LA CRISE FINANCIERE ET LA DERNIERE COALITION
Les finances ont toujours été le côté vulnérable de l'Autriche. Cette puissance entreprenante au-delà de ses ressources vivait dans une crise presque permanente, mais des accès aigus la mettaient parfois à deux doigts de sa perte. La situation n'a jamais été plus grave qu'en 1811, au lendemain du suprême effort de Wagram. Le papier-monnaie, multiplié sans mesure pour faire face aux exigences de la dernière guerre, était tombé au dixième ou au douzième de sa valeur : on avait peine à trouver 100 florins d'argent contre 1,000 florins de papier, tandis qu'en 1808 la différence n'était que 100 à 200! C'était là une misère commune à tout l'Empire, mais les Hongrois faisaient valoir des griefs particuliers: ils
avaient maintes fois averti que l'on marchait aux abîmes ; on avait violé leur indépendance légale, tout en prenant les produits des mines hongroises pour les besoins généraux de l'Autriche.
Mais si le mécontentement grandissait, de son côté, la cour, libre de toute crainte extérieure, et n'ayant plus à faire voter des secours militaires, laissait de côté tout ménagement. M. de Mettemich commençait sa longue dictature ministérielle et son système de centralisation absolument contraire à l'esprit des Magyars. Malgré la présence de deux magnats au ministère, le comte Zichy, le comte Erdôdy, nul ne se gênait pour attaquer la constitution hongroise comme vieille, rétrograde, abusivement aristocratique. Telle était par exemple l'opinion de Stein, le ministre prussien libéral : à ses yeux une constitution qui laissait dans une condition inférieure les huit dixièmes de la nation, et qui dispensait de l'impôt la grande propriété, devait absolument être changée. Une coalition d'esprits aussi différents que ceux de Stein, de Gentz et de Mettemich eût été bien redoutable, si le peuple, souffrant plus que personne de la détresse financière, ne se fût serré autour de la noblesse.
Le comte Wallis, ministre des finances, n'était pas homme à reculer devant des formalités. Dans son gouvernement de Bohême, il s'était renducélèbre par sa dureté et son minutieux despotisme ; un jour que l'on devait jouer Goetz de Berlichingen au théâtre de Prague, il supprima comme renfermant une allusion séditieuse, cette menace du chevalier à la main de fer: »Que celui d'entre vous qui n'est pas un boeuf de Hongrie ne m'approche pas de trop près«. Wallis, dans le courant de 1810, essaya d'un emprunt, puis d'un nouveau papier qui eut le sort de l'ancien. Il fallait absolument trouver quelque chose: on trouva. Le 20 février 1811, une patente fut envoyée en Hongrie comme dans les autres provinces, avec des considérants détaillés, que nous allons résumer ainsi que l'acte lui-même.
Des malheurs subis (et non causés) par le gouvenement, lui ont rendu nécessaire d'émettre de nombreux billets de banque, dont l'extrême dépréciation cause la ruine universelle. Mais comment y remédier? L'État serait peut-être autorisé par les circonstances à une banqueroute partielle; or, nous voulons l'éviter à tout prix. Voici donc ce que nous avons décidé dans l'intérêt de nos sujets bien aimés : Les billets ne seront pris que pour le cinquième de leur valeur nominale, et ils n'auront cours, ainsi réduits des quatre cinquièmes, que jusqu'au 1 février 1812. D'ici là ils devront être échangés contre les nouveaux billets qui vont être émis sans retard. — Il n'y a pas à craindre que ces nouveaux billets ne se multiplient à leur tour: la commission chargée de les émettre s'engagera par serment à ne pas dépasser le cinquième de la valeur des billets actuellement en circulation ; ainsi, au lieu de un milliard soixante millions de papier qui existent actuellement, il n'y aura que deux cent douze millions de florins en papier
nouveau. Cela même n'est qu'une transition : le but du Gouvernement est de remplacer peu à peu ces billets meilleurs par du numéraire métallique. — De même les pièces de cuivre ne seront prises que pour le cinquième de leur valeur nominale. — Que le présent édit soit exécuté sans retard.
