‹ Histoire générale des HongroisChapitre 48 sur 54 · P- eOMTE ETIENNE SZÉeHENY · texte numérisé non relu

P- eOMTE ETIENNE SZÉeHENY

(D'APRÈS LE TABLEAU DAMERLING ÀL'AeADÉMIE HONGROISE

ffeJioyr. AtAena-eum

L ERE NOUVELLE

La discussion fut aussi stérile sur tous les autres points. L'empereur s'irrita de ces débats, qui n'aboutissaient à aucune entente entre les deux Chambres. Mais comme les impôts n'étaient pas votés, il ne pouvait dissoudre la Diète !

L'opposition profita d'une telle situation pour obtenir que l'on diminuât les charges du peuple. Le conseil des ministres consentit à abaisser le prix du sel; l'empereur-roi abandonna l'arriéré des trois années de contributions et promit d'encourager l'industrie nationale.

Paul Nagy.

L'opposition insista également sur l'emploi de la langue hongroise. Lors des Diètes précédentes, il avait été inscrit dans la loi que l'enseignement du langage national serait obligatoire dans les écoles, que les personnes sachant le hongrois pourraient seules être admises aux fonctions publiques. Cependant, loin de gagner du terrain, la langue magyare en avait perdu. Un nouveau projet fut présenté : les lois seraient rédigées en latin et en hongrois; les régiments correspondraient dans leur langue nationale avec les autorités publiques. L'on élabora également un projet sur la liberté de la presse.

Au cours des débats, Etienne de Mâriàssy ayant parlé d'une société

savante de caractère national, Paul Nagy approuva l'idée, mais constata l'absence des fonds nécessaires pour sa création. Un jeune capitaine de hussards, le comte Etienne Széchenyi, que ses contemporains ont nommé le »plus grand Hongrois^, se leva et offrit, spontanément, ses revenus de toute une année. Son exemple fut aussitôt suivi par les comtes Abraham Vay, Georges Andrâssy et Georges Kârolyi, qui firent de généreuses donations. Les statuts de V Académie hongroise des sciences furent aussitôt élaborés et soumis à la sanction du monarque. Son inauguration eut lieu en 1830.

C'est ainsi que Széchenyi débuta dans la vie politique, pour diriger son pays presque aussitôt dans la voie du progrès : navigation du Danube, concours de chevaux, expositions agricoles, société d'économie politique, dans toutes ces fondations on retrouvait la main et le génie pratique de ce grand patriote. Il ne borna pas là son activité, car sa passion pour le progrès matériel de la Hongrie ne lui fît jamais perdre de vue les intérêts de l'intelligence. Ses brochures, et notamment le Crédit et le Monde, attaquèrent les vieux préjugés exclusifs ; les cercles, les casinos, dont il était le premier souscripteur, s'abonnèrent aux revues et aux journaux étrangers ; son concours fut assuré à toutes les créations littéraires et dramatiques. Rien ne manqua à cette généreuse expansion, rien si ce n'est l'audace politique. Dans sa crainte continuelle de compromettre le dévoloppement paisible du pays par une rupture avec la maison d'Habsbourg, Széchenyi se tint presque toujours à l'écart des discussions un peu vives, et, pendant cette partie de sa vie, son influence parlementaire fut très faible. D'autres que lui allaient être les chefs de l'opposition réformiste.

La Diète de 1825 — 1827 ne se contenta pas de rétablir nettement les principes constitutionnels, elle fit un certain nombre de réformes particulières : elle ordonna l'ouverture de la Ludovica Académia, et s'assura ainsi une influence sur l'éducation militaire des jeunes Hongrois ; elle décida également un recensement général de la population pour permettre une plus juste répartition de l'impôt.

Ce ne fut qu'en 1830 et sous le coup de graves événements européens, que se développa véritablement la vie politique.

L'empereur s'attendait à la chute du trône légitime en France dès le commencement de juillet 1830, et l'on sait que M. de Metternich ne dissimulait pas ses inquiétudes à ce sujet. Aussi la Diète hongroise, qui aurait dû être réunie auparavant d'après la promesse de l'empereur, étaitelle convoquée pour le 8 septembre, lorsqu'arriva la nouvelle des trois journées qui, en justifiant les craintes de la cour de Vienne, lui rendit nécessaire la bonne volonté et peut-être l'appui des Magyars. Il voulait prendre des gages contre toute Révolution en invoquant le loyalisme de la nation et en faisant couronner l'archiduc Ferdinand. Il voulait surtout obtenir une augmentation notable des régiments hongrois, en vue d'une guerre générale, qui n'a pas eu lieu, mais que prévoyaient toutes les puissances.

