CHAPITRE SIXIÈME
LES GUERRES CONTRE LA RÉPUBLigUE FRANÇAISE ET LA DIÈTE DE 1802.
Les Hongrois ont combattu presque sans interruption, pendant vingtdeux ans, la République française et l'Empire, souvent vaincus, souvent mécontents, jamais infidèles. Mais ils n'ont pas toujours apporté dans cette lutte le même enthousiasme et la même conviction. Nous les verrons tantôt se borner à leur strict devoir militaire, tantôt dépasser en ardeur et en dévouement tous les autres champions de la monarchie autrichienne. Ces alternatives ont sérieusement influé sur les résolutions de la cour de Vienne et de la vieille Europe. Elles tenaient à la situation intérieure du pays, mais le pays lui-même ressentait le contre-coup de la politique générale: par exemple les sentiments d'horreur que faisaient éprouver les excès de la Révolution accentuèrent le dévouement royaliste des Magyars.
Avant 1795, ni les officiers, ni les soldats de marquèrent parmi les troupes de la Coalition. Les grands commandements n'étaient pas confiés à des Hongrois : on les subordonnait à Cobourg, à Clerfayt, à Wurmser. Le prince Esterhâzy brilla peu dans la campagne de 1792, lorsque sur les bords du Rhin il fut opposé à Custines.
Le ton du poète Barcsânyi, qui n'épargnait pas au gouvernement les accusetions et les invection, pouvait faire redouter à la Autriche de sérieuses difficultés, surtout lorsque les prétentions jalouses des Alliés rendaient les Hongrois plus nécessaires. Dès 1794, lorsque le ministère anglais faisait acheter le moindre secours par d'humiliantes insistances, et dictait impérieusement les plans de campagne; lorsque les Etats-Généraux de Hollande négligeaient de se défendre et laissaient mourir de faim leurs défenseurs ; enfin lorsque de Prussiens et Thugut rivalisaient de mauvais procédés, il n'était certes pas indifférent de pouvoir compter sur les nobles Magyars : on leur fit une plus grande place. Ils étaient d'ailleurs pleins de mérite, et nous voyons qu'on leur confiait des entreprises délicates. Kray et Mészâros sont chargés de s'entendre avec Pichegru lors de son complot royaliste. Alvinczy, infatigable et ardent général, saura fort bien s'acquitter d'une négociation avec les États- Généraux, ou de la tâche ingrate d'assurer l'entretien d'une armée.' On le désigne pour envahir l'Alsace et proclamer Louis XVIII. C'est presque toujours avec éloge qu'il est parlé dans la cor-
respondance impériale des généraux Ott et Gyulay. Les soldats étaient au niveau de leurs chefs; ils partageaient l'affreuse misère de l'armée autrichienne et son patient courage. Sans argent, sans chaussures, presque sans nourriture et sans vêtements par un hiver terrible, et ne pouvant pas comme les Français se consoler par la victoire, ils se signalaient dans la défaite par leur résistance héroïque.
Depuis 1796 le parti démocratique, décimé par l'échafaud ou par la prison dure, cessa de faire entendre sa voix. Les adeptes qui lui restaient, préservés de toute contagion étrangère par de sévères règlements de douanes, se découragèrent ou se convertirent. Les prodigieux succès de la France, la rupture avec la Prusse, la détresse de l'Autriche ne firent qu'exalter le dévouement des Magyars. Alors, comme dans toute leur histoire, ils ne surent rien refuser à leur souverain délaissé, tandis que ce même souverain entouré d'alliés ne trouvait en eux que résistance ou froideur. Leur imagination orientale fut singulièrement fascinée par le jeune capitaine qui détruisait leurs armées comme en se jouant, et qui, dépassant en rapidité victorieuse tout ce qu'on savait des Turcs et des Mongols,, menaçait comme eux la Hongrie. Ils l'admirèrent, le haïrent et le combattirent avec passion.
De son côté l'empereur François, frappé de l'épuisement de ses pays héréditaires, avait toujours plus besoin de la Hongrie. Mais l'indestructible constitution exigeait, pour des levées et des impôts exceptionnels, une convocation de la diète : on était même déjà en retard d'une année puisqu'elle devait être réunie tous les trois ans. Que de plaintes, que d'exigences allaient se produire ! Tant que cela fut possible, on différa. Les grandes familles firent des sacrifices pour la cause de la féodalité et de la religion. Le prince Esterhâzy arma 620 conscrits et envoya 15,000 mesures de blé. Le cardinal-primat Batthyâny préleva sur les immenses revenus de son diocèse 50,000 florins, 50,000 mesures d'avoine, et se chargea d'entretenir encore un régiment. D'autres magnats et d'autres évêques montrèrent, dans la proportion de leurs revenus, une égale générosité : mais tout cela fondait devant Bonaparte. L'archiduc Joseph n'eut pas de peine à montrer que l'état de l'opinion devait exclure toute inquiétude, et que l'assemblée se montrerait bien disposée. Ce prince préludait au rôle libéral et conciliant qu'il devait garder pendant un demi-siècle. II avait aussi une vue personnelle : la Diète seule pouvait le proclamer légalement palatin du royaume. Il obtint la convocation pour le 6 novembre.
Dans la séance d'ouverture, l'archiduc Joseph et le primat parlèrent aux magnats en langue latine. Les députés entendirent deux discours en magyar, l'un du personal Joseph Nagy, l'autre du chanoine Vantsai, où il était vaguement question de la Constitution et du pays. Le cardinal s'exprima avec énergie, et s'efforça de représenter l'a guerre comme une croisade. Célébrant les récentes victoires de l'archiduc Charles sur Jourdan
et l'armée d'Allemagne, il exprima l'espoir de voir le crucifix rétabli en France pour la confusion, l'humiliation, et, avec la grâce de Dieu, pour la conversion des impies.
Noble magyar insurgé.
(D'après une gravure du temps.)
Le lendemain, le roi parut en costume national avec la veste^, le manteau et les bottes d'un colonel de hussards, avec le bonnet de fourrure orné d'une plume de héron. La figure triste et prudente de François II devait produire un singulier eiïet dans cet équipage. Il ne dit rien de bien
nouveau: une grande confiance dans le dévouement de ses sujets, une haine sincère contre les ennemis de la religion qui ne manqueraient pas, s'ils parvenaient en Hongrie, de voler et l'argent et les femmes; enfin, l'inévitable comparaison avec la Diète qui sauva Marie- Thérèse : ce souvenir chevaleresque avait le privilège de ne pas vieillir. Le discours royal réussit parfaitement. Les secours nécessaires furent votés avec une grandeur barbare; 20,000 boeufs devaient servir à la nourriture de l'armée, avec 2.400,000 mesures de blé offertes par la noblesse. Cinquante mille conscrits, et dix mille chevaux auxquels on consacrait quatre millions de mesures d'avoine, durent combler les vides faits par l'épée de Bonaparte. En cas d'invasion, une levée en masse était promise.
Une pareille magnificence semblait conférer à l'assemblée votante le droit de faire entendre ses réclamations. 11 y en eut d'assez vives sur les droits d'exportation que payaient les produits hongrois. Le commerce des vins de France rencontrant de grands obstacles dans les pays du Nord, les vins de Hongrie pouvaient trouver d'excellents débouchés du côté de la Russie; on s'irritait de voir le gouvernement rendre cette exportation presque impossible par des règlements minutieux ou des droits abusifs. Il fut répondu que l'on mettrait la question à l'étude, ce qui était plus que vague ; et deux députés qui parlèrent énergiquement des droits de la nation se virent expulsés en bonne forme. L'assemblée ne se montra point susceptible comme c'était l'habitude lorsque la liberté de parole était mise en question, et se sépara tranquillement après le remerciement royal (10 déc). La diète de 1796 ne peut donc compter parmi les grandes assises du peuple magyar. Elle ne voulut ni résister ni délibérer; elle ne fut qu'un appel, écouté avec enthousiasme, à un dévouement déjà éprouvé, et une manifestation militaire de l'ancien régime contre la Révolution. A ce point de vue seulement, elle pourra marquer dans l'histoire.
