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L'archiduc Charles.
(D'après une gravure du temps.)
François II en convint avec une franchise pleine de promesses: «Maintenant, dit-il, que la paix est conclue, je veux étendre ma sollicitude sur le royaume de Hongrie, sur le pays qui m'a secouru avec le plus d'efficacité dans mes guerres, qui par son étendue, sa population, sa fertilité, le caractère noble et valeureux de ses habitants, est le rempart de
la monarchie. Mon voeu est de in'entendre avec les États pour accroîtrela prospérité publique et mériter la reconnaissance de la nation.*
Quel ne fut pas le désappointement lorsqu'on en vint aux véritables projets de la cour: Les troupes hongroises devaient conserver pendant la paix leur effectif complet, et pour subvenir à cette dépense nouvelle, l'impôt serait augmenté d'un million de florins. Or, les classes contribuables ayant déjà bien assez de charges à supporter, le surplus devait être obtenu par une augmentation du prix du sel pesant sur tout le monde. Le chancelier Aczél avait soin de dire que les nobles magyars n'étaient pas sujets à l'impôt, mais qu'ils devaient songer au soulagement des pauvres. Plusieurs précautions étaient prises pour amortir l'explosion du mécontentement. Les. États furent invités à élire les gardiens de la couronne ; nous savons combien cet emblème de l'indépendance nationale a toujours été cher au coeur des Hongrois.
La jeune impératrice-reine, épouse en secondes noces de François II, s'appelait Marie-Thérèse : autre prestige. La présence d'une souveraine dont le nom seul faisait revivre un généreux souvenir, enthousiasma les députés. Ils discutèrent les propositions royales sur un ton modéré, par crainte de manquer à la galanterie chevaleresque : ils étaient prêts à satisfaire le roi, déclaraient-ils tranquillement, pourvu qu'une plus juste organisation financière les mît à même de supporter des charges nouvelles. Mais lorsque le gouvernement déclara formellement qu'il n'entendait pas aborder les questions commerciales, et que l'on devait se borner à voter de l'argent et des hommes, l'indignation devint si vive que la reine, jugeant sa présence au moins inutile, cessa de venir.
Ainsi, dans cette diète pacifique, dans cette assemblée tenue en 1802, année de repos universel, la question militaire était aux yeux de l'Autriche la seule dont il valût la peine de s'occuper. Si l'on présentait des projets de finances, c'était encore pour augmenter l'armée. Le désarmement n'était qu'un simulacre; la paix de Lunéville n'était pas plus durable que la paix de Campo-Formio. Le Directoire avait fourni d'excellents prétextes pour rompre en 1799; Napoléon devait en fournir d'excellents pour rompre en 1805; mais ni la République ni l'Empire n'ont à se reprocher d'avoir déchiré ces deux traités morts en naissant. Chaque fois qu'elle était abattue, l'Autriche sacrifiait une province et un ministre; mais des provinces qui restaient, un ministre nouveau faisait sortir une armée nouvelle: Après Thugut Cobenzel, après Cobenzel Stadion, après Stadion Metternich. Ce rôle n'est pas sans grandeur, mais il faut l'envisager tel qu'il est. La politique de l'Autriche fut constamment belliqueuse, et son attitude en face du peuple dont nous racontons l'histoire le prouve victorieusement.
Il fallut en venir à la discussion détaillée du projet militaire. Sur deux points fort graves la lutte fut longue et violente, parce qu'il s'agissait moins encore d'organisation de l'armée que de politique intérieure. Les.
troupes hongroises, nous l'avons vu, comprenaient les régiments réguliers levés en Hongrie et V Insurrection, formée en grande partie de cavalerie noble ; de sorte que le système des armées permanentes et le système des milices nationales existaient côte à côte. Le gouvernement, qui redoutait l'esprit indépendant, même lorsqu'ils se dévouaient, des nobles Magyars, voulait laisser l'insurrection au second plan, et former une nombreuse armée régulière. Les députés tenaient beaucoup à leur droit de se lever pour la défense du pays; ils y tenaient un peu par patriotisme, un peu pour se rendre nécessaires; ils craignaient qu'une plus nombreuse armée permanente, composée surtout de paysans, pliée à l'obéissance passive, ne devînt un dangereux instrument de despotisme.
Ce même esprit de défiance mettait la Diète en conflit avec la cour sur une seconde question essentielle : à qui appartient-il de fixer le nombre des conscrits et la durée du service.^ Le gouvernement ne contestait pas le droit de l'assemblée, mais il désirait que l'assemblée s'en dessaisît volontairement, dans l'intérêt de la monarchie, et votât l'augmentation demandée, non pas pour trois ans, jusqu'à la prochaine session, mais pour toujours. Sur ce point capital, les députés montrèrent une admirable fermeté: rien ne put les faire renoncer à leur droit constitutionnel. La cour vaincue en opiniâtreté, dut se résigner à n'obtenir que pour une courte période l'accroissement de forces militaires qu'elle réclamait.
