FRANÇOIS II, LA RÉACTION ET LES JACOBINS
Un jeune prince est appelé brusquement au pouvoir par la mort Imprévue de son^ père dans un temps d'effervescence et de révolution : toutes les couronnes sont en danger ; un autre roi, prisonnier de son peuple, est engagé dans une voie fatale qui le conduit à la mort. Dans les états mêmes du jeune prince retentissent depuis deux ans les mots, si dangereux ailleurs, de patrie et de liberté. Autour du trône, des conseillers d'absolutisme et de rigueur, mal écoutés depuis longtemps, ne cessent d'inquiéter et de gémir pour ressaisir la faveur souveraine: ne peut-on pas s'attendre à un règne de réaction? Jamais l'archiduc François, héritier à vingt-cinq ans de la Hongrie, de la Bohême et de l'empire, n'oublia ses premières impressions de roi : elles s'incrustèrent dans son cerveau défiant et gâtèrent ses bonnes qualités par des manies despotiques.
.Son avènement est du 1 mars; presque aussitôt il réclamait le rétablissement du pouvoir absolu de Louis XVI et la restitution des domaines allemands en Alsace; dès le 20 avril, le ministère girondin obtenait une déclaration de guerre contre le roi de Hongrie et de Bohême: les hostilités allaient commencer. Il fallait des troupes et de l'argent; il
fallait surtout que, les premières ressources épuisées, on pût compter sur des réserves animées d'un bon esprit. Le gouvernement de Vienne fut servi à souhait par les brusques changements de l'opinion en Hongrie.
Nous avons vu la noblesse magyare tenir victorieusement le drapeau
François II.
(D'après une gravure du temps.)
national et le drapeau de la liberté; le reste de la nation comptait sur le roi plus que sur la vieille constitution de la Hongrie. Or, si la noblesse était, par esprit chevaleresque, on ne peut plus royaliste, même quand elle résistait au roi, elle était on ne peut plus aristocratique par intérêt. Déjà
elle avait médiocrement goûté les actes égalitaires de la Constituante ; mais l'hostilité de l'Assemblée législative, la captivité toujours plus dure de Louis XVI, l'émigration maintenant excusable puisqu'elle semblait nécessaire, indignèrent sincèrement les nobles magyars. Ils s'intéressèrent à la famille royale de France, aux pauvres enfants captifs qui avaient dans leurs veines le sang des rois de Hongrie. D'ailleurs, la contagion révolutionnaire ne pouvait-elle pas embraser leurs châteaux et les chasser de leurs domaines! Qu'était-ce à côté des trônes ébranlés, des privilèges méconnus, qu'une minutie de chancellerie, un article de diplôme, ou même une vraie garantie de liberté? L'ordre politique et social était en péril,. c'était un nouveau roi Marie-Thérèse pour qui il fallait mourir. Il n'y eut pas cette fois un serment juré publiquement; ce fut un engagement tacite renouvelé sans cesse dans tous les coeurs ; sur les champs de bataille de Marengo ou de Wagram, parmi ces milliers de cadavres, il faut chercher autre chose que des victimes de l'or anglais et de la cour de Vienne.
L'horreur des nouveautés était naturellement profonde dans l'aristocratie. Elle eut un singulier résultat : elle refroidit l'enthousiasme pour la langue magyare. Le grand élan de 1790 s'était ralenti dès l'année suivante, même sous Léopold et dans la diète de Bude. A vrai dire, les avocats de cette cause lui avaient nui à force d'ardeur: imposer à tous les habitants du pays une langue difficile, contraire au génie des Slaves ou des Roumains, c'était un excès justement combattu par le ban de Croatie ou l'évêque d'Agram. Il valait mieux, comme allait le faire la loi de 1792, créer sérieusement l'enseignement du magyar pour préparer son triomphe. Malgré cette loi, tout faisait croire que le grand mouvement s'arrêtait. On avait chaque jour plus de peine à trouver des souscripteurs pour les publications; le drame hongrois n'était pas heureux en spectateurs, les écrivains en lecteurs, et beaucoup d'hommes de lettres tombèrent dans la misère. En toutes choses, les classes conservatrices commençaient à se défier de l'indépendance.
Le cabinet de Vienne profita, non sans une grande habileté, de ces dispositions nouvelles. Il changeait, lui aussi : avec le vieux Kaunitz allait s'éteindre la tradition modérée de Marie-Thérèse. Déjà grandissait l'influence du baron de Thugut.
L'histoire ne présente pas de personnage moins S3^mpathique. Ce parvenu, fils d'un batelier du Danube, n'a même pas l'air de fierté aristocratique qui rehausse les types les plus déplaisants de la réaction. Ce défenseur fanatique du trône et de l'autel ne croyait ni à l'autel ni au trône. Voilà, disait Catherine, un ministre jacobin qui s'entendra avec ses collègues de Paris; mais le hasard tourna d'un autre côté son énergie jacobine, et il fit tomber les têtes des libéraux hongrois. D'ailleurs, homme de notes secrètes et d'arrêts de grâce calculés, il savait prendre des airs de prudence et de modération. Il allait bien se garder de heurter de front les Magyars.