Le désespoir fut immense, et non moins générale l'indignation. Quoi ! pour toute récompense la Hongrie ne devait attendre de son roi que la ruine ! La nation de braves frémit devant ce péril froid et sec de la misère, comme un soldat, éprouvé par le fer et le feu, peut trembler devant un pacifique et misérable avenir. La patente n'atteignit pas moins la constitution que les intérêts matériels: jamais le principe semm.it rôlunk nélkulûnk »rien de nous sans nous« n'avait été plus audacieusement violé. Le comitat de Pesth se fit comme toujours l'écho de l'opinion publique. »Nous ne doutons pas, écrit-il au roi, que la mesure ne soit prise pour le bien du pays; mais nous ne pouvons admettre des remèdes pareils, tant qu'ils ne seront pas approuvés par une Diète. Que le roi convoque notre assemblée, il peut être sûr que nous ne reculerons devant aucun sacrifice; mais d'ici-là nous n'exécuterons pas son édit.« »La plupart des comitats adhérèrent à ce modéré, mais ferme langage.
La chancellerie aulique de Hongrie, dirigée par le comte François Kohâry, se chargea de répondre par l'ordre d'accepter la patente dans les huit jours. Mais le comitat de Pesth le prit de très haut, s' étonnant que des Hongrois eussent oublié à ce point leur patrie, et que le roi ne daignât pas répondre en personne. Jusque-là, dit-il, on ne sera point tenu d'obéir à des ordres inconstitutionnels, émanant de courtisans qui songent â leur intérêt, nullement à celui du roi. Les comitats furent servis à souhait: François II leur écrivit une lettre inouïe sur leur » insolence,* les menaçant de sa plus grande colère »et des mesures les plus violentes*. De leur côté les États héréditaires obéissaient passivement, non sans beaucoup souffrir: chacun évitait de se procurer plus de papier-monnaie qu'il n'en fallait pour vivre au jour le jour; mais enfin ils obéissaient. Les comitats durent céder, non sans insister sur la misère générale et sur la nécessité d'une convocation.
Ce désir au moins fut exaucé. Le Gouvernement voulaii demander à la Diète de garantir le nouveau papier et de faire une loi sur les contrats et les paiements entre particuliers. Aussi ne témoigna-t-il aucune répugnance; mais il mit tout en oeuvre pour décourager les électeurs et les candidats opposants. Des commissaires royaux furent envoyés dans les chefs-lieux des comitats qui venaient de se signaler par leur audace : ils se firent présenter les registres des délibérations, et déchirèrent les pages les plus dangereuses »pour effacer jusqu'aux traces du poison «. «Quelques orateurs furent appelés à Vienne ad audiendum verhwm regium, c'est-à-dire pour entendre les offres ou les menaces du souverain. Plus d'un fôispân dut s'employer à écarter quelque redoutable adversaire de la Cour ; ainsi
le prince Esterhâzj^ travailla contre Paul Nagy, lequel se retira de la lutte malgré son intacte popularité. La majorité restait opposante, mais elle était dirigée par Joseph Vay, que la modération de son libéralisme faisait plutôt rechercher que combattre par le gouvernement. Une lettre fort dure de François II donnait pour ainsi dire à la future assemblée le ton qu'elle ne devait pas quiter, celui de la discussion soumise: »0n n'a pas montré l'empressement qui convient à des sujets .... On espère sans aucun fondement changer notre volonté; nous demeurons inébranlable dans les décisions que vient de prendre notre gouvernement d'origine divine. Nous ne souffrirons pas que l'opposition se joue de nos nobles efforts. Ceux qui méconnaîtront nos ordres peuvent s'attendre aux effets suprêmes de notre colère, etc.« C'était le vrai discours du trône: on ne peut lui refuser la netteté et l'énergie.
