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ÉPOQUE DE TRANSITION

LES ANNÉES qui Ont suivi la chute ^ de Napoléon furent signalées, au point de vue politique, par une certaine lassitude, conséquence naturelle de grandes guerres, et par une réaction facilement acceptée : l'épuisement était général en argent et en hommes; c'était assez d'exister et de réparer ses forces peu à peu. Les

Les deux derniers livres sont surtout l'oeuvre de J. Dolenecz et André E. Sayous.

l'ère nouvelle 507

Hongrois ne tardèrent pas, cependant, à relever la tête, à rétablir les principes constitutionnels, et bien que les dissensions intestines rendissent toute lutte fort difficile, à défendre avec acharnement leurs libertés contre les attaques ouvertes et occultes du gouvernement absolu de l'Autriche.

Tant que le spectre de la Révolution se dressa devant l'empereur, les liens qui l'unissaient à la noblesse hongroise furent plus étroits que jamais : la répression de toute velléité démocratique et des idées libérales demeura le voeu commun, que servit admirablement l'antique constitution du royaume.

Mais, dès que le danger fut conjuré, le gouvernement autrichien reprit ses attaques contre la nation elle-même, et opposa le plus formel des refus aux réformes qui auraient permis au pays épuisé de se relever, puis de se développer. Cette politique sans générosité et sans prévoyance réveilla le pays de sa torpeur ; le désaccord renaissant entre Vienne et les Magyars s'accentua tous les jours.

On voulut appauvrir la Hongrie pour l'incorporer à l'Autriche à titre de simple province, comme s'il se fût agi d'un pays déchu matériellement et moralement ! Mais les Hongrois défendirent leurs droits et cherchèrent à se rendre par eux-mêmes plus riches et plus puissants : l'oeil exercé aperçoit bientôt une certaine vie au milieu des ruines ; ensuite, les forces se concentrent et la nation entière s'achemine par les voies les plus différentes vers un but précis : la création d'un Etat à caractère national et moderne.

Ce qui rendit très spécialement ingrats et difficiles les efforts des patriotes éminents, qui travaillèrent à cette oeuvre, c'est que, pour chaque réforme, il fallut une lutte sans trêve et sans merci ! Et l'ennemi n'était pas seulement l'étranger avec sa politique d'absorption, mais toujours cette haute noblesse, jalouse de ses antiques prérogatives.

La période qui s'étend entre 1815 et 1849, est pour la Hongrie une ère nouvelle: c'est alors que triomphent les idées libérales et que se comble le fossé qui séparait les différentes classes de la société. La nation hongroise devient démocratique et une.

Nous allons retracer dans ce chapitre et dans les chapitres suivants, l'histoire de cette époque, si belle et si riche en luttes émouvantes.

Entre 1815 et 1825, la Hongrie se trouva à une époque de transition. Les idées nouvelles percèrent dans de nombreux esprits, mais le gouvernement autrichien en étouffa toute manifestation publique.

La petite noblesse fut seule à comprendre son rôle. La haute aristocratie, qui ne parlait plus le hongrois, demeurait à Vienne et s'alliait aux familles autrichiennes, s'écarta froidement de toute réforme; dévouée à la cour impériale, elle demeura insensible aux intérêts de la nation.

Elle était, comme toutes les aristocraties européennes, effrayée des principes posés par la Révolution française; elle cherchait surtout à en écarter les menaces. Aussi l'empereur et son armée étaient-ils les plus sérieuses

garanties de sa fortune et de ses prérogatives. C'étaient là quatre mille personnes, qui ne songeaient guère qu a la plus stricte observation des règles de l'étiquette et du savoir-vivre, à l'élégance, à la danse et à l'équitation. Elles trouvèrent leur principal appui dans le haut clergé catholique, qui, pour des motifs voisins et surtout en haine du protestantisme, rejetait les idées libérales.

La petite noblesse, deux cents fois plus nombreuse, était composée en énorme majorité de purs Hongrois; ses autres membres acceptaient volontiers ce titre et s'offusquaient parfois des noms de Slaves ou de Roumains. Elle songeait surtout à la liberté et à l'indépendance politique. Au-dessous d'elle, les »honorationes«, les roturiers titulaires d'un diplôme d'avocat ou de médecin, formaient, avec le bas clergé, la classe moyenne, qui exerçait dans les comitats une influence prépondérante et dont les fautes provinrent de sa pauvreté et de sa misère, toujours exploitées par la politique viennoise.

La bourgeoisie des villes était, en majeure partie, d'origine étrangère, •surtout d'origine allemande. Elle ne jouissait d'aucune influence et ne figurait point comme parti politique; mais composée de commerçants et industriels, elle penchait plutôt vers la haute aristocratie et le haut clergé, sa clientèle ordinaire.

Les paysans n'avaient aucun droit politique; ils constituaient la »Glehae haerens, misera plebs contribuens^ et supportaient seuls toutes 4es charges publiques. Ils travaillaient généralement sur les terres des nobles -et du clergé, payaient en argent et en denrées les frais de l'armée permanente et des guerres.

Le décret de Marie-Thérèse qui visait les corvéables, ainsi que les lois ultérieures, avaient bien porté quelques remèdes à leur misérable con- -dition en leur accordant le droit de se déplacer à leur guise, de changer ■de maître, de tester; mais c'était en vain que dans les comitats ils réclamaient justice.

L'on peut se faire une idée de la triste position de leur classe en considérant qu'un tiers du pays appartenait à l'aristocratie et au haut clergé et un deuxième tiers à la petite noblesse. Les onze millions de paysans, qui ne possédaient que le tiers du sol national, payaient seuls l'impôt pour l'armée •€t sur les immeubles. Leurs fils faisaient du service militaire, tandis que les nobles n'allaient en guerre que si un décret décidait d'une prise d'armes générale. C'était encore les roturiers qui payaient les impôts de voirie et d'instruction, et •qui fournissaient la main d'oeuvre pour l'exécution des travaux publics.

