‹ Histoire générale des Hongrois (tome 1)Chapitre 108 sur 179 · Dlugosz, VII, p · texte numérisé non relu

Dlugosz, VII, p

LES ROIS DE LA RACE D’ARPAD

chim Pektari, venait d’inaugurer l’alliance avec Rodolphe de Habsbourg. Ladislas IV (1272-1290) était encore enfant quoiqu’il fût marié à la jeune Isabelle de Sicile. Ses premières années furent livrées aux rivalités misérables, qui n’accompagnent que trop souvent les minorités. Lorsqu’il fut à peu près en âge de gouverner, ce n’était plus qu'un prince débauché et fantasque, odieux à un grand nombre de ses sujets à cause de sa prédilection pour les Cumans, devenus tout-puissants dans son armée et à sa cour. La nation n’en fut pas moins fière de sa victoire décisive et vengeresse sur Ottokar (1278), mais elle fut mécontente de voir qu’une cour égoiste et frivole en profitait si peu. La reine-mère était une vraie curaane et détestait Isabelle qui fut abandonnée par son époux en faveur des femmes cumamanes L Ce peuple encore à moitié païen se promenait dans le pays et prenait tout ce qui était à sa portée; les collecteurs des droits à payer au pape ne savaient où trouver de l’argent. Malgré la libéralité du roi à l’égard du clergé, les évêques et le légat réclamèrent. Le roi convoqua alors une diète où les chefs cumans, Alpra, Uzak, Ozur, promirent solennellement, au nom de leur peuple, qu’il embrasserait tout entier la religion catholique romaine.

1 . Un chroniqueur autrichien nous donne le tableau de ces singulières mœurs royales : Filiam Caroli regis Apuliæ habebat (Ladislaus) thori sociam, sed ea despecta alque repudiata, denique spreto conjugali thoro filiabus adhæsit Cumanorum paganorum... quarum illicito captus amore infatuatus sic depravatus est, ut in reiigione cliristianæ fidei tepidus viderelur, multo odio insectari cœpit Ungaros, sed cum Cumanis et gentilibus sécréta sua consilia dirigebat. (Thomas de Haselbach, dans Pez, II, 760.)

Par cette promesse débutait toute une constitution1 destinée à régler le sort de ce peuple barbare, peut-être fatigué de sa vie nomade et de ses brigandages. Il reçut, entre le Danube et la Theiss et un peu au nord du Kôrôs, des territoires qui forment encore aujourd’hui la Grande et la Petite Cumanie ( Ncigy , Kis Kunsâg ) : c’étaient les parties du pays que l’invasion mongole avait le plus ravagées, et de cette manière on obtenait un double avantage, celui de repeupler une partie désolée du royaume, et celui de concentrer les Cumans devenus sédentaires. La nouvelle constitution les obligeait, en effet, à quitter leurs tentes et à construire des maisons groupées en villages. Détail assez curieux : le légat voulait qu’ils fussent contraints à se couper les cheveux et la barbe, et cette humiliation ne leur fut épargnée que sur les instances du roi 2.

Il n’est pas facile de faire perdre brusquement ses habitudes à une peuplade, surtout lorsqu’elle se sent appuyée par le gouvernement. Les dernières années de Ladislas présentent une étrange confusion : les Cumans, quelquefois combattus et même vaincus par lui, n’en continuaient pas moins leur vie de rapines et d’aventures, sûrs que le roi ne chercherait jamais sérieusement à les écraser. Il fit mieux encore : après s’être opposé aux entreprises d’un synode national, qui lui paraissaient contraires aux droits de la royauté,- pendant que les Güssingen, les Pektari et d’autres oligarclies d’origine magyare ou étrangère se partageaient le pays comme autant de petits rois, Ladislas, n’écoutant ni

1. Articuli Cumanorum , suivis de la Constitutif) de Cumanis. (Endlicher, 554 et 560.)

2. On leur épargna abrasionem barbarum et cibreviationem capillorum.

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le pape ni personne, se mit à camper avec les Cumans, et poussa la bizarrerie jusqu’à nommer palatin un musulman, récemment converti, nommé Mizse. Chose plus étrange encore, c'est un complot tramé entre trois Cumans, Arbocz, Tôrtel et Kemencse, qui débarrassa la Hongrie de ce tyran fantasque et désordonné l.

