‹ Histoire générale des HongroisChapitre 51 sur 54 · LIVRE HUITIEME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIEME

LE GÉNÉRAL HAYNAU continua, durant toute une année, ses atrocités révolj tantes, mais, en juillet 1850, il fut rappelé par la cour de Vienne, qui commençait elle-même à s'inquiéter, sinon à s'émouvoir.

La réaction ne prit pas fin cependant. Le gouvernement- voulut » réformer* l'instruction publique, l'administration et la justice, c'est-à-dire lutter, par la voie de l'absolutisme le plus rigoureux, contre la langue hongroise et tout ce qui avait un caractère national.

La Transylvanie ne se trouva plus rattachée au royaume magyare; elle forma une principauté indépendante, ainsi que la Croatie, à laquelle on joignit Fiume et une partie du comitat de Zala. La Hongrie méridionale fut divisée en deux provinces: le Banat et le voyvodat serbe.

Bach, qui avait été à Vienne un des chefs de la dernière révolution et qui n'en était pas moins devenu la plus servile créature du parti ultraconservateur, chercha à réduire les Magyars à l'obéissance passive par ses »hussards*, une multitude d'employés (Beamte) tchèques, allemands et slaves, qui abusèrent de leur puissance pour se livrer à de perpétuelles exactions. Les hommes indépendants eurent continuellement un policierà leurs trousses; d'innombrables régiments autrichiens inondèrent le territoire. Les Hongrois durent payer d'énormes impôts directs et indirects, pour couvrir les frais de leur propre oppression.

Le même sort était réservé aux autres provinces : les Croates se virent imposer un régime identique, au lieu de la liberté promise à Jellachich ;. les Serbes ne furent pas mieux traités.

Le mécontentement général et l'exaspération populaire se traduisirent bientôt par l'attentat, contre l'empereur François Joseph, de Libényi, ouvrier tailleur d'origine hongroise. La cour comprit alors que, pour atténuer les haines, il fallait procéder à de vraies et sérieuses réformes. L'archiduc Albert fut nommé gouverneur général, le code civil autrichien et les lois sur le cadastre mis en vigueur, l'agriculture et l'industrie nationales favorisées.

Les Magyars avaient presque tous perdu leur ancienne confiance en l'avenir politique de leur pays: ceux des émigrés, qui avaient été graciés, vivaient sur leurs terres et cherchaient, ainsi que toute la nation, une revanche dans le domaine économique. Dans son poème allégorique. Les Veilleurs, Jean Vajda a merveilleusement indiqué cet état des esprits.

Un excellent romancier, le baron Sigismond Kemény, chercha cependant à secouer la torpeur générale dans sa brochure » Après la Révolution^- : courage, disait-il en substance ; mais attendez tout, non d'une nouvelle guerre d'indépendance, mais d'une entente avec la dynastie. Sa voix fut peu écoutée: le souvenir d'Haynau, la présence des »hussards« de Bach, tout empêchait de croire à la possibilité d'un accord pacifique. Les émigrés, et particulièrement Louis Kossuth, correspondaient avec leurs amis demeurés sur la terre natale et montraient qu'il ne fallait compter que sur le secours de l'étranger et les résultats d'une lutte sanglante.

En 1854, Kossuth, qui demeurait à Londres, voulut profiter de la guerre de Crimée pour provoquer dans son pays un soulèvement général avec l'appui de l'Angleterre et de la France. Si l'Autriche succombait, les puissances voisines se partageraient les provinces occidentales et la Hongrie formerait avec les petites provinces orientales une Confédération du Danube. Rares furent les émigrés qui crurent à la réalisation d'un projet aussi hardi; le comte Jules Andrâssy, très perspicace, ne cacha pas sa méfiance à l'égard de l'empereur Napoléon.

La paix de Paris, qui termina la guerre, eut tout au moins pour effet de laisser l'Autriche complètement isolée: celle-ci avait abandonné la Russie à son malheureux sort et pouvait être certaine de ne plus retrouver l'appui qui lui avait permis de triompher en 1849. La politique pangermanique du comte de Thun, ministre des cultes et de l'instruction publique,, unissait, au même moment, Hongrois et Slaves dans une haine commune.

