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CHAPITRE SEPTIÈME

LA CAMPAGNE d'aUSTERLITZ ET l'oPPOSITION EN 1807.

L'avènement de Napoléon à l'empire changea brusquement la situation des souverains en face de la France, et même en face de leurs peuples. La Révolution s'incarnant dans un homme, leur rôle était maintenant de combattre cet homme. Au fond ils ne changeaient pas d'ennemi, mais ils devaient changer de tactique. On ne pouvait accuser la France impériale de propager le désordre, de détruire la religion, de ruiner la noblesse; il eut été trop facile d'opposer à ces attaques l'ordre qui régnait en France, le concordat, les titres conférés par Napoléon. On put dire avec plus de vraisemblance que la monarchie révolutionnaire voulait détruire l'indépendance des peuples, accusation que le nouvel empereur ne se chargea que trop de justifier. Les Magyars accueillirent d'abord ces insinuations avec défiance, et gênèrent cruellement de 1805 à 1808 la politique autrichienne, non point par des révoltes, mais simplement par leur froideur.

François II reconnut Napoléon; mais il déclara peu après que, pour ne pas rester inférieur à ia nouvelle maison de France, il prenait le titre d'empereur héréditaire d'Autriche. Résolution fort grave pour la Hongrie : jusque-là elle était un royaume indépendant, à côté de l'empire électif d'Allemagne. Maintenant elle allait devenir une province autrichienne, héréditaire comme la Styrie ou le Tyrol. Rien ne pouvait être plus désagréable aux Hongrois; aussi l'empereur leur donna-t-il par deux fois, en 1804 et en 1807, la formelle assurance que rien ne serait change à leur condition,, et qu'il ne serait jamais pour eux que le roi de sa Hongrie bien-aimée.

Le moment approchait où l'on allait être obligé de faire appel à la constitution du royaume. L'Autriche s'unit à la Russie et conclut avec l'Angleterre un traité de subsides: 25 millions pour les préparatifs de guerre, 100 millions par an pendant toute la durée des hostilités. Ces sommes énormes pour l'époque supposaient la mise sur pied de toutes les troupes disponibles. Douze mille conscrits furent appelés, indice certain d'une guerre prochaine, mais ils ne suffisaient pas. Dès le 30 août, la Diète fut convoquée pour le 13 octobre: les circonstances extérieures,.

LA HONGRIE AUTRICfflENNE 465

disait la lettre royale, et l'intérêt que nous portons à nos sujets nous ont fait un devoir de réunir tout de suite l'assemblée; nous avons confiance en vous.

Cependant la guerre éclatait, plus mal préparée que jamais du côté de l'Autriche. L'archiduc Charles, plein de pressentiments lugubres, acceptait par pur dévouement le commandement secondaire de l'armée d'Italie. L'homme important était le feld-maréchal Mack, qui ne manquait pas, suivant M. Thiers, de capacités administratives, mais triste général, justement chansonné depuis. La cour de Vienne était vouée à l'absolue médiocrité. La capitulation d'Ulm le fit bien voir. La nouvelle de ce grand désastre arriva juste à point pour que la Diète ne pût rejeter les demandes royales, et pour que l'opinion redevint, dans une certaine mesure, favorable au gouvernement; car le Magyar ne doit rien refuser à son souverain dans le malheur.

Et pourtant la guerre n'était point populaire : la cour ne tarda pas à s'en apercevoir. Le 17 octobre le personal Semsey ouvrit la Diète par un discours embarrassé. Il voulut faire croire que l'assemblée était convoquée pour reprendre les projets de réforme ; mais un péril imminent pouvait bien, il en convenait, changer le but de la réunion: »il ne faut pas délibérer lorsque la maison brûle «. L'orateur du clergé dans la Chambre des magnats, l'archevêque Kolonics, y mit plus de franchise. Il accusa nettement l'empereur des Français d'avoir violé la paix et de se proposer comme but l'entière conquête de l'Autriche. Puis, avec une émotion qui de la part d'un soldat eût fait sourire, mais qui était touchante chez un vieux prêtre, il appela la bénédiction de Dieu sur ces jeunes princes qui allaient commander les armées: »Non, Dieu ne permettra que leur sang innocent soit répandu par la fureur des ennemis : il leur donnera la victoire. «

Dans le discours du roi on peut remarquer, avec le regret de différer encore les réformes intérieures et l'expression d'une entière confiance dans ses sujets, une phrase haineuse contre son futur gendre Napoléon : » L'empereur des Français a confiance dans sa fortune, dans les forces de son peuple qui soupire pourtant après le repos: il a rendu inutiles tous nos efforts pacifiques. Non content d'un si vaste empire, sans respect ni pour la majesté des autres souverains ni pour les peuples, il affecte de dicter partout ses ordres accompagnés d'injurieuses menaces.* Cette phrase, que personne, croyons-nous, n'a relevée jusqu'à présent, renferme déjà toute la politique de la Sainte- Alliance avant 1815: se présenter en libérateur des peuples, même du peuple français.

L'archiduc Joseph insista plus franchement que jamais sur sa situation de palatin du royaume. Son discours fut celui d'un patriote magyar: il parla bien du dévouement que l'on devait au meilleur des princes, mais il établit que son premier devoir était de défendre la constitution. Il dit plusieurs fois nous autres Hongrois, et s'il se déclara prêt à donner

l'exemple de la bravoure, c'est comme chef d'une nation généreuse et comme ayant dans les veines du sang d'Arpâd. Ce discours fit déjà pressentir la conduite de l'archiduc pendant la guerre.