Mieux valait flatter leur orgueil en faisant de la guerre contre la France une question de patriotisme; respecter extérieurement la constitution, mais éloigner toute nouveauté par crainte du fantôme révolutionnaire. La diète fut convoquée à Bude: elle devait se réunir le 20 mai, le couronnement était fixé au 6 juin. Une députation fut reçue à Vienne par ces paroles de lempereur-roi : »Je pleurerai mon père avec mes sujets. V^ous n'aurez pas à vous repentir de votre confiance ; je serai le plus ardent ami de la constitution et des lois.«
Le 3 juin, le jeune roi ouvrit la diète : il accepta le pacte constitutionnel de son père, et fit des concessions nouvelles sur quelques articles auxquels on tenait beaucoup, tels que le délai maximum de six mois pour le sacre de chaque nouveau souverain. Trois jours plus tard il fut couronné, et un peu après lui la jeune reine, au milieu d'un enthousiasme sans bornes. Chacun se déclara prêt à soutenir une si juste cause contre la France, et le palatin fut un interprête fidèle des dispositions générales en demandant des levées exceptionnelles : Tout fut voté, hommes et argent. Le cadeau de joyeux avènement fut magnifique. Un drame populaire en magyar compara François II à Mathias Corvin. Péczely mourant célébra le début du règne.
Que devenaient cependant les réformes promises.' On se rappelle que, la noblesse ayant trouvé moyen de s'entendre avec Léopold, neuf commissions d'enquête avaient été nommées. Leurs travaux ne se ressentaient pas trop de l'égoïsme aristoratique : l'esprit de Joseph II, moins l'arbitraire, l'esprit du XVIII siècle y dominait. Mais c'est bien de cela qu'il s'agissait maintenant! On devait se rendre à un appel d'honneur dans les plaines de Belgique et de Lombardie. D'ailleurs toutes ces nouveautés pouvaient être des concessions à l'esprit révolutionnaire. Elles ne furent pas oubliées; elles restèrent comme des germes féconds pour l'avenir, mais elles furent différées en faveur de la grande cause. Plus les armées autrichiennes furent malheureuses, moins il parut prudent de s'occuper des questions intérieures, .si ce n'est pour écraser les complices de la Révolution. La Diète aurait pourtant voulu que la Transylvanie fût réunie au territoire hongrois, que cette réunion fût tout au moins préparée; et que les régiments levés en Hongrie eussent toujours des officiers magyars, et formassent comme une armée indépendante. Nous avons vu le paisible Léopold étouffer brusquement cette question naissante; elle était encore moins acceptable en 1792 et dans la terrible année 1793.
C'est en 1794 que la réaction triompha tout à fait par la mort de Kaunitz et la dictature de Thugut, qui, suivant l'énergique expression de M. Hoi-vâth, briganda pendant sept années le gouvernement de l'Empire. La Hongrie ne tarda pas à s'en apercevoir. Le mouvement littéraire que nous avons essayé de retracer se heurta contre une censure obstinée et médiocre. Les livres d'histoire, non seulement par les appréciations qu'ils
pouvaient contenir, mais par les faits même qu'il était impossible de passer sous silence, se rendaient suspects du moment que ces faits étaient de nature à déplaire au gouvernement. Bacsânyi se voyait dénoncé pour des vers il est vrai très violents. Il se plaignait de ce que la poste refusait dexpédier l'argent au Magyar Musetim. Il disait : »Le Magyar sera toujours le plus grand ennemi du Magyar.* — Un peu plus tard: »0n appelle jacobin quiconque sait penser et parler ;« — enfin: »f)n veut introduire chez nous l'inquisition espagnole «.
Toute explication libérale dans les chaires était formellement interdite : se jouer de cette défense, c'était encourir une destitution infaillible ; on pouvait risquer plus que cela, nous le verrons bientôt. Ces abus de la censure étaient si arbitraires que plusieurs comitats osèrent s'en plaindre, quoique la mode ne fût pas à la résistance : ils s'exprimèrent parfois dans un beau langage : supplicia de studiis siimere, res indigna : ptinitis ingeniis gliscit audoritas. Ces réclamations ne furent pas écoutées, et toute marque d'indépendance devenait un titre de persécution. Les dignités laïques, ecclésiastiques même, furent conférées, toutes les fois que cela était possible, aux favoris de la cour de Vienne. Le prétexte était le salut du royaume ; si bien que, toujours pour sauver le royaume de Hongrie et sa constitution, la réaction mina insensiblement l'indépendance même du pays, pour laquelle on avait naguère montré tant d'ardeur. La camarilla de Thugut attira peu à peu dans ses attributions les affaires hongroises, en témoignant un grand attachement pour la lettre de la Constitution. C'était une oppression respectueuse, caressante, fondée sur l'espionnage et les influences secrètes, mais qui n'arrivait que plus sûrement à faire de la Hongrie une simple province de l'Autriche, province héroïque et utile.