C'était un grave échec; mais les Hongrois, habitués depuis dix ans à une obéissance enthousiaste, semblent avoir été étonnés de leur propre résistance. D'ailleurs, les magnats formaient un parti gouvernemental qui comptait même dans la chambre basse de nombreux adhérents. Aussi la cour reprit-elle l'avantage lorsqu'il s'agit de fixer les années de service et l'effectif. Assurément rien n'était plus contraire à l'esprit magyar qu'une levée forcée, même pour les troupes régulières, et qu'une limite (maximum ou minimum) de temps à passer sous les drapeaux. Pourtant la Diète, après de longues discussions entre les magnats et les députés, accorda six mille recrues par an pendant la paix, douze mille en cas de guerre, avec obligation de servir pendant dix ans, ce qui portait les forces permanentes de la Hongrie, sans préjudice de l'insurrection et des levées exceptionnelles, à soixante mille hommes sur le pied de paix, à beaucoup plus en cas de guerre prolongée. Il était facile de calculer que, dans un danger sérieux, le royaume pourrait mettre en ligne cent cinquante mille hommes.
Le gouvernement remporta un autre succès, mais illégal et dangereux. Il demandait deux millions de florins de plus pour le budget de la guerre, et ce chiffre, en face de semblables armements, paraît à coup sûr modéré : mais la situation financière de la monarchie était si mauvaise qu'il était difficile d'obtenir encore quelque chose des contribuables ordinaires. La cour éleva brusquement le prix du sel d'un florin six kreuzer par quintal, ce qui faisait contribuer les nobles autant que les roturiers. L'indignation
fut grande, et pas tout à fait désintéressée, chez les députés, qui votèrent de mauvaise grâce.
Le but réel de la convocation était à peu près atteint, et ce que le gouvernement n'avait pas obtenu, il savait bien qu'aucune insistance ne le lui donnerait. Dès lors il n'eut plus qu'an désir: faire oublier ses promesses, en retarder indéfiniment l'exécution. Mais il ne pouvait guère étouffer les discussions que lui-même avait fait naître. Une commission étudiait les intérêts économiques du pays et interrogeait les négociants des grandes villes, Pesth, Presbourg, Bude, Raab: elle produisit ses conclusions, fort modérées. Elle ne réclamait pas l'indépendance absolue des intérêts hongrois, mais une conciliation avec les intérêts des autres provinces, des droits d'exportation moins forts, des règlements de douane moins gênants. Le roi, peu touché de ces ménagements, fit quelques promesses vagues de traités de commerce, et jeta dans l'assemblée un brandon de discorde, le projet d'une banque nationale.
La maison de Lorraine a plus d'une fois montré, en ce qui concerne le progrès commercial et l'égalité civile, plus de largeur d'esprit que les députés nobles. Cela pouvait être bonté naturelle, ou ruse politique. En effet, les passions soulevées par une question de dignité et d'indépendance, étaient brusquement refroidies par une proposition de réformes contraires aux privilèges. Le projet de banque, soutenu par les magnats partisans de la cour, déplut aux représentants des comitats, parce qu'il fallait bien trouver des fonds pour créer cette banque, et parce que ces fonds devaient être fournis, en définitive, par la noblesse. D'étranges discours furent prononcés: le commerce de la Hongrie, dit un député de Nyitra, ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe. — La noblesse, disait un autre, ne doit fournir que le service militaire; quant aux autres charges, elle en supporte déjà beaucoup trop, elle n'en veut pas de nouvelles. — Conclusion: nommer une commission qui enterre le projet. Ainsi fut fait, et les Hongrois non nobles durent avoir une idée peu avantageuse de leurs législateurs.
Les passions aristocratiques une fois déchaînées ne s'arrêtèrent plus. Beaucoup de nobles vivaient dans les villes, et, ne possédant pas de terres, ne faisaient nul usage de leurs privilèges; ils demandèrent à ne rien payer, même dans les villes. — On remarquait avec effroi le déboisement croissant du pays. Les magnats auraient voulu que le gouvernement fît respecter les lois d'intérêt général qui s'y opposaient; mais les députés des comitats répondirent que, leurs forêts leur appartenant, ils avaient le droit d'en faire ce que bon leur semblait. La proposition n'eut pas de suite. Une discussion très vive s'engagea sur le droit de chasse. La noblesse ne voulut rien abandonner de ses droits, et la nation des lièvres, suivant une satire composée, par un député, envoya remercier la Diète de ne l'avoir pas livrée aux paysans.
Si l'assemblée s'occupa des rapports de la Hongrie et de l'Autriche,
ce fut pour réclamer au nom de vieux souvenirs historiques la réunion de la Dalmatie, en vertu d'anciens droits féodaux la réunion de la Gallicie. Le gouvernement répondit tout naturellement qu'il avait rattaché la Dalmatie à ses nouvelles possessions de Venise, que la Gallicie n'avait jamais obéi à la couronne de Saint-Étienne. Lorsque la majorité demanda que la session fût prolongée, la cour déclara ne point s'y opposer, pourvu que les frais d'entretien fussent supportés, non plus par les pauvres contribuables, mais par les députés eux-mêmes: c'était fort spirituel, et d'un effet immanquable. Les députés, avec un empressement peu édifiant, se résignèrent à la dissolution. Le roi déclara dans la séance finale du 31 octobre qu'il était très satisfait des députés, et que les députés devaient être satisfaits de lui, car il avait accordé tout ce qui n'était pas contraire à l'intérêt de la monarchie. Ainsi finit la Diète de 1802, provoquée par de grands besoins, inaugurée au milieu de grandes espérances : la Hongrie n'en recueillait que stérilité et déception. Le gouvernement, fortifié par l'égoïsme étourdi de l'opposition parlementaire, se retrouva plus absolu que jamais, libre de jeter dans une guerre nouvelle la nation fatiguée.