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Il eut bientôt deux grands motifs de sécurité : les tendances toujours très conservatrices de la Chambre haute qui lui permirent de tenir leS députés en échec, et surtout l'esprit fort peu révolutionnaire de la petite noblesse, très défiante à l'endroit de la démocratie européenne.

Paul Nagy, dans l'effroi que lui causaient les journées parisiennes, allait jusqu'à dire que jamais danger pareil n'avait menacé le pays, qu'on avait chassé les Tartares, mais qu'on ne chasserait pas la démocratie. Il devint alors si opportuniste qu'on le soupçonna d'être vendu à la cour de Vienne et qu'il dut céder le rôle de leader de l'opposition à Thomas de Ragâlyi.

Plus d'un patriote, qui avait nourri dans son âme des pensées presque républicaines, se rattachait maintenant avec toute l'ardeur de ses pères à la monarchie légitime, condition essentielle d'un régime aristocratique.

Chacun applaudit au couronnement; et, dans cette première ferveur royaliste, les Magyars renoncèrent à exiger du nouveau souverain, comme ils y avaient songé d'abord, la promesse de résider dans le pays, et d'accorder à ses fidèles sujets la responsabilité ministérielle.

Le sceptre royal une fois mis à l'abri par cette consécration nouvelle, l'augmentation de l'effectif militaire souleva de grandes difficultés. L'opposition libérale voulait bien aider le gouvernement contre la Révolution, mais elle avait conscience de la force nouvelle que les événements de Paris donnaient aux chambres électives contre les trônes héréditaires, et cette force n'était pas à négliger. D'ailleurs elle savait que les préparatifs militaires menaçaient directement la France, et elle ne pouvait supporter l'idée d'imposer à une nation libérale un gouvernement absolu. Elle déclara, non sans obtenir la majorité dans la Chambre basse, qu'elle ne pouvait accéder aux demandes du gouvernement sans un exposé des motifs, ce qui revenait à s'attribuer le droit de délibérer sur les questions de paix et de guerre. Heureusement, on arrivait aux derniers mois de 1830 et le prompt rétablissement de la monarchie française dans la branche cadette calmait les premières appréhensions.

La plupart des magnats envisageaient la question militaire dans un esprit différent. Toutefois, même dans cette assemblée, on voyait poindre une opposition constitutionnelle; si le comte Széchenyi se retranchait dans une prudente réserve, un de ses amis, un géant, se leva et fit retentir la noble salle des paroles les plus justes et les plus morales sur les déclarations de guerre, sur les vrais sacrifices. » Lorsqu'il s'agit, non pas d'une contribution en blé ou en argent, ni même de notre existence à nous autres qui délibérons, mais de la liberté et du sang du pauvre peuple, la nécessité de la levée de troupes qu'on nous demande doit être approfondie par l'assemblée avant qu'elle ait le droit de se montrer magnanime ; c'est une question de légalité, et aussi une question de conscience. S'il ne s'agissait que de nos biens à nous, que de notre vie à nous, oh! alorsà cheval pour la Constitution et pour le Roi!«

Celui qui parlait ainsi était le baron Wesselényi, noble magyar de Transylvanie, membre de la Diète provinciale de Kolozsvâr (Klausenburg), comme du parlement hongrois.

Jeune encore, il avait déjà son histoire et sa légende. A l'âge de six ans, il hésitait à monter sur un cheval indompté ; son père lui cria :

Nicolas WesselényL (D'après l'aquarelle de Nicolas Barabâs.)

»Qu'as-tu donc? — J'ai peur. — Un Wesselényi n'a jamais peur«, dit le père, et, d'une main, il pose le petit garçon sur la selle, et, de l'autre, il donne au cheval un coup de cravache qui le fait partir au galop; le cheval fut dompté. A l'âge de dix ans, Wesselényi accompagnait son père à l'assemblée du comitat: la discussion fut vive; on mit le sabre

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au poing; et l'enfant sauva peut-être la vie du baron en menaçant de son poignard ceux qui faisaient mine de l'attaquer. Deux ans plus tard, soldat volontaire de douze ans, le plus jeune de l'Europe, il prenait part à la bataille de Wagram. Sa jeunesse, paraît-il, avait été peu austère; le géant n'en était pas moins devenu homme du monde ; mais il conservait son goût pour les exercices violents, et il était la terreur des commissaires royaux comme champion du libéralisme dans le comitat de Szathmâr.