Mais ne croyons pas qu'elle fût désapprouvée par l'opinion publique: le journalisme, tenu en bride depuis le fameux complot, ne faisant que végéter, la poésie en tenait lieu. Elle fut toute politique et belliqueuse de 1797 à 1799. Des hommes dont la vie honorable et simple prévient tout soupçon de platitude, soutinrent contre les Français la cause royaliste^ intimement unie à la nationalité. Ils l'auraient au besoin soutenue contre les Prussiens qu'ils poursuivaient d'une vieille rancune, rappelant avec plaisir l'occupation de Berlin par les Hongrois de Hadik dans la guerre de Sept Ans.
Le vieil Alvinczy, récemment porté au commandement en chef de l'armée d'Italie, faisait des efforts héroïques pour délivrer Mantoue, et méritait, même dans ses revers, les remerciements de son roi.
La noblesse s'armait à la hâte, non sans les déchirements que produisent dans les familles ces levées subites de jeunes gens.
L'archiduc Charles arrivait cependant à Leoben, où se concluaient les
fameux pliérminaires. Ce jeune prince apparaît pour la première fois dans notre récit, mais il occupait déjà une grande place dans l'imagination des Hongrois. Quelques mois plus tôt, à la fin de sa victorieuse campagne de Wûrzbourg, il avait reçu une députation de la Diète, qui venait le féliciter. Plus récemment encore, au combat de Tarvis, entouré par les Français, presque prisonnier, il avait dû son salut à des hussards, commandés par le colonel Fedâk, qui périrent presque tous en le délivrant. Une sympathie mutuelle s'établit dès lors entre le grand général et le brave peuple : elle ne se démentit jamais. L'archiduc n'avait pourtant rien du Magyar : figure ealme et recueillie, calculateur prudent, il ne rappelait guère l'élan furieux d'un Hunyade.
Les préliminaires de Leoben n'arrêtèrent point la levée de la noblesse. Elle arrivait nombreuse et ardente au rendez-vous désigné, Szombathely, près de la frontière de Styrie. Les cercles du Danube, dont l'effecfif fut complet dès le mois de juin, avaient pour chefs deux grands seigneurs: le prince Esterhâzy et le comte Pâlffy. Ceux de la Theiss, plus éloignés, ne réunirent les contingents qu'un peu plus tard, sous les généraux Splényi et Mészâros, excellents dans les commandements secondaires. La palatin commandait en chef cette armée de 30,000 hommes portée à 40,000 par les levées des Croates.
Cependant la paix de Campo-Formio amena le licenciement de la noblesse. Mais cette paix si glorieuse pour la France n'était qu'une trêve; la cour de Vienne ne désarma pas sérieusement, parce qu'elle sentait derrière elle des troupes fraîches et dévouées.
La guerre avait coûté au royaume de Hongrie plus de cent mille hommes et trente millions de florins. Ces énormes sacrifices, peut-être dissimulés en partie, ne refroidirent point les Magyars pendant la seconde coalition. Les terribles campagnes de 1799 et de 1800 furent en grande partie leur ouvrage. Les soldats se signalèrent dans toutes les batailles; leurs généraux parurent au premier rang.
