LOUIS KOSSUTH EN
linpr. Aihenaeum.
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reprochait à Kossuth »de travailler avec les armes de l'imagination et de la colère, de parler au coeur plus qu'à la raison: politique de sentiment, qui produit la confusion des choses et qui aboutit à la guerre civile«. Ainsi se formait le parti »progressiste modéré «, qui voulait s'opposer aux tendances antinationales et antipatriotiques du gouvernement autrichien et qui devait involontairement servir ses vues: ainsi commençait une lutte, qui allait durer jusqu'à la Révolution et la traverser même, comme les eaux de deux rivières qui se réunissent sans se mêler.
Entre le journal radical et la feuille libérale, le comte Aurèle Dessewffy créait le Monde (»Vildg«), organe du parti conservateur favorable à l'Autriche et à la centralisation, dont les membres les plus éminents étaient Edouard Zsedényi, le comte George Apponyi, les barons Nicolas Vay et Samuel Josika.
Souvent à la controverse imprimée, succédaient les plus vives disputes dans les réunions du comitat de Pesth. Tant de passions coûtèrent peut-être la vie au comte Dessewffy : après une violente querelle, il mourut presque subitement, très jeune encore, plein de talent, d'honneur et d'avenir.
La race, la langue, la religion, ce » trépied vital« des peuples, envenimaient, non sans la compliquer, la lutte des radicaux et des conservateurs. Depuis quelques années déjà, les Slaves de l'Autriche étaient sortis de leur inertie séculaire à la voix des poètes et des journalistes, qui leur montraient par delà les temps modernes la gloire de la Bohême au moyen âge, et en dehors des frontières la lutte récente et victorieuse des Serbes contre les Ottomans. En Hongrie même, les Slovaques, frères des Tchèques, commençaient à former avec les Ruthènes, les Serbes et les Croates, sous la protection de M. de Metternich, une ceinture qui menaçait d'étouffer la nation magyare dans sa grande plaine du Danube : un champion nouveau paraissait dans le duel parlementaire entre les Habsbourg et la Hongrie.
L'opinion publique fut longtemps à s'en émouvoir, tant les Magyars étaient habitués à se préoccuper uniquement de l'Autriche; mais à la fin ils comprirent le danger. En Croatie, le vice-chancelier comte Louis Bedekovics était le principal protecteur du parti illyrien ; les ionctions publiques y étaient réservées aux membres du groupe ultra-radical. La cour de Vienne faisait tout son possible pour développer les querelles intestines, dont elle voulait seule profiter. Un colonel, ayant fait jouer, en Croatie, par la musique de son régiment des airs moqueurs dirigés contre les Magyars, le comitat de Zala demanda la destitution de cet officier et plusieurs assemblées délibérèrent contre le panslavisme.
Cependant les élections générales de 1843 suspendaient la rivalité des races, et une grave question d'égalité primait toutes les autres: les nobles seraient-ils désormais assujettis à l'impôt. »Dans un Etat bien ordonné, disait Kossuth avec toute raison, l'exemption d'impôt est une
infériorité civique. En Angleterre, en Amérique, en France, qui donc ne paie pas l'impôt ? Le journalier, le mendiant, celui qui n'a rien. Chez nous, quels sont ceux qui ne paient pas l'impôt? Nous le savons tous, et nous en rougissons de honte«. Telle était aussi l'opinion des libéraux modérés; mais les conservateurs, d'accord avec la cour de Vienne, étaient décidés à éviter l'impôt.
Après une campagne électorale, où les 'conservateurs corrompirent les »bocskoros«, l'opposition se trouva décimée. Sur cinquante-deux comitats, dix-neuf seulement enjoignirent à leurs représentants de réclamer l'égalité de tous devant l'impôt ! Deâk refusa de siéger ; on ne vit pas non plus Paul Nagy ; mais le parti libéral eut de nouveaux champions dans Koloman de Ghyczy, Sébastien de Vukovich, Melchior de Lônyay, Denis de Pâzmândy, Maurice de Perczel, Ladislas de Szalay, et surtout Barthélémy de Szemere et Gabriel de Klauzâl.