Il ne restait qu’un seul descendant d’Arpàd dans la ligne masculine, un petit-Qls d’André II, nommé lui-même André; il était né à Venise d’un père exilé et de la noble Tomasina Morosini. Par son lieu de naissance et son éducation, il était Vénitien plutôt que Magyar; mais, en 1278, Ladislas le Cuman l’avait fait venir et l’avait nommé duc de Slavonie, pour avoir un héritier qui fût de sa famille. Il eut beaucoup de peine à se faire reconnaître sous le nom d’André III, et à retrouver la sainte couronne cachée par ses ennemis. C’était un prince capable, instruit, très-pacifique, mais ne manquant pas de fermeté. Il eut besoin de toutes ces qualités pour tenir tête à deux adversaires aussi puissants que le Pape et que l’empereur Rodolphe. Nous avons déjà vu quelles furent les vues ambitieuses des princes autrichiens et comment André en triompha. Quant aux papes qui se succédèrent à cette époque, ils espéraient que les princes napolitains de la maison d’Anjou leur soumettraient la Hongrie bien mieux qu’un prince imbu de l’indépendance vénitienne. La reine Marie, en apprenant la mort de son frère Ladislas, avait fait couronner roi de Hongrie, par un légat, son fils Charles-Martel, qui fut dès lors le véritable roi de

1 . Il a été de mode, comme le remarque Szalay, pendant une certaine période de l’historiographie hongroise, de regarder Ladislas le Cuman comme un grand roi, illusion dont elle est entièrement revenue.

Hongrie aux yeux de la cour de Rome. Célestin V et Boniface VIII ne regardèrent, eux non plus, André III que comme un souverain de fait, un « prétendu roi » dont ils ne parlaient et auquel ils n’écrivaient qu’avec la plus grande aigreur, et en le rendant responsable de toutes choses.

Heureusement pour le dernier des Arpad, les villes dalmates ne se prêtèrent point à une descente de Charles- Martel, que Célestin V avait couronné de sa propre main, et le prétendant mourut laissant un fils mineur, Charles- Robert, que Boniface VIII ne put que désigner comme héritier de la couronne (1297). Le véritable roi national n’en était pas moins sous le coup d’une menace permanente; ses dernières années furent empoisonnées par les difficultés que lui suscita le légat, même dans la diète, et par les hauteurs de Boniface VIII, qui disait que le royaume ne pouvait être sauvé que par la main de Dieu et le Siège romain. Charles-Robert finit par être introduit en Croatie sous les auspices d’un seigneur riverain, le comte de Brebir, et par être couronné dans Agram : mais le légat dut s’en charger, en l’absence de tous les évêques magyars. André semblait pourtant au moment de se faire reconnaître par la cour de Rome lorsque la mort vint le surprendre en 1301.

Il n’avait point perdu les dix années de son règne contesté. Non-seulement il s’était maintenu jusqu’au bout, maintenant du même coup la grandeur et l’indépendance nationales; mais son gouvernement avait été réparateur après les désordres du Cuman Ladislas. Il comprenait et respectait les libertés magyares, qu’il avait par deux fois juré de défendre; et, d’autre part, ses habitudes vénitiennes portaient son esprit du côté du commerce. Aussi a-t-il fait des efforts remarquables à ce double point de vue. Il parcourait

le royaume, sans s’arrêter à la résistance des grands, que Paul Madâcs sut vaincre comme il vainquit Adolphe de Nassau, redressant les injustices, punissant les malfaiteurs, exigeant la restitution des terres de la couronne. Les diètes travaillèrent autant qu’elles le purent à raffermir la paix publique et à préserver le territoire de tout démembrement1. Le roi vint tenir aussi une Diète en Transylvanie pour relever ce pays éprouvé, et confirmer ou restituer les qjriviléges des diverses races établies dans ce pays. Les villes qui avaient souffert de la guerre recevaient toutes les franchises qu’elles pouvaient désirer ; les Juifs et les étrangers étaient les bienvenus avec leur commerce. Au total, malgré les difficultés croissantes de ses dernières années, André III termina dignement la dynastie, sans doute inégale, mais glorieuse et utile des Arpâd.

Vers 1301, la monarchie hongroise offrait un aspect comparable à celui d’une ville entourée de faubourgs. Le souverain prenait le titre de roi, par la grâce de Dieu, de Hongrie, Dalmatie, Croatie, Serbie, Gallicie, Lodomérie, Cumanie et Bulgarie. Quelques-uns de ces titres pompeux n’étaient que des souvenirs d’une possession momentanée : c’est ce que l’on peut dire de la Gallicie et de la Lodomérie; de plus, les Serbes n’étaient pas des tributaires, mais seulement des alliés, et la Bulgarie se réduisait à un petit territoire. Par contre, on doit remarquer que la Transylvanie ne figure pas dans cette énumération ; elle était comprise dans le grand noyau, dans la Hongrie proprement dite 2. Est-ce à dire que