Le 29 août 1811, la Diète s'ouvrit à Presbourg. Le personal était le comte Majlâth, chef d'une famille distinguée mais connue pour son dévouement royaliste. Son discours, prononcé en langue magyare, fut un aveu très franc des difficultés où l'on se trouvait, et dont on ne pouvait sortir, disait-il, qu'avec de grands sacrifices. Il trouva moyen d'éveiller, même sur des matières aussi ingrates, l'amour-propre magyar ; il rappela qu'il n'y avait pas moins de courage à se résigner froidement qu'à se faire tuer sur le champ de bataille. Le chanoine Benyovszky se borna à un éloge assez banal de la constitution et du peuple hongrois. Devant les magnats, le palatin Joseph, aussi en magyar, parla de la fatalité qui s'était appesantie sur TEmpire, et laissa entrevoir qu'on ne devait qu'à lui la convocation de la Diète. Quant au prélat, son petit discours fut un éloge en règle de l'archiduc palatin. Cette séance d'ouverture ne ressemble point à celles des assemblées précédentes, il n'y a point d'effets à ménager, point de passions à soulever : les orateurs sont très brefs, on est pressé d'en venir aux chiffres. Le roi, dans la troisième séance, se contente de promettre qu'il travaillerait au bien du pays. Le conflit s'engage presque aussitôt entre les propositions royales et les contre-projets de la majorité.
Le gouverneur demande trois choses:
1» Que, pour soutenir le nouveau papier, il soit créé un fonds métallique, et que des 212 millions de florins, valeur totale du nouveau papier, 100 millions soient garantis par les revenus de la Hongrie; — 2» que le pays donne 2 millions de florins par an, sorte de fonds d'amortissement qui permettra de rendre la valeur du papier égale à celle du métal, et de supprimer le papier peu à peu; — S» que l'impôt pour l'entretien de l'armée soit élevé de douze millions de florins (ainsi même en 1811 l'Autriche voulait être prête à profiter de la première secousse européenne).
La majorité, sans espérer le retrait de l'ordonnance financière, voulait dans sa passion pour la légalité, ou plutôt dans sa juste prévoyance, obtenir le redressement du grief national ; elle voulait que le gouvernement
reconnût ses torts, qu'il promît de ne jamais prendre de mesures semblables, à moins que du consentement de la Diète. Elle insistait sur cette belle pensée, que la nécessité même et l'urgence ne peuvent changer la loi tant que l'assemblée n'a pas reconnu cette urgence, cette nécessité.
Au milieu de cet insoluble conflit, un personnage grandit singulièrement, le palatin Joseph : il jouait pourtant un rôle ingrat et difficile, le rôle de médiateur. Il parlait le langage d'un archiduc à Joseph Vay, aux chefs de l'opposition, cherchant à les plier aux demandes de la cour, à les faire entrer dans les voies conciliantes. Lorsqu'il écrivait à l'empereur, son frère, c'était un grand dignitaire de Hongrie revendiquant les droits de ses concitoyens. Malgré toute son habileté, il échoua d'abord. L'orage ne fit que grandir pendant deux mois, non sans cause, il faut en convenir. Comment î Non contente de faire peser de nouveaux impôts sur un pays ruiné, la cour multipliait par cinq toutes les contributions, car le papier n'était reçu dans les caisses de l'État que pour le cinquième de sa valeur: de telle sorte qu'au lieu de verser dix florins dans le trésor il fallait en verser cinquante. Comment! Les secours militaires votés avec enthousiasme en 1808, ont inspiré d'autre pensée que d'augmenter les dépenses de l'armée régulière ! Comment ! La Hongrie qui a livré au roi le sang de ses enfants pour des guerres souvent désapprouvées ne reçoit d'autre récompense que l'abolition des garanties légales! Ainsi récriminait la Diète, avec passion, avec amertume : L'empereur et ses conseillers songeaient à la dissoudre, lorsque le palatin, fort inquiet, partit pour Vienne.
Pendant son absence, qui dura six semaines, la majorité s'occupa de réclamations et de projets. Elle se plaignit des atteintes portées à la liberté de la parole et de la presse, des convocations menaçantes ad audiendum verbum regium, qui réduisaient les orateurs au silence, de l'étroitesse et de l'iniquité de la censure, qui laissait paraître les brochures contre la Hongrie et qui interdisait les réfutations. A ces empiétements du pouvoir, on opposait la question plus politique que littéraire de la lanque nationale. Un projet de loi portait: que le conseil de lieutenance correspondrait en magyar avec le pouvoir législatif — que les lois seraient rédigées en magyar — que depuis le 1 janvier 1815 ce serait la langue des tribunaux dans tout le royaume — que tout l'enseignement se donnerait en magyar.