La nouvelle assemblée eut la gloire de mettre fin à de longues injustices : les mariages mixtes ne furent plus une occasion de tyranniereligieuse ; les emplois publics et la propriété des terres nobles devinrent accessibles à tous les citoyens. Si les Israélites ne virent pas disparaîtreles anciennes lois d'exception, leur sort fut sensiblement amélioré.
Malheureusement, Széchenyi ne put obtenir l'égalité de tous devant l'impôt, malgré un succès oratoire demeuré célèbre comme le beau costume qu'il mit ce jour-là pour remporter, disait-il, une grande victoire patriotique. La majorité de ses collègues l'applaudit, mais finit par voter dans le sens contraire. Néanmoins beaucoup de nobles se firent inscrire volontairement sur les rôles de l'impôt et Bezerédy recevait de ses paysans une lettre honorable pour eux comme pour lui. »Nous croyons, lui écrivaient-ils, qu'en soulageant les contribuables, vous n'êtes pas descendu jusqu'à eux, mais que vous les avez élevés jusqu'à vous. Dieu vous donne de vivre longtemps et de répandre votre esprit sur le monde entier.*
Un peuple capable de pareils sentiments était digne de continuer ses progrès sans guerre civile; mais les haines de race planèrent sur cette assemblée et devinrent comme la fatalité de toutes les Diètes hongroises. Les députés croates ne voulurent jamais parler autrement qu'en latin, malgré les malédictions qui s'élevaient contre eux de toutes parts; et leur obstination demeura la plus forte. Pourtant la majorité fît de nouvelles lois plus explicites que jamais sur l'emp.oi de la langue magyare et plusieurs membres de la Chambre des magnats se prononcèrent avec résolution contre la politique panslaviste.
Dès lors les difficultés avec la Croatie, chaque jour plus compliquées,, formèrent un inextricable réseau de haines, que rien ne pouvait plus rompre, ni démêler.
Tel le fut la vraie cause de la rupture avec l'Autriche. Les Magyarsétaient furieux de voir le cabinet de Vienne pousser la haine contre eux
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jusqu'à faire alliance avec le panslavisme. La défiance de la Diète s'accrût, quand e^e vit la mauvaise volonté du gouvernement arrêter toutes les réformes matérielles, tous les progrès du commerce et de l'industrie en établissant d'illégales barrières douanières entre la Hongrie et les Etats héréditaires. Alors se forma l'Union défensive dont les membres s'engageaient à n'acheter que des articles de fabrication nationale.
C'est durant cette Diète que l'opposition se convainquit surtout que, pour sauvegarder les intérêts matériels et l'indépendance du pays, il fallait instituer le régime parlementaire avec des ministres responsables et une
Batthyâny et Kossuth.
(D'après une gravure contemporaine.)
chambre élue par le suffrage universel. Les conservateurs demeurèrent, bien entendu, partisans convaincus de l'ancien système bicastérial. Une scission se produisit au sein du parti libéral; mais si les doctrinaires insistaient pour que l'administration demeurât entre les mains de l'Etat, les deux fractions n'en restèrent pas moins d'accord sur] les questions d'un ministère responsable et du suffrage universel.
La Diète se sépara, non sans formuler, sur la proposition de Szentkirâlyi, un vote de défiance contre le pouvoir. La guerre était déclarée entre
les Magyars et la maison d'Autriche.
La cour de Vienne accepta cette lutte en règle: elle attaqua les libertés hongroises à leur source, dans les assemblées des comitats : l'expérience de plusieurs siècles en avait effet montré que ce qui rendait invincible l'esprit résistant des Magyars, ce n'était pas les Diètes convoquées à différents intervalles, c'était l'exercice permanent de la liberté de discussion dans cinquante petits chefs-lieux. Comme on ne pouvait attaquer en face un pareil obstacle, le ministère autrichien, habilement dirigé par un nouveau chancelier magyar, le comte Apponyi et par Ladislas de Szôgyény-Marich, qui devint plus tard vice-chancelier, éluda les difficultés légales en paraissant généraliser une coutume admise depuis longtemps.