Il faut avouer que le commencement fut blâmable. Les hussards du colonel Babarczy occupaient les environs de Rastadt lorsque furent assassinés, à leur départ du Congrès, les plénipotentiaires de la République. Ils partagèrent la responsabilité de ce crime avec la cour de Vienne, qui avait tout au moins donné l'ordre d'arrêter les ambassadeurs et de prendre leurs papiers. La discussion de ces faits obscurs ne rentre pas dans notre sujet : les hussards de Babarczy ne peuvent être accusés que d'avoir brutalement dépassé une consigne déjà coupable, mais qui s'imposait à eux au nom de l'obéissance militaire. A peu près en même temps (5 avril 1799), le maréchal baron de Kray méritait les éloges de M. Thiers, qui l'appelle un officier brave, expérimenté, et des historiens allemands les moins favorables à la Hongrie. Pendant que le général républicain Schérer essayait de forcer la ligne de l'Adige, Kray débouchant rapidement des montagnes de Vérone,
le surprit et le battit à Magnano. Cette bataille faisait perdre aux Français la Lombardie, pendant que la victoire de l'archiduc Charles à Stockach les forçait à la défensive sur les bords du Rhin.
Sans la jalousie mutuelle des Russes et des Autrichiens, et sans la prodigieuse habileté de Masséna dans la campagne de Zurich, la France était envahie. «Lorsqu'on apprit que Mantoue était retombée au pouvoir des alliés, Csokonai écrivit un furieux petit poème intitulé la Victoire de la Justice (az igazsdg diadalma). Il est curieux de voir quelles idées politiques s'exprimaient en Hongrie dans cette dernière année du siècle, si troublée et si sanglante, lorsque se préparaient en France la restauration du pouvoir personnel, lorsque l'opinion de l'Allemagne était partagée entre le réactionnaire Gentz et les partisans, suivant lui trop nombreux, de la Révolution.
Le publiciste hongrois commence par une invective contre le sainte Justice: que faisait-elle, où se cachait-elle lorsque » l'âme cruelle de la France « couvrait l'Europe de ruines et de sang? Pourquoi n'a-t-elle pas combattu la chimère moderne, le monstre aux têtes renaissantes.'' Oh! elle vivait encore; elle attendait l'heure propice pour » faire tomber devant le Seigneur l'idole parisienne*. Oii donc est la source de tout ce mal? Dans la violation de la légitimité. Le sang de la famille royale, des innocentes victimes parentes de l'Empereur François »crie vengeance au ciel et à Vienne«. L'empereur a la glorieuse mission d'assurer le triomphe de la justice. Il faut que l'aigle invincible de l'Autriche parvienne jusqu'au Louvre, devenu une «caverne de brigands« et y rétablisse les fleurs de lys. Henri IV (dont le poète fait un immense éloge) et Louis le Grand auront un digne successeur dans Louis XVIII. Tous ceux qui aident l'empereur dans cette grande tâche méritent des louanges: le czar Paul, dont les armées effrayent à la fois l'Asie et la France (rien n'est plus rare que d'entendre un Hongrois parler favorablement de la Russie); le sultan Sélim, qui arrivera bien à débarrasser la belle Egypte des brigands français — le roi Georges d'Angleterre qui règne sur l'Océan — surtout le brave Kray et son armée magyare.
Ainsi parlait un noble jeune homme, dont la carrière était compromise à chaque instant par une indépendance turbulente, et qui ne peut être accusé de servilisme; journaliste en même temps que poète, et journaliste populaire, on ne peut supposer qu'il exprime une opinion purement personnelle. Nous avons vu d'ailleurs que ce langage concordait avec les dispositions évidentes de la Diète, la conduite militaire des Hongrois et les publications contemporaines.
Le 18 brumaire et l'avènement de Bonaparte au Consulat ne changèrent rien. Les Hongrois restèrent, soldats et généraux, la plus grande force de l'Autriche. Kray fut opposé à Moreau. Si son plan fort ingénieux ne put empêcher le général républicain de passer la Forêt noire, il montra
du moins dans son compement d'Ulm et dans sa retraite nécessaire une remarquable fermeté. Zâch était le chef d etat-major de Mêlas, et le général Ott le premier de ses lieutenants. Ott, vainqueur de Miollis, » enveloppant
Le palatin Joseph.
(D'après une gravure du temps.)
tous les forts qui couvrent la ville, montra les couleurs autrichiennes aux Génois épouvantés*. (Thiers.) Digne adversaire de Masséna, il reçut un peu plus tard la reddition de Gênes.