Sur la question militaire l'hercule de Transylvanie ne rangea qu'un petit nombre de pairs à son opinion, et nous verrons plus d'une fois éclater entre les deux Chambres des' dissentiments insolubles. Le Palatin fit tous ses efforts pour obtenir des députés l'augmentation de l'effectif militaire; il l'obtint en acceptant des conditions très importantes: le nouveau contingent de 20000 hommes, en plus de 30000 accordés antérieurement, ne devait être levé que si la monarchie autrichienne était attaquée, et, dans aucun cas, il ne pourrait être appelé à combattre la liberté des peuples, ni à dompter les révolutions étrangères; les troupes hongroises reprenaient leur caractère national et l'on mettait fin aux enrôlements par force.

La même Diète retentit de plaintes violentes contre les exigences des prêtres catholiques lors de mariages mixtes, et émit le voeu de voir les assemblées ultérieures se réunir à Pesth.

Dans l'été de 1832, tout s'agita en vue des élections générales. C'était alors, comme aujourd'hui, un moment de fièvre que celui oii se produisaient les candidatures, et la publicité du vote, les moeurs belliqueuses de cette nombreuse petite noblesse qui possédait seule le droit de suffrage, donnaient lieu à des scènes violentes ou à de tristes spéculalations. Dans plusieurs chefs-lieux, le fôispân fit tous ses efforts pour écarter les candidats de l'opposition ; en revanche, plusieurs comitats exigèrent de leurs députés le serment d'être fidèles à leurs instructions. A la fin de l'année, la composition de la Diète était complète, et une mémorable législature allait commencer.

Jamais assemblée hongroise n'avait offert un pareil ensemble de talents puissants unis à des caractères énergiques ; on peut dire que, de la session de 1833, date l'existence littéraire de la tribune magyare. Deux esprits plus audacieux que Nagy avaient hérité de sa popularité. Balogh, orateur fougueux qui ne calculait pas toujours la portée de ses paroles, était vivement combattu à chaque élection par le comte suprême de Bars, et ce n'était pas sans raison, si l'on en juge par ce catéchisme qu'il faisait apprendre à son jeune enfant : » Quel a été le plus grand des hommes ? — Washington. — Quel est le meilleur des gouvernements? — La République. — Qu'es-tu.' — Démocrate*. Beôthy, surnommé par ses concitoyens le •» Danton magyar «, était un gros homme au teint rouge, à la tête enfoncée dans les épaules, avec des petits yeux pleins de malice. Il avait des colères de lion qui faisaient frémir, et des humeurs caustiques dont

pes partisans étaient parfois les victimes. Chacun, du reste, s'accordait à reconnaître la fermeté et la pureté de son caractère. . • Si l'on cherchait à reposer son attention sur des figures plus tranquilles, le jeune Etienne Bezerédy fixait bientôt les regards. Dans le mouvement libéral du siècle il avait choisi les questions philanthropiques plutôt que les questions politiques ; plein d'ardeur pour l'amélioration du sort des classes pauvres, il fut le premier à rendre libres ses paysans, le premier à fonder une école sur ses terres ; il entrait dans la voie du progrès économique ouverte par Széchenyi. Ses amis l'appelaient en riant »l' Eternelle Justice «. Ceux qui ont vu le portrait de Kôlcsey n'oublieront jamais

François Kôlcsey.

(Lithographie du temps à la Galerie Nationale de peintures.)

cette figure à la fois sombre et douce, pleine de mélancolie et de bonté : on saisit aussitôt que la politique était pour lui affaire de sentiment et qu'il ne pourrait connaître la distance qui sépare la théorie de la pratique. Nous apercevons dès lors François Deâk, qui devint bientôt le chef autorisé du parti libéral. Né dans le comitat de Zala d'une famille de petite noblesse, il commença par être avocat et prendre une part active à la vie provinciale. En 1832, il fut élu député pour la première fois et le demeura par la suite jusqu'à sa mort: il ne refusa de mandat qu'en 1843 — 1844, parce que le vote populaire était entaché du sang, qui avait coulé lors de la lutte électorale. Deâk fit toujours preuve de courage et de persévérance: il mérita vraiment le titre glorieux de »Sage de la Pafrie«.