La situation du peuple était des plus misérables: excepté dans les milieux protestants, l'instruction la plus élémentaire faisait complètement défaut; dans de nombreux villages, aucun habitant ne savait écrire; on en ■était réduit souvent à constater le paiement des impôts par des tailles.

Dans ces conditions, la cour de Vienne avait beau jeu: l'empereur François pouvait régner à son gré sous son ministre omnipotent, le prince le Metternich.

LERE NOUVELLE

De 1812 à 1825, il n'y eut pas de Diète en Hongrie. La Sainte- Alliance, dont fit partie l'empereur-roi, eut non seulement pour but de garantir aux confédérés la propriété de leurs territoires, mais de combattre toute idée libérale. Le prince de Metternich paraissait tout indiqué pour réaliser cette politique de réaction: il tremblait, dit-on, au seul mot de » liberté « ; quant à la liberté elle-même, il la qualifiait de » peste générale «. D'ailleurs, il pensait que la destruction complète de toutes les garanties constitutionnelles était le seul moyen d'incorporer la nation hongroise dans l'empire autrichien.

Dès 1820, l'on était décidé à Vienne à supprimer la constitution magyare; mais les hauts fonctionnaires hongrois s'y opposèrent: tels le palatin Joseph, qui, d'une nature assez douce, avait horreur de la violence, et le vieux prince Etienne Kohâry, qui se refusa à deshonorer ses derniers

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Papier-monnaie du le règne de François I.

jours par un attentat contre l'antique liberté de sa patrie. On dut différer: le tour de la Hongrie ne viendrait que lorsque l'Italie serait complètement soumise.

L'anéantissement de la constitution de Naples par l'Autriche rendit du reste un service indirect mais sérieux à la constitution hongroise. Les levées de troupes qu'il fallut faire à cette occasion provoquèrent la résistance d'une administration fort soumise habituellement, la chancellerie royale. Un semblable recrutement, dit-elle, ne peut être fait sans la Diète. La convocation d'une assemblée s'imposait donc aux esprits les plus modérés

Le gouvernement passa outre à l'opposition de sa chancellerie; mais il rencontra l'ardente opposition des comitats, lorsque la question militaire se compliqua d'une crise financière (1821 — 1823), autre résultat de la croisade absolutiste, aussi onéreuse que victorieuse. L'empereur ne voyait d'autre moyen de remplir le trésor que d'exiger le paiement de l'impôt

militaire en argent, ou si l'on payait en papier, deux fois et demi le montant de la valeur nominale. La rareté extrême du numéraire faisait de cette exigence une véritable exaction, cruelle pour le pauvre peuple contribuable, ■et l'illégalité de la mesure suffisait à elle seule pour indigner. Quinze assemblées provinciales, que Kossuth appela plus tard les ^bastions de la ■constihition,<^ défendirent aux percepteurs de se faire payer en argent.

Cette résistance ouverte, ce cas de ^vis inertiae^ engageait le conflit : la cour l'accepta et résolut de le trancher par la violence. Les chefs-lieux opposants furent visités par des commissaires et occupés par des garnisons menaçantes. Plus d'un orateur fut mis en prison ou tenu aux arrêts dans sa demeure, sans que sa qualité de juge ou d'alispân pût le protéger. Plus d'un sceau fut enlevé, plus d'un registre lacéré, plus d'une assemblée dispersée de vive force. Le comitat de Bars donna l'exemple d'une indomptable résistance. 11 chargea Michel Plathy de rédiger une adresse, qui irrita d'autant plus qu'elle témoignait d'une véritable sollicitude pour la royauté : »Très gracieux Seigneur, disait-elle, il n'est pas douteux que de dangereux novateurs nous menacent; on voit se répandre des opinions hostiles aux trônes et à la dynastie; le trône de V. M. elle-même chancelle, et elles ne sont pas sans fondement nos inquiétudes au sujet de la personne royale «. La conclusion naturelle était que les défenseurs de la liberté étaient aussi les meilleurs défenseurs de l'autorité. Ainsi pensait également l'archiducpalatin ; mais sa modération était soupçonnée de trahison par M. de Metternich et, tombé presque en disgrâce, il ne pouvait faire que peu de chose pour la cause de la légalité et de la justice.

La cour ne savait plus qu'essayer pour briser une opposition paisible, qui ne donnait prise sur elle par aucune insurrection. Elle essaya de répandre la terreur par un procès de haute trahison. L'attitude du procureur général fut alors admirable. Il déclara qu'il n'y avait pas trahison à repousser des ordonnances illégales; lorsqu'il reçut l'ordre formel de rédiger un acte d'accusation, il obéit, mais il laissa en blanc l'indication des lois visées par cet acte, disant qu'il n'en trouvait aucune à citer. 11 finit par répondre au souverain mis hors de lui par cette force d'inertie : »Ma vie est entre vos mains, mais les lois de ma patrie et l'honneur de mon roi me sont plus chers que la vie«.

Enfin, les invitations ad audiendum verhiim regium ne produisant elles-mêmes aucun effet, de guerre lasse la Diète fut convoquée dans l'espérance d'obtenir par l'intrigue et la corruption ce qu'on n'avait pu obtenir par la force.

La Diète se réunit à Presbourg le 11 septembre 1825. Elle commença par procéder au couronnement de la reine Caroline- Augusta ; mais elle organisa surtout le parti d'opposition nationale qui fit triompher les voeux du pays et introduisit dans les lois les réformes libérales, sur lesquelles se constitua la Hongrie contemporaine.

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