Les ennemis des protestants ne furent pas moins habiles en les accusant de jacobinisme, reproche que l'on faisait à la même époque, et tout aussi justement, aux patriotes polonais. La noblesse polonaise voulait fortifier la royauté, la rendre héréditaire : jacobins ! Les protestants hongrois, souvent nobles ou riches, attachés jusqu'à l'entêtement à la constitution aristocratique, on ne peut plus conservateurs : jacobins ! Ce nom magique excusait tout ; il servit de prétexte à une persécution, fort bénigne si on la compare à celles de Léopold I, mais signalée par des faits d'une certaine gravité.
Quelquefois, enlevés par ordre épiscopal, les enfants catholiques étaient autorisés à quitter leurs parents protestants. On n'avait pas le droit de conduire au temple des catholiques même majeurs; et, si cette défense était violée, le pasteur avait ordre de chasser les intrus de son service religieux. Les évangéliques de plusieurs villages ne pouvaient obtenir une sépulture honorable, même dans le cimetière dont ils avaient donné le terrain. Le pasteur de Teplitz préparait à la mort une femme protestante en lui piirlant de la foi bienheureuse en Jésus. Le curé, qui venait d'entrer,
déclare que la foi catholique est la seule dans laquelle on puisse être sauvé, et menace de faire arrêter le pasteur. D'autres ne pouvaient même pas commencer leur mission consolatrice. Les habitants d'une vallée du comitat de Trencsin avaient reçu de Joseph II l'autorisation de se faire protestants. Le comitat, où le parti persécuteur avait par exception la majorité, leur enjoignit de suivre le culte catholique, et punit les récalcitrants de la prison. Cela parut tellement fort à l'empereur qu'il se mit en colère: »Ils seront, dit-il, toujours fous dans ce comitat !« Plus d'une fois, il se montra désolé de ce qu'on lui apprenait, jura qu'il allait donner des ordres: la réaction était plus forte même que sa toute-puissante volonté.
Dans certains villages, la majorité protestante faisait presque tous les frais du culte catholique. Ailleurs, les jeunes gens qui ne se convertissaient pas étaient menacés tous en masse du service militaire. Certaines corporations expulsaient les travailleurs protestants, lesquels, dans d'autres endroits, étaient forcés de réparer gratuitement l'église catholique. Ces tracasseries, ces vexations, ne firent réellement aucun mal au protestantisme hongrois: lorsque, vers le début de notre siècle, la tolérance fut rétablie dans les moeurs (elle n'avait jamais disparu des lois), les dissidents ne se trouvèrent pas en moins grand nombre. Leur patriotisme même n'avait point souffert : justement irrités contre le clergé catholique, ils prodiguaient leur sang pour leur pays et leur roi. Plus d'un poète protestant animait de son ardeur lyrique l'antique valeur magyare contre les soldats de la liberté. Les pasteurs si malheureux priaient Dieu pour le succès des armes dé Sa Majesté ; et ils ne peuvent être soupçonnés d'hypocrisie: ils détestaient sincèrement, comme impie et sanguinaire, la Révolution française.
Il y avait pourtant trop d'esprits libéraux en Hongrie, pour qu'une pareille réaction, politique, intellectuelle et religieuse, ne provoquât aucune indignation, aucune résistance. On ne pouvait vivre avec l'unique préoccupation de la guerre, et, dans l'intervalle des nouvelles ou des préparatifs, ou devait s'effrayer du chemin parcouru en sens inverse du réveil national. Des dignitaires tels que Charles Zichy, Ûrményi, Haller, Batthyâny, ne pouvaient assister les bras croisés aux exploits d'un Thugut. Les comitats savaient au besoin s'exprimer sévèrement sur les courtisans de Vienne, qui ^privés de toute science solide et de toute vertu assiègent le trône et ne peuvent se créer des mérites qu'en exagérant la puissance royale «. (3 décembre 1792). Malheureusement, parmi les patriotes mécontents de ce qui se passait, il y avait deux partis divisés sur les questions les plus graves, et dont l'antagonisme seconda, comme nous le verrons bientôt, la merveilleuse habileté de la cour. Ces deux partis, nous les connaissons déjà, mais leur attitude politique a totalement changé : les aristocrates sont devenus des conservateurs royalistes, les démocrates, naguère suppliants devant le trône, sont maintenant révolutionnaires.
Le parti aristocratique était à la fois plus nombreux et plus fort, car on peut supposer qu'il avait pour adhérents beaucoup de bourgeois et de paysans attachés à la vieille constitution. Ses prétentions étaient alors fort modestes : faire respecter les lois établies, écarter des affaires hongroises les ministres étrangers, revendiquer l'indépendance légale de la nation avec le plus grand respect et le plus grand dévouement pour le roi. Rien de plus raisonnable, et, à cause de cela même, rien de plus gênant pour les ministres réactionnaires. Comment vaincre une résistance si tranquille ; quel procès intenter à des hommes constamment appuyés sur la loi ? Pouvait-on leur faire approuver de force le système d'espionnage et la censure arbitraire? Ils offraient une seule prise, que l'on ne négligea pas en attendant mieux : ils étaient en très bons termes avec le frère du roi, le palatin Alexandre; on les accusa de vouloir élever au trône le palatin.