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Parmi les jeunes gens, qui étaient au sein de la Chambre basse délégués des absents, remplaçants des magnats empêchés d'occuper leurs sièges à la Chambre haute ou des veuves de ces magnats et de leurs enfants mineurs, était un avocat, Louis Kossuth, également bien doué comme journaliste et comme orateur.

Depuis 1833, longtemps avant que son nom fût devenu célèbre en Europe, il s'assura une grande réputation dans son pays en trouvant ce que tout le monde cherchait, un moyen de faire connaître jour par jour les séances de l'Assemblée.

Jusque-là, le public n'était mis au • courant que par d'insuffisantes communications aux journaux, fort peu nombreux qui paraissaient à Pres-

Salle des séances de la Table des députés. (D'après une gravure du temps faite à Londres.)

bourg ou à Pesth, la vraie capitale : les députés eux-mêmes se plaignaient des moindres commentaires qui, suivant eux^, donnaient une idée fausse de leurs discours. Plus tard paraissait un gros in-folio contenant le journal de la Diète sous une forme très sèche, peu faite pour attirer les lecteurs. Kossuth eut l'idée de relever au passage, dans des notes rapides, les parties les plus intéressantes de chaque discours, et, le soir venu, il composait un tableau animé, vivant de la séance, dont les nombreuses copies partaient immédiatement dans toutes les directions: lorsque la poste se refusait à les transmettre, les hussards employés au service du comitat venaient les chercher, et la censure était complètement éludée.

Devant une telle vie nationale, le latin devenait tout à fait ridicule. Les magnats se virent obligés d'employer la langue magyare dans leurs

messages et réponses à la Chambre des députés. Lorsqu'ils s'opposèrent à ce que l'on demandât au roi de faire rédiger en magyar toutes ses communications à l'assemblée, se fondant sur l'opinion de l'un d'entre eux, que la ruine du latin serait la ruine de la constitution, Kôlcsey porta des coups terribles au parti rétrograde. La haute Chambre finit par renoncer à son veto contre le nouveau progrès de la langue nationale et, cette discussion préparatoire terminée, de longs débats commencèrent sur les questions essentielles.

Le gouvernement autrichien insista pour que la Diète formulât un meilleur règlement féodal ; à une condition toutefois, c'est qu'on ne dépasserait pas les limites fort modestes de la philanthropie ministérielle, car il se réservait dans ce cas de tout empêcher : il craignait qu'un affranchissement complet et soudain n'offrît à d'autres provinces un exemple révolutionnaire ; à moins qu'il ne faille voir là, comme le pensent les Hongrois, quelque tentative machiavélique de la part de François II et de Mettemich ! Quoi qu'il en fût, la défiance était grande chez les députés vraiment libéraux à l'égard du gouvernement, et leur désir était vif et sincère d'initier les paysans à une liberté complète.

Avec une pareille tendance, on pouvait bien supposer que le projet de loi, longuement préparé et débattu par une commission parlementaire,, serait tout autre chose qu'une série de modifications timides. En effet, malgré l'opposition qu'il rencontra, soit fdans les séances de cercle, soit dans les séances générales, malgré l'opposition plus vigoureuse encore des magnats, le projet définitivement soumis à l'empereur-roi contenait des progrès immenses: les paysans pouvaient racheter leur terre en toute propriété moyennant un contrat avec leur seigneur; ils ne pouvaient être atteints dans leur liberté et dans leurs biens que par une sentence régulière, et la justice seigneuriale n'était plus qu'un arbitrage entre paysans. La corvée et les redevances en nature étaient fort adoucies. En un mot,, sauf quelques prudentes réserves destinées à disparaître, le régime aristocratique se trouvait restreint à l'exercice des droits politiques^ et la liberté civile s'élevait sur les ruines de la féodalité.

C'était un grave échec pour la cour de Vienne, qui voyait surgir, au lieu du nouveau règlement qu'elle avait demandé, une loi capable de doubler les forces de la Hongrie par la réconciliation volontaire de la noblesse avec les paysans. Elle laissa longtemps attendre sa réponse, et finalement invita la Diète à présenter un projet moins radical : dans les derniers mois de 1834, les discussions recommencèrent.

La Chambre haute, voyant sa résistance approuvée par la couronne,, se prononça nettement pour le maintien des privilèges et fit plus d'une fois échouer les efforts des représentants. Le parti de la réforme n'en fut que plus disposé à porter le débat sur le terrain politique: il ne s'agit plus seulement d'un progrès dans la loi civile, mais de la nationalité elle-

FRANÇOIS DEÀK.

impr. At/irnm-uni.