En janvier 1812, le palatin revint à Presbourg. Il avait au moins obtenu que la cour revînt au langage parlementaire. Les exigences royales, quant au fond, ne changeaient point. L'augmentation de 12 millions de florins pour l'impôt militaire était déclarée urgente; le roi témoignait sa douleur de charger encore les contribuables; mais il ne pouvait accepter l'ancien papier que pour le cinquième de sa valeur. Tout ce qui avait été fait, avait été bien fait. En d'autres termes, les finances devenaient un secret d'Etat soustrait à la discussion publique. Les députés, très mécontents encore, et décidés à refuser l'impôt, voulurent cependant répondre au langage plus
poli du prince par des marques de bonne volonté. Dans l'impossibilité de payer en espèces, ils offrirent une nouvelle élévation du prix du sel, deux florins en sus par quintal ; ils offraient encore un million de mesures de blé, quinze cent mille mesures d'orge, ce qui devait produire un total de douze millions de florins. Offre très honorable pour la noblesse qui, au lieu de se retrancher derrière ses privilèges, prenait d'elle-même une grande part aux contributions.
Malheureusement ce beau mouvement était gâté par d'aigres réclamations et par des menaces: le roi se crut dispensé de toute reconnaissance, et autorisé aux procédés les plus hostiles, les plus blâmables. Les subsides en nature donnent prise à la mauvaise foi : une mesure de blé peut valoir à quelques jours de distance deux prix fort différents, et lequel de ces deux prix prendre pour base? La Diète évaluait à quatre florins chaque mesure de blé, à deux florins chaque mesure d'orge. Le 21 avril le gouvernement déclara qu'il acceptait le présent offert, mais que jusqu'à la fin d'août il faudrait payer en espèces, ou donner 6 florins au lieu de chaque mesure de blé, 3 florins au lieu de chaque mesure d'orge. En d'autres termes, l'impôt était augmenté d'un tiers. De plus une lettre royale augmenta de quatre florins (neuf au lieu de cinq) le prix du quintal de sel: contribution monstrueuse en tout pays, mais plus encore dans une contrée agricole telle que la Hongrie. Ce n'était même pas une bonne mesure fiscale : l'expérience avait montré qu'en élevant le prix du sel on diminuait la vente, chacun se réduisant au strict nécessaire. Mais c'était avant tout une violation de la Constitution, le tarif du sel ne pouvant être fixé que par la Diète.
L'assemblée eut bientôt à déplorer un attentat d'un autre genre. Le comte Joseph Dessewffy juge sévèrement, dans sa correspondance avec Kazinczy, les opérations du ministre Wallis. Il parle du cancer financier qui ne manquera pas de dévorer l'empire d'Autriche ; il compare le papier autrichien aux assignats français; il convient bien qu'il faut un remède énergique, mais il le voudrait conforme à la justice. Telles furent sans doute les opinions renfermées dans quelques écrits qu'il distribua à ses collègues: il se vit exclu de la Chambre haute. Enfin les projets de loi présentés par la Diète, les voeux exprimés par elle n'obtinrent que des réponses évasives ou dédaigneuses. Les assemblées précédentes, disait-on, avaient pris déjà bien assez de décisions sur la langue magyare (ce qui était un peu vrai). Les exercices militaires ne pouvaient être autorisés pour le moment. La clôture était fixée au 19 mai.
La majorité furieuse fit éclater un tel orage de reproches que le Gouvernement jugea quelques concessions nécessaires. L'exclusion de Dessewffy fut annulée, et les brochures hostiles à la Hongrie purent être réfutées impunément. Mais si la liberté de parier et d'écrire reçut ainsi quelques satisfactions, il n'y eut rien de changé quant aux finances, à part
des exigences nouvelles. La question des contrats entre particuliers venait encore tout envenimer. Telle personne s'était engagée, en 1810, à payer dix mille florins à telle autre personne en 1813: comment le paiement devait-il se faire: en argent ou papier? Là-dessus aussi il y avait désaccord entre les députés et la cour. Les ministres, trouvant que l'on avait suffisamment mis au grand jour les dangereux mystères des finances, pressaient la rédaction des projets de loi, pour en finir.