Et pourtant la situation de la Hongrie dans les trois années qui précédèrent la campagne d'Austerlitz, prouve qu'elle ne perdait pas son temps. Après un long effort de dévouement royaliste, elle comprenait qu'au lieu de compter sur la Cour elle devait agir d'elle-même. L'engourdissement produit par la confiance diminue peu à peu; l'initiative nationale ne cesse de grandir.
Dans l'ordre des intérêts matériels, le gouvernement se montrait chaque jour plus intraitable. L'exportation du blé n'était permise que par mer ou avec la Turquie ; or, ni la Turquie, ni les pays lointains n'avaient besoin du blé de l'alfôld. L'exportation de la laine était frappée d'un droit énorme, douze florins par quintal : les étrangers cessèrent d'acheter la laine hongroise. A vrai dire ce n'était pas une mesure fiscale, elle serait allée à contresens. On voulait forcer les habitants de l'empire à fabriquer les étoffes de laine. D'après les idées économiques alors répandues en Autriche, il n'y avait rien là de bien blâmable. Personne n'avait l'intention de nuire à la Hongrie: mais en fait, ce pays tout agricole, producteur de matières premières, se trouvait sacrifié à l'industrie de Vienne ou de la Bohême, qui achetait la laine à bas prix.
Les comitats, n'ayant rien à espérer du pouvoir, reprirent pour leur propre compte les projets de 1791. La plaine fertile arrosée par le Danube et la Theiss subissait des inondations qui la rendaient chaque jour plus marécageuse, et les plus belles récoltes pourissaient sur place, faute de routes convenables pour les transporter. Des travaux de dessèchement furent entrepris, un beau canal creusé du Danube à la Theiss permit de passer de l'un à l'autre cours d'eau sans faire un grand détour. Une bonne route de commerce rejoignit le port de Fiume. L'agriculture était fort arriérée:
les chefs des grandes familles se mirent à encourager ses progrès par une noble imitation de l'aristocratie anglaise. Le comte Georges Festetics fonda près du lac Balaton une école pratique d'économie rurale ; le prince Eszterhâzy envoya des jeunes gens en Angleterre pour étudier les méthodes et les importer ensuite dans leur patrie. Il s'occupa aussi d'une société pour le commerce des vins avec les pays du Nord, mais cette fois le succès fut médiocre. Dans le sens politique et littéraire les efforts ne furent pas moindres. Ce n'était plus seulement l'insouciance de la cour de Vienne, c'était sa
François Kazinczy.
(D'après une gravure de 1791.)
mauvaise volonté qu'il fallait combattre. Toute association était interdite depuis Martinovics, et la moindre accusation politique était terrible. L'année même de la diète, l'échafaud s'élevait pour deux avocats, Zsarnôczy et Mikol, coupables, disait-on sans preuve, de haute trahison. Ces procès étaient d'ailleurs fort rares à cause de l'ignorance entretenue à dessein dans le public. Très peu de journaux étaient tolérés, et encore leur était-il défendu de raconter ce qui se passait en Europe, à moins de copier la feuille officielle. La langue nationale était fort mal vue. Le gouvernement,
qui favorisait d'un subside considérable le théâtre allemand de Pesth, ne faisait rien pour le théâtre magyar. Il aurait voulu que l'allemand devînt la langue de la conversation et du commerce, et que le latin redevînt celle de l'enseignement et des affaires publiques.
Mais un peuple parle toujours la langue qu'il veut parler : c'est ce que prouvèrent une fois de plus les Magyars. Le théâtre national fut soutenu par des souscriptions, et ne cessa de prospérer. A quelques pas de là, dans cette intelligente ville de Pesth, vrai foyer de patriotisme, le comte François Széchenyi, le père du célèbre homme d'État, conçut le projet d'élever un monument où l'on réunirait les livres, les tableaux, les armes, les antiquités diverses qui permettraient de faire revivre le passé de la Hongrie : le musée national fut construit dans un style un peu froid, mais grandiose, et sur une place assez vaste pour recevoir les collections qui viennent chaque année l'enrichir. La poésie magyare venait de perdre le jeune et ardent Csokonay; mais Kazinczy sortait de prison, Verseghy et Bacsânyi vivaient moins misérablement. A côté de Berzsenyi qui avait à peine vingt-cinq ans grandissait toute une génération dont le chef, réservé à une longue et glorieuse carrière, était Alexandre Kisfaludy; son poème d'amour était toute une révélation pour la littérature mag^^are, il a inspiré la nation pendant un demi-siècle. Mais la guerre approchait.