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même, compromise par les haines de castes, et ne pouvant s'appuyer solidement que sur l'union sociale et la confiance mutuelle.

La dîme ecclésiastique survécut à la Diète de 1834, non sans subir de rudes attaques; l'inaliénabilité des terres nobles y survécut également, bien que Kôlcsey en ait montré l'injustice et l'inutilité.

Au début de 1835, les réformistes avaient obtenu plus de résultats.

Ferdinand V.

(Lithographie de Herr à la Galerie Nationale de peintures.)

qu'ils ne voulaient en convenir: les paysans n'étaient plus à la merci de leur seigneur, à la fois juge et partie, et ne pouvaient plus être arrêtéspar son ordre; ils avaient le droit de quitter leur terre en vendant leur usufruit et le droit de conclure un arrangement avec leur seigneur pour acquérir la propriété complète, mais sans rupture du lien féodal; leursredevances matérielles étaient notablement diminuées. Enfin, ils n'avaient plus à supporter les frais de la Diète, qu'ils étaient seuls à payer jusqu'alors.

Au mois de mars 1835, François II mourut, terminant un des plus longs règnes de l'histoire et un des plus contestés. Les Hongrois l'avaient vu rarement, et ne le regrettaient guère que par acquit de conscience, comme des sujets loyaux. D'ailleurs ils savaient bien que la politique de M. de Metternich ne changerait pas avec la personne du prince.

Il fallait complimenter le nouvel empereur-roi. Une nombreuse députation fut envoyée à Vienne et reçut un accueil solennel. Réunis dans le palais de la chancellerie magyare, plus de soixante membres de la Diète se rendirent à la cour entre deux haies de soldats magyars ; Ferdinand les attendait revêtu de leur costume national: la nationalité distincte de la Hongrie était donc reconnue dès les premiers jours du règne.

Toutefois une petite querelle, s'engageant dans l'assemblée de Presbourg entre les magnats et les députés, prouva bientôt que l'on ne serait pas toujours d'accord sur les grandes choses : l'opposition aurait voulu que le roi portât en Hongrie le nom de Ferdinand I; elle dut cependant renoncer à cette prétention, qui eût infirmé le titre héréditaire des premiers Habsbourg.

Une affaire plus grave vint mettre pour ainsi dire à l'ordre du jour la liberté de parler et la liberté d'écrire. Wesselényi subit un double procès, l'un en Transylvanie, qui n'eut pas de suite importante, l'autre en Hongrie, pour un discours prononcé dans le comitat de Szatmâr. La querelle s'envenima lorsque Balogh eut déclaré en pleine séance qu'il prenait à son compte les paroles de Wesselényi : son comitat fut mis en demeure de le remplacer; mais les tenaces électeurs de Bars s'empressèrent de l'acclamer de nouveau et de le renvoyer à Presbourg.

Ces incidents donnèrent à la dernière session de la mémorable assemblée quelque chose d'amer et de violent. Les discussions sur la langue nationale et sur l'instruction publique ne furent pas paisibles. Le gouvernement ne put pas ou ne voulut pas empêcher la langue magyare de dominer toujours plus dans les tribunaux et dans l'enseignement ; mais, lorsqu'il fut question de grandes fondations universitaires, de théâtres, d'écoles industrielles, la réponse royale fut évasive et hostile.

Durant les trois années qui séparèrent la dissolution de cette Diète et la réunion d'une nouvelle, les questions soulevées précédemment continuèrent leurs progrès dans les moeurs et dans les esprits. Tandis que les hommes modérés s'appliquèrent à dégager toutes les conséquences des lois récemment votées, la jeunesse impatiente, groupée autour de Kossuth, reconnut pour ses lieutenants Pulszky et Szemere, destinés par leur savoir ■et par leurs talents à une grande carrière, et l'ardent Lovassy, que les vengeances politiques fauchèrent dans sa fleur.

Nourrie des littératures étrangères, surtout de notre littérature révolutionnaire, passionnée pour le travail et pleine de mépris pour l'oisiveté futile, cette vigoureuse jeunesse exerçait une grande influence, plus grande

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encore depuis la clôture de l'assemblée. Ses tendances étaient ouvertement ' démocratiques, et Lovassy se déclarait républicain.

Kossuth n'avait pas renoncé au journalisme : il se proposait de créer, dans l'intervalle des deux législatures, une sorte de lien entre les différents comitats. Le seul titre de sa nouvelle publication: les Renseignements législatifs, lorsqu'il n'y avait pas de Diète rassemblée, était une menace.