L'assemblée vota, mais froidement, de mauvaise humeur. La cherté était devenue extrême; on se voyait menacé d'une famine que les horreurs de la guerre allaient accroître encore. Il fallut la marche des Français sur Vienne, qui permettait de redouter l'invasion du sol hongrois, pour faire voter, à côté de l'armée régulière, la formation d'un corps de cavaliers nobles et d'un corps de fantassins non nobles. C'était beaucoup aux yeux de la majorité, bien peu aux yeux de la cour qui aurait voulu la levée en masse. Il fallut se contenter de ce que l'on obtenait. Encore y avait-il des conditions sous-entendues. Pendant la discussion sur la levée des troupes, on vit reparaître avec une singulière insistance la question de la langue nationale. Il fut déclaré que la langue ne faisait qu'un avec la nation, avec son caractère et sa gloire, que la loi de 1792 étant devenue insuffisante, il fallait une loi complémentaire. D'après le nouveau projet, non seulement les comitats pouvaient rédiger en magyar les actes qui les concernaient, mais ils pouvaient entretenir dans cette langue leur correspondance avec le gouvernement ; l'enseignement se ferait en magyar. On demandait aussi, preuve d'amère défiance, la suppression des rapports secrets, des dénonciations anonymes, l'entière liberté de parole dans les assemblés des comitats. — Pressé par un plus grand péril, le roi céda: des articles furent ajoutés à la loi de 1792, Quant à l'espionnage, il n'y a pas de loi au monde qui puisse l'empêcher.

Le 7 novembre, la Diète terminait ses séances au milieu de l'impatience générale; chacun avait les yeux fixés sur la Grande Armée qui accomplissait les plus belles opérations militaires de tous les temps. Le rôle des soldats magyars est beaucoup moins remarquable dans la campagne de 1 805 que dans les guerres précédentes : ils se battirent comme les autres, avec la bravoure ordinaire de l'armée autrichienne. Ils se signalèrent toutefois dans l'engagement de Caldiero, entre l'archiduc Charles et Masséna. On sait que Masséna était chargé par Napoléon de conquérir la Vénétie et de pousser devant lui l'armée autrichienne d'Italie, pendant que le corps de Marmont, détaché de la Grande Armée, empêcherait l'archiduc de rejoindre en Moravie les empereurs François et Alexandre: une rencontre sérieuse eut lieu sur la forte position de Caldiero, occupée par les Autrichiens. La victoire fut très disputée, et les deux adversaires ne manquèrent pas de se l'attribuer. L'archiduc, presque battu au premier choc, dirigea lui-même »la meilleure infanterie autrichienne* dit M. Thiers: c'étaient les fantassins d'Esterhâzy. Le régiment subit d'énormes pertes, mais ramena la victoire. Cependant une nouvelle attaque de Masséna vint accroître le péril, et pour le conjurer il fallut cinq bataillons de grenadiers magyars et croates. Enfin les Français menaçant de tourner par la droite

la position de Caldiero, l'infanterie de Splényi et les hussards de Kerekes assurèrent à l'archiduc le succès de la journée. Ainsi le veulent les historiens autrichiens et hongrois; mais cette victoire eut les conséquences d'une défaite, car elle ne gêna point le plan de Napoléon.

La frontière hongroise, vers le milieu de novembre, se trouva menacée de deux côtés, au sud-ouest par la Styrie, au nord-ouest par la Moravie: la Grande Armée était à Vienne, l'armée d'Italie sur le Raab. C'est en ce moment-là, dans les quinze jours qui précédèrent Austerlitz, que le rôle des Hongrois devient curieux, et leur froideur manifeste. M. Horvâth en fait peser la responsabilité sur la cour de Vienne qui, par son système d'espionnage et de bureaucratie, avait produit une apathie universelle; la preuve en serait dans l'accueil indifférent, plutôt favorable, que drent aux Français les habitants des provinces autrichiennes. Napoléon n'avait point encore tourné les peuples contre lui. Il connaissait à merveille la puissance des nationalités, comme le prouve maint endroit de sa correspondance, et l'un de ses plus vifs désirs était de se les rendre favorables. Il voulait être populaire à Vienne ; il protégeait les Viennois, plaignait leur détresse, les croyait avec raison mécontents de la guerre. L'amitié des Hongrois lui eût été bien plus précieuse : elle eût paralysé les efforts de l'Autriche et tenu en échec la Prusse et la Russie. Le nation et le palatin ne démentirent pas entièrement cette espérance.

Le palatin avait reçu les pleins pouvoirs de l'empereur, lorsque celui-ci quitta Presbourg afin de rejoindre Alexandre en Moravie. Estimant que son devoir lui était commandé par les opinions pacifiques du pays, il résolut de préserver la Hongrie des malheurs de la guerre, quitte à encourir la disgrâce de son frère et les soupçons de la Cour. Sa présence étant nécessaire à Pesth-Bude, il laissa à Presbourg, tout près de la frontière, le général Pâlffy avec l'ordre de déclarer aux généraux français la neutralité de la Hongrie : si les Français voulaient absolument violer cette neutralité, mais dans ce cas seulement, il devait recourir aux armes. Décision grave chez un prince de cette maison de Habsbourg qui, par la solidité des liens du sang et par l'intime union de la famille, compensait la diversité de ses États !