C'était bien insuffisant, et surtout déplorablement vague : rien qui justifiât une terreur militaire. A quoi bon d'ailleurs ? L'Autriche qui combattait au moyen des soldats magyars et d'officiers magyars, ne pouvait pas, à moins de suicide, écraser la Hongrie. Il fallait absolument trouver un moyen d'exalter la fidélité des patriotes et d'endormir leur esprit de résistance. Ce moyen, le parti démocratique se chargea de le fournir. Il était fort peu nombreux et tout à fait désorienté, ayant perdu son ancien appui, la royauté. La réaction avait éclairci ses rangs, et, par un effet non moins naturel, exaspéré les incorruptibles. Le Contrat social et la Déclaration des Droits de l'Homme étaient plus que jamais leur drapeau, et
les scènes de la Révolution leur modèle, maintenant que la cour était toute réactionnaire.
Quatre hommes de nature bien différente, mais tous les quatre pleins d'intelligence et d'activité, se concertèrent pour organiser dans le royaume une propagande démocratique, et pour tendre la main à la Révolution française.
Ignace Martinovics, quoique né à Pesth, n'était pas magyar de race ; il ne l'était pas davantage de caractère ni d'esprit. C'était un remuant petit homme, maigre et bilieux, infatigable, doué de toute la facilité des Slaves à parler les langues étrangères, et de toute leur souplesse à recevoir les idées des peuples étrangers. Très-mobile dans ses impressions, dépourvu de consistance morale au point d'inspirer le mépris à ceux qui l'avaient bien étudié, mais capable de passions vivement senties et communicatives, il était né pour faire un redoutable agitateur.
Ignace Martinovics.
(D'après un tableau contemporain.)
Entré de bonne heure, et pour faire ses études, dans l'ordre des franciscains, il ne fut jamais sérieusement ecclésiastique. Il ne s'occupa des moines que pour dénoncer à Joseph II les prisons souterraines d'un couvent de Bude. L'empereur réformateur, pour le soustraire aux persécutions que lui valait cette indiscrétion courageuse, l'envoya à Lemberg, où il devint professeur de philosophie. Léopold fit grand cas de ses connaissances variées, de son activité intelligente, peut-être encore de ses travaux d'alchimie; ou sait que la manie des sciences occultes a été longtemps héréditaire dans la maison d'Autriche, et qu'il y eut une recrudescence générale de cette manie vers la fin du dernier siècle. Martinovics, pourvu d'un titre de conseiller et d'une lucrative abbaye, remplit plusieurs missions diplomatiques, dont une auprès de Louis XVI. Il revint en Hongrie avec une admiration sans bornes de la Révolution française et de ses principes.
Hajnôczy, vrai magyar, homme tout d'une pièce, s'était donné corps et âme au jacobinisme. Il parlait continuellement des héros de la Convention, il se proclamait sans-culottes. Ne sachant pas qu'un chef populaire doit être soigné dans sa tenue, comme le furent Robespierre et César, il affectait de porter des habits déchirés, disant que la propreté dans les vêtements nuisait à la pureté de l'âme. Il ne sortait pourtant pas de la populace : fils d'un pasteur, il avait reçu une bonne éducation, et s'était bientôt fait publiciste. Ses brochures, encore modérées, sur la diète et sur les impôts, avaient attiré l'attention ; il était devenu alispân d'un comitat, puis conseiller royal.
Laczkovics paraît avoir été le plus remarquable des quatre chefs: l'énergie de la conspiration était en lui, comme la souplesse en Martinovics. Lils de l'alispan du comitat de Pesth, devenu officier de bonne heure, il s'était signalé dans la guerre contre les Turcs comme un vrai fils de Hunyade. Il est permis de le croire ambitieux : taille fière, nature hautaine, née pour le trône, dit son compagnon de captivité Kazinczy. Au moins patriote, il ne pouvait supporter que des Magyars fussent commandés par des étrangers : de à, une pétition qui l'avait fait arrêter, puis destituer. Depuis quatre ans il était sans emploi ; Léopold, qui lui avait promis une compensation, était mort au moment de réaliser sa promesse. Une amertume personnelle s'ajoutait donc chez Laczkovics à des passions sincères. Déjà très instruit, il mettait à profit ses loisirs pour étudier la situation du pays. Un écrit qu'il avait publié depuis son départ de l'armée révélait une partie au moins de ses opinions, et du programme des démocrates. Par deux côtés Laczkovics se rattache étroitement à notre dix-huitième siècle, et se montre plus français que hongrois: par l'amour de la logique quand même et par là défiance du clergé. Les sociétés, dit-il, ont besoin de principes clairs comme les sciences : ces principes sont l'égalité et la liberté. La constitution hongroise, fondée sur les privilèges,
manque donc de principes. Les prêtres devraient être exclus de la diète et de toute fonction politique : ils devraient être payés par le trésor et n'avoir pas de biens en propre. Les seuls rois qui aient bien mérité de la patrie sont Mathias Corvin et Joseph II, parce qu'ils ont résisté à l'ignorance et au fanatisme. Cependant Laczkovics reste bien de son pays en voulant non pas l'Assemblée unique, mais deux chambres, l'une réservée aux magnats et à la petite noblesse, l'autre aux bourgeois et aux pa\sans, ce qui eût détruit le caractère aristocratique de la chambre basse. On voit que cette concession à l'esprit politique de la Hongrie dissimulait, elle aussi, un projet radical.
Le quatrième chef, Szentmariai, avait l'âge de Saint-Just et sa calme beauté : nul ne peut dire s'il en aurait eu la cruauté impassible.
Il était enthousiaste de Rousseau, de l'abbé Raynal, et, chose plus surprenante, de Montesquieu. Il était secrétaire dans une grande famille, celle du vicechancelier Ladislas Orczy. Enfin ces quatre hommes de naissance ordinaire avaient trouvé un auxiliaire zélé dans le noble comte Jacob Zsigray, homme savant et d'une imagination ardente, bouillante nature d'artiste et de patriote.
Que voulaient donc ces conspirateurs? La réponse n'est pas aussi facile que l'on pourrait s'y attendre. Il y a eu complot selon toute vraisemblance, puisque l'échafaud s'est élevé plusieurs fois, et qu'une foule de nobles jeunes gens ont langui dans les prisons de l'Autriche; mais jamais procès criminel n'a été entouré de plus de mystère. Le gouverne ment a publié le moins possible, et le plus possible étouffé toute autre publicité que la sienne.
Les souvenirs des survivants, lesquels ont survécu précisément parce qu'ils étaient peu engagés dans l'affaire ; une histoire plus que partiale des jacobins hongrois par le conseiller Szirmay ; enfin le texte des sentences : voilà tout ce qui peut nous renseigner. — Si cette société secrète avait dirigé un attentat contre la personne royale ou contre le gouvernement établi en Hongrie, si elle avait essayé une prise d'armes ou simplement réuni les éléments d'une insurrection, les juges n'auraient pas manqué de le dire: or, leur silence sur ces divers points est complet. Manoeuvres
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François Szentmarjay.
(D'après un tableau contemporain.)
contre la sûreté de l'État, contre les principes de la société, contre les lois divines et humaines, tels sont les crimes que l'on déclare punir. En réalité il s'agissait tout simplement d'une propagande des principes démocratiques et de la franc-maçonnerie. Une sorte de catéchisme, dont tous les exemplaires saisis furent brûlés depuis par la main du bourreau, renfermait les principales doctrines des jacobins français. La diffusion de ce catéchisme était, il faut le dire, organisée d'une façon formidable : chacun des adeptes devait instruire secrètement au moins deux personnes, qui, une fois convaincues, de prosélytes devenant aussitôt apôtres, devaient à leur tour faire des conversions. Tous les efforts de la censure venaient se briser contre ce moyen de propagande qui, par l'attrait du mystère et du fruit défendu, était bien autrement puissant que les journaux sur des imaginations vives.
Ce système avait bien un danger; il supposait de l'honnêteté chez toutes les personnes auxquelles on s'adresserait. Il y eut des misérables qui dénoncèrent. On raconte que le domestique de Martinovics, en brossant les habits de son maître, laissa tomber des lettres, les parcourut, et voyant qu'elles renfermaient de redoutables secrets, les porta à la police. Suivant un autre récit, le peu respectable ecclésiastique aurait été trahi par sa maîtresse. La cour de Vienne, tenant les principaux fils du complot, put remonter jusqu'aux quatre chefs, qui s'étaient partagé les quatre cercles de la Hongrie pour donner plus de discipline et plus d'action à la société. On résolut de frapper, mais avec prudence. On s'essaya sur une étoffe moins résistante que le caractère magyar, sur la paisible population de Vienne : on fît grand bruit d'un petit complot analogue à celui des jacobins hongrois. Un procès jugé à Vienne habitua à voir arrêter, condamner, sous les prétextes les plus vagues, et fît planer sur tous les esprits une sorte de terreur judiciaire : la voie était ouverte.
Depuis le mois d'août 1794 jusqu'en février 1795, ce fut en Hongrie comme une fièvre d'arrestations. A mesure que l'on connaissait mieux cette conspiration aussi ramifiée que peu sanguinaire, aux chefs succédaient les complices, aux complices les suspects; tel qui s'était retiré de la société secrète trouvant qu'elle allait trop loin, était poursuivi comme s'il eût adhéré à toutes ses doctrines. Aucune protection ne suffisait : inutile de s'adresser à un puissant magnat, même au palatin Alexandre ; inutile de s'enfuir, comme le comte Zsigray, sous un déguisement : l'arrestation était inévitable. Elle se faisait quelquefois à minuit, soit pour trouver plus sûrement le criminel au refuge, soit pour frapper de terreur par un appareil de torches et de voitures roulant dans les rues silencieuses.
L'effroi était si général que plus d'un proscrit prévint par une mort volontaire un procès dont la sanglante issue ne faisait doute pour personne. Fodor, surpris dans son domicile, obtint quelques minutes de répit pour mettre ordre à ses affaires, et se brûla la cervelle dans son cabinet.
L'arbre symbolique des martyrs.
(Dessin du temps dans la bibliothèque du Musée national.)