François Pulszky.

(D'après la lithographie d'Eybl.)

Lovassy et quelques-uns de ses amis furent arrêtés sur l'ordre du procureur royal et enfermés au château de Bade: il n'y eut aucune sentence de mort, mais le chef de la » conspiration* fut condamné à dix ans de forteresse, les autres accusés à des peines moins dures. Kossuth, autorisé par le comitat de Pesth à publier son journal malgré les avertissements judiciaires, fut arrêté: pendant une année entière, il fut tenu au secret

le plus rigoureux et finalement s'entendit condamner à quatre ans de prison. Maladroites rigueurs; l'âme de Kossuth n'était pas de celles que peut abattre la captivité. Lorsque l'usage des livres lui fut enfin permis, il apprit l'anglais et lut Shakespeare. La condamnation de Wesselényi à trois ans de forteresse après un interminable procès, mit le comble à l'agitation.

Aussi est-ce la cause de la liberté individuelle, en même temps que la cause de la liberté de parler et d'écrire, qui allait dominer tous les débats de la Diète en 1839 et 1840.

La Chambre basse ne se trouva pas gravement modifiée par les élections, quoique l'influence gouvernementale fut parvenue à écarter plusieurs opposants; mais les nobles pairs s'étaient recrutés d'une jeunesse que nous pouvons comparer à ces lords de trente ans qui ont offert plusieurs fois à l'Angleterre le rare spectacle de la sagesse unie à l'ardeur : Joseph Eôtvôs ; Ladislas Teleki : la science profonde, le patriotisme intrépide ; hélas ! pourquoi ne peut-on rappeler sans tristesse le plus grand et le meilleur de tous, le comte Louis Batthyâny.? A travers sa gloire d'orateur qui le désigna plus tard pour être le chef du premier ministère magyar, on aperçoit l'ignoble potence que devaient dresser pour lui en 1849 les fureurs de la réaction. Les magnats conservateurs eux-mêmes s'apprêtaient à entrer sérieusement dans la lice et à défendre leurs principes autrement que par un éternel veto : les Dessewffy, les Majlâth, les Apponyi formaient un parti de résistance qui n'était nullement méprisable.

La politique royale se servit avec habilité de ses otages. Renoncez,, disait-elle à l'opposition, renoncez à ces querelles qui aigrissent, qui enveniment tout, et de même que nous avons promis de respecter à l'avenir la liberté électorale, nous respecterons la liberté de parler, et jusqu'à un certain point la liberté de s'associer et d'écrire.

Les derniers mois de 1 839 et les premiers de 1 840 furent consacrés,, sauf divers intervalles remplis par d'autres affaires à chercher un terrain d'entente. Palôczy, sorte de puritain magyar, comparable aux têtes rondes de Cromwell, Szentivânyi et Paul Nagy résistèrent victorieusement aux députés rétrogrades, habilement dirigés par Zsedényi. M. de Metternich finit par se prêter à la conciliation essayée par Nagy et l'archiduc-palatin Joseph; l'on convint d'une prochaine amnistie, et une lettre royale donna le vrai sens de cette concession, en reconnaissant que la liberté de parole était dans les lois du pays et qu'elle ne serait jamais violée.

Le printemps de 1840, qui vit sortir de prison les condamnés politiques, fut une époque de réconciliation entre l'Autriche et la Hongrie libérale. Le gouvernement obtint les levées de troupes qu'il demandait, l'opposition l'introduction de la langue magyare dans les finances, dans les communications avec la cour et dans les affaires ecclésiastiques; le règlement de la Diète précédente sur le rachat des terres par les paysans fut complété. En 1840, les orateurs magyars pouvaient être fiers de leur

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pays; entourés de gouvernements despotiques, ils avaient sauvegardé les principes parlementaires sans oublier le progrès des classes les plus humbles.

Dès lors, le parti libéral a un programme net et concis. Il veut : 1 . un gouvernement indépendant et responsable, 2. une armée nationale, 3. la réunion d'une Diète chaque année à Pesth, 4. la liberté de la presse et et l'abolition de la censure préalable, 5. l'institution du jury, 6, l'égalité des cultes, 7. l'instruction publique obligatoire, 8. la faculté de racheter en tous temps les droits fonciers, 9. l'octroi au peuple des droits politiques et constitutionnels, 10. l'égalité de tous devant l'impôt et pour les fonctions publiques, 11. l'abolition du servage, 12. une banque nationale d'émission.

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