Le » comte suprême «, de chaque comitat était souvent un grand seigneur, absent une partie de l'année et remplacé alors par un » administrateur «. Un véritable coup d'état du chancelier remplaça les comtes suprêmes, qui lui résistaient, par des administrateurs royaux, lesquels disposant de grandes forces militaires, traitèrent les districts hongrois en pays conquis. L'indignation fut extrême.
L'opposition et l'amertune générales s'accrurent encore davantage, lorsqu'un grand nombre de préfets populaires donnèrent leur démission et furent remplacés par des administrateurs envoyés de Vienne.
Le comitat de Pesth, où Louis Kossuth et Joseph Eôtvôs condamnèrent ouvertement ces violences, et celui de Zala, où Deâk fît une déclaration analogue, interdirent à leurs » sous-préfets « (alispân) de remettre le sceau du comitat aux administrateurs et leur enjoignirent de ne prêter mainforte à celui-ci que dans les circonstances où l'intérêt public l'exigerait d'une façon absolue. Cet exemple fut bientôt suivi, tandis qu'on cherchait sous quelle forme on protesterait lors de la prochaine Diète. Le palatin lui-même désapprouvait la cour; car il comprenait que le résultat direct de cette politique serait d'attirer une forte réaction.
Le gouvernement n'en poursuivit pas moins l'oeuvre commencée. Son désir était de défendre envers et contre tous le nouveau régime. Les deux fractions opposées du parti libéral, les » centralistes « et les »municipalistes« le comprirent et s'unirent étroitement contre l'ennemi commun. Seul Etienne Széchenyi attaqua vivement Kossuth dans son ouvrage » Fragments de programme politique « (Politikai programtôredékek) et se fit indirectement le défenseur de la cour de Vienne. Les centralistes triomphèrent avec Deâk; et dès que Louis Kossuth eut renoncé à quelques-uns de ses principes pour permettre une alliance étroite de tous les membres de l'opposition, celui-là dressa le programme de l'opposition (6 juin 1847), dont voici les principales dispositions : ministère indépendant et responsable ; parlement élu par le suffrage universel; jonction de la Transylvanie à la Hongrie; liberté de la presse; droit d'association; liberté des cultes; égalité de tous devant la loi et les charges publiques ; abolition du servage.
Ce manifeste, le zèle des jeunes gens, avocats, poètes, grands sei-
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gneurs, qui parcoururent tout le pays comme des apôtres du libéralisme, enfin le malaise produit en Hongrie comme en France par une mauvaise récolte, telles furent les causes diverses et puissantes des succès de l'opposition dans la campagne électorale de 1847. Alors apparut, pour la première fois, comme député du comitat de Zemplén, un des plus grands hommes d'Etat de la Hongrie, le comte Jules Andrâssy, qui siégea aussitôt parmi les représentants des tendances libérales et nationales. A la Chambre des magnats, l'opposition, conduite par le comte Louis Batthyâny, devint plus puissante avec le comte Casimir Batthyâny, le baron Albert Wenkheim, les comtes Georges Kârolyi et Ladislas Teleky.
La séance d'ouverture, fixée au 12 décembre, n'était pas attendue sans anxiété. L'Europe éprouvait un tressaillement bien plus fort et bien plus général qu'en 1830, et les événements d'Italie, même avant la grande commotion française, menaçaient directement la monarchie autrichienne. On peut croire toutefois que les grands périls étaient conjurés lorsqu'on vit la famille impériale se montrer aimable pour ses fidèles Magyars, Ferdinand prononcer son discours du trône hongrois, et l'archiduc Etienne succéder au palatin Joseph, mort récemment au milieu d'un vrai deuil national.
Les trois premiers mois de la session, de novembre à février, ne sortirent pas absolument de la tradition parlementaire. De longues et utiles délibérations portèrent sur la suppression progressive des restes du régime féodal, sur une représentation plus large et plus équitable de la population urbaine dans les assemblées, sur les améliorations matérielles rendues nécessaires par la disette : toutes questions qui prouvaient le progrès des sentiments d'humanité et d'une sage démocratie pratique.