Marengo, cette journée si disputée, fut presque une bataille magyare.
Dans l'engagement préliminaire de la Chiusella, le général comte Pâlffy exécuta une charge de cavalerie digne de ses ancêtres, et tomba glorieusement. Le général comte de Hadik, fils d'un héros de la guerre de Sept Ans, inaugura la grande bataille par le redoutable choc de son corps d'armée. Le corps de Splényi et les hussards affrontent la garde consulaire ; la cavalerie de Ott force à la retraite le général Lannes. A trois heures Mêlas, se croyant victorieux, rentrait dans Alexandrie pour annoncer à Vienne son triomphe, laissant à Zâch le commandement en chef; mais l'arrivée de Desaix changea complètement la face des choses, et les Hongrois prirent autant de part au désastre que naguère au succès: Hadik fut tué, Zâch fait prisonnier, la cavalerie de Ott saisie d'une panique.
Quelques semaines plus tard, les Français prenaient la route de Vienne, et la levée de la noblesse fut ordonnée de nouveau. La lettre royale demandait franchement des sacrifices en rapport avec les désastres subis. Les cavaliers nobles s'armèrent avec l'inévitable lenteur de soldats improvisés : cette arrivée tardive et par petits détachements fut peut-être le salut de l'Autriche, qui put ainsi échelonner sa réserve sur la route de Vienne et amortir le choc des Français. On ne pouvait espérer mieux dans l'affreux désordre oii se débattait l'empire. Le système de Thugut, défiance et entêtement, produisait tous ses fruits. L'archiduc Charles, partisan de la paix, était presque en disgrâce, et quand il reparut, c'était trop tard. L'armée périssait de misère en attendant que Moreau lui donnât le coup de grâce. Le malheureux empereur ne savait à qui s'en prendre et remplaçait le maréchal de Kray par son propre frère, le fatal archiduc Jean : on sait quel en fut le résultat, la déroute de Hohenlinden.
Huit jours plus tard un nouvel appel était adressé à la noblesse hongroise que commandèrent de bons généraux, Mészâros, Splényi, Benyovszky, puis Ott, Dévay, Gyulay, sous le commandement suprême d'Esterhâzy. Nul doute que des préparatifs aussi sérieux n'aient soutenu M. de Cobenzel dans les négociations de Lunéville, et ne lui aient valu des conditions meilleures. La disgrâce de Thugut était un soulagement pour tout le monde, et l'Autriche conservait à peu près ses limites de Campo-Formio. Les Magyars avaient donc servi puissamment l'Autriche et dans la guerre et pour la paix. L'empereur les remercia chaudement de leur concours, et déclara qu'il n'avait rien plus à coeur que le bien-être et les progrès de sa chère Hongrie. Mais cet éloge royal coûtait cher : cent millions de florins, deux cent mille hommes.
La nation était plongée dans le deuil et le découragement. Que de familles avaient perdu, avec les garçons enlevés à la charrue par la réquisition, leur avenir et leur espoir ! Que de champs mal cultivés par les vieux parents ou les enfants trop faibles! Trois fois, en 1794, 1795, 1800, la récolte fut si maigre, la disette si terrible, que les préjugés contraires à la libre circulation des grains reprirent faveur, et que les
comitats s'adressèrent au gouvernement pour obtenir que l'exportation du blé fût interdite.
L'exportation des vins de Hongrie aurait pu enrichir le pays; mais les troubles de Pologne avaient arrêté tout commerce du côté de la Russie, et la cour de Vienne, au fond plus irritée contre la Prusse que contre ses ennemis déclarés, gênait les échanges avec l'Allemagne du Nord et les alliés de la France. Restaient, pour acheteurs, les Autrichiens des pays, héréditaires qui faisaient les prix à leur guise sur le marché hongrois.
Le comte Benyovszky.
(D'après une gravure du temps.)