Joseph Kraly, venu récemment de Croatie, n'attendit pas qu'on vint l'arrêter, il se tua dans la chambre qu'il occupait à l'hôtel des .Sept-Électeurs. Un autre tenta dans son cachot un horrible suicide: il avala du verre pilé et s'écorcha les veines avec des morceaux de verre, mais on accourut à temps pour le sauver.
Environ cinquante accusés de haute trahison remplissaient les cellules de la forteresse de Bude. Presque tous étaient jeunes : l'un deux n'avait que seize ans, un autre dix-neuf, c'était un nommé Hirgeiszt, admirablement beau, nature tranquille, douce et hère. La plupart avaient moins de trente ans. Ils n'étaient pas tous de race magyare : les noms l'indiquent avec vraisemblance, quoiqu'il faille en Hongrie se défier beaucoup de ce genre d'induction: Bujanovics, Pruzsinky, Lonovics, Szolarcsik étaient sans doute d'origine slave ; l'imprimeur Landerer était un allemand de Presbourg. La plupart étaient Magyars. Au point de vue religieux il y avait une certaine diversité : beaucoup étaient protestants, ce qui est suffisamment expliqué par la réaction religieuse; des fils de pasteurs, des jeunes gens qui avaient fait leurs études dans les écoles protestantes ou qui même y étaient devenus professeurs. La majorité était cependant catholique, et l'on serait surpris de trouver des paulistes, des franciscains, au milieu de jacobins pareils, si l'on ne savait que le clergé en Hongrie n'est pas aussi distinct de la société la'ique que dans les autres pays de la catholicité. Ces ecclésiastiques compromis dans la société secrète ne se regardaient pas comme engagés par leur caractère, pas plus que ne le serait en pays protestant un simple ministre ou un ancien étudiant en théologie.
La tendance générale de la société, nous la connaissons par ce que nous avons dit des écrits de Laczkovics : elle était on ne peut plus contraire à la domination cléricale. Les plus modérés restaient fidèles à la nuance de Joseph IL D'autres, Abaffy par exemple, exécraient le clergé et peut-être voulaient le détruire. Presque tous les accusés appartenaient à des professions libérales, ou faisaient leurs études pour s'y préparer : avocats, médecins, professeurs, fonctionnaires de second ordre, cette classe moyenne instruite, eu tout pa3^s assez ambitieuse, détestait, nous l'avons vu, l'esprit aristocratique de la constitution. Autrefois liguée avec Léopold contre la noblesse, l'accord établi entre François et les nobles contre les progrès révolutionnaires la réduisait à conspirer pour se faire une place- Quelques membres des grandes familles étaient pourtant compromis et arrêtés, un Illéshâzy, un Esterhâzy, un jeune baron Révay, mais l'autorité, se trouvant très embarrassée de si nobles prises, et voulant faire bien comprendre qu'il s'agissait d'un complot de sans-culottes, écarta les grands noms du procès par des mises en liberté sous caution, ou même, pour le baron Révay, par un élargissement complet sous prétexte d'extrême jeunesse. Les hommes du peuple, les paysans, presque tous ou très sou-
mis ou très attachés au vieux régime, ne figurent pas davantage dans cette affaire, qui a bien le caractère d'une conspiration de la bourgeoisie libérale. Parmi les avocats, un certain Paul Ôz nous apparaît comme une digne et belle figure. Lorsqu'il arriva devant le tribunal, Urményi s'écria avec une noble franchise: Je le connais, il devrait être sur mon siège et non sur le banc des accusés.
Plusieurs poètes venaient y prendre place, ceux du moins qui ne s'étaient pas engagés sous les drapeaux de la réaction. En effet, pendant le règne trop court de Léopold, il n'y avait eu qu'une seule tendance politique dans la littérature magyare, nous avons essayé de la déterminer ; depuis 1792 deux écoles se dessinent. Virâg, Berzsenyi, Csokonai excitent leurs concitoyens contre la France ; les autres tournent au jacobinisme, s'entendent avec Martinovics et partagent son infortune.
Verseghy était un assez singulier prêtre catholique : comme prédicateur il avait beaucoup de succès, mais ses grandes préoccupations étaient tout autres. Il avait traduit en magyar un drame allemand, les Enfants de V Amour, en même temps qu'il étudiait la musique et composait ses sermons. Il eut l'idée de traduire aussi la Marseillaise et en fut cruellement puni : arrêté au millieu d'une froide nuit de décembre, il attendait son arrêt de mort.
Bacsânyi ne faisait que commencer une vie pénible, toute traversée de misères et de dangers. Il avait déjà traduit Ossian; de plus jurisconsulte et professeur, il avait étudié les premiers siècles de l'histoire nationale et les avait fait revivre dans un recueil intitulé : L'héroïsme des Magyars prouvé par d'anciens exemples. De là il avait passé à l'éloge de la Révolution française, et une pièce qu'il composa sur se sujet causa une irritation incroyable. Elle fut arrachée du Magyar Musettm, l'auteur poursuivi de gîte en gîte et finalement arrêté. Nous aurons l'occasion de retrouver sa triste destinée, qui ne l'empêcha pas de rester quarante ans encore un des vrais poètes de son pays.