A côté de ces débats, il y en avait de plus graves. Kossuth, élu par le comitat de Pesth avec Szentkirâlyi, rédigea un projet d'adresse qui dédaignait les précautions oratoires, abrégeait les remerciements, et au lieu d'exposer quelques griefs demandait résolument une réforme générale. Ce projet l'emporta sur une autre adresse proposée par Széchenyi, et fut maintenu malgré l'opposition de la Chambre haute.
Le parti modéré prit sa revanche le 5 février; il fit échouer non sans peine une proposition de Szentivânyi, destinée à rendre désormais impossible le régime des »administrateurs«. >-Eh bien, s'écria Kossuth, il n'y aura plus de paix entre nous après un tel vote. Que la responsabilité retombe sur la tête de nos adversaires «. L'opinion générale se prononça dans le même sens, et condamna les députés qui avaient refusé d'exprimer par un vote énergique l'indignation de leurs commettants.
La nouvelle du 24 février éclata, pour ainsi dire, sur Vienne et sur Presbourg. Le 3 mars, Kossuth demanda le vote d'une adresse au roi réclamant un ministère indépendant et responsable ; le lendemain, les représentants s'y montrèrent favorables et ordonnèrent l'envoi à Vienne d'ime délégation qui soumettrait au monarque lui-même les voeux de l'assemblée.
Les habitants de Vienne, délivrés de M. de Mettemich, réclamaient une constitution et la liberté. Aussi, l'archiduc Etienne, inquiet de l'état général des esprits en Hongrie, tomba-t-il en plein désarroi, lorsqu'il allât lui-même chercher les instructions royales. L'on songea, tout d'abord, à enjoindre à la Diète de s'en tenir aux propositions de l'empereur-roi, puis
Alexandre Petôfi.
(Dessin d'Ignace Roskovics.)
à en prononcer la dissolution. Mais on n'osa point cependant affronter la »marée montante des peuples ressuscites «.
L'archiduc-palatin, pour calmer l'opposition qui voulait passer outre à la résistance de la Chambre haute, invita lui même les pairs à adopter l'adresse proposée par Kossuth. Les magnats finirent par céder; et la journée du 14 mars fut la nuit du 4 août de la noblesse magyare: la
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Diète proclama l'abolition de tous les droits féodaux, qui devaient être rachetés par l'Etat, la participation de tous les citoyens à toutes les charges politiques, le vote des députés par tête substitué au système fédératif et aristocratique du vote par comitat, en attendant l'élection d'une nouvelle assemblée d'après les nouveaux principes.
Les nouvelles de Vienne augmentèrent l'effervescence des esprits : le mouvement révolutionnaire eut son contre-coup à Pesth. Un comité rédigea, en douze articles, »ce que demandait la nation hongroise*. Le poème Debout Magyars (»Talpra Magyar !«) fut, malgré la censure, tiré à plusieurs milliers d'exemplaires. La jeunesse, conduite par ses deux poètes Alexandre Petôfi et Maurice Jôkai, manifesta dans les rues et déroula le drapeau national; elle se porta devant le palais du comte François Zichy, président du Conseil de lieutenance, pour réclamer la liberté de Michel Tâncsics, l'écrivain favori de la la classe populaire qu'une de ses oeuvres avait fait arrêter, et, voyant le gouvernement effrayé céder à son désir, porta en triomphe ce martyr de la liberté de parler et de penser. Tout rentra aussitôt dans l'ordre.
La députation magyare fut reçue avec enthousiasme par la population viennoise et présentée par l'archiduc-palatin à l'empereur-roi, qui s'empressa d'accéder aux voeux de la Diète. L'archiduc Etienne fut nommé »lieutenant gouverneur plénipotentiaire*, tandis que le comte Louis Batthyâny fut chargé de former le premier ministère constitutionnel et indépendant. Celui-ci fut organisé le 23 mars. Il représentait, on ne peut plus avantageusement, les diverses nuances de l'opinion nationale et de la société. Son président était le plus libéral des grands seigneurs avec Széchenyi, tout désigné pour le portefeuille des travaux publics; tandis qu'un magnat conservateur, le prince Paul Esterhâzy, était chargé des délicates relations avec la cour de Vienne. L'instruction publique était confiée au savant et brillant Joseph Eotvôs, la guerre au colonel Mészâros. Quel plus digne ministre de la juctice que l'intègre Deâk ; quel meilleur ministre de l'agriculture et du commerce que l'économiste Klauzâl. Enfin un homme d'Etat très capable, aussi ferme que libéral, Barthélémy Szemere prenait l'intérieur, et Kossuth aux finances, représentait ce que l'on pouvait appeler la gauche de ce remarquable gouvernement.