François-Joseph put bientôt s'assurer, lors d'un voyage qu'il fit en Hongrie avec sa ravissante femme, l'infortunée impératrice Elisabeth, del'état général des esprits: les Magyars attendaient avec impatience une circonstance favorable pour se soulever avec le concours de quelque puissance étrangère. Le premier danger qui menaça ne vint pas cependant de

ce côté, mais du côté des provinces italiennes, qui aspiraient à l'unité nationale.

Napoléon III, qui avait signé avec Victor-Emmanuel un traité d'alliance et désirait obtenir la neutralité de l'Angleterre, reçut Kossuth et l'exhorta à aller défendre au delà de la Manche la cause de son pays, en aidant dans la mesure du possible à la chute du cabinet Derby. Kossuth partit aussitôt, fit des conférences enflammées dans les principaux centres du royaume. Le 1 1 juillet 1 859, un nouveau ministère affirmait ses dispositions pacifiques.

Sigismond Kemény.

Dès le 24 juin, Napoléon battait l'armée autrichienne à Solférino, Garibaldi menaçait le Tyrol et la flotte piémontaise bloquait Venise. Les Hongrois comptaient que les navires fra»nçais se porteraient vers les côtes de la Dalmatie, jetteraient l'ancre devant Lussin-Piccolo, y débarqueraient avec des troupes françaises des légions composées d'émigrés, qui pénétreraient en Hongrie par la Croatie. Mais l'empereur victorieux avait d'autres soucis que de venir directement en aide à un petit peuple adossé aux lointaines Karpathes.

Cependant Kossuth eut à Velagio une seconde entrevue avec Napoléon, qui l'encouragea à lancer une proclamation aux régiments hongrois

de l'armée autrichienne et à s'occuper avec Georges Klapka de la formation de régiments magyars. Cinq bataillons étaient formés lorsque fut signée l'armistice de Villa-Franca.

Si la conclusion de la paix ruina les espérances des anciens révolutionnaires, la guerre n'en fut pas moins utile à la Hongrie: l'Autriche s'aperçut que l'absolutisme menait l'empire à sa ruine. La haute société autrichienne elle-même reconnaissait qu'une réforme générale des législations politique et sociale pouvait seule éviter un démembrement.

François-Joseph ne tarda pas à s'engager dans cette voie. Il convoqua l'ancien Reichsrath, qu'il renforça d'éléments nouveaux, et essaya de le faire fonctionner comme parlement central ; mais les Hongrois surent tout à la fois subordonner leur présence à quelques notables avantages et refuser de délibérer sur les questions qui ne devaient pas être réglées en commun. Le diplôme d'Octobre réorganisa l'empire sur une base constitutionnelle : tout en se rattachant à la Pragmatique Sanction, il voulait tenir compte des événements survenus depuis plus d'un siècle et chargeait le Reichsrath des délibérations sur les affaires communes. Le baron Vay fut aussitôt nommé chancelier du royaume de Hongrie et Szécsen ministre sans portefeuille. Mais, si les hommes éminents, qui étaient revenus dans leur patrie après plusieurs amnisties particulières, tels le comte Ladislas Teleky, Ladislas de Szalay, Michel d'Horvâth, le comte Jules Andrâssy, désiraient sans arrière-pensée un accord définitif entre la nation et la dynastie, ils n'en déclarèrent pas moins le nouveau décret illégal et dans son origine et dans sa teneur, parce qu'il supposait abrogées l'antique constitution et celle de 1848.

Après cet échec de Goluchowski, le chevalier de Schmerling fut chargé de constituer un nouveau ministère; il défendit, dans la Patente du 26 février 1861, l'idée d'un parlement central, qui serait composé des délégués des diverses provinces ; mais son projet échoua piteusement, parce que les principes, que reconnut le compromis de 1867, se trouvaient dès lors dans tous les esprits : deux Etats distincts, indépendants l'un de l'autre et unis par un traité.

La Diète, qui se réunit à Pesth le 6 mai 1861, fut très importante. L'opposition au projet Schmerling se divisa en deux partis: les uns acceptaient comme base d'entente la constitution de 1848; les autres ne songeaient qu'à la lutte à outrance.