La longue et irréprochable vie politique de l'archiduc Joseph doit le défendre contre tout soupçon de trahison. Mais on conçoit l'irritation de la cour fugitive, réduite à implorer sur son propre territoire la protection des Russes, lorsqu'elle apprit que les Hongrois, ayant mis en sûreté leur sainte couronne derrière les remparts de Munkâcs, se souvenaient fort peu du péril de leur roi, et lisaient avec plaisir la proclamation du palatin affirmant en langue magyare qu'il avait sauvé le pays.

Cependant le maréchal Davoust approchait de Presbourg. Il reçut les propositions de Pâlffy et répondit avec empressement que l'empereur serait heureux de contribuer au bien-être d'une nation aussi digne de respect

qu'il voulait bien, à charge de revanche, considérer la Hongrie comme neutre. Pâlffy écrivit en français: »Le commandant des troupes françaises voudra bien donner des ordres pour que les colonnes de l'armée française qui entreront dans les districts du royaume (^'Hongrie n'y commettent aucun excès, attendu qu'aucune sorte d'opposition ne sera faite aux troupes françaises.* Le ton des pourparlers était donc on ne peut plus amical; mais le comte Pâlffy reçut à son grand étonnement un message très froid du Palatin, lui rappelant que la neutralité de la Hongrie était chose soumise à l'approbation de Sa Majesté. Pâlffy avait pourtant suivi ses instructions au pied de la lettre; mais l'archiduc, alarmé des soupçons qui se faisaient jour au camp de Moravie dans l'entourage impérial, voulait, sans rien changer au fond de ses résolutions, couper court à l'intimité qui allait s'établir entre les deux armées. Davoust, surpris à son tour, fit occuper Presbourg par la division Gudin. C'était d'ailleurs l'ordre de l'empereur, mais il s'agissait uniquement d'occuper une position militaire importante sur le Danube, le général ne devait point enlever aux habitants l'administration de la ville, et les Hongrois ne se trouvèrent soumis à aucune contribution de guerre.

L'effroyable défaite de la coalition dans les champs d'Austerlitz enleva toute importance aux négociations que nous venons de raconter. Mais la correspondance de Napoléon nous révèle un redoutable plan politique qui aurait pu faire plus de mal que ses canons mêmes à l'ennemi. Les vieux souverains tâchaient de soulever contre l'empereur parvenu, avec les répugnances de l'ancien régime, le mécontentement des peuples. Napoléon avait peut-être le vague pressentiment que c'était par là qu'il devait périr : il aurait voulu rendre aux rois, pour ainsi dire, la monnaie de leur pièce, en se posant comme le champion des nationalités opprimées. Cette lutte à coups de peuples ne date pas de 1813, ni même de la guerre d'Espagne; elle remonte aux débuts de l'empire.

Dès les premières inquiétudes que firent éprouver à Napoléon les armements de l'Autriche (décembre 1804), il écrivait à François II: »Une guerre ne produirait que de nouvelles » charges pour nos peuples.* Il déclarait au Corps législatif que l'empereur d'Autriche consacrait à la prospérité de ses finances, au progrès du commerce, le repos que lui conseillait l'intérêt de ses sujets. Pendant sa marche sur Vienne il écrivait au duc, bientôt roi de Wurtemberg: »Les Russes pillent, brûlent et bâtonnent d'une manière si effrénée que les peuples d'Autriche et de Bohême nous appellent à grands cris pour les délivrer de ces singuliers alliés. « Peu avant la bataille d'Austerlitz, il s'adressait directement à François II, l'engageant à terminer cette guerre horrible, s'il ne voulait pas détacher entièrement de lui ses propres sujets.

Mais c'était surtout des Magyars que se préoccupait Napoléon. Il ne croyait pas (avec raison cette fois), à la spontanéité de leur dévouement ;

il ne croyait pas à »ces 80,000 Hongrois, qu'on fait parler dans les gazettes comme s'offrant à la cour de Vienne pour combattre la France*. Pendant les marches savantes qui devaient amener la capitulation d'Ulm, il s'avisa que les gazettes n'étaient pas un si mauvais moyen d'exciter les peuples: » Monsieur Fouché, dit-il, il me semble que les journaux n'animent point assez l'esprit public. Nos journaux sont lus partout, surtout en Hongrie. Faites faire des articles qui fassent connaître aux Allemands et aux Hongrois combien ils sont dupes des intrigues anglaises; que l'empereur d'Allemagne vend le sang de ses peuples pour de l'or.* Parmi les officiers généraux compris dans la capitulation se trouvèrent plusieurs nobles magyars, un Gyulay, un Stipsics, un Mecséry. Le comte Gyulay dut plaire infiniment à son vainqueur, car il devint pendant le reste de la campagne l'intermédiaire entre les deux armées pour les propositions d'armistice. Napoléon recevait des renseignements plus précis à mesure qu'il avançait, témoin cette phrase qui résume on ne peut mieux les griefs de l'opposition : »Les Hongrois se plaignent d'un gouvernement illibéral, qui ne fait rien pour leur industrie, et se montre constamment jaloux de leurs privilèges, et inquiet de leur esprit national.* Il ajoutait: »En Hongrie comme en Autriche, on est persuadé que l'empereur Napoléon a voulu la paix, qu'il est l'ami de toutes les nations et de toutes les grandes idées.*

La paix de Presbourg le fit renoncer à tout projet hostile contre »ce squelette de François II que le mérite de ses ancêtres a placé sur le trône*, portrait peu flatté d'un futur beau-père. Cependant il ne perdait pas de vue les Hongrois, et le Journal de Mayence, feuille impérialiste, comparaît Napoléon à Mathias Cor vin. La cour de Vienne était indignée de l'attitude de cette nation : elle ne lui envoyait pas, comme aux autres provinces, des lettres de remerciement, et les Allemands de l'empire publiaient contre eux les brochures les plus moqueuses.