Les premiers périls qui le menaçaient furent aisément conjurés. Il évita les inconvénients d'une brusque démocratie en obtenant le maintien de la Chambre haute, et une loi électorale qui conservait à tous les nobles le droit de suffrage et exigeait des autres citoyens la propriété d'un immeuble de trois cents florins ou un revenu de cent florins. Il eut quelque peine à obtenir, par l'intermédiaire du palatin Etienne, la reconnaissance du ministère en son entier, avec la guerre et les finances et les objections de la cour faillirent donner le signal d'une prise d'armes dans la capitale; mais l'Autriche, sérieusement menacée en Italie et en Allemagne, finit par
tout accorder, et le 10 avril l'empereur Ferdinand vint à Presbourg, où il fut accueilli avec un enthousiasme sans mélange; surtout lorsqu'il eut sanctionné les trente et une lois de la Diète et prononcé en hongrois son discours. Le règlement des affaires communes fut renvoyé à la prochaine Diète.
Le malheur ne vint pas directement des questions politiques, il vint des races rivales qui, soit dans les limites de la Hongrie, soit dans les autres États autrichiens, ne pouvaient supporter le spectacle de ce puissant essor libéral et de cette indépendance et que le parti de la cour, la »camarilla« sut exciter à plaisir.
Les Serbes et les Roumains ne voulurent pas voir les avantages qui résultaient pour eux des lois récentes, surtout de la loi électorale; ils ne virent que la grandeur croissante du peuple magyar, les progrès d'une langue qu'un nouveau projet de loi allait répandre comme langue d'éducation sur le territoire tout entier, l'union de la Transylvanie à la Hongrie qui venait d'être proclamée. Ils voulurent que le mouvement national leur profitât à eux aussi, à eux^surtout. Deux assemblées, tenues l'une à Carlovitz, l'autre à Balâszfalva, prirent des résolutions qui équivalaient au démembrement du royaume et qui furent transmises directement à Vienne sans passer par l'intermédiaire nécessaire du gouvernement hongrois. Déjà les Croates avaient à leur tête le ban Jellachich, qui répondait aux exigences philologiques des Magyars par la dislocation du littoral hongrois et la proclamation de la loi martiale; le pasteur luthérien Hurban, chef du mouvement nationaliste de la haute Hongrie, gagnait la Moravie où il recrutait des troupes pour faire irruption dans les provinces purement magyares. La guerre était imminente, et les absolutistes de la cour s'étaient faits des alliés pour le jour ou ils pourraient prendre leur revanche.
Tant qu'ils eurent à redouter un effondrement général de la monarchie, la Hongrie leur parut nécessaire à ménager : Jellachich fut disgracié, les députatîons des nationalités diverses auprès de l'empereur reçurent un accueil officiellemsnt sévère, et la Diète se réunit à Pesth le 5 juillet pour entendre le discours du trône le plus rassurant. Le ministre Kossuth ne dissimula point ses inquiétudes patriotiques en venant demander à l'assemblée une levée de 200.000 hommes. La cour espérait le secours des Magyars contre les Italiens, pour se retourner ensuite contre les seuls Magyars qui faisaient opposition à la cour de Vienne. Sur la proposition de Kossuth, la Diète refusa tout subside, ou plutôt ne les accorda qu'à la condition que les troupes marchassent d'abord contre les rebelles de Hongrie.
Lorsque l'assemblée eut voté un amendement aussi respectueux des libertés italiennes que de la Majesté Royale, et surtout lorsque Milan eût capitulé devant Radetzky, l'empereur-roi, faible instrument d'une réaction habilement dirigée, laissa percer ses intentions hostiles,
A la nouvelle d'une attaque à main armée des Serbes de la Basse- Hctfigrie et après un discours de Kossuth (1 1 juillet 1848) qui débutait par
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ces mots: »la patrie est en danger «, la majorité de la Diète vota, au milieu d'un enthousiasme frénétique, 200.000 hommes demandés par le ministre et les subsides nécessaires pour la guerre à entreprendre. Les »honvéds« hongrois battirent les Serbes et les forcèrent à se retirer derrière leurs retranchements de Szent-Tamâs.
Discours de Kossuth du 11 juillet 1848. (D'après une gravure œntemporaine.)
Ces événements n'arrêtèrent pas la cour de Vienne. Le 14 août l'empereur Ferdinand retira tout pouvoir à l'archiduc Etienne et déclara vouloir dorénavant régner seul. Il refusa presque en même temps de recevoir les deux membres du gouvernement hongrois qui allèrent . lui
demander de mettre à leur disposition les troupes impériales en garnison en Hongrie pour combattre les populations rebelles, et d'interdire à Jellachich de continuer ses armements. Les confins militaires furent replacés sous les ordres de Vienne, afin de pouvoir mieux les mobiliser contre la Hongrie lorsque la circonstance s'en présenterait. Enfin un rescrit impérial déclara les lois de 1848 en contradiction avec la » Pragmatique Sanction*, qui ordonnait dans l'intérêt général l'existence en communauté : la Hongrie ne pouvait donc avoir en propre ni armée, ni finance, ni commerce, ni diplomatie.
Une députation de cent membres vint au nom de la Diète supplier le souverain de venir lui-même en Hongrie applanir pacifiquement toutes difficultés; mais, par une lettre autographe, l'empereur Ferdinand loua Jellachich des dispositions prises, l'assura de sa bienveillance et lui déclara compter sur sa fidélité et sur ses services, tandis que sa réponse aux délégués hongrois prouvait combien le faible monarque se trouvait entre les mains de la réaction. Les tendances révolutionnaires n'apparurent qu'alors. Plusieurs politiciens ardents, tels Maurice Perczel et Ladislas Szalay, ne cachèrent pas que, selon eux, une dictature de Kossuth pourrait seule sauver le patrie. Le gouvernement hongrois donna sa démission, mais resta chargé de l'expédition des affaires courantes en attendant la nomination d'un nouveau ministère. Le comte Etienne Széchényi, désespérant de l'avenir, fut frappé d'aliénation mentale. Dès lors les événements se précipitèrent.
Le 1 1 septembre, Jellachich passe la Drave avec 30.000 hommes et se dirige sur Pesth ; en même temps, Hurban envahit le comitat de Nyitra avec 5.000 tchèques. Mais Kossuth avait tout prévu, et, avant même le départ pour Vienne de la députation, l'armement général et les préparatifs avaient eu lieu ; aussi n'eut-il qu'à parcourir les villes hongroises de l'Alfôld et à inviter les populations à défendre leur patrie. L'enthousiasme fut général, et la guerre d'indépendance commença.
La Diète institua un y comité de défense nationale"-. Les troupes hongroises dispersèrent à Pâkozd (28 septembre 1848) les soldats pillards et incendiaires de l'armée de Jellachich, et rejetèrent presque aussitôt Hurban et ses hordes en dehors du territoire magyar.
Le comte François Lamberg, qui avait été envoyé de Vienne comme »commisaire impérial plénipotentiaire, gouverneur militaire et palatin par intérim* avant ces événements et dans l'espérance d'une prompte défaite, trouva la Hongrie extrêmement opposée à sa mission, qui comportait l'abrogation de la constitution de 1848, et l'organisation d'un gouvernement sur la base antérieure. Dans sa séance de nuit du 27 septembre, la Diète protesta contre un pareil attentat, et, le lendemain, le peuple arracha de sa voiture le comte Lamberg, au moment où il passait sur le pont suspendu, et le tua.
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Croyant que Jellachich avait infligé aux Hongrois quelques notables revers et allait entrer en vainqueur dans Pesth, l'empereur-roi le nomma. Je 3 octobre, à la place du comte Lamberg; en même temps, il prononça la dissolution de la Diète, déclara nulles et non avenues les décisions prises par elle et plaça le pays sous le régime des conseils de guerre.
C'était joindre l'ironie à la violence: les Hongrois le comprirent. La comédie que la cour de Vienne crut devoir jouer, ajouta encore à la fureur populaire : un certain comte Adam Récssy, avili par tous les vices et tombé dans l'ivrognerie la plus profonde, fut nommé président du conseil des ministres dans le seul but de faire signer régulièrement la nomination de Jellachich!
Vue de la Chambre des députés en 1848. (D'après un dessin contemporain.)
La Diète protesta aussitôt, déclara Jellachich et Eécsey traîtres à la patrie, et transmit le pouvoir exécutif au » comité de la défense nationales, que présidait Kossuth, pour que le pays ne se trouvât point sans gouvernement au moment où l'on se sentait menacé des troubles les plus graves.
Mais, en apprenant que l'empereur préparait une armée pour venir au secours de Jellachich, la population de Vienne, favorable aux Hongrois, s'était soulevée : elle avait pris les armes, s'était battue dans les rues, avait chassé les troupes de la ville, tué le comte Latour, ministre de la guerre, dont elle avait suspendu le cadavre à un réverbère, et fermé les portes de la ville.
Aussi Jellachich se dirigea-t-il avec les restes de ses troupes vers la capitale, tandis que Kossuth envoyait Moga venir en aide à ces
nouveaux alliés. Mais le prince Windischgrâtz nommé généralissime des armées autrichiennes, infligea à Schwechat une défaite aux Hongrois : Vienne dut se rendre; et les efforts de la cour portèrent sur la Hongrie, qui plaçait des troupes fraîches sous les ordres du général Arthur Gorgey.
Georges Klapka.
(D'après une lithographie contemporaine.)
Lorsque Ferdinand V eut abdiqué en faveur de son jeune neveu (2 décembre), le nouveau monarque déclara qu'il ne voulait faire qu'un empire de toutes les provinces dont il devenait maître. La Diète hongroise déclara qu'elle ne reconnaîtrait François-Joseph I que lorsqu'il serait couronné roi et qu'il aurait prêté serment à la constitution. La réponse
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fut l'entrée en Hongrie de 100.000 hommes sous le commandement de Windischgrâtz : Presbourg, Gyôr, Sopron furent prises ; la capitale se trouva bientôt menacée.
La Diète adressa alors au général vainqueur une délégation composée du comte Louis Batthyâny, de Denis de Pâzmândy, de François Deâk et de l'évêque de Csanâd. Efforts inutiles, Windischgrâtz répondit: »je ne traite pas avec des rebelles*.
le Général Bem.
(D'après un dessin de Barabâs.)
Le 5 janvier 1849, il rentrait à Pesth, tandis que la Diète et le gouvernement s'établissaient à Debreczin. La lutte n'était point finie. Louis Kossuth avait toujours confiance; et des succès militaires lui donnèrent bientôt espoir en l'avenir. Gôrgey et Klapka battirent, au cours d'une glorieuse campagne dans la Haute Hongrie, le général autrichien Schlick, qui voulait pénétrer dans l'Alfôld par la Pologne : à Branyiszka, les honvéds .firent une charge à la bayonnette demeurée célèbre dans les annales de la nation magyare. Le général Bem, le »papa Bem« comme disaient ses
soldats, repoussa le général Puchner de Transylvanie en Valachie ; au sud, le général Perczel infligea plusieurs revers aux Serbes soulevés.
Le général Arthur Gorgey.
(D'après un dessin de Barabâs.)
Kossuth commit alors une double faute, faute militaire et faute politique, en nommant généralissime le général Dembinsky, qui avait joué
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un rôle important dans les révolutions polonaises. Le choix d'un général aussi médiocre était fort malheureux, parce qu'il plaçait les troupes sous un homme incapable et blessait l'amour-propre des officiers hongrois. Les Russes, qui étaient demeurés dans une neutralité bienveillante, y virent la menace d'une alliance entre les Magyars et les Polonais et d'une nouvelle révolution.
Dembinsky dirigea son armée sur Pesth, et livra à Kâpolna, au gros de l'armée autrichienne, une bataille, qui, au bout de deux jours, demeura indécise par sa faute. Gôrgey fut nommé à sa place et continua sa marche en avant au milieu des plus brillants succès: le 5 mars, victoire à Szolnok, le 6 avril à Gôdôllô, puis à Isaszeg, à Vâcz, à Nagy-Sall6, et à Comorn.
Windischgrâtz ayant trompé le gouvernement autrichien par le récit de victoires imaginaires, le nouveau souverain supprima les lois du pays et partagea celui-ci en quatre provinces par son rescrit du 4 mars. La Diète répondit en proclamant, le 14 avril, la déchéance des Habsbourg et en nommant Kossuth gouverneur-président.
Gôrgey, qui voulait diriger une guerre de légitime défense contre la dynastie régnante ou plutôt contre les hommes d'Etat autrichiens et la »camarilla« de Vienne, et non combattre pour un parti révolutionnaire, demanda en vain que cette décision de la Diète fut tenue pour nulle et non avenue; ce fut aussi inutilement que les autres généraux montrèrent le même état d'esprit. L'entente entre l'armée et le gouvernement s'en trouva fort affaiblie: c'est ainsi qu'au lieu de poursuivre les vaincus et
de profiter aussitôt de son avantage pour annihiler les forces autrichiennes, . Gôrgey dut, sur l'ordre du comité, assiéger Bude. Son succès fut encore éclatant malgré la défense vigoureuse de Hentzi, à qui le successeur de Windischgrâtz, disgracié, avait laissé le commandement de la place, pour reformer son armée et tenter dans la plaine le succès des armes.
Mais, les Hongrois perdirent ainsi six précieuses semaines : les Autrichiens eurent tout le temps de préparer une nouvelle lutte et d'obtenir des secours de Nicolas 1er. L'heure des défaites était proche.
Le prince de Paskiewitz entra en Hongrie, en passant par Bukovina
Le maréchal Haynau.
(D'après une lithographie du temps.)
€t en forçant les passages de Transylvanie, avec cent quatre-vingt mille hommes et cinq cent quatre-vingt-sept pièces de canon ! Jellachich déboucha par la Croatie ! Le gros de l'armée autrichienne avec cent soixante-quinze mille hommes et six cents pièces longea le Danube sous les ordres du général Haynau.
A ces trois cent soixante-sept mille hommes et mille neuf cent quatrevingt-douze pièces, la Hongrie ne put opposer que cent quarante-quatre mille honvéds avec trois cent cinquante pièces !
La bataille de Szent-Andrâs décida du sort de la Hongrie: Kossuth remit au général Gôrgey le pouvoir civil et militaire ; Gôrgey lui-même, acculé à Vilâgos, déposa les armes avec les restes de son armée le 1 3 août 1849, mais devant le général russe Rûdiger et non devant un général autrichien, pour bien montrer que le vrai vainqueur était l'empereur de Russie.
Malgré les démarches que le tsarévitch fit à Vienne en faveur des prisonniers hongrois, les Autrichiens se montrèrent impitoyables. Dès que les Russes eurent quitté le pays et q la forteresse de Comorn se fut rendue, commença l'oeuvre sanglante de la réaction. Le général Haynau que l'on connaissait déjà sous le nom de »hyène de Brescia« fit emprisonner ou exécuter les hommes les plus éminents du pays. Le comte Louis Batthyâny ouvrit la marche des victimes; condamné à la potence, il fut l'objet d'une commutation de peine et fusillé le 6 octobre 1849; le même jour, on fusilla à'Arad quatre généraux et on en pendit neuf! Des centaines de Hongrois subirent les mêmes supplices; beaucoup furent condamnés à l'emprisonnement et allèrent purger leurs peines ■dans les prisons de Josephstadt et de Kufstein.
Heureux ceux qui avaient pu, ainsi que Kossuth, passer en pays étrangers, notamment en Turquie, pour se soustraire à ces sanglantes vengeances !
Mais avant d'émigrer Kossuth avait enfoui près d'Orsova la couronne de Hongrie et les insignes royaux : la liberté constitutionnelle étant enterrée, on pouvait enterrer ses symboles !
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