Le parti qui voulait tout régler pacifiquement, avait pour chef François Deak et se composait notamment du comte Jules Andrâssy, du baron Joseph Eôtvôs, de Gabriel de Kazinczy, de Maximilien Falk et du baron Sigismond Kemény, dont la plume puissante et les vastes connaissances préparèrent le compromis dans une large mesure. C'était là le »parti de r adresse «, ainsi nommé pour vouloir présenter à l'Empereur-Roi une adresse sur les moyens à employer pour aplanir toutes les difficultés.

L'autre parti, dit ^ parti de la résolution*, refusait toute négociation

avant que François-Joseph ne fût couronné et n'eût nommé un ministère constitutionnel: il voulait exprimer les désirs et les volontés de la nation sans s'adresser directement à un roi illégitime. Ses principaux membres étaient le comte Ladislas Teleky, Paul de Nyâry, Koloman de Tisza, Maurice Jôkai et Emeric Révész. Le comte Teleky, placé entre ses devoirs de citoyen et sa reconnaissance d'amnistié, se donna bientôt la mort. Koloman de Tisza devint alors le leader de l'opposition radicale.

Durant trois semaines se succédèrent les débats les plus violents: de part et d'autre on comptait un nombre de voix à peu près égal. L'» adresse « de François Deâk finit cependant par être votée par cent cinquante-cinq voix contre cent cinquante-deux.

Kossuth en exil.

L'adresse exposait, avec calme et sagesse, les doléances du pays, elle démontrait à l'aide d'arguments irrésistibles qu'un accord ne pourrait intervenir que sur la base des droits historiques. »Dans l'intérêt de l'Empire, nous sommes prêts, disait-elle, à entrer en pourparlers avec les Autrichiens pour parer, sans préjudice pour notre indépendance et nos droits constitutionnels, aux graves dangers du régime absolutiste. « »Mais, ajoutait-elle, nous ne voulons le faire qu'en pays libre et autonome; c'est d'égal à égal, que nous voulons discuter avec des pays libres et autonomes; et nous nous opposons absolument à toute subordination et à toute fusion dans les domaines législatif et administratif. «

Ainsi, les rapports actuels n'étaient pour Deâk que provisoires; à

l'avenir, il ne saurait s'agir que d'égalité et de dualisme; il n'y aurait donc ni parlement, ni gouvernement communs, mais seulement des affaires communes entre les deux États. Le 8 juin, l'adresse fut remise à l'empereur par le comte Georges Apponyi et Koloman de Ghyczy ; mais le monarque, écoutant les conseils de Schmerling, refusa d'en prendre connaissance.

Les deux hommes d'État hongrois donnèrent leur démission et furent remplacés par les comtes Antoine Forgâch et Maurice Esterhâzy, communément détestés de leurs concitoyens.

Dans un rescrit, daté du 21 juillet et contresigné par le chancelier du royaume, la cour de Vienne essaya de démontrer que les liens entre l'Empire et la Hongrie étaient des liens réels, que la constitution de 1848 avait tenté de modifier l'état antérieur des choses et qu'une révolution en avait été la conséquence immédiate. Elle ajoutait qu'il ne pouvait s'agir de négociations ni d'entente, parce que les Hongrois sont tenus d'accepter ce que leur souverain veut bien leur accorder.

D'ailleurs la révolution n'avait-elle pas eu pour effet de couper tout lien entre le passé et le présent, et de transformer le pays en simple province ! Le but que désirait atteindre le Gouvernement n'était nullement déguisé : maintenir étroitement unies toutes les parties de l'Empire.

Dès que Deâk eut connaissance de ce rescrit, il déclara rompues les négociations et répondit à ces prétentions par une nouvelle adresse, où il insista sur le droit du Royaume de disposer librement de lui-même et dénonça les crimes de lèse-droit commis par l'absolutisme autrichien. La Diète, qui la vota le 6 août, et qui refusa d'envoyer des délégués au Reichsrath, fut aussitôt dissoute. Mais, avant de se séparer, les députés protestèrent solennellement contre une mesure aussi arbitraire.