On ne pourrait, sans tomber dans une extrême monotonie, raconter en détail les dernières phases de cette lutte. Les modérés de l'opposition eux-mêmes, Vay, lUeshâzy, déclaraient que mieux valait se séparer sans faire de lois et céder à la force brutale, qu'il fallait envoyer à Vienne une députation solennelle conduite par le palatin. Mais il était trop tard. L'archiduc Antoine vint prononcer un aigre discours de clôture, engageant es députés à se rendre dignes des bonnes grâces du roi. — Et tout fut fini. Les ennemis de la Hongrie (et ils étaient nombreux même parmi les esprits libéraux) frémirent de joie à la nouvelle de ce coup de force. Le découragement visible des députés fatigués d'une si longue lutte semblait condamner une constitution vieillie, et proclamer le triomphe du pouvoir absolu. Mais l'historien libéral de l'Autriche, Springer, en juge tout autrement : il estime que la Hongrie a eu raison de ne pas vouloir être traitée en province esclave. Nous ajouterons que, pour qui envisage dans son ensemble l'Europe de cette époque, le rôle des Mag3^ars devient très grand, parce qu'il est unique : n'était-ce rien de délibérer et de résister en 1811.?
Elle est cruelle la situation d'un peuple partagé entre l'irritation légitime que fait naître en lui la conduite de son souverain, et son amourpropre blessé par l'ennemi. Tels les Magyars, dans la lutte suprême, durent combattre Napoléon pour le triomphe d'un roi qui venait de violer leurs libertés. Aussi ne devaient-ils montrer cette fois ni leur froideur de 1805, ni leur enthousiasme de 1809. Ils accomplirent leur devoir de chevaliers et de sujets ; ils se souvinrent d'Essling, de Raab, de la paix de Vienne ; ils vengèrent sur l'empire français l'occupation de leur sol par une armée étrangère ; enfin, le parti conservateur se joignit volontieres au grand effort de l'ancien régime pour achever l'oeuvre des coalitions. Mais tout cela se fit sans déploiement de passions politiques : aucun poète ne chanta la victoire de Leipzig ni la prise de Paris ; aucun publiciste n'excita ses compatriotes à prendre les armes; aucun orateur, de la chaire ou de la tribune, ne prêcha la guerre nationale : il n'y eut en Hongrie ni Gentz, ni Fichte, ni Koerner.
Aussitôt après la dissolution de la Diète, dès le mois de juin 1812^ le roi demanda des soldats pour former le corps auxiliaire qui, sous les ordres de Schwarzenberg, devait appuyer l'invasion de la Russie. Chacun comprenait la cruelle nécessité que subissait la monarchie autrichienne, et
s'inclinait sans murmure: le comitat de Pesth fournit 540 hommes, les autres dans la même proportion. Jusqu'à quel point les auxiliaires hongrois ont-ils pris leur part des souffrances de la retraite? c'est ce que nous ne saurions dire. Toujours est-il que quelques mois plus tard les peuples de
L'empereur François.
(Gravure à la Galerie nationale de peintures )
l'Autriche devaient s'infliger de nouveaux sacrifices pour combattre les Français, leurs alliés d'un jour.
Si l'empereur d'Autriche n'a consommé que le 10 août 1813 sa rupture avec son gendre, il ne faut pas croire qu'il n'y eût pas songé de
longue date. La preuve en est que dès le 23 février il demandait des conscrits au royaume de Hongrie. Les comitats objectèrent que la levée était illégale, qu'il ne pouvait y avoir, à moins de convoquer la diète, que des engagements volontaires et des dons gratuits. Mais le cabinet de Vienne, engagé dans de tortueuses négociations avec toute l'Europe, ne se souciait pas d'une discussion publique. On compta sur l'amour-propre national, qui ne voudrait pas se laisser distancer par le mouvement patriotique de l'Allemagne. Ce ne fut point une illusion : les conscrits, les dons volontaires en blé, en vin, en chevaux affluèrent.
Lorsque l'Autriche, prudente cette fois, eut bien vu que l'Europe conjurée prononçait la ruine de Napoléon, lorsqu'elle lui eut bien fait perdre au congrès de Prague son dernier élan victorieux, elle imprima une impulsion nouvelle à ses peuples. Le 13 juillet, le palatin écrivit aux comitats que la maintien de la paix n'était plus possible ; qu'en un moment si grave on ne pouvait réunir une assemblée, à cause de la rapidité foudroyante des événements; que le roi, comptant sur le dévouement de ses sujets, leur demandait surtout d'augmenter leur excellente cavalerie légère.