Kazinczy commençait une non moins longue carrière; sa figure, charmante et expressive jusque dans sa vieillesse, brillait alors de son premier éclat : nul conspirateur plus séduisant, si toutefois il a conspiré. Jurisconsulte sorti d'une noble famille protestante, la réaction lui avait fait perdre un emploi considérable. Il était donc certainement mécontent, mais on ne voit pas bien en quoi il s'était mêlé de la société secrète, ni pourquoi il fut arrêté dans la nuit du 14 décembre. Les notes qu'il a laissées sur ses compagnons de prison nous sont ufiles pour éclaircir un peu cette ténébreuse affaire.
Il fut moins heureux qu'un autre poëte, le jeune officier Kisfaludy: depuis longtemps sollicité par Martinovics, qui lui inspirait plutôt de l'éloignement, il avait promis qu'il assisterait à une réunion. Le soir même les arrestations commençaient, il n'avait pas eu le temps de se compromettre.
Sa carrière militaire ne fut point entravée : on le verra plus tard prisonnier en Provence, mettant à profit ce loisir forcé pour s'inspirer du souvenir de Pétrarque et de Laure, germe fécond de ses poésies ; il défendra bientôt les Alpes de Carinthie contre Bonaparte, la ligne du Rhin contre Jourdan.
Enfin Szentjôbi, le plus jeune, avait perdu comme protestant la chaire de rhétorique qu'il tenait de Joseph II. Il avait fait ensuite ses études de droit et était devenu sous-secrétaire du comitat de Bihar, fonction qu'il menait de front avec la poésie. Il avait fait jouer un drame de Mathias au couronnement de François, et publié dans le Magyar Musetim une vie du roi Marie-Thérèse. Lié pour son malheur avec Martinovics, il fut arrêté au moment où il allait se séparer de la société secrète. Tels étaient les accusés les plus marquants.
Ils furent d'abord conduits à Vienne, et parurent devant une commission. C'était un hardi coup de main d'arracher des Magyars à leurs juges naturels, et de les traduire sous les yeux des ministres viennois, devant un tribunal arbitrairement formé. Il y eut partout dans le royaume un cri d'indignation contre cet excès d'audace : ceux mêmes qui blâmaient les conjurés et qui les trouvaient dignes des peines les plus sévères, ne purent supporter une pareille atteinte à la dignité nationale. Le comitat de Pesth, après une séance fort agitée où parurent au premier rang un Keglevich et un Teleky, envoya au roi une adresse énergique. Il témoignait sa surprise d'un acte aussi illégal, et reclamait les accusés pour les faire juger par leurs concitoyens.
Le gouvernement s'aperçut qu'il avait commis une faute et la répara sans mauvaise honte. Le roi répondit que nul ne tenait pas plus que lui à la constitution, et qu'il ne comprenait pas des soupçons pareils: il annonçait le retour des accusés à Bude. Ils arrivèrent bientôt, et le procès commença pendant que continuaient les arrestations. A vrai dire ce n'était là qu'une concession de forme. Thugut réfléchit que les sentences auraient bien plus de portée si elles étaient prononcées par des juges hongrois. Le difficile était d'obtenir des sentences conformes aux voeux de la cour de Vienne. Il y réussit à merveille, et trouva l'homme qu'il lui fallait dans le procureur-royal, grand mendiant de faveurs, accusateur servile qui pensait se faire bien payer les têtes qu'il obtiendrait. L'ambition de ce magistrat dut être bien implacable pour triompher de ses terreurs: redoutant toujours le poison ou le poignard, il s'enferma dans une chambre inaccessible de la forteresse de Bude, gardée jour et nuit par des soldats, et refusa toute nourriture qui ne viendrait pas des cuisines du palatin. Se sentant dès lors à l'abri, il résolut de demander les peines les plus sévères contre ces démocrates ennemis des lois divines et humaines, et de diriger les débats vers d'inévitables condamnations.
Il fallait pour cela faire subir à la loi une interprétation fort large. On paya d'audace; on s'appuya sur un édit de 1498, car il fallait
remonter trois siècles en arrière pour trouver une définition assez complaisante de la haute trahison. Entre autres preuves on allégua contre toute vraisemblance une somme de cinq millions qu'aurait reçue Kazincz\' des Jacobins français. L'accusateur en était aux expédients les plus ridicules ; il n'aurait pu supporter une discussion sérieuse avec la défense : il s'arrangea donc pour que la défense ne fût pas libre. Il désigna les défenseurs ! Les accusés ne purent choisir que sur une courte liste d'avocats justement suspects de complaisance envers l'accusateur, car ils lui devaient ou attendaient de lui quelque chose. D'autres avocats auraient accepté cette tâche dangereuse, mais ils ne purent se faire jour jusqu'aux prisonniers: on les écartait par des menaces ou par un serment surérogatoire que leur dignité leur défendait de prêter.
