Arenpeckii Chronicon (dans Pez, loc. cit
une entrevue à Presbourg, et Bêla conserva pour son fils la Styrie presqu’entière, jusqu’au Semmering.
Mais P Allemagne n’acceptait point ce sacrifice de la Styrie, et le mécontentement était grand dans l’Empire; il n’était pas moindre dans la nouvelle province hongroise, opprimée par des lieutenants mal choisis. Ce fut au point que la ville de Graetz appela Ottokar et lui ouvrit ses murs. En 1260, la lutte recommença ouvertement. Le roi de Bohême était alors très-populaire dans cette même Allemagne1, que plus tard Rodolphe de Habsbourg devait si habilement tourner contre lui : dans son armée, allemande en grande partie, se trouvaient le margrave de Brandebourg, l’archevêque de Salzbourg, les seigneurs germaniques de Silésie. Jusque sur les bords du Rhin on priait pour le succès de ses armes : l’archevêque de Cologne avait même songé à lui faire donner la couronne impériale, et la seule volonté du pape avait fait échouer ce projet. De son côté, le prince Etienne avait sous ses oi’dres un grand nombre de Polonais et de Russes. Sur les bords de la March, les deux armées s’observèrent pendant plusieurs jours, non sans quelques escarmouches engagées par la cavalerie cuinane; Ottokar, fatigué de cette inaction, remonta vers un terrain plus favorable aux mouvements de ses troupes, et laissa les Hongrois traverser la rivière. Le jeune roi Etienne prenait cette retraite des Bohèmes pour une fuite, d’après un chroniqueur. Suivant Ottokar lui-même, qui en écrivit au pape pour se plaindre des Hongrois, ceux-ci auraient violé un armistice en prenant
1 . M. Arnold Busson a établi [Àrchiv fur kunde Osterr., T. XL, p. 131 et s.) que les princes allemands ont formé deux fois, en 1254 et 1255, le projet d’élever Ottokar h l’Empire.
l’offensive. L’attaque rapide en demi-cercle, souvent employée par les Magyars, leur fut fatale cette fois, grâce aux réserves habilement ménagées par leur ennemi. Étienne, sérieusement blessé, fut entraîné loin d’un champ de bataille presque aussi funeste que l’avait été celui du Sajô. Beaucoup de Bohèmes avaient également succombé, soit à leurs blessures, soit à l’extrême chaleur 1 (on était au mois de juillet 1560).
La Hongrie était hors d’état d’arrêter l’ennemi, et le roi de Bohême parvint facilement jusqu’à Presbourg. Dans le traité qui fut alors conclu, il se contenta de la Styrie, grande preuve de modération à ses yeux, mais il ne voulait pas affaiblir un pays chrétien en face des Barbares2. Il obtint aussi la rupture de son mariage avec Marguerite d’Autriche, union dont il avait profité mais qui ne lui donnait pas d’enfants ; et il épousa une des filles de Bêla, non pas Marguerite qui menait une existence de religieuse dans l’île qui a gardé son nom, mais la belle Cunégonde. Ce traité et cette alliance de famille maintinreyit, pendant dix années, entre les deux royaumes , des rapports pacifiques sinon pleins de cordialité. Étienne Y, dans son court règne (1 270-1272), sembla vouloir continuer ces relations, quand même il était irrité de voir ses sujets rebelles, et même des membres de sa propre famille, s’enfuir chez son puissant voisin. Une entrevue, clioçe presque toujours fatale aux amitiés royales, eut lieu non loin de Presbourg, dans une île du Danube. On ne sait
1. Ilermannus Altaliensis (dans Bœhmer, T. II, p. 515). — V. aussi le Chronicon clciulro-neoburgense. (Pez, I, p. 462 et suiv.)
2. « Maluimus pacis fœdera reformare, quam vastando et debili- » tando magnum Ungariæ regnum, ad idem et nostri terras dominii » Tataris aditum aperire » (cité par Palacky, II, 184).
pas bien ce qui s’y passa, mais lorsqu’Étienne vit le roi de Bohême recevoir la soumission de la Carinthie,de laCarniole, de l’Istrie, ce qui le rendait toujours plus menaçant, il s’égara dans sa colère jusqu’à une véritable perfidie. Avec une armée de cinquante mille hommes, il occupa le Semmering, qui était regardé comme le seul passage praticable par lequel Oltokar pût revenir de ses nouvelles provinces. Il comptait sans l’énergie de son rival, qui conduisit son armée par la route difficile de Mariazell, mais avec de grandes pertes, et ne lui laissa que le triste avantage de ramener en Hongrie des milliers de captifs. Le collège des cardinaux et les États de Bohême retentirent des plaintes ardentes du héros tchèque b II réclama une indemnité énorme, et sans se laisser décourager par unemalheureuse expédition de quelques chevaliers autrichiens engloutis sous la glace du lac Neusiedl, envahit le nord-ouest de la Hongrie. D’abord tout plia ou s’enfuit devant lui ; mais son armée, habilement contenue par les Hongrois, s’affaiblit d’elle-même et fut obligée de se retirer. Un nouveau traité laissa les frontières telles qu’elles étaient à la mort de Bêla IV, et Ottokar prit l’engagement de n'accueillir aucun transfuge, de ne favoriser en rien les discussions de la famille royale de Hongrie.