Cette circulaire eut un succès complet. Seul le gênant comitat de Pesth fit intervenir des scrupules: il n'y eut qu'une voix dans le pays pour remercier le gouvernement de ses efforts pacifiques malheureusement inutiles, et lui offrir tout ce qu'il demandait. Seize mille cavaliers se trouvèrent en quelques semaines, et furent incorporés aux douze régiments de hussards: une rapide cavalerie de 25,000 hommes put être mise en ligne dans les plaines de la Saxe.
La fortune parut d'abord rester fidèle à Napoléon: la bataille de Dresde coûta cher aux alliés, et à la veille de Leipzig François II s'exprimait à peu près dans ces termes: »Ceux qui versent leur sang sous nos yeux méritent bien de n'être pas oubliés par ceux qui vivent auprès de leurs foyers rranquilles. Mes Hongrois si fidèles laissent-ils peser tout le fardeau de la guerre sur nos provinces héréditaires ? Nous recevrons tout avec plaisir, surtout des recrues.*
Les comitats se montrèrent bien disposés: » Enfin, répondait le comitat de Pesth, le sauvage ennemi est menacé dans ses propres frontières, et forcé de consacrer à sa propre défense les forces qu'il employa naguère à opprimer les nations .... Nous sommes heureux des victoires de Votre Majesté, qui lui permettront de songer au bien de ses sujets, car la crainte de l'ennemi rendait tous les voeux stériles. Nous ne refuserons aucun secours; et si la loi interdit toute levée de troupes sans un vote de la Diète, les patriotes sont autorisés à s'engager individuellement.*
Le roi fut contrarié de cette perpétuelle chicane légale, et sans doute se promit d'y mettre un terme lorsqu'il serait assez fort. Les dons volontaires, les engagements volontaires ne faisaient pourtant pas défaut : ils dépassaient même les exigences royales, mais ils avaient un air d'indépendance bien fait pour irriter.
Le 1 6 novembre, François II écrivit de Francfort pour demander encore 60,000 conscrits destinés à l'invasion de la France. L'espoir d'en finir et de recouvrer la paix fit trouver encore cinquante mille hommes, mais à quel prix ! On peut en juger par le comitat de Pesth qui renfermait encore à la fin de 1812 neuf mille hommes ayant de dix-sept à quarante ans, célibataires et en état de porter les armes: plus de deux mille hommes partirent en 1813, deux mille cinq cents contribuèrent à la campagne de France. Donc la bonne moitié en quelques mois ! Il est vrai que les derniers arrivés furent dispensés de combattre par l'abdication de Napoléon.
Le 22 juin, l'empereur, de retour à Vienne, remerciait ses peuples représentés chacun par une députation. L'archevêque d'Erlau conduisait les Hongrois. »Je reconnais avec plaisir, dit François, que chaque partie de la monarchie a contribué au salut général. Il y a de grandes blessures à guérir : ce sera l'oeuvre de la paix. Sachez supporter la bonne fortune aussi bien que la mauvaise. Aimez votre patrie, ayez toute confiance en un prince qui n'a d'autre but que votre bonheur. «
C'était là le langage d'un souverain paternel : il annonçait un doux despotisme plutôt que la liberté. L'occasion se présenta bientôt de réclamer la convocation d'une assemblée, alors que la nouvelle du retour de Napoléon mit l'Europe au désespoir. La demande fut éludée, et les soldats furent levés sans résistance; mais Waterloo arrêta tous les préparatifs, et le danger d'une guerre européenne fut pour longtemps écarté. Les Magyars purent se figurer, comme tant d'autres peuples, que, sur les débris de l'Empire français, ils avaient fondé la liberté universelle. Le bronze des canons pris à l'ennemi servit à frapper des médailles qui furent distribuées aux soldats. Elles portaient pour légende : Europa libertati asserta. Quelle allait être cette liberté dans la Hongrie du dix-neuvième siècle.''
La sainte Couronne.
(D'après un bas-relief du temps de François I.)
L'ERE NOUVELLE