On avait beau faire : Le traité de paix créait à la Hongrie une grande situation. François II renonça bientôt à son titre d'empereur du Saint- Empire germanique, qui n'avait plus aucun sens. Dès lors, la couronne de Saint-Étienne devenait la première de ses couronnes. Tant que le souverain de l'Autriche était resté le chef de la nation germanique. Vienne, ville allemande, restait aussi la seule capitale possible. Tout lien étant rompu entre la Confédération du Rhin et les possessions autrichiennes, le centre de l'empire se trouvait déplacé : il était au grand coude formé par le Danube dans sa marche vers le midi; il était sur le rocher de Bude, ou de l'autre côté du fleuve, dans la commerçante ville de Pesth, oi^i commence la vaste plaine. Telle était aussi l'opinion des deux esprits les plus clairvoyants de la France et de l'Allemagne. Talleyrand soumettait à Napoléon un plan qui consistait à écarter l'Autriche de l'Allemagne et de l'Italie, et à tourner son ambition vers le Danube intérieur. Gentz écrivait avec plus de précision encore à Jean de Millier que Vienne devait cesser d'être capitale, que les

provinces allemandes devaient être désormais les provinces frontières, et la Hongrie le centre de l'empire.

Il s'agit maintenant de raconter comment retentirent dans le cabinet de Vienne, et dans une assemblée hongroise les échos d'Iéna et de Friedland, comment la tenace Autriche profita du court répit qui lui était offert^ et comment la tribune magyare, entre les exigences royales et les menaces de l'étranger, demeura ferme et patriotique.

Napoléon n'était pas alors préoccupé de la Hongrie comme il le fut deux ans plus tard : mal renseigné peut-être sur ce qui s'y passait, il la confondait avec les autres peuples de la monarchie autrichienne, dont l'attitude ne cessait pas de l'inquiéter. Pendant les sept premiers mois de 1806, il s'échappe souvent, dans sa correspondance, en paroles amères et défiantes : le nom de Cobenzel le met en fureur ; il ne croit pas que la retraite de ce ministre ait été sincère; il ne peut souffrir que l'on parle de Cobenzel pour être ambassadeur; il constate que la faction de Cobenzel est toujours puissante à Vienne. A chaque instant il prescrit au vice-roi Eugène de tout préparer en Dalmatie contre l'Autriche. Il lui défend de laisser porter aux dames de Milan des décorations autrichiennes. Il menace de sa colère les États allemands qui osent recevoir des agents autrichiens. Il s'indigne que l'on tolère à Vienne les libelles injurieux pour la France, que des journaux en apparence inoffensifs envoient manuscrits à tous leurs abonnés. Par une ruse singulière, et qui montre à quels détails imprévus descendait ce grand esprit, tout en renvoyant chez eux les prisonniers autrichiens de la guerre précédente, il recommande de faciliter leur désertion dans les petits États d'Allemagne. Napoléon n'avait donc aucune confiance dans la durée de la paix de Presbourg.

Mais depuis le mois d'août 1806, la coalition de la Prusse et de la Russie devient trop redoutable pour que l'empereur affronte un ennemi de plus. Il se flatte de trouver dans l'Autriche une alliée, et de désarmer ses vieilles rancunes par des preuves sincères d'amitié. Il écrit lettre sur lettre à son beau-fils Eugène pour que rien dans le royaume d'Italie ne décèle une arrière-pensée hostile, et pour que le mot d'ordre pacifique soit donné aux journaux. Maître de Berlin et confiant dans sa persistante fortune, il remplace M. de la Rochefoucauld, ambassadeur à Vienne, par le général Andréossy; mais son but, en faisant succéder à un diplomate de l'ancien régime un artilleur de la Révolution, n'était pas, comme on l'a cru, d'intimider François II; il était simplement de mettre dans ses propositions d'alliance plus de rondeur et de netteté. A Posen, à Eylau, pendant la terrible campagne d'hiver qui retenait la Grande armée à cinq cents lieues de la patrie, il écrit à M. de Talleyrand : »La tranquillité de l'Europe ne »sera stable que lorsque la France et l'Autriche ou la France et la Russie marcheront ensemble. « Mais ses nouveaux projets sur, la Pologne et l'anéantissement de la monarchie prussienne lui inspirent l'idée d'offrir la

Silésie en échange de la Gallicie ; toutefois il n'impose point cet échange : «L'Autriche veut-elle conserver la Gallicie ? je ne m'en mêle en rien. Veutelle traiter publiquement ou secrètement?*

L'Autriche ne répondait à ces avances que par un silence menaçant ou par des dépêches d'une obscurité inquiétante. M. de Stadion, esprit cultivé, assez libéral, patriote germanique, et le seul des ministres autrichiens qui dût trouver grâce devant les historiens nationaux de l'Allemagne, ne voulait pas plus que son souverain de l'alliance française. L'archiduc Charles, que Napoléon croyait être toujours, avec le palatin de Hongrie, le chef du parti de la paix, recevait de pleins pouvoirs pour réorganiser l'armée. Pendant que les Français conquéraient la Prusse, la milice autrichienne, créée par ce grand administrateur, doublait les forces de la monarchie, et retrempait dans l'énergie populaire le vieil empire épuisé.

Mais on ne pouvait procéder avec les Hongrois comme avec les sujets soumis et dévoués des États héréditaires. Il y avait une constitution à respecter, et la Diète seule pouvait faire des lois sur l'armée. Le gouvernement payait la faute qu'il avait plusieurs fois commise en défendant à la noblesse magyare de former des rassemblements militaires pour s'exercer aux manoeuvres. D'ailleurs, quand il y aurait eu des levées disponibles, il fallait de l'argent pour les entretenir, et la Diète seule pouvait voter les impôts.

La cour de Vienne éprouva une grande répugnance à convoquer encore une fois cette assemblée, qui s'était montrée si querelleuse en 1802, si froide en 1 805. Tout faisait prévoir une sérieuse résistance : l'impôt ordinaire était payé difficilement, et le palatin Joseph, dans un voyage au nord du royaume, constatait une misère trop réelle. La guerre était plus que jamais impopulaire : en cas de rupture avec Napoléon, pouvait-on envisager sans effroi un conflit constitutionnel? L'ennemi perdu dans les glaces de la Pologne ne se trouverait-il pas subitement encouragé par la pensée qu'il a derrière lui un peuple sympathique ? et si la Pologne et la Hongrie allaient se souvenir de leur vieille alliance, alors qu'elles succombaient glorieusement sous les coups des janissaires dans les plaines de Varna?

Sans aller aussi loin, ne pouvait-on pas craindre que l'écho d'une diète tumultueuse ne parvint au camp de Napoléon et ne l'éclairât sur les manoeuvres de l'Autriche? Aussi l'empereur François voulut-il éluder la grande assemblée en appelant à Vienne un certain nombre de magnats, sorte de conseil officieux dont les délibérations secrètes ne pourraient faire aucun mal, et dont on pouvait pressentir les complaisantes résolutions. C'était bien peu connaître l'esprit juridique du pays: se réunir hors du royaume, se réunir sur une désignation arbitraire, se réunir en lieu et place de la diète, c'était une triple impossibilité. Ils le déclarèrent à l'empereur, et il fallut envoyer des lettres de convocation le 8 février 1807, le jour même de la bataille d'Eylau.

Deux mois allaient s'écouler avant l'ouverture de la session : ce long délai contribua sans doute à prolonger l'indécision diplomatique de l'Autriche, qui, formant un singulier contraste avec la persistance de ses préparatifs militaires, exaspérait Napoléon. »La maison d'Autriche, écrivait-il, ne sait elle-même que faire, et dès lors il est bien difficile de la pénétrer . . . Faites-moi connaître ce qu'il faut faire pour se l'assurer : ce doit être mon premier intérêt. « Il ordonnait à Eugène et à Andréossy d'avoir » l'oeil sur l'Autriche*. Dans les dépêches qu'il recevait »je vois,« disait-il, »rarmement de l'Autriche; du reste ce sont des projets que personne ne peut ici bien savoir. « Il constatait un mauvais vouloir évident chez les officiers du corps autrichien qui observait la frontière de Gallicie. Il répondait à ces procédés par de nouvelles levées en France, et ne reculant pas devant un ennemi de plus, il écrivait à Talleyrand: »Tout en désirant fort la paix avec l'Autriche, je ne me trouve pas dans une situation telle qu'elle ait à regarder longtemps. « Toute cette correspondance est du mois de mars.

Le 5 avril les magnats et les députés devaient être réunis; le 9 eut lieu la séance d'ouverture. C'était encore André Semsey qui présidait en qualité de personal la Chambre basse, mais cette fois il avait une tâche plus difficile. Les élections s'étaient ressenties du mécontentement général, et les comitats avaient choisi plusieurs jeunes gens pleins d'ardeur, décidés à ne pas laisser mentir la lettre royale qui avait convoqué la Diète »pour s'occuper des réformes et du bien-être du pays*. Cette génération oratoire n*a pas eu, comme celle qui lui a succédé, le bonheur de retentir dans toute l'Europe: .Széchenyi, Kossuth, Deâk sont des noms illustres hors de .leur patrie; la Hongrie seule connaît la gloire de Paul Nagy.

Le Personal Semsey fut prudent, comme il importait de l'être en face d'une assemblée où l'opposition était très forte. Il compara le bonheur de la patrie sous le plus clément des princes aux souffrances des pays voisins, ravagés par la guerre. Une heureuse transition, sur l'Europe attentive à ce qui se passait en Hongrie, lui permit d'indiquer, mais légèrement, la nécessité des sacrifices. Comme correctif il se hâta d'introduire la perspective des réformes » impossibles à différer*. L'orateur du clergé, le chanoine Joseph Kirâly, exhorta non moins vaguement les députés à rester dignes de leurs ancêtres.

La Chambre des magnats demandait moins de ménagements. La haute noblesse n'était plus, comme en 1790, à la tête du mouvement libéral: une génération nouvelle avait grandi dans la haine de la Révolution, cela fut encore plus visible cette fois qu'en 1802. En outre, la politique de séduction exercée depuis quelques années avait fait contracter à beaucoup de magnats des obligations personnelles envers la Cour. Aussi les discours d'ouverture furent-ils bien plus explicites que dans la Chambre basse; le palatin déclara que les travaux de la paix étaient comme toujours le plus cher souci du roi, mais qu'il n'y avait pas de salut pour un

pays qui ne se prépare pas à la guerre. Ce vieil axiome, appuyé sur l'exemple des Lacédémoniens et de Jean Hunyade, était significatif dans la situation où se trouvait l'Europe. L'archevêque de Kalocsa rappela les malheurs de la guerre précédente qu'il attribua à l'insuffisanse des ressources militaires : c'est à peine, dit-il, si l'ennemi ne nous a pas conquis pendant que nous délibérions. La conclusion se présentait d'elle-même: pas de long débats, et de l'action!

Les propositions royales étaient désolantes; un seul article sur les progrès du commerce et sur une meilleure gestion financière, semblait être mis là pour la forme. Le gouvernement demandait, »vu la nécessité de méditer la guerre en temps de paix«, qu'il y eût des levées régulières fixées une fois pour toutes, et qu'on levât un impôt extraordinaire pour faire face aux nouvelles dépenses militaires. C'est là-dessus que la Diète devait délibérer, avant de pouvoir songer aux réformes.

La Chambre basse irritée rédigea, non sans une discussion de plusieurs jours, un projet de loi directement contraire à celui du gouvernement. La guerre était dénoncée comme la cause de tous les maux du pays, et la Cour était mise en demeure de promettre que jamais elle n'engagerait des hostilités sans le consentement de la nation. Ce n'est pas que l'on refusât de délibérer sur la levée de la noblesse, sur les mesures à prendre pour la mieux exercer et la réunir plus facilement ; mais il n'y avait aucune concession à espérer sur le vote périodique de trois ans en trois ans. Ces articles du projet avaient une portée immense : ils opposaient la milice nationale, indépendante, presque volontaire, à l'armée régulière impériale et royale, ils désarmaient l'Autriche. D'autres articles du projet concernaient les finances ; ils demandaient que l'on réduisît les droits de douane, que l'on mît un terme à l'émission du papier-monnaie avili, que les mines de Hongrie et leurs produits fussent entre les mains des autorites hongroises, et que le prix du sel ne fût pas augmenté. Enfin on réclamait l'exécution des réformes promises en 1792.

Les députés eurent à soutenir leur projet, non pas contre le gouvernement, mais contre la Chambre haute. Les magnats le rejetèrent, et il fallut plusieurs fois en adoucir le ton pour qu'ils voulussent bien y adhérer. Sans que le fond des réclamations eût changé, le projet n'apparaissait plus que comme un simple exposé des voeux de la Diète. Dans un discours prophétique, Nagy s'éleva bien au-dessus des minuties de la discussion; il annonça que dans un prochain avenir la crise financière, envenimée par de fausses mesures, aboutirait à la ruine universelle: c'est ce qui est arrivé en 1811.

L'insistance des orateurs et de la majorité sur la question du papier monnaie suggéra au gouvernement une manoeuvre très habile. C'est désormais pour remédier au mauvais état des finances qu'il demanda des sacrifices, et pour y amener plus doucement les députés, il leur adressa un

message très conciliant qui promettait de nombreuses réformes. Sans plus tarder, il permit l'exportation des grains, et restitua aux Magyars la gestion de leurs mines. Il est vrai que l'on devait bientôt se plaindre du peu de réalité de ces concessions. Les sacrifices furent votés avec largeur, et si l'on se rappelle les choix aristocratiques faits par les électeurs^ avec désintéressement, les nobles ne s'épargnèrent point. On accorda un sixième du revenu de tous les droits féodaux et de tous les immeubles seigneuriaux, un sixième de revenu des commerçants, des artistes, des industriels, des fermiers, un centième de la valeur de tous les biens meubles indistinctement. Tout cela bien voté, on s'occupa de l'armée, et les deux systèmes opposés, celui de l'archiduc Charles et celui de la noblesse, se rencontrèrent dans une lutte acharnée.

L'archiduc ne poursuivait pas tout à fait le même but en Hongrie que dans les provinces allemandes, où il avait organisé une nombreuse landwehr. Ce qu'il voulait dans ce pays, c'était plus de précision et de régularité dans les levées, et que les députés renonçassent à remettre tout en question; que le gouvernement opérât toutes les années un tirage au sort, et disposât des soldats hongrois comme des soldats tyroliens. A quelques égards ce système était le meilleur: il faisait peser les charges plus équitablement sur toutes les localités du royaume ; il mettait des bornes à l'arbitraire des comitats.

Mais la majorité, ne perdant pas de vue le maintien de la paix, ne voulait pas se dessaisir d'un puissant moyen de contrôle et de résistance respectueuse. Elle voulait au contraire revenir à l'ancien système, si vicieux qu'il pût être, comme plus conforme an génie national, système d'après lequel la noblesse avait le droit aussi bien que le devoir de se réunir en insurrection, et d'après lequel les troupes régulières se recrutaient comme il suit. Le chiffre total voté par l'assemblée était réparti entre les villes et les comitats. Les autorités locales offraient une compensation pécuniaire à ceux qui viendraient s'engager. Mais comme les jeunes gens savaient qu'ils pouvaient être soumis à des officiers allemands, à un commandement fait en langue allemande, et que le moindre manquement les exposerait à des peines sévères, l'enrôlement volontaire ne répondait pas à la nature belliqueuse des Magyars. Les vides étaient donc comblés par des désignations arbitraires ; c'était souvent un moyen de se défaire des mauvais sujets, mais ils n'acceptaient pas toujours leur sentence, ils s'échappaient, devenaient brigands. Ce mauvais système avait l'avantage de laisser une grande initiative aux autorités locales, et d'écarter la main de l'Autriche.

Les députés tenaient à ce mode de recrutement, tout prêts d'ailleurs à voter le chiffre annuel de neuf mille conscrits, mais seulement pour trois ans, et moyennant qu'il fût fait droit aux étemelles réclamations sur les douanes, les mines, la monnaie et le papier. La lutte recommença de plus belle avec les magnats, qui voulaient accorder douze mille conscrits et

toutes les demandes de la cour sans condition. Pendant six semaines les plaintes les plus amères retentirent contre le gouvernement qui sacrifiait les intérêts du pays, et voulait achever sa ruine par une guerre nouvelle. Les jeunes gens qui assistaient aux discussions comme délégués des absents, faisaient un tel vacarme qu'un jour le président dut les rappeler à l'ordre collectivement, et leur faire sentir qu'ils étaient admis aux séances pour prendre de l'expérience en respectant leurs aînés.

Cependant Napoléon écrasait les Russes à Friedland et presque aussitôt se rapprochait d'Alexandre. Entièrement rassuré par l'entrevue de Tilsitt, il donnait un libre cours à son mécontentement contre le ministre autrichien qui lui avait toujours déplu : » J'ai reçu les lettres de la cour d'Autriche, écrivait-il à Talleyrand dès le 24 juin. L'ensemble de tout cela me démontre qu'on ne voulait pas négocier et qu'on voulait tenter le sort de la guerre. « »I1 serait temps, dit-il un peu plus tard, que M. de Stadion mît un terme à ses petites chicanes et à ses plates manoeuvres. « Enfin il traçait le programme d'une lettre que M. de Champagny devait envoyer à M. de Metternich: »Vous avertissez partout de se tenir prêt à marcher pour la défense de la patrie ; quel ennemi vous menace ? Vous mettez toute la population sous les armes ; vos princes parcourent les champs comme des chevaliers errants . . . L'empereur veut encore ignorer vos armements. Faites qu'on licencie cette garde nationale qu'on lève chez vous, laissez en repos vos cultivateurs, vos soldats ; ménagez votre argent et ne menacez personne. «

Telles étaient les dispositions du vainqueur. Celles des Hongrois envers leur souverain prenaient dès lors une haute gravité, d'autant plus qu'ils s'exprimaient sans ménagement sur les questions extérieures. Nagy osa évoquer devant ses compatriotes le spectre de l'empire napoléonien grandissant, grandissant toujours, et comme résultat inévitable la chute de l'Autriche et de la Hongrie. Ce discours fit un effet prodigieux: la majorité un peu fatiguée de la résistance des magnats et de la Cour, commençait à faiblir; mais l'ardente parole de Nagy la réveilla plus décidée que jamais. Le gouvernement voulut séduire les opposants par des titres ou des emplois: quelques-uns acceptèrent, ce qui, d'ailleurs, n'était point regardé comme déshonorant; mais la plupart tenant bon, il fallut en venir aux grands moyens avec le chef du parti.

L'Autriche tenait en réserve une arme imprévue: on était brusquement appelé à Vienne pour entendre la parole royale, ad atidiendum verhum regium. Le récalcitrant se trouvait en face de son roi qui lui parlait en audience intime, priant, menaçant tour à tour. Que faire contre la bonhomie de François II ? On demandait à Nagy non de se démentir, mais de se taire: il se tut. Le mot d'empire français ne fut plus prononcé, et l'on vota une sorte de compromis : les douze mille conscrits furent accordés, puis on rétablit l'ancien mode de recrutement, et une somme de deux cent mille florins fut destinée à faciliter les engagements volontaires.

Mais la législature n'entendait pas donner carte blanche au gouvernement. Deux occasions de le prouver se présentèrent, toutes deux lorsqu'on s'occupa de l'insurrection. Une commission présidée par Ûrményi déclara dans son rapport qu'une paix durable était nécessaire au pays, et que la guerre la plus inévitable ne pourrait jamais être faite sans le consentement de la nation. D'autre part, la chambre des magnats fut troublée par un incident qui n'était guère dans ses habitudes. Le zèle de quelques-uns de ses membres les portait à promettre au roi des secours extraordinaires: on se demanda si des offres pareilles étaient permises. Le baron Nicolas Vay, chef de la minorité imposante, s'écria qu'on arriverait ainsi à donner les commandements militaires, comme on ne le faisait que trop pour d'autres emplois, à des imbéciles riches et zélés. Ce qui augmentait encore la gravité de ces paroles, c'est que le baron Vay était le général de l'insurrection, et certes ne parlait pas sans de bons motifs. Il fut destitué, ce qui parut une atteinte à la liberté de la parole; et il fallut pour apaiser les députés revenir sur cette fausse mesure. Mieux encore, il fallut que le gouvernement déclarât qu'il n'entendait en aucune façon gêner l'entière liberté des orateurs.