Tout cela était si odieux que l'on peut se demander comment de» nobles Magyars ont pu accorder à ce triste personnage les têtes de leurs concitoyens. La raison d'État parut tout justifier : parmi les juges, il y en avait que la Terreur française avait jetés dans une réaction aveugle. Les autres, qui n'avaient point renoncé à leurs idées libérales, croyaient habile et politique de montrer que la cause constitutionnelle n'avait rien de commun avec les principes subversifs venus du dehors: l'exécution des conjurés, ordonnée par des patriotes, ne laisserait à la cour de Vienne aucun prétexte pour opprimer la Hongrie au nom de l'ordre social.
L'échafaud des cinq principaux conspirateurs s'éleva le 20 mai 1795, au milieu de troupes assez nombreuses pour empêcher tout désordre. Ils moururent noblement. La tête du comte Zsigray ne tomba qu'au troisième coup : la foule maudissait le bourreau. Laczkovics, cédant à un dernier mouvement d'ambition, se prit à dire: »I1 y a plus de monde aujourd'hui que pour le couronnement du roi.« Il cria en français à Szentmariai qui gravissait le deuxième les marches de l'échafaud: »Szentmariai, bon courage !« et il mourut lui-même après avoir entonné l'hymne d'Horace Justum et tenacem propositi virum. Hajnôczy montra une parfaite impassibilité qui le fit comparer à Socrate. Martinovics, dégradé solennellement de la prêtrise, mourut le dernier.
Parmi les autres accusés, quelques-uns furent acquittés, d'autres condamnés à dix ans de prison, enfin OEz, Kazinczy, Verseghy, Szentjobi, Landerer et cinq autres furent condamnés à mort. A vrai dire, on comptait sur la clémence de Vienne, et ce qui le prouve bien, c'est que lors de la revision du procès, Bacsânyi et trois autres condamnés à la prison, furent condamnés à mort pour les principes dangereux contenus dans leur défense: la certitude de la grâce pouvait seule excuser cette rigueur inouïe. En effet, tous ceux qui demandèrent leur grâce l'obtinrent : Ôz et Szolarcsik refusant de la demander, leur exécution fut résolue. C'était pourtant chose pitoyable de faire mourir deux hommes intègres qui n'étaient pas bien coupables, même au point de vue du gouver-
nement, puisqu'on était décidé d'avance à leur faire grâce. Mais Szolarcsik avait dessiné sur le mur de sa prison un arbre renversé, dont les racines, au nombre de cinq, portaient les noms des cinq martyrs du 20 mai avec cette inscription : laetitis e trunco florebit. Cette imprudence fut peut-être avec la défense trop éloquente de son compagnon d'infortune, ce qui causa leur perte à tous deux. Le 3 juin, l'échafaud se releva: Ôz voulut parler à la foule, mais le bruit des tambours étouffa sa voix.
Les condamnés à qui on avait fait grâce de la vie furent dirigés sur les diverses forteresses de la monarchie, la plupart sur Kufstein, dans le Tyrol, près de la frontière de Bavière. Là, dans un site admirable dont ils ne pouvaient guère jouir, ils furent astreints à toutes les rigueurs du carcere duro.
La traduction de la Marseillaise avait particulièrement déplu, puisque Versegh}' languit neuf ans dans les cachots, sans autre répit que des voyages en voiture cellulaire entre Kufstein et Graetz, entre Graetz et Brûnn. On dispersait les condamnés magyare pour les empêcher de se retrouver en trop grand nombre. On évitait même de les laisser trop longtemps séjourner dans une prison, où ils auraient pu former des liaisons durables, malgré toutes les précautions des geôliers; en effet, Kazinczy, que l'on a gardé six ans, habita trois forteresses: le Spielberg, Kufstein et Munkâcs. Le Spielberg méritait déjà sa réputation tragique : Kazinczy resta longtemps dans un cachot souterrain et humide où sa santé s'altéra gravement. Il fallut une visite de l'archiduc palatin Joseph, pour faire donner au poëte malade une chambre plus saine.
Aussi se termina, sur l'échafaud et entre les épaisses murailles des prisons, la tentative de la démocratie bourgeoise pour miner l'antique constitution du pays et tendre la main à la Révolution française. Cet épisode si peu connu, à peine aperçu dans la marche foudro^^ante des grandes guerres, a eu sur ces guerres mêmes et sur la situation de l'Europe, une influence réelle. Les modérés disparurent de la scène politique: l'approbation qu'ils avaient donnée aux mesures violentes .ne leur servit de rien; leur chef, le palatin Alexandre, mourut pendant un feu d'artifice, accident qui fut regardé, injustement d'ailleurs, comme un attentat de la cour contre un prince dangereux par sa popularité. Le parti réactionnaire remporta une victoire momentanée sans doute, mais assez durable pour imprimer un grand élan national à la lutte contre la France, et pour étouffer le mécontentement de certains comitats. Les conjurés de 1794 n'avaient donc guère réussi à rapprocher leur pays de la France révolutionnaire, lis n'avaient pourtant pas inutilement sacrifié leur vie: une première fois ils avaient habitué leurs compatriotes à des notions d'égalité; ils laissaient les germes d'un parti réformateur qui, répudiant leurs exagérations, mais acceptant leurs principes, se mettra à l'oeuvre plus tard.