1. Sur la Diète de 1298, v. Kovachich, Vestigia comitiorum, Ier vol. des Suppléments , p. 53 et suiv.

2. Sur cette région, au point de vue ecclésiastique, on peut consulter le savant ouvrage du pasteur Benkô, Milkovia, Vienne, 1781,

les coutumes, les différents droits, la législation fussent absolument semblables? En aucune façon. La Diète transylvaine qui se tint en 1291, sous les yeux d’André III, était une assemblée spéciale divisée, comme le pays lui-même, en trois nations, les Hongrois, les Szeklers ou Szekély, les Saxons; celle des Valaques, bien que la plus nombreuse, n’avait pas d’existence légale, parce que les paysans qui la formaient presque en entier, ne comptaient pas, et que les anciens Knèzes (princes) s’étaient confondus peu à peu avec la noblesse magyare. Celle-ci occupait la plus grande partie du pays divisée en comitats, sous l’autorité d’un voïvode royal. Les Szeklers étaient tous libres et nobles, ils formaient une cavalerie d’élite pendant la guerre , et, comme on leur confiait la défense continuelle de la frontière, ils étaient exempts de tout impôt sous la juridiction d’un comte royal. Ils payaient seulement un tribut en bœufs lorsque le roi se mariait ou qu'il lui naissait un enfant. Nous avons déjà vu jusqu’où allait l’indépendance de la Transylvanie saxonne, et ce qu’étaient les banats de Szôrény et de Macsô, peuplés de Cumans et de Petchenègues, de Valaques et de Bulgares. Nous avons également suivi l’habile politique de Ladislas, de Koloman et de leurs successeurs à l’égard de ce qu’on appelait la Slavonie, c’est-à-dire de la Croatie et de la Dalmatie actuelles : les îles et les villes de la côte étaient presque autonomes, et, pour le reste de la contrée, le Ban, sorte de lieutenant royal, convoquait la noblesse et le clergé dans des diètes où l’on pouvait faire des lois, à condition qu’elles ne fussent pas contraires aux lois du royaume pris dans son ensemble.

2 vol., ouvrage rempli de renseignements précieux pour la géographie historique.

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Au point de vue politique et social, la Hongrie, malgré les plaies et les misères d’une guerre civile trop fréquente, était un des États les mieux pondérés de l’Europe. La royauté venait de se montrer réparatrice sous Bêla IV et sous André III, et même sous un brouillon funeste tel que Ladislas IV, en vertu de la force acquise et d’institutions solides, elle continuait à faire quelque bien. Sous ce dernier prince les lettres de franchises, accordées avec discernement aux villes ou aux populations qui en avaient le plus grand besoin, et d’autres mesures d’une sage politique intérieure sont presque aussi nombreuses que sous les deux autres rois. La couronne, restée très-puissante, et malgré l’incertitude du régime militaire, pouvant compter sur une armée dévouée dans les grandes occasions, ne pouvait cependant pas atteindre, au moins d’une façon durable, au despotisme : la constitution de 1222 ne restait pas lettre morte, elle vivait dans les âmes des meilleurs clercs, seigneurs et simples nobles; elle fut jurée plusieurs fois, ce qui prouve qu’elle était souvent violée ; mais ce qui prouve aussi qu’on ne voulait pas la laisser oublier.

Elle n’empêchait malheureusement pas la construction incessante de nouveaux châteaux, là même où les menaces de l’ennemi ne les rendaient point nécessaires, et cela malgré les elforts d’André III et de la diète de 1291 ; mais elle empêchait ces châteaux de servir d’instruments à un démembrement du royaume. Elle n'empêchait pas les grands seigneurs de réunir entre leurs mains plusieurs emplois, mais elle les empêchait de les réunir tranquillement en un faisceau indestructible et héréditaire ; elle les empêchait, chose essentielle, de battre monnaie, sous peine de confiscation, et sous peine de perdre leur droit de marché, elle

leur interdisait de faire obstacle à la circulation de la monnaie royale : « Dans tout le royaume il ne doit y avoir » qu’une monnaie », dit formellement l’assemblée de 1298.

La simple noblesse se défiait tellement des grands seigneurs, en même temps que des caprices ou des exactions arbitraires, que, non-seulement elle se faisait représenter régulièrement depuis la diète de 1267, que, non- seulement elle tenait à avoir sa part dans la nomination du palatin et des autres dignitaires, mais qu’elle voulut, en 1298, exclure les barons de l’assemblée. Peu à peu la distinction tendait à s’établir entre les grands seigneurs et prélats appelés au conseil du roi et la représentation de la noblesse, entre la chambre des magnats et les ordres ou chambre des députés, comme on devait le dire plus tard. Ici encore le parallélisme avec le développement de la constitution anglaise est frappant, mais toujours avec cette différence que la haute aristocratie ne jouait pas le même rôle en Hongrie que chez nos voisins d’outre-mer.

Une autre force de la petite noblesse était dans les assemblées des comitats, qui devenaient périodiques, et qui devaient être, en des temps plus malheureux, l’asile inviolable et indestructible du patriotisme. Enfin, l’usage s’était peu à peu établi, dans ces très-nombreuses familles nobles, d’ajouter au nom de baptême un nom héréditaire qui était en . général celui d’une possession territoriale ; l’habitude de se distinguer par des armoiries avait fait des progrès. La noblesse formait donc de plus en plus un corps bien défini, démocratie relative en face de la couronne et des grands. Le courant féodal continuait, dans les basses classes, son œuvre d’assimilation aux autres pays de l’Europe. La bourgeoisie, très-bien vue des rois, comblée par eux d’en-

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couragements et de privilèges, indépendante dans les murailles de chaque ville, n’avait pas, à proprement parler, d’importance politique.

Au point de vue commercial elle en avait beaucoup, quelle que fût la race, quelle que fût même la religion. Les Juifs étaient directement protégés par les lois de Bêla IV, et celles d’André III leur attribuaient formellement les mêmes droits qu’aux autres habitants du royaume. Celui qui blessait un d’entre eux payait une amende au roi et des dommages' à la victime; leurs écoles étaient protégées; le juge coupable de partialité contre eux perdait son emploi. Le Juif ne pouvait être condamné d’après le témoignage d’un chrétien; il avait le droit de prêter sur gage, et l’on 11e pouvait lui enlever son gage sans se rendre coupable d’une sorte de lèse-majesté. Tant de privilèges assurés à une race persécutée en d’autres pays, ne peuvent s’expliquer que par le désir d’attirer dans le royaume une population douée du génie du commerce. D’autres étrangers, des Allemands, des Italiens, contribuaient à la prospérité générale. La culture de la vigne se répandait et fournissait déjà des crus célèbres à l’exportation. Le Danube était une grande voie du commerce, quoique le courant dérivé de la croisade affectât de plus en plus la voie maritime; Grau, bientôt relevé de ses ruines, en était le principal entrepôt. Les droits étaient assez élevés, et l’on avait peine à lutter contre les abus du lucrum cameræ. 11 n’y avait pas encore de pièces d’or hongroises, mais celles de Byzance et plus récemment les pièces d’or florentines avaient cours partout.

Au point de vue juridique, nul changement essentiel ne s’était produit, mais plusieurs faits importants doivent être signalés. Le tribunal ambulant du palatin ayant beaucoup

de procès à décider, ce dignitaire avait reçu un lieutenant dans le Judex curiæ , comme le fôispan du comitat en avait reçu un dans l’alispan. Les décisions du palatin étant sans appel, on estima nécessaire, sous André III, de lui donner au moins quatre assesseurs, avec publicité des jugements. C’était quelquefois un véritable tribunal des grands jours qui allait chercher et frapper de puissants coupables dans les comitats les plus éloignés. D’une manière générale, les habitudes nationales préféraient les jugements avec discussion publique à la procédure écrite par Bêla III et fort appréciée aussi par Bêla IV.

Il faut aussi noter l’importance croissante des duels judiciaires 1 * * 4, au moment où ils devenaient moins fréquents dans le reste de l’Europe. Cette manière de découvrir la vérité ne faisait en Hongrie l’objet d’aucune loi, et n’était sujette à aucune forme déterminée. Nous ne possédons non plus aucun cartel de cette époque, et lorsqu’en 1253, le palatin Roland confie au jugement de Dieu ( judicio Domini judicis committentes) un seigneur et le champion de Karcsa, ce n’est que l'indication d’un fait, ce n’est pas une formule. Parfois le juge proposait de choisir entre le duel judiciaire et une enquête par témoins assermentés; mais le plus souvent il ordonnait le combat en vertu de ses pouvoirs. Celui qui refusait de s’y rendre était regardé comme coupable; mais assez souvent un arrangement intervenait entre les parties avant le jour fixé pour le duel.

Les récits qui précèdent ce chapitre ont montré le haut

1. Nous résumons ici et nous continuerons à résumer au Livre III,

ch. in, un travail complet et bien documenté de M. Pesty, sur les

duels judiciaires en Hongrie: A perdôntô bajvivâsok tôrténete , Pestli,

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clergé sous différents aspects : à côté de prélats déposés pour leurs vices et leurs crimes, il faut rappeler que d’autres sont morts au champ d’honneur pour leur patrie et leur foi. De même en ce qui concerne l’indépendance nationale et le gouvernement pontifical de l’Eglise hongroise 1 , il y a deux courants contraires à signaler ; mais, le plus fort de beaucoup au treizième siècle était favorable à la domination croissante de la cour de Rome, qui allait jusqu’à annuler et les élections par les chapitres et la nomination royale, jusqu’à imposer pour primat un ecclésiastique étranger. Tout y contribuait, le mouvement général du siècle (mouvement que la chute de Boniface VIII, dