‹ Histoire générale des HongroisChapitre 44 sur 54 · LUTTE NATIONALE CONTRE NAPOLÉON · texte numérisé non relu

LUTTE NATIONALE CONTRE NAPOLÉON

En quelques mois tout change. La nation et le roi sont d'accord contre Napoléon, devenu le grand ennemi ; la Diète retentit de paroles belliqueuses, et vote avec enthousiasme tous les sacrifices ; les particuliers et les comitats dépassent par leurs offres les concessions de l'assemblée. La presse, la tribune, la poésie enflamment les citoyens du désir de vaincre ou de mourir. D'où cela vient-il? On peut répondre sans crainte: d'une cause unique, des entreprises de Napoléon contre l'Espagne. L'exemple espagnol, comme disent les Allemands, par une contagion subite changea la situation iTiutuelle des peuples et des souverains. Un trône s'écroulait, et du même coup une nation perdait son indépendance : n'était-ce pas instruire toutes les nations à se serrer autour de tous les trônes ? Napoléon est désormais perdu, car il a tourné contre lui les masses populaires qui, par leur neutralité ou leur sympathie, faisaient sa force contre les rois. Cette vérité reconnue trouvera une preuve de plus dans l'histoire intérieure de l'Autriche et du peuple magyar.

»Eh! eh! mon cher Zichy, disait François II à son ministre des finances, les peuples, aujourd'hui, pèsent d'un grand poids dans la balance.* Et il s'empressait de transformer sa politique. Les idées qu'il redoutait autrefois comme révolutionnaires ne pouvaient plus que le servir; il fut le premier à les accueillir, car les autres princes d'Allemagne ne voulaient pas ou n'osaient pas encourager les associations patriotiques, et le grand ministre prussien, M. de Stein, venait vivre en Autriche, comme dans les seul pays où l'on pût franchement détester la France.

A Vienne même, Gentz dans ses écrits, Schlegel dans ses lectures publiques, prêchaient l'union contre le brigand français au nom de la dy-

nastie et de la liberté. Partout dans les États héréditaires habituellement si tranquilles, l'agitation fermentait d'elle-même et n'avait pas besoin du zèle des fonctionnaires chargés de la stimuler. En Bohême et surtout dans le Tyrol, les opérations de la landwehr se faisaient avec une ardeur royaliste, qui semblait presque révolutionnaire à Stadion et à l'archiduc effrayés de leur oeuvre.

Napoléon se doutait bien que tout ce mouvement, sans réussir encore à l'abattre, sauverait l'Espagne et les Anglais par une toute-puissante diversion. 11 comprenait que l'arme décisive était retournée contre lui, et son discours à M. de Metternich (août 1808), prouve une connaissance très précise de ce qui se passait en Autriche, peut-être aussi une sorte d'effroi précurseur de sa propre infortune: »Vous avez mis en moiivement toute votre population; vos princes ont parcouru vos provinces; vos proclamations ont appelé le peuple à la défense de la patrie .... Si ce n'avait été qu'une organisation nouvelle, vous l'auriez exécutée avec plus de lenteur, sans bruit, sans dépenses, sans exciter au dedans une si prodigieuse fermentation, au dehors une si vive alarme. . . . Rien de tout cela n'a pu être fait sans de très grands frais, et cependant vous-mêmes vous convenez du mauvais état de vos finances; votre change, déjà si bas, a encore baissé; les opérations de votre commerce en ont souffert. Votre empereur ne veut pas la guerre, votre ministère ne la veut pas ; les hommes distingués de votre monarchie ne la veulent pas; et cependant le mouvement que vous avez inspiré est tel que la guerre aura lieu malgré vous et malgré moi. Vous avec laissé croire que je vous demandais des provinces, Qt votre peuple, par l'effet d'un mouvement national et généreux que je suis loin de blâmer, s'est indigné, il a couru aux armes.

Tout ce discours s'appliquait parfaitement aux Hongrois quoique Napoléon ne les ait pas spécialement désignés : la noblesse, grande ou petite, fut indignée de l'entrevue de Rayonne, et de ce renversement des Bourbons par un révolutionnaire. La ferveur royaliste, très compromise depuis plusieurs années, se réveilla subitement au printemps de 1808.

On crut que la couronne de Saint-Étienne suivrait la couronne de Ferdinand le Catholique. Un bruit répandu, sans doute à dessein, par la cour, attribua cette ambition nouvelle à Lucien Bonaparte, le seul prince de la famille qu'il restât à pourvoir: il apprenait, disait-on, la langue magyare depuis plusieurs années pour se naturaliser d'avance. On prêtait, moins absurdement, à Napoléon, des paroles de colère contre la noblesse hongroise, ce qui faisait dire au comte Dessewffy : »I1 sait, ce grand tiran, que les Hongrois sont de petits tirans qui ne veulent pas être tirannisés.«

La presse, n'étant plus dangereuse, fut laissée beaucoup plus libre. La censure leva la consigne qui empêchait de publier tout renseignement venu du dehors, et le journal de Kulcsâr, les Nouvelles du pays et de

l'étranger, proposaient le peuple espagnol comme un modèle à imiter. Enfin la Diète elle-même, cette assemblée qu'on venait de clore presque de vive force, était devenue au bout de six mois une ressource assurée pour le Gouvernement: aussi fut-elle de nouveau convoquée pour le 28 août. Le but que l'on se proposait n'était un mystère pour personne, mais on ne pouvait annoncer officiellement des préparatifs de guerre contre l'adversaire invaincu qui faisait trembler à Erfurt les princes d'Allemagne, et semblait devenu le meilleur ami du Czar. Il fallait un prétexte pacifique, un couronnement par exemple, la cérémonie la mieux faite pour éblouir l'imagination des Hongrois. Mais quel prince couronnerait-on.? Il était naturel de songer à Ferdinand, à l'archiduc-héritier, mais ce jeune prince était malade : on imagina de couronner la nouvelle impératrice Marie-Louise, troisième épouse de François II.

Il y avait pourtant des précautions à prendre: les discours de Nagy avaient produit dans le pays une profonde impression. Il fallait éloigner cette puissante parole : le prince Esterhâzy s'en chargea. Premier magistrat du comitat de Soprony qui avait élu Nagy l'année précédente, il usa de son immense crédit sur les électeurs, et leur demanda d'écarter leur glorieux représentant comme personne désagréable, persona ingraia. Nagy n'accepta point une lutte inégale, car le triomphe même l'aurait mis dans une fausse situation : il ne se présenta plus comme candidat. Les autres chefs de l'opposition furent, ou écartés comme Nagy, ou séduits par des titres et des emplois, ou entraînés par l'élan général.

L'office du Personal se trouva donc bien plus facile que l'année précédente: le seul point délicat était de ne pas trop éveiller l'enthousiasme prêt à jaillir, et des précautions durent être prises, non contre la froideur de l'assemblée, mais contre ses passions. Etienne Aczél, choisi par le roi, fut d'une extrême prudence et d'une exquise galanterie. On aurait pu croire que les magnats et les députés du royaume n'avaient été convoqués que pour faire honneur à une princesse » ornée de tous les dons de la nature et de tous ceux de l'éducation.* Jamais l'union n'aurait été si parfaite entre les Hongrois et leur reine (si ce n'est au temps de Marie-Thérèse). Cette adroite paranthèse introduisait la question politique : non seulement la reine, mais le roi étaient rivés au coeur de la nation par une chaîne de diamant. La constitution eut aussi sa part d'éloges, avec la liberté qui produit les sacrifices. On avait vu bien des fois, on pouvait voir encore entre le roi et ses sujets une émulation de vaillance.

L'archiduc-palatin et l'archiduc Ambroise primat du royaume, en leur double qualité de frères du roi et de grands dignitaires, répondirent au discours royal sur un ton encore plus énergique: » Montrons à l'Europe que la seule nation qui ait de nos jours conservé sa liberté légale a aussi conservé la valeur de ses ancêtres; montrons ce que vaut le Magyar intimement uni à son prince. Je n'en disconviens point, ce ne sont pas de

petits sacrifices que réclament le salut public, le bonheur de la patrie, la défense du royaume; il faut un grand courage et une grande tension de forces. «

Le primat répondit à Napoléon, qui se faisait comparer à Mathias Corvin dans le Journal de Mayence, par un rapprochement moins flat-

L'archiduc Charles-Ambroise.

(D'après une gravure du temps.)

teur: »I1 faut nous rappeler cette époque à jamais douloureuse du roi Louis II, alors que les Hongrois, ne faisant nulle attention à la marche de Soliman, au lieu d'agir en héros avec rapidité et courage, perdaient leur temps en vaines disputes, et succombaient pendant leurs discours.* En tout autre occasion il eût été fort imprudent de tenir un pareil langage devant

une assemblée délibérante à laquelle on demandait beaucoup. Mais cette opinion était bien celle de la majorité, qui ne songeait qu'aux armements, et qui applaudissait à ces paroles d'Aczél devenu moins circonspect: » Toutes les fois que nous couronnons un nouveau roi, nous lui faisons jurer qu'il reconquerra les provinces séparées de la couronne de Saint- Etienne. Comment donc pourrait-on affirmer que le système politique de la Hongrie est uniquement défensif ? On ne peut pas dire non plus que toute agression soit injuste. «

Ainsi l'habile personal qui avait commencé par des compliments galants, finissait par une déclaration du guerre.

Étudions d'abord la marche de la discussion pendant la courte durée de cette diète; nous en verrons ensuite les résultats. La question militaire s'imposait à tous les esprits, et il n'y eut aucune divergence quant à la nécessité des préparatifs. Pourtant les lois fondamentales n'étaient point oubliée, et le palatin n'obtint pas, comme il pouvait s'y attendre, sans aucune résistance, un vote de confiance illimitée. Le roi avait-il le droit de lever l'insurrection sans convoquer la diète ? Plusieurs députés déclarèrent que cette troupe toute nationale ne pouvait être levée que dans le cas légal de défense, et que l'assemblée seule en était juge. Cependant il fut accordé qu'en cas d'urgence imprévue le palatin, le primat et le ban de Croatie auraient le droit de réunir la noblesse armée, à cette condition, toutefois de convoquer au plus tôt la diète à l'endroit que les circonstances permettraient de choisir. Cette désignation vague fait voir que les Hongrois s'attendaient à être brusquement envahis, et que devant cette menace ils ne croyaient point pouvoir fixer un lieu de réunion pour les États.

Ce que l'on a peine à croire, et ce qui prouve une fois de plus la persévérance autrichienne, c'est qu'à la veille d'une lutte aussi solennelle, la cour se montra mal disposée pour les exercies militaires de la noblesse. Les objections étaient pitoyables: on apprend déjà un peu dans les écoles ... peu de soldats très exercés valent mieux que beaucoup de soldats mal exercés, etc. On oubliait qu'il y avait pire encore : peu de soldats nullement exercés. Nous verrons que le gouvernement paya cruellement cette obstination par le désastre de Raab.

Sur presque tous les points la discussion fut tranquille et brève, comme entre gens tacitement d'accord. Si les exercices de la noblesse armée faisaient redouter au pouvoir une tumultueuse indépendance, tout le monde convenait qu'une école militaire destinée à former des officiers devenait chaque jour plus nécessaire. La reine contribua pour une somme de cinquante mille florins à cette fondation, et le Primat proposa de donner à cette école le nom de Ludoviceum. La jeune reine accepta avec effusion cette galanterie d'un nouveau genre. Chaque nouvelle épouse servait la cour de François II en ravivant les souvenirs de Marie-Thérèse et du légendaire dévouement.

Dès la trente-cinquième séance, en y comprenant celles de pur cérémonial, les questions à l'ordre du jour étaient épuisées. Les réformes commerciales furent demandées, mais avec peu d'insistance, et le roi promit de s'en occuper plus tard. Puis il remercia chaleureusement ses sujets: »Hongrois chers à mon coeur, vous avez fait ce qui était digne de vos ancêtres et de votre caractère. L'Europe verra notre accord, notre résolution de verser pour notre antique constitution jusqu'à la dernière goutte de notre sang. Nous étions unis, nous sommes unis, nous resterons unis jusqu'à ce que la mort nous sépare. « Rarement un remerciement royal a été plus complètement justifié par le dévouement d'un peuple. Les Hongrois accordaient plus en 1808 par pur enthousiasme, que les menaces, les prières et les intrigues n'avaient pu obtenir en 1807. Rien ne prouve mieux que, par sa guerre d'Espagne, Napoléon venait de se frapper au coeur.

Vingt mille conscrits sont ajoutés aux douze mille votés précédemment : donc trente-deux mille hommes de troupes régulières sont levés en quelques mois dans le seul royaume de Hongrie, Quant à l'insurrection, chaque famille noble doit être représentée par un de ses membres combattant soit à pied, soit à cheval. Si la famille possède trois mille florins de revenu, le service doit être fait par un cavalier, si le revenu est inférieur à trois mille florins, le jeune noble peut combattre à pied, mais il est toujours libre de servir à cheval, et dans ce cas il ne devra s'entretenir à ses propres frais que s'il possède deux mille florins de revenu; autrement il sera payé sur une caisse spéciale, dite caisse de l'insurrection.

Les biens d'Église, évêchés, abbayes, doivent se faire représenter dans des conditions analogues. Les villes fourniront leur contingent s'il devient nécessaire. Les districts privilégiés des Jazyges, de Cumans et des Heiduques donnent autant de cavaliers que le revenu des biens du district comprend de fois trois mille florins. Et si tout cela ne suffit pas encore, on promet au roi une levée en masse. Chacun devant payer de sa personne, il est interdit de choisir un remplaçant à moins d'être empêché par la maladie, par une fonction importante, ou par l'habit ecclésiastique. La levée étant une manifestation nationale, ce sont les autorités magyares qui auront à s'en occuper : le palatin fera connaître aux comitats le nombre d'hommes nécessaire, et chaque comitat fera en quelque sorte l'assiette de cet impôt du sang.

Il est bien entendu toutefois que l'insurrection est consacrée à la défense du sol natal, et qu'elle ne sera forcée de combattre hors du territoire hongrois que pour repousser l'ennemi des provinces héréditaires envahies.

Pendant l'hiver de 1808 à 1809, l'empereur François resserra son alliance secrète avec l'Angleterre, et les Hongrois, comme les autres peuples autrichiens, s'habituèrent à la cruelle idée d'une guerre imminente. Personne ne fut étonné lorsque le 19 février, le gouvernement annonça que le maintien de la paix était impossible, et fit appel à toutes les forces

du royaume, aux villes comme à la noblesse : les trois cent mille hommes déjà sous les armes ne suffisaient pas pour écraser ie grand brigand de l'Europe. On comptait pourtant sur la bienveillance de la Russie : le double jeu d'Alexandre lui réussissait à merveille. Si Napoléon parlait à chaque instant de l'amitié du czar, le cabinet de Vienne comptait sur lui après une mission secrète de Pozzo di Borgo. La noblesse hongroise y croyait pareillement, d'après les dispositions que montraient les troupes russes de la frontière. Cette espérance est souvent exprimée dans les lettres du comte Dessevvffy: »Je crois, dit-il, le 16 mars, que notre cour a pour amis les Anglais, les Turcs et les Russes, et sera secourue par eux.« Au plus fort de la guerre il écrira encore: » Notre coeur se réjouit des troubles de Pologne , car elle espère qu'ils ne feront que hâter les secours de la Russie. «

Le palatin et le primat jugèrent nécessaire d'exciter encore l'ardeur belliqueuse des Hongrois. Il parcoururent le pays, haranguèrent les assemblées des comitats. Au comitat de Pest, le plus influant sur l'opinion publique, l'archiduc Joseph tint un discours où l'on remarque ces paroles: »11 n'est plus question de savoir si nous faisons la guerre ou si nous voulons conserver la paix; il s'agit de savoir si nous garderons notre constitution et nos lois, ou si nous aurons à déplorer la perte du nom magyar luimême.*

On demanda des chevaux, de fourrages, du blé. Le roi dissimulait d'autant moins l'illégalité de ces réquisitions qu'il les savait pardonnées d'avance: »Je sais bien, disait-il que pour tout cela il faudrait une diète, mais le péril ne permet pas d'hésiter. Vos pères, dans les deux guerres de Sept Ans, ont largement fourni sans votation tout ce qui était nécessaire. Tenez pour assuré que cette illégalité ne laissera pas de traces dans le gouvernement de l'avenir.*

Si Napoléon avait connu cette pièce jouée aux applaudissements des Magyars dans les premiers jours de 1809, ce terrible agresseur des nationalités, qui les a comprises mieux que personne alors même qu'il les combattait, n'aurait pu se défendre de pressentiments sinistres. Les peuples en étaient donc arrivés là : les rancunes les plus justes s'évanouissaient ! On ne voulait se souvenir ni des cachots d'Olmûtz, ni de l'éloquence étouffée en 1807!

Voici, d'après un témoin oculaire, comment la guerre se préparait dans les lointains comitats, entre gentilshommes campagnards (la lettre du comte Dessewffy est datée du 13 mars, un mois avant l'ouverture des hostilités).

»Le grand ispân (le premier magistrat du comitat) est venu hier et a tenu des conférences. Il a transporté l'assemblée d'une vive colère contre Napoléon, ce trompeur des rois et des peuples ; il ' vient de recommencer, il se tient au milieu de la salle vêtu de son plus beau costume . . .

— Andreossy a quitté Vienne. Un courrier avec qui je viens de causer rapporte que le peuple ne l'acclame plus (Napoléon) lorsqu'il paraît à son balcon, et que beaucoup de personnes portent des vêtements de deuil . . . Le courrier aurait continué son récit, mais j'ai dû entrer en séance pour avoir une bonne place. « — Dessewffy raconte ensuite une discussion assez vive au sujet des demandes d'hommes et d'argent. Un membre de la réunion n'a pu s'empêcher de crier : Ce Napoléon est vraiment un homme extraordinaire ! (Rendkiviil valô ember )

» Demain une commission s'occupera de former le régiment de cavalerie. Jean Bernâth s'est levé pour déclarer que les insurgés de 1805 n'attendaient qu'un ordre pour se lever de nouveau, et ne comprenaient pas qu'ils n'eussent pas encore reçu cet ordre. Albert Sztâray a dit qu'il lèvera cinquante hommes à ses frais : vivat ! vivat ! Lônyay fait la même proposition: vivat! vivat! Le grand ispân donne six mille florins: vivat! vivat !« Le soir venu, nombreux toasts inter poctila.

Le lendemain de fête n'amène aucune froideur. Chose étrange ! pendant tout un mois l'émulation persiste. Des centaines de chevaux sont livrés à bas prix, quelquefois donnés. Les ressources commencent à s'épuiser; n'importe, les florins arrivent encore. Partout même enthousiasme. Les fils uniques ne profitent pas de la loi qui les dispense du service ; plusieurs enfants de la même famille s'arment au lieu d'un seul. Des présents immenses en nature, surtout du blé et des chevaux, sont envoyés par les nobles et par le peuple. Le prince Esterhâzy arme deux cents chevaux, l'archevêque de Kalocsa cent vingt ; le primat lève tout un régiment de hussards.

Dévouement sans espérance, voilà le plus admirable. Chez tous ceux qui écrivent et qui parlent, il n'y a qu'une manière d'envisager l'avenir, aussi désolante que possible. Au théâtre, lieu d'illusion s'il en est au monde, Verseghy ne parle que de dévouement dans la défaite, d'ardeur jusqu'à la mort. Dessewffy écrit tristement: »Nous arrivons à de mauvais jours. « Enfin à quels héros s'adresse Kisfaludy pour leur demander de la force et des exemples ... ? Aux vaincus les plus célèbres : »0 Zrinyi, Léonidas, Régulus, grands coeurs, grandes âmes patriotiques, gloire étemelle .à vous !«

La cinquième coalition «commence la réaction de l'Europe contre l'empire, et signale l'alliance des dynasties, des peuples, du sacerdoce et du •commerce. « On ne peut mieux définir le caractère nouveau de cette guerre, ni mieux résumer le manifeste autrichien qui fut rédigé par Gentz: le grand pamphlétaire de la contre-révolution signale à la vengeance de l'Europe, sur le ton aigre et violent qui lui appartient, la misère engendrée par le blocus, la spoliation des États de l'Eglise, les attentats de Napoléon •contre le roi et le peuple d'Espagne. Gentz pensait beaucoup à la Hongrie ; il la considérait, nous l'avons dit, comme la partie vitale de la monarchie.

Sans apprécier bien haut la constitution hongroise, il était personnellement lié avec les familles de la haute' noblesse, les Esterhâzy, les Zichy. Son manifeste s'adressait merveilleusement aux passions des Magyars.

Nous n'avons pas à raconter comment l'offensive hardiment prise en Bavière par l'archiduc Charles, fut déjouée par une manoeuvre admirable de Napoléon, comment en quelques jours la gauche fut écrasée à Abensberg, le centre à Eckmûhl, l'arrière garde à Ratisbonne. Remarquons seulement que ces désastres coûtèrent à l'Autriche une grande partie de sa cavalerie, et qu'il fallut s'adresser pour combler les vides, au peuple cavalier par excellence. Presque aussitôt deux nouveaux régiments sont créés. Dès le 10 avril le palatin fait un premier appel à l'insurrection nationale, et s'occupe sérieusement, mais trop tard, de l'organiser : une commission de huit membres s'occupera de la caisse spéciale et des paiements, le général Etienne Végh des provisions, le docteur Eckstein du service des hôpitaux. Bientôt une nouvelle proclamation conclut à la victoire ou à la mort. Le premier mai. Vienne étant menacée, l'impératrice-reine Marie -Louise et l'archiduc héritier Ferdinand viennent chercher un asile au château de Bude : grand encouragement pour les Hongrois, dont le royalisme est sans bornes au jour du malheur. Aussi chaque comitat presse-t-il ses préparatifs, et l'archiduc Joseph est-il bientôt informé qu'il peut convoquer la noblesse à un rendez-vous général; le 9 mai dans un conseil de guerre, il désigne comme lieu de réunion la ville forte de Raab (en hongrois Gyôr), située sur la rivière du même nom, à peu de distance du Danube. C'est un pays coupé de bois et de marécages, où la résistance pouvait sembler facile: de grands événements allaient s'y accomplir.

Cependant les nouvelles désastreuses se succèdent; le 13 mai les Français pénètrent dans Vienne bombardée. C'est un bien autre péril qu'en 1 805 ; on ne peut compter ni sur la Russie ni sur la Prusse, tout au plus sur le lointain appui de l'Angleterre qui promet une descente dans les Pays-Bas. La grande armée de l'archiduc Charles va risquer le tout pour le tout dans les plaines du Marchfeld, près des villages d'EssIing et de V^agram. L'armée d'Italie, après sa victoire de Sacile, se voit forcée de reculer devant le vice-roi Eugène qui la poursuit jusqu'aux frontières de Hongrie. Marmont, parti de la Dalmatie, alors française, passe sur le corps de Gyulay pour rejoindre Eugène, puis l'empereur. Les insurgés du Tyrol sont isolés, condamnés à périr. Napoléon disperse, concentre ses troupes comme en se jouant. Les défenseurs de l'Autriche découragés, sont séparément battus et dans l'impossibilité de se rejoindre.

François II était donc à la merci des Hongrois : fidèles à sa cause quelle que fût à son égard la persévérance de l'infortune, ils lui assuraient un refuge ; la Hongrie était impossible à occuper tout entière, à moins d'affronter une seconde Espagne, une Vendée gigantesque. Si au contraire un mouvement subit les jetait dans les bras de Napoléon, la monarchie autri-

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chienne n'existait plus. Aussi la nation magyare fut-elle le même jour, presque à la même heure, invoquée, sollicitée, presque courtisée par les deux adversaires. Voici d'abord la proclamation du palatin :

» Magyars, je vous ai dit ce qu'il fallait faire pour rester une nation libre et heureuse. Je vous ai dit que le roi éprouvait une ferme confiance, dans votre fidélité et votre héroïsme.

» Cette confiance, nous en voyons une preuve éclatante. La reine et la famille royale sont au milieu de nous. Notre roi chéri confie à notre protection ce qui lui est plus cher que la vie.

» Reconnaissants de cette confiance, prouvons nos sentiments par nos. actes. Nous autres Magyars, nous faisons d'autant plus qu'on se livre à nous davantage.

»Nos héros se réunissent pour défendre le trône et la patrie. Ceux que leur emploi ou quelque autre exception légale dispense de ce devoir contribueront à la défense en donnant des vivres, un cheval, des munitions, des vêtements. On peut ainsi, hors du champ de bataille, prendre part à la victoire.*

Tout cela était bien trouvé, ingénieux, et arrivait droit à son adresse. Mais la proclamation de Napoléon est un chef-d'oeuvre, et nous devons la reproduire d'un bout à l'autre, quoique elle ait été publiée dans plusieurs recueils.

Au quartier général à Schoenbrunn, le 15 mai 1809.

«Hongrois!

»L'empereur d'Autriche, infidèle à ses traités, méconnaissant la générosité dont j'avais usé envers lui, après trois guerres consécutives, et notamment après celle de 1805, a attaqué mes armées. J'ai repoussé cette injuste agression; le Dieu qui donne la victoire, et qui punit l'ingrat et le parjure, a été favorable à mes armes: Je suis entré dans la capitale de l'Autriche, et je me trouve sur vos frontières. C'est l'empereur d'Autriche, et non le Roi de Hongrie, qui m'a déclaré la guerre. Par vos constitutions il n'aurait pu le faire sans votre consentement. Votre système constamment défensif et les mesures prises par votre dernière Diète ont assez fait connaître que votre voeu était pour le maintien de la paix.

» Hongrois! le moment est venu de recouvrer votre indépendance. Je vous offre la paix, l'intégrité de votre territoire, de votre liberté et de vos constitutions, soit telles qu'elles ont existé, soit modifiées par vous-mêmes» si vous jugez que l'intérêt des temps et les intérêts de vos concitoyens l'exigent. Je ne veux rien de vous, je ne désire que vous voir nation libre et indépendante. Votre union avec l'Autriche a fait votre malheur; votre sang a coulé pour elle dans des régions éloignées, et vos intérêts les plus chers ont été constamment sacrifiés à ceux de ses états héréditaires. Vous formiez la plus belle partie de son empire, et vous n'étiez qu'une province

toujours asservie à des passions qui vous étaient étrangères. Vous avez des moeurs nationales, une langue nationale; vous vous vantez d'une illustre et ancienne origine; reprenez donc votre existence comme nation ! Ayez un roi de votre choix, qui ne règne que pour vous, qui réside au milieu de vous qui ne soit environné que de vos citoyens et de vos soldats! Hongrois, voilà ce que vous demande l'Europe entière, qui vous regarde; voilà ce que je vous demande avec elle. Une paix éternelle, des relations de commerce, une indépendance assurée, tel est le prix qui vous attend si vous voulez être dignes de vos ancêtres et de vous mêmes.

»Vous ne repousserez pas ces offres libérales et généreuses, et vous ne voudrez pas prodiguer votre sang pour des princes faibles, toujours asservis à des ministres corrompus et vendus à l'Angleterre, à cet ennemi du continent qui a fondé ses prospérités sur le monopole et sur nos divisions.

» Réunissez-vous en Diète nationale, dans les champs de Râkos, à la manière de vos aïeux, et faites-moi connaître vos résolutions.

Napoléon. «

Jamais on n'a mieux dit à une nation ce qui pouvait la convaincre et l'entraîner. Les parties brillantes et poétiques de cet écrit pourraient être un fruit naturel de l'imagination de l'auteur. Napoléon avait parlé aux populations de l'Egypte un langage fait pour elles et qui les avait captivées : il pouvait aussi bien enlever les applaudissements des Magyars. Mais ce qui confond, ce qui paraît inexplicable, c'est la connaissance de ce peuple, de son histoire, de son esprit juridique, de sa constitution, de ses rancunes. Il n'y a pas un mot qui ne réponde à quelque passion, qui ne fasse vibrer une corde sensible. Ajoutons que ce prodigieux document a immédiatement paru en langue magyare, et que les exemplaires répandus en Hongrie étaient écrits dans cette langue.

Il y a là toute une histoire que les seuls érudits hongrois ont éclaircie. Le poète Bacsânyi était, on s'en souvient, un des condamnés de la conspiration jacobine, et dans la prison de Kufstein il s'était lié avec le citoyen Maret, ambassadeur de la République arrêté par les Autrichiens. Depuis 14 ans, les deux amis de prison avaient suivi des voies bien différentes : Bacsânyi végétait dans une médiocrité voisine de la misère ; Maret, duc de Bassano et secrétaire d'État, suivait l'Empereur dans cette campagne. Dès l'arrivée des Français à Vienne, le duc de Bassano se souvint du pauvre poète, qui lui avait sans doute parlé de sa langue maternelle et de ses espérances patriotiques. Il le fit chercher et trouva en lui un excellent traducteur. Je crois avec M. Horvâth que là ne s'est pas borné le rôle de Bacsânyi, qu'il a pris part à la composition de cette pièce, qu'il a ajouté quelques expressions quelques traits tellement fidèles à l'esprit

national qu'un étranger, si grand homme qu'il fût, ne les aurait jamais inventés: »Le système défensif«, »les constitutions soit telles qu'elles ont existé, soit modifiées par vous-mêmes*, la » langue nationale*, » l'illustre et ancienne origine*, les » champs de Râkos«, autant de passions, dont la manifestation révèle la main d'un vieux patriote. Quoi qu'il en soit de cette hypothèse, il est certain que Bacsânyi a traduit la proclamation, que le gouvernement autrichien en étant instruit, le poète dut se réfugier en France, et que, de retour dans sa patrie, il fut persécuté pendant de longues années par le peu oublieux gouvernement.

Napoléon comptait grandement sur sa proclamation : il recommandait à ses généraux d'en prendre avec eux et d'en distribuer de nombreux exemplaires : ainsi firent Eugène, Davoust, plus tard M. de Narbonne. Mais en même temps, ce qui était contradictoire, il donnait au vice-roi son beau-fils l'ordre de franchir la frontière hongroise. Les Magyars n'écoutèrent pas la proclamation, qui d'ailleurs ne fut connue que dans un cercle restreint. Ils ne virent que leur territoire violé, levèrent l'arrière-ban de leur noblesse, et firent une première réponse à Napoléon sur le terrible champ de bataille d'Essling.

Dans cette lutte de deux jours, qui est comptée par les Autrichiens comme une victoire, puisque Napoléon recula, par nos historiens comme une victoire rendue seulement incomplète par la rupture des ponts du Danube, le rôle des Magyars fut aussi grand que dans les batailles de la seconde coalition. Napoléon dans son bulletin n'a remarqué que l'épisode du cimetière, où sept cents hongrois furent, dit-il, passés au fil de l'épée. M. Thiers, dans son magnifique et scrupuleux récit, considère naturellement l'armée autrichienne dans son unité militaire, et n'entre pas dans le détail des nationalités. Mais l'archiduc a rendu pleine justice à ses soldats magyars, et l'historien national, M. Horvâth, n'a eu garde de les oublier. Le premier jour (21 mai), les fantassins de Gyulay et les hussards eurent les honneurs de l'attaque, et repoussés d'abord revinrent victorieusement à la charge. Entre Aspem et Essling c'est la cavalerie française qui entoure les fantassins hongrois; ailleurs encore les hussards de Stipsics s'emparent d'Enzersdorf.

Le lendemain c'est le bataillon de Zâch conduit par l'archiduc luimême qui frappe les derniers coups. Les Hongrois avaient donc commencé et terminé la sanglante bataille.

Déjà l'insurrection levée dans les domaines du primat et dans le comitat de Nyitra, très rapproché de la frontière, venait de se montrer au milieu des troupes régulières de l'Autriche. Le mouvement, loin de se ralentir, fut encore accéléré par la grande nouvelle ; en quelques jours huit mille cavaliers nobles des comitats du Danube se trouvèrent au rendezvous de Gyôr. L'empereur s'aperçut qu'il s'était trompé sur les dispositions .des Hongrois en disant dans son neuvième bulletin, qui précéda immédia-

tement celui de la bataille d'Essling: »I1 n'y a encore aucune levée en Hongrie. Sans armes, sans selles, sans argent, et fort peu attachée à la maison d'Autriche, cette nation paraît avoir refusé toute espèce de secours. Il ne parla plus que de » corriger messieurs les insurgés. «

Le repos de six semaines qui sépare Essling de Wagram ne concernait que les deux grandes armées de Napoléon et de l'archiduc Charles : les armées secondaires pouvaient continuer leurs opérations. L'empereur ordonna au vice-roi Eugène de marcher sur Raab (Gyôr): » Cette ville est une excellente position au centre de la Hongrie. Elle est comme le réduit du grand camp retranché où l'ennemi espère réunir et exercer toute l'insurrection hongroise, et où il fait d'immenses travaux. «

Dans quel état se trouvait cette milice qui venait, par détachements successifs, renforcer l'armée en retraite de l'archiduc Jean et se mesurer avec notre armée d'Italie ? Nous pouvons le pressentir d'après les lettres de Dessewffy, qui nous a montré l'ardeur, mais aussi l'épuisement de son comitat. Lorsqu'il arrive à raconter les derniers préparatifs, c'est bien autre chose : plus de chevaux (en Hongrie !) ; les pistolets, les épées, on s'en procure avec peine, il faut aller de porte en porte si l'on veut en emprunter, chose singulière dans ce belliqueux pays, mais qui s'explique par l'horreur persistante de l'Autriche pour tout exercice militaire indépendant; peu de vêtements appropriés à la tenue de campagne. L'argent est encore ce que l'on trouve le moins. Les vivres seuls abondent, ce qui est un attrait de plus pour l'ennemi.

Les princes de la famille impériale ne négligeaient aucun moyen pour réparer l'énorme faute de leur politique, cette défiance qui maintenant paralysait les efforts des Hongrois en faveur de leur souverain. L'archiduc Maximilien commandait un corps d'observation en Transylvanie, pays soustrait d'ailleurs à tout danger immédiat. Le 10 juin, le comte Kolowrath lui offrit, à Kolozsvâr, un banquet de 300 couverts. Le prince porta un toast qui commença par une phrase magyare et continua en mauvais latin. Toute cette noblesse fut enchantée d'avoir entendu six mots de la langue nationale sortir d'une bouche archiducale: Quelle mobilité d'impressions, et en même temps quelle persévérance patriotique!

Mais nous avons vu combien, même en 1809, les chefs distingués de l'armée et de la politique autrichiennes, Charles, Stadion, l'empereur se défiaient des moyens révolutionnaires. Ils voulaient à la fois exciter les. peuples et enchaîner leur élan. Calcul funeste à leur monarchie! Les vingt mille hommes qui s'acheminaient vers Raab à la rencontre de l'archiduc Jean ne manquaient pas d'ardeur, nous en avons eu maintes preuves, mais . ils n'avaient aucune idée de ce qu'était une bataille, une manoeuvre ; à la première occasion sérieuse ils devaient perdre la tête. Ils savaient tout au plus se servir de leurs armes, et ces armes étaient en mauvais état: beaucoup de pistolets n'avaient même pas de chien. L'octogénaire

Alvinczy dirigeait cette administration avec une mollesse qu'expliquent son âge et les fatigues d'une carrière militaire de soixante ans. Il s'attira, dans les derniers jours de sa vie, les imprécations de ses concitoyens, et la faute n'en était pas à lui. Enfin, un autre mauvais résultat du manque d'exercice était l'extrême lenteur de la levée. Eût-on toute l'ardeur possible, il n'en fallait pas moins attendre d'être équipé pour une campagne. Les cercles de la Theiss arrivèrent trop tard.

Les Hongrois occupaient près de Raab une forte position, protégée par des marais, et qui excita, dit la tradition magyare, l'admiration de Lauriston : le général français aurait même avoué plus tard que si cette position avait été conservée, l'armée d'Eugène n'aurait pas osé attaquer. Mais il s'agissait de recevoir les troupes épuisées de l'archiduc Jean ; quelques bataillons furent envoyés à leur rencontre. Dans la vallée du Raab ils livrèrent à des détachements français quelques combats peu importants. Le bataillon de Pesth, attaqué sérieusement dans les marais de Karako, résista pendant deux jours, et protégea par cette diversion la retraite de l'archiduc. Il fallut, pour triompher de cette troupe héroïque, une canonnade qui tua ou blessa grièvement sept cents hommes, au témoignage du commandant Gosztonyi. Le 13 juin, Jean venait réunir à l'insurrection inexpérimentée les débris de ses bandes aguerries: la bataille devait se livrer le lendemain. Les Magyars chargent ici cruellement le chef de l'état-major de l'archiduc, si ce n'est l'archiduc lui-même. Ils déclarent qu'il a causé la perte de la bataille en abandonnant, par incapacité ou par une sorte de jalousie, l'excellente position occupée par les Hongrois depuis plusieurs jours: ne serait-ce point une trahison, se demandent-ils, injustement sans doute. Il est certain que les Français occupèrent une position élevée, d'où leur artillerie, protégée par un bois, pouvait tirer tout à son aise, et que la cavalerie noble de Hongrie, magnifiquement vêtue du costume national, était aussi mal placée que possible sous le feu des canons français et le long d'un canal qui gênait ses mouvements.

La lutte commença vers une heure de l'après-midi par les décharges de l'artillerie française qui furent d'abord patiemment supportées par la cavalerie hongroise 5 mais à la fin, exaspérée de son inaction, elle essaya contre les Français la vieille charge nationale, la charge de Hunyade, aveugle, furieuse, et qui se change en déroute si elle ne triomphe pas soudainement. Le canal, les marais, les décharges redoublées des canons français, plus que tout cela, l'inexpérience de cette noblesse, lui firent prendre la fuite et entraînèrent la défaite de l'armée autrichienne, bientôt achevée par la cavalerie de Montbrun. Cependant quelques bataillons de l'infanterie reformèrent leurs rangs, trop tard pour continuer la bataille, mais à temps pour permettre à l'armée régulière de l'archiduc de se retirer en bon ordre jusque dans Comorn, la ville imprenable.

Il y eut encore avant le choc décisif de Wagram, pendant l'armistice

de fait entre les deux grands adversaires, plusieurs petits engagements où se montrèrent les Hongrois. Un détachement commandé par le comte Szapâry fut envoyé de Comom pour faire une reconnaissance : elle rencontra le général Lamarque et le combattit avec acharnement. Deux sim-

L'archiduc Jean.

(D'après une gravure du temps.)

pies soldats se signalèrent : Melegh, six fois blessé, voulut pénétrer à travers la troupe ennemi jusqu'au général, l'atteignit en effet, et parvint à s échapper. Mlinarik combattait malgré douze blessures; il fallut qu'il perdît le bras droit pour qu'on pût l'emporter loin du champ de bataille. Le soir même Kisfaludy les vit tous deux à l'ambulance, défigurés, mourants.

Comment vous sentez-vous? leur demanda-t-il. — Ce qui nous fait de la peine, répondit l'un d'eux, c'est de ne pouvoir plus rendre la pareille aux Français qui se moquent de nous.

Cependant il devenait impossible de défendre la ville de Raab, autrefois redoutable place forte, mais qui n'était plus en rapport avec le nouveau système de guerre. Le général Péchy convint avec Eugène qu'il livrerait la place si dix jours après la bataille il n'avait pas reçu de secours. Le vice-roi ne crut pas nécessaire de terminer lui-même une opération aussi peu importante, et s'en alla rejoindre la Grande Armée, en laissant devant Raab le général Narbonne, homme éminent de l'ancien régime, qui devait bientôt remplir une mission plutôt politique que militaire. Le 24 juin, Péchy livra la place suivant les termes de l'armistice et M. de Narbonne prit le commandement.

Deux jours plus tard, Davoust marchait sur Presbourg. Il devait attaquer, non pas la seconde capitale de la Hongrie, mais la tête, de pont de la rive gauche du Danube qui menaçait d'une agression autrichienne la rive droite tombée entre les mains des Français. Les instructions du maréchal portaient qu'avant de bombarder, il devait envoyer une sommation »pour épargner les horreurs de la guerre à l'intéressante ville de Presbourg. « Là encore les Hongrois se signalèrent, notamment le régiment de Pâsztory, mais sans résultat bien appréciable pour l'issue da la campagne.

Comment juger la conduite militaire des Hongrois pendant les six semaines que nous venons de parcourir? Les Allemands se montrèrent sévères: il ne reconnaissaient plus la valeur hongroise; ils se demandaient ce qu'étaient devenues les magnifiques promesses de la diète de 1808. Ce fut le mot d'ordre à Vienne de tourner en ridicule ces beaux gentilshommes qui, pour ne pas gâter leurs costumes d'or et de velours par des blessures reçues en face, avaient préféré ne montrer que le dos à l'ennemi. Il y avait entre les soldats et entre les officiers des deux nations des discours aigres et même de fréquentes provocations, que l'habile impartialité du palatin ne pouvait toujours conjurer. Le palatin lui-même, bien que sa conduite ne prêtât plus aux soupçons qui avaient pu l'atteindre en 1805, était assez mal vu : lui et son frère l'archiduc Jean se renvoyèrent les responsabilités des événements dans une discussion violente qui eut lieu devant François II. L'empereur impatienté ne put s'empêcher de leur dire: »Vous auriez bien dû être d'accord en face de l'ennemi au lieu d'employer vos forces dans ces querelles inutiles. «

L'appréciation des Hongrois est naturellement toute différente. Mais comme le patriotisme de M. Horvâth pourrait inspirer quelque défiance, interrogeons l'ennemi, très bon juge en pareil cas. Les soldats français disaient: »ils sont braves mais non dressés «, ou encore: » voilà des gardes nationaux braves, mais mal exercés, et qui ne feront qu'accroître notre gloire. « Napoléon en parlait quelquefois avec un grand dédain : » Si les

vingt-quatre escadrons qu'on a aperçus sur la rive gauche étaient de l'insurrection hongroise, ce ne serait pas grand chose ;« — »le prince Esterhâzy avec quelques mille cavaliers de l'insurrection hongroise a paru du côté d'Ôdenbourg. Nous espérons que vous tomberez sur les derrières de cette colonne et que vous écraserez son arrière-garde « — »ces recrues ne savent pas faire usage de leurs fusils.* Mais l'empereur changeait de ton quelquefois : il regardait la prise de Raab comme un grand succès. Il grondait le vice-roi Eugène d'avoir renvoyé sur parole les officiers prisonniers ; et comme son beau-fils lui expliquait qu'il ne les avait point mis en liberté, et qu'il avait exigé leur parole de se rendre à l'endroit par lui désigné, Napoléon se montrait content que l'on n'eût pas imprudemment augmenté le nombre de ses ennemis. — Mais il ne voulait pas non plus les pousser a bout, il continuait à répandre parmi eux son inutile proclamation; il en faisait publier une nouvelle pour promettre son pardon à tous les insurgés qui rejoindraient leurs foyers.

Les Français et leur chef voyaient donc dans les Magyars de l'insurrection des adversaires affaiblis par la défiante politique de leur roi, mais de sérieux adversaires. L'Autriche elle-même a ratifié ce jugement : l'appréciation, loyale comme toujours, de l'archiduc Charles et du palatin, les nombreuses décorations décernées aux combattants hongrois, prouvent que tout le monde à Vienne n'était pas injuste. La cour s'adresse à eux, dès le 25 juin, par une nouvelle levée de quarante mille hommes, épuisement suprême auquel se refusèrent les comitats à cause de la forme illégale de cet ordre, mais que les familles s'infligèrent volontairement. Ces derniers efforts augmentèrent l'armée de l'archiduc Charles, et surtout après l'honorable défaite de Wagram, formèrent peu à peu une précieuse réserve. L'insurrection des comitats de la Theiss complétait son effectif; on finissait par s'exercer très bien. Une nouvelle armée était prête, si l'armistice de Znaym aboutissait à d'inacceptables propositions de paix.

Nous sommes donc arrivés au dernier acte de cette singulière lutte politiqne, à l'intervalle qui sépare la bataille de Wagram de la paix de Vienne. Napoléon ne savait quel parti prendre à l'égard de l'Autriche qui semblait terrassée, mais dont il connaissait bien les racines vivaces. Il songea sérieusement à démembrer cette incorrigible puissance, mais c'était une tentative imprudente si l'on ne prenait pas la précaution de sonder les •dispositions des peuples. Ce n'est pas pour rien que Napoléon avait délégué au commandement de Raab un séduisant politique de l'ancien régime, bien plus diplomate que général. M. de Narbonne eut pour mission de faire désirer et si possible de faire demander par les Hongrois une complète indépendance nationale. Il travailla dans ce sens pendant plusieurs semaines, avec un tel succès, s'il faut l'en croire, qu'il en fut presque effrayé, car il craignait de ne pouvoir apaiser les passions qu'il avait déchaînées. La paix de Vienne serait donc arrivée juste à temps pour

sauver l'existence de lempire. Cette opinion du négociateur nous est transmise M. Villemain dans un fort curieux passage de ses Souvenirs contemporains.

N'est-ce point une illusion? Nous nous sommes fait sur cette époque héroïque une légende de victoires généreuses, d'occupations militaires bienfaisantes pour les pays conquis, de propagation des idées françaises par les ■gamisaires et le bivouac:

Les nations reines par nos conquêtes, Couvraient de fleurs le front de nos soldats.

Le comte Dessewffy nous fait connaître de singuliers détails sur l'occupation française dans les comitats de l'Ouest. Des soldats envahissent le château des Batthyâny près de Kôrmônd, ils n'ont garde, chez un magnat hongrois, d'oublier la cave : bientôt grisés par ces vins capiteux, ils défoncent les tonneaux qu'ils n'ont plus la force de boire, répandent à grands flots le tokay seigneurial, authentique, et s'en vont après cette exécution sacrilège. A Zala-Egerszeg, les autorités du comitat délibéraient dans leur grande salle, lorsqu'arrivent des chasseurs français: l'un d'eux saute sur la table, et pour s'amuser menace de son épée le comte François Batthyâny. Le Comitat de Weszprim reçoit l'ordre de fournir trente mille rations de pain par jour, énorme contribution pour un pays déjà éprouvé.

Sur les frontières de Turquie mieux encore : on accuse les Français d'exciter les Turcs contre les Croates. Or il n'y avait pas vingt ans que les chétiens et les musulmans du Danube s'étaient combattus pour la dernière fois. Les Français étaient régardés comme des païens depuis les récentes violences exercées contre le pape, et Napoléon se plaignait à l'archevêque de Vienne que l'on transformât une lutte politique en guerre de religion : il faut convenir que si l'assertion de Dessewffy au sujet des Turcs est exacte, ce qui est douteux, les oflîciers français de la Dalmatie ont pris à tâche de justifier les ennemis de leur maître.

Quoique les soldats eussent montré plus de gaminerie que de cruauté, les vaincus n'en revenaient pas de voir les Français, si modérés en 1805, démentir à ce point leur bon naturel: »Sigismond Szôgyényi me demanda pourquoi le Français, quittant sa douceur naturelle, est devenu brigand. « Ils remarquaient pourtant que leurs vainqueurs faisaient peu de dommage là où ils trouvaient le seigneur à son poste ; et que leur caractère aimable reparaissait volontiers : »Ouel charmant, quel joyeux homme que le Français!* Mais par exemple quelle brutalité envers le clergé!

Tout cela porte à croire que M. de Narbonne, et d'après lui nos historiens, se sont mépris sur la prétendue sympathie des Hongrois. Les écrivains magyars s'élèvent avec force contre cette opinion : Majlâth affirme que le prince Esterhâzy se mit à rire lorsqu'on lui proposa la royauté, et partit en fidèle sujet pour le quartier-général ; que la proclamation, fort

remarquable sans doute, ne produisit aucun effet, et que tous les exemplaires furent livrés à l'autorité légitime. M. Horvâth réfute M. Villemain par le récit des événements de 1809, qui depuis le premier jusqu'au dernier prouvent la fidélité et même l'acharnement de ses compatriotes. Il cite un mot de Metternich à M. de Narbonne: » Général, vous ne connaissez pas la loyauté hongroise. « Enfin M. Springer allègue avec beaucoup de vraisemblance que la proclamation s'est très peu répandue, et que les Hongrois n'ont pas eu grand mérite à repousser des offres qui furent connues d'un petit nombre d'entre eux.

De son côté Napoléon changeait subiment de système ; il pressentait l'hostilité d'Alexandre, et cherchait un allié. Le seul allié possible étant François II, il n'est plus question de démembrer l'Autriche, la paix de Vienne est conclue, et bientôt les fiançailles avec Marie-Louise. Mais les Hongrois ne pardonnèrent pas à Napoléon d'avoir réuni à son empire les pays de l'Adriatique dépendants de la couronne de Saint-Étienne, et la paix fut accueillie par une douleur patriotique. Presbourg envoya à l'empereur, malgré l'appauvrissement causé par la guerre, tout l'argent dont la ville pouvait disposer. Pesth fit entendre un langage respectueux et ferme : »Nous affirmons hardiment que cela ne serait pas arrivé si Ta Majesté avait suivi les conseils de ses fidèles Magyars.* Le roi venait de remercier l'insurrection.

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