On prononça également la dissolution des assemblées de comitat, puis des conseils de lieutenance. Les comitats, enlevés à l'administration des préfets, furent de nouveau confiés aux commissaires impériaux, que l'on sut choisir hostiles à la nation magyare. On perçut les impôts sans autorisation légale. On nomma le général autrichien, comte Maurice Pâlff}^, gouverneur plénipotentiaire. La liberté de la presse fut encore limitée : les censeurs devinrent impitoyables, les délits justiciables des conseils de guerre. Quant à la liberté individuelle, elle ne se trouva plus qu'un vain principe.

Cette situation, connue sous le nom de »provisorium«, dura jusqu'en 1865. Mais ces trois années ne furent pas stériles; c'est alors que surgirent les principaux projets de constitutions.

Un groupe, le » parti des vieux conservateurs «, dirigé par Edouard de Zsedényi, voulait que l'on considérât la constitution de 1848 comme n'ayant jamais existé. Mais ces tendances réactionnaires restèrent sans la moindre influence.

Le comte Georges Apponyi choisissait une position intermédiaire entre celle des réactionnaires et celle des libéraux, qui réclamaient le respect de leurs

l'oppression et le compromis 551

•droits : il désirait que, tout en partant de l'égalité des droits des pays héréditaires ■et de la Hongrie, on créât un si grand nombre d'» affaires communes* qu'on y retrouvât commerce et finances! La direction des » affaires communes* aurait été confiée à un ministre impérial et à une Chambre {» Diète*), où •se trouveraient en présence les représentants des deux parlements nationaux et où l'on délibérerait sur les propositions du gouvernement. 11 y aurait -donc trois Etats: la Hongrie, les États héréditaires et l'Empire.

Mais, n'aurait-ce pas été créer de toutes pièces une nouvelle constitution? aurait-on pu parler de deux Etats indépendants? Reconnaissons cependant que ce projet contenait plus d'une indication utile, notamment celle des » affaires communes «^ et celle d'une » Délégation*. Il ne plût ni à Vienne, ni à Pesth.

Voyons maintenant les projets du comte Jules Andrâssy et de François Deâk, qui considéraient tous deux comme fondamentales les lois de 1848 et qui voulaient créer dans les relations avec l'étranger une grande monarchie, tout en conservant à la Hongrie sa situation particulière au point de vue constitutionnel, ainsi que son caractère d'Etat indépendant.

Leur base commune était la » Pragmatique Sanction«, qui établit un souverain commun tant que la dynastie des Habsbourg ne sera point éteinte. Il s'agissait donc de deux États placés sous l'autorité d'une personne unique, appelée » empereur* en Autriche, »roi* en Hongrie.

L'identité dans la personne physique du monarque entraînait, naturellement, une représentation commune en ce qui concernait les rapports avec l'étranger, l'armée et la défense nationale. La » Pragmatique Sanction « ne mentionne que »la communauté de défenses-, motif même de l'union personnelle ; aussi n'y a-t-il à proprement parler qu'une seule affaire commune, »la défense*, et ni Andrâssy, ni Deâk n'en voulaient admettre d'autres. Mais, à celle-ci se trouvent si étroitement liées les relations avec l'étranger «t l'organisation de l'armée, qu'il faut y voir, â l'exclusion du vote des contingents et de la législation sur l'organisation du service, un domaine connexe.

Lorsque ce projet fut élaboré, Deâk et Andrâssy le rendirent public ■et refusèrent toute autre solution: Deak écrivit, le 16 avril 1865, dans le *Pesti Naplô*, son fameux article, qui gagna à sa cause la grande majorité du pays.

François-Joseph, comprenant que Schmerling entraînait l'empire à sa ruine et désirant lui-même un accord autant que tous ses sujets, choisit le comte Belcredi comme premier ministre, nomma chancelier du royaume de Hongrie Georges Majlâth et trésorier le baron Paul Sennyei, ■et convoqua pour le 1. décembre 1865 la Diète qui devait enfin réaliser une entente sur le terrain constitutionnel.

Un écho de V» article de Pâques*, de Deâk se trouva dans le discours que prononça François-Joseph en ouvrant lui-même la Diète: la

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