Jusque-là le roi de Bohême avait eu presque constamment l’avantage. Tout fut changé par l’avénement de Rodolphe de Habsbourg (1273). Ce petit prince arrivait au trône inespéré des Césars germaniques au moment où de nouvelles difficultés surgissaient entre la Bohême et Ladislas IV : les pil-
1. « Detestabilem perfidiam... per Stephanum R. Hng. perpetratam, » ad aures vestras deferimus cura querela, etc. » (mss. de la Bibl. de Vienne, cité par Palacky, II, 214).
LES ROIS DE LA RACE D’ARPAD
lages avaient recommencé, la ville de Nyitra en avait souffert. Rodolphe comprit que la Hongrie était l’alliée naturelle de son ambition , qu’avec cette alliée il pouvait briser la puissance de l’orgueilleux Slave à son profit personnel. Seulement il fallait avoir pour soi les princes de l’Empire, et cela non plus ne fut pas difficile : l’Empereur fut approuvé de presque tous les princes, lorsqu’il s’engagea sérieusement à rendre au corps germanique, l’Autriche, la Styrie, la Carinlhie, la Carniole. Dans ses propres États, Ottokar avait de nombreux ennemis, exaspérés par sa rude justice, quelquefois arbitraire ou cruelle. Au moment où il venait de traverser le Danube sur un pont construit avec la charge decent voitures, au moment où il avait pris la place de Soprony et venait de blesser une fois de plus l’orgueil magyar, un tel faisceau d’inimitiés se formait contre lui, qu’il sentit l’approche de sa ruine.
Il essaya de la conjurer en se rapprochant des Hongrois, mais ni le roi ni le peuple ne voulaient entendre parler de cette alliance au moment où ils pouvaient se venger : c’est avec Rodolphe qu’une alliance fut conclue (1276). Le dernier partisan d’Ottokar en Allemagne, le duc de Ravière, était forcé par la pression de l’opinion germanique à se tourner contre un prince rebelle, mis au ban de l’Empire comme ayant refusé son service féodal. Les ennemis d’Ottokar en Bohême profitèrent de cette coalition formidable pour achever de perdre leur souverain. Ils le laissèrent tellement isolé que son orgueil dut se résigner à demander la paix : avec la Hongrie ses frontières ne changèrent pas, mais il dut venir au camp impérial devant Vienne assiégée1, abandonner toute
1. Nous n’avons plus à réfuter, avec M. Palacky, la fable de la
prétention sur l’Autriche, la Styrie, la Carinthie, la Carniole, et prêter serment de fidélité pour ce qui lui restait.
Une paix aussi désastreuse ne pouvait être qu’un court répit avec un prince aussi énergique et aussi superbe1. Bien des circonstances vinrent seconder ses préparatifs : les Autrichiens, les Viennois en particulier, étaient mécontents de subir la présence et les exigences des hommes des bords du Rhin, qui leur paraissaient des étrangers; les princes allemands se refroidissaient pour leur empereur dont les succès étaient trop rapides. Rodolphe se trouvait presque livré à son impuissance originelle en face de ses nouveaux Etats soulevés et d’un ennemi qui ne respirait que la vengeance. L’alliance hongroise lui devenait dès lors indispensable ; il voulut la fortifier par cette politique de mariages, qui a continué depuis la fortune de sa maison. Déjà il avait demandé pour un de ses fils une fille d’Ottokar; cette fois une Habsbourg fut promise au prince André moyennant la promesse d’une armée auxiliaire et l’engagement de ne pas traiter séparément. Ces détails, et le fait que l’Empereur eut peine à réunir dix mille hommes, montrent à quel point, dans la campagne décisive qui allait s’ouvrir, les Magyars ont joué le rôle essentiel.
Le 14 août, Ladislas IV, avec cinquante-six mille Hongrois et Cumans, se réunit à la petite armée dé Rodolphe, et, le 25, la bataille s’engagea près de Dürrenkrut. L’Empereur laissa le périlleux honneur de combattre en première
tente brusquement abattue, sous laquelle on aurait aperçu Ottokar à genoux devant Rodolphe.
i. D’ailleurs, M. Palacky remarque avec raison que de concession en concession Ottokar marchait à sa perte. Mieux valait risquer le tout pour le tout.