Les mines de Hongrie et de Transylvanie alimentaient de numéraire le trésor autrichien. En revanche le papier imposé par le Gouvernement s'était multiplié, et était tombé dans un profond discrédit. Les mesures violentes employées pour le soutenir à son taux fictif échouaient comme toujours. En septembre 1800 le comitat de Csongrâd écrivait: » Les années s'écoulent et l'exportation du numéraire (on l'employait en effet au paiement des armées), l'émission des billets de banque nous rendent la vie, non pas difficile, mais impossible. Personne n'a de confiance dans ces valeurs fie-
tives. Les riches perdent leur fortune; les pauvres, même lorsqu'ils sont payés de leur travail, meurent de faim, parce qu'ils ne trouvent pas à changer leur papier. « Pour comble de malheur, la monnaie de cuivre, si nécessaire aux petites bourses, partageait, quoique sur une moindre échelle, le discrédit du papier: la pièce de douze kreuzer n'était plus acceptée que pour dix, ou même pour neuf kreuzer.
Eh bien! cette misère fut salutaire aux Magyars; elle leur fit envisager avec moins de fanatisme la guerre et ses résultats; elle leur rappela qu'ils avaient aussi bien des devoirs de dignité envers eux-mêmes que des devoirs de dévouement envers leur roi. S'ils souffraient aussi cruellement, c'est qu'ils avaient laissé méconnaître les vieilles libertés, et leur administration financière indépendante garantie encore une fois par Léopold. Comment revenir à l'état de choses légal? Par une manifestation tranquille et respectueuse. Dès lors le mot de diète nationale s'impose à tous les esprits et sort de toutes les bouches. Depuis dix ans on l'avait oublié, car la Diète de 1796, nous l'avons vu, n'était qu'un appel aux armes. Partout on s'étonne d'avoir laissé passer sans se plaindre l'année 1799, date régulière d'une nouvelle convocation. La paix d'Amiens vient d'être signé, l'Europe entière se repose; aucune nécessité ne peut excuser un plus long retard.
Enfin arrive la lettre royale fixant l'ouverture de la session au 2 mai 1802, »pour s'occuper du bonheur du pays, du peuple contribuable, de la bonne justice*. Il y avait un autre but, qu'on se gardait bien d'indiquer. L'archiduc Charles avait reçu de grands pouvoirs pour réorganiser l'armée ; il savait mieux que personne quelle était l'importance des régiments hongrois. Mais la sympathie de l'archiduc ne s'étendait pas jusqu'à la vieille constitution, dont les lenteurs et les résistances lui paraissaient un obstacle à la grandeur militaire de l'Autriche. Il aurait voulu que la Diète se dessaisît une fois pour toutes de ses droits, en votant un nombre fixe de conscrits annuels. Les comitats, ignorant cette arrière-pensée de la Cour, et se rappelant les promesses du roi lors de la dernière assemblée, commencèrent activement leurs discussions. Le vieil esprit aristocratique inspira le choix des députés, et les mandats qu'ils reçurent prouvent à la fois et l'énergie de la noblesse sur le terrain de la constitution féodale, et son étroitesse lorsqu'il s'agit de réformes. Cependant beaucoup de députés comprenaient bien l'importance des questions commerciales, et une brochure, dont l'auteur s'appelait Bredeczky, attaqua vivement le système douanier qui sacrifiait la Hongrie aux provinces allemandes.
Au jour indiqué, les députés se réunirent sous la présidence du personal .Semsey, qui prononça en langue magyare un discours très convenable, exempt de flatterie comme de hauteur. Il félicita le roi, et c'était justice, d'avoir de lui-même, sans y être forcé par les circonstances, demandé les conseils et l'appui de ses sujets. Il fit également l'éloge de la constitution nationale, seule inébranlable dans la confusion universelle. Cet éloge con-
tenait, il est vrai, une réserve : on devait songer au bien de la société, mettre les intérêts de tous au-dessus de son intérêt égoïste, et ne pas croire qu'une constitution fût imperfectible : adroit acheminement aux réformes projetées par l'archiduc. Le langage libéral du XVIII siècle était habilement retourné contre la noblesse constitutionnelle.
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