L'assemblée paya cher un tel succès. On la trouva importune, parce qu'elle avait donné tout ce qu'on pouvait en attendre, des soldats et de l'argent; une fois encore elle se trouva leurrée dans ses projets de réformes. Un message roj'^al arriva comme la foudre : les sacrifices consentis par la Diète étaient reçus par le roi avec reconnaissance; mais le moment n'était pas venu de supprimer le papier et de retirer du commerce la monnaie de cuivre, si mauvaise qu'elle pût être. Quant aux réclamations sur les douanes, on ne peut, disait-on, permettre l'exportation du bétail ; celle de la laine continuera à être frappée d'un droit de 16 florins le quintal, car les fabriques de Bohême et d'Autriche doivent être protégées par une loi qui leur assure la matière première à bon marché. L'exportation du vin sera permise, mais à condition que les marchands hongrois achèteront autant de vin d'Autriche qu'ils auront vendu de vin de Hongrie à l'étranger. Cette bizarre économie politique, où l'on ne reconnaît guère l'intelligence de Stadion, était couronnée par cette déclaration plus irritante encore, que l'on devait se séparer au plus vite, remettant les réformes à une prochaine session.

Se voir à ce point dupe, et pour la troisième fois en trois ans ! Au milieu de la consternation générale, plusieurs députés s'écrièrent avec indignation que tout était rompu. Nos mandats, disaient-ils, nous autorisent à de grands sacrifices, mais dans l'intérêt de la patrie, et non pour fournir des armes contre elle. Nous avons voté des hommes et de l'argent parce que le gouvernement s'était engagé à nous satisfaire : lui-môme déchire le contrat.

Lorsqu'un nouveau message vint presser l'assemblée de rédiger les lois déjà votées, et lui assigna le 15 décembre comme limite extrême de

la session, l'indignation redoubla, et la majorité composa un résumé vigoureux des griefs de la Hongrie. Le texte un peu long de ce mémoire n'intéresserait guère le lecteur français; il suffira d'en faire comprendre la tendance générale. La nation est déclarée indépendante au point de vue politique, financier, commercial; elle n'a renoncé par la Pragmatique-Sanction qu'à l'élection du roi. En un mot, la Diète proclamait le principe de l'union personnelle comme seul conforme aux lois et aux traités d'un passé de trois siècles.

L'éloquence de Nagy semblait avoir détruit dans les esprits la timidité réactionnaire et les scrupules royalistes. Elle eut encore, avant la clôture de la Diète, le temps de rendre deux grands services, et le mérite de braver les préjugés de l'assemblée. L'élévation constante du prix du sel était un fléau pour les classes pauvres: dans les ardentes discussions que chaque législature consacrait à cette question, il s'agissait de constitution, de légalité, mais fort peu des souffrances populaires. Nagy aborda courageusement ce point de vue : s'élevant au-delà des bornes strictes de la question posée, il envisagea dans son ensemble la condition de cette population nombreuse, peu ou point représentée dans les chambres, à la Diète, et que l'on ne devait pourtant ni condamner à la misère, ni priver des droits de citoyen. L'Assemblée frémit de ce dangereux langage, et Nagy perdit un instant sa popularité. Un cri s'éleva, une brutale insulte: » Assez de sottises, « ne stultizet! Tant le libéralisme hongrois était encore exclusif! N'importe, l'idée généreuse était semée, elle devait grandir.

La langue nationale, cet éternel emblème d'indépendance, dont les progrès, nous l'avons vu, avaient un sens plus politique encore que littéraire, fournit au grand orateur un succès moins laborieux. Cette fois, au lieu de devancer l'opinion de ses concitoyens, il ne faisait que la suivre ou l'accompagner. Un poète, Berzsenyi, un grand seigneur, le comte Dessewffy, montraient le même zèle pour cette cause, et la même véhémence contre ses adversaires attardés, qui pour se faire bien venir en cour, voulaient employer le latin comme langue politique, l'allemand comme langue usuelle.

Le mouvement était général en faveur de la langue magyare. Il l'était d'autant plus que le gouvernement avait montré plus de froideur. On s'était d'abord adressé à lui pour la fondation d'une grande société d'encouragement; il refusa, s'opposa même à une réunion générale qu'on voulait tenir à Pesth. Dès lors les comitats et les citoyens s'occupèrent eux-mêmes de l'entreprise, et comme de raison, ils réussirent bien mieux ainsi. Les comitats s'engagèrent par lettres à traiter en langue magyare toutes leurs affaires; ils demandèrent aux ecclésiastiques de prêcher dans cette langue, aux instituteurs d'en faire leur principal enseignement. Nag>' trouva la vraie formule du patriotisme hongrois: »La nationalité est un trésor plus précieux que la constitution elle-même; car la constitution peutêtre rétablie, non la langue qui est la nationalité même.*

La Diète de 1807 a été féconde dans l'ordre des idées sinon dans Tordre des faits. Elle a préservé la langue natale, les anciennes institutions et le pacte fondamental. Dans une époque de terreur militaire et de compression de la pensée, elle a fait entendre des paroles de paix et revendiqué la liberté de la tribune.

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