LES ROIS DE LA RACE D’ARPAD
et en seconde ligne à l'armée hongroise, habile au tir de l’arc. Il ne négligea rien pour donner à sa cause un caractère religieux : le nom du Christ était le signal de ses soldats tandis que le roi de Bohême indiquait aux siens le cri de Prague! Prague! sans doute pour leur rappeler le péril que courait la nation tchèque. Ottokar avait reformé ses alliances, avec les peuples slaves cette fois, car les Russes et les Polonais formaient son avant-garde; son arrière-garde était commandée par un Styrien nommé Milota, soupçonné depuis de trahison. Les rapides archers de la cavalerie cuniane commencèrent l’attaque, reprise ensuite par le palatin Csak. Le combat, quelque temps indécis, compromis même par une chute de l’Empereur, fut rétabli en faveur des Hongrois par la capture d’un fils d’Ottokar et par une panique du corps de Milota, qui donna le signal d’une déroute générale. L’infortuné roi de Bohême, désespéré, se jeta dans la mêlée : il succomba, percé de seize blessures, que l’on ne sait trop à quel parti attribuer 1 2. L’opinion qui
1. In quatuor ordines suos scindit; primum et secundum Ilungaris, aptis ad jacula, commendavit. . . tam Comanis quam Gliristianis pro signo nomen Christi præcipit invocare ( Anonymi Lcobiensis Clironicon, dans Pez, I, 848). — Jerney, dans un supplément de ses Nyelvkincsek, cite un cri de guerre hongrois rapporté par un contemporain allemand d’Ottokar et intercalé dans son texte allemand : Irruele fusto mingele ! Ce qu’il explique Irj e/o, fussalok minci elô, en avant, allez de l’avant !
2. De interitu regis Otokari nihil certi dicere possumus, quia diversi diversa dicunt ( Annales Otokari ani, dans Pertz, IX, p. 193). — Suivant Dubravius ( TJistoria Boiemica, Bâle, 1575, in-I°, p. 165), l’Empereur aurait corrompu Milota, et le roi de Bohême aurait été tué par deux Styriens, vengeant leur frère mis à mort par Ottokar. — Suivant la Monachi Fürstenfeldensis Chronica , Rodolphe aurait témoi—
semble la plus probable, c’est que plusieurs de ses anciens sujets ont réuni contre lui leurs efforts. La Bohême n’avait jamais subi un aussi grand désastre : douze mille de ses enfants couvraient de leurs corps le champ de bataille, ou étaient entraînés par les eaux de la Mardi; les prisonniers se comptaient aussi par milliers.
Un des plus grands événements de la fin du Moyen Age venait de s'accomplir : la puissance des Habsbourg était fondée, et fondée surtout par les Hongrois1. Ce sont là les premiers rapports historiques entre le peuple dont nous écrivons l’histoire et la tenace maison souveraine qui lui a fait tant de mal et tant de bien. Rodolphe, dans ses lettres, témoigna la plus grande affection et la plus grande reconnaissance pour ses voisins2 Mais, au fond du cœur, il éprouvait peu de gratitude. Douze années à peine s’étaient écoulées, et déjà il déclarait dans Erfurt que la Hongrie était un fief de l’Empire, Bêla IV ayant prêté serment de fidélité à Frédéric H, que par conséquent c’était à lui, l’Empereur, de conférer la couronne de Saint-Etienne. Cette prétention injustifiable, puisque le secours promis contre les Mongols n’était pas arrivé, fut neutralisée par les prétentions contraires et non moins chimériques de la papauté : grâce à cet équilibre, André III (1290j resta roi de Hongrie. Ne pouvant exercer leur suzeraineté sur tout le royaume, les
gné quelque émotion en voyant le corps nu et sanglant de son ennemi (dans les Fontes rerum germanicarum de Bôhmer, I, 8).
1. Solus Ungariæ rex incly tus cum XL millibus Ungarorum et XVI millibus Cumanorum Domini nostri obsequiis se aptavit (Bodmann epist. cité par Palacky II, 270).
2. Filios nostros carissimos, quos ut carne nostra et os velut ex ossibus nostris... assumpsimus.
LES ROIS DE LA RACE D’ARPAD
Habsbourg essayèrent d’en conquérir une partie : Albert d’Autriche s’empara de Presbourg, de Tyrnau, mais une grande armée réunie par André le repoussa, et vint mettre le siège devant Vienne1. Albert, obligé de se retirer devant la valeur hongroise, qui se vanta d’exploits presque fabuleux, comparait la Hongrie à une hydre venimeuse. Toutefois, devenu Empereur à la mort de son habile père (1293), il se résigna à traiter avec ce monstre et lui rendit tout ce qu’il avait pris sans réclamer aucune suzeraineté l. Un peu plus tard, il maria une de ses filles au roi André, qui le soutint contre Adolphe de Nassau en lui envoyant un excellent corps d'armée sous les ordres de Paul Madâcs (1298). Ce bon office termina les rapports des Habsbourg avec la race d’Arpad qui allait s’éteindre et qui avait préparé leur grandeur.
Il est temps d’envisager à d’autres points de vue le dernier demi-siècle de la dynastie conquérante : résumons d’abord les annales royales et nationales; nous terminerons ensuite le présent livre par un tableau de la situation intérieure avau t 1301.
La ville de Zara s’était librement donnée à la Hongrie ; mais elle dut se rendre aux Vénitiens, le roi n’étant pas encore (1243) en état de lui porter secours 2. Un nouveau traité ne laissa à la couronne magyare qu’une partie des impôts payés par Zara, en signe de domination sur toute la Dalmatie. Ce n’est que dix ans plus tard (1254), et après une lutte suscitée à Spalato par les Vénitiens lors de l’élection d’un archevêque sans le concours du peuple, que la Hongrie re-