner une teinte de merveilleux. Il est certain qu'elle eut au plus haut degré le caractère d'une résistance nationale et chrétienne.

L'Allemagne tout entière, Nord et Midi, Saxe, Souabe, Franconie, Bavière, était représentée, dans le camp germanique, sous la forte main du roi saxon à la taille élevée, aux yeux bleus menaçants, à la blonde et léonine chevelure. L'ambassade hongroise, envoyée peu auparavant en Allemagne, peut-être avec l'intention d'observer ou de faire naître de nouvelles luttes intérieures, n'avait pu constater que cette union toute nouvelle. Les princes allemands communièrent entre les mains de l'évêque Ulrich d'Augsbourg et se donnèrent le baiser de paix ; des reliques vénérées semblaient assurer leur triomphe; un jeûne destiné à expier les péchés de l'armée précéda l'engagement.

Les Hongrois ne pouvaient opposer à cette ardeur patriotique et religieuse que leur zèle païen prêt à s'éteindre, et que leur élan guerrier affaibli par soixante ans de combats.

Ils conservèrent toutefois, au début de ce choc décisif, leur fougue irrésistible. Ayant levé le siège d'Augsbourg, ils entourèrent près du Lech

l'armée allemande, écrasèrent les Bohèmes auxiliaires. Mais Conrad de Lorraine, repentant de sa récente trahison, se dévoue à la cause chrétienne ■dont le triomphe allait lui coûter la vie, et supporte l'effort de l'ennemi, que le roi Otton vient prendre à revers. Enveloppés à leur tour, les Hon-

Statue de l'empereur Otton I. et de sa femme dans la cathédrale de Magdebourg.

grois s'enfuient ; mais les eaux du Lech leur barraient le passage : beaucoup se noyèrent, beaucoup furent massacrés ou pris.

Le camp abandonné livra aux Allemands des richesses énormes ; mais ils payaient cher leur succès : bien des princes et des seigneurs de la plus

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haute féodalité germanique couvraient de leur corps le champ de bataille à jamais célèbre.

Sur ce fond de vérité indiscutable, l'imagination populaire a brodé plus d'une légende mêlée elle-même d'erreur et de vérité. D'abord on voulait, en Allemagne du moins, que l'armée vaincue eût succombée presque tout entière ; mais, comme le fait observer l'historien national de la Bohême, il est impossible que les vainqueurs pesamment armés, et d'ailleurs très éprouvés au commencement de la bataille, aient entièrement détruit une armée de cavaliers.

Un récit du temps nous apprend même qu'ils survécurent en assez grand nombre pour que, dans leur retraite précipitée, les bourgeois d'Augsbourg les voyant venir du haut de leurs murs aient éprouvé un instant d'inquiétude, et pour que la Bohême ait paru menacée d'une invasion par les fuyards, avant que Boleslas les eût repoussés et se fût emparé d'un de leurs chefs, Lehel.

Ce Lehel et un autre chef nommé Bulcs compliquent les mêmes légendes. On peut se rappeler que ces deux noms figurent au premier rang dans l'armée d'Arpâd; mais il n'est pas inexplicable qu'ils reparaissent au bout d'un demi-siècle. Les sources les plus différentes parlent, avec des détails inconciliables il est vrai, mais enfin toutes les sources parlent de Lehel et de Bulcs à la bataille d'Augsbourg.

D'après un chroniqueur hongrois, Lehel et Bulcs, amenés après la bataille devant Conrad, et interrogés par lui sur la cause de leur cruautéenvers les chrétiens, lui auraient répondu: nous sommes la vengeance divine et le fléau envoyé contre vous. Puis Lehel aurait demandé à jouer une dernière fois de son cor, et s'en serait servi pour assommer Conrad et l'étendre mort à ses pieds.

Suivant d'autres traditions, Lehel et Bulcs, avec une multitude de prisonniers, auraient été pendus après la bataille, cruauté que les Hongrois auraient vengée par le massacre de vingt mille captifs ; ou bien ils auraient été pendus à Ratisbonne, après avoir tenté de s'enfuir par le Danube; ou bien enfin Lehel serait tombé entre les mains des Tchèques. Tous ces récits, à moitié concordants, à moitié contradictoires, montrent à quel point l'imagination des peuples fut frappée par la nouvelle d'Augsbourg.

Parmi les princes qui envoyèrent des ambassadeurs à Otton le Grand pour le féliciter de sa victoire se trouvait le savant empereur d'Orient, Constantin Porphyrogénète. Ses relations avec Taksony n'avaient pourtant pas été mauvaises, il avait même essayé d'introduire en Hongrie l'influence byzantine : dans un séjour à Constantinople, ce même Bulcs, dont nous avons raconté la fin tragique, avait été converti au christianisme, ainsi qu'un chef de Transylvanie nommé Gyula, et avait reçu le titre de patrice ; le patriarche avait consacré »évêque des Turcs « un certain Hiérothée, qui s'occupa de la conversion des Magyars.

Il n'en est pas moins vrai que les allures belliqueuses de semblables voisins étaient pour l'Empire une menace perpétuelle. En 958, la guerre recommença et le patrice Pothos Argyros fut vainqueur: Taksony ne rencontrait plus de tous côtés que des désastres. Il essaya plus tard de profiter des guerres compliquées entre les Bulgares, les Russes, les Petchénègues et les Grecs; mais la tactique rusée du vieil Empire déjoua ses ennemis. Toute conquête devenait impossible en Orient comme en Occident, et les Magyars prirent le parti de combattre comme auxiliaires, tantôt dans l'armée de Byzance, tantôt dans le camp de ses ennemis.

Il fallait maintenant se prémunir contre des représailles, et appeler des peuples congénères à la défense du pays. Taksony, suivant l'exemple déjà donné par Zoltân, établit des Bulgares venus du Volga dans la région où plus tard Pesth fut bâtie, des Petchénègues près du lac Fertô et sur les bords de la Theiss. Mais ce n'étaient là que des remèdes insuffisants: il fallait renouveler la nation par un changement radical, ou se résigner à la voir suivre les Huns, les Avares, les Bulgares, dans la série des peuples formidables peu à peu absorbés ou détruits.

Le successeur de Taksony, Geiza (972 — 997), cédant à la flatterie de quelque moine ou subjuqué par la pompe des offices chrétiens, ouvrit la voie à son propre fils le roi saint Etienne. Ce règne n'appartient vraiment plus à la période païenne de l'histoire de la Hongrie. Signalons toutefois une dernière expédition en Allemagne des Magyars non encore convertis.

Tant que vécut Otton le Grand, il n'y avait eu avec l'Empire que des échanges d'ambassades et de présents. Mais Henri de Bavière, devenu le beau-père et l'allié de Geiza, fut le rival de l'empereur Otton II. Les Hongrois sortirent de leurs frontières, qui s'avançaient alors jusqu'au coude du Danube où s'élève la belle abbaye de Moelk, et se répandirent dans l'évêché de Passau, hostile au duc de Bavière. Alors l'empereur détacha de la Bavière l'Autriche actuelle, en faveur de Léopold de Babenberg, lequel vainquit les Hongrois et les rejeta jusqu'auprès de Vienne.

Désormais une nouvelle puissance militaire allait arrêter leurs efforts, ■et ils renoncèrent à leur ancienne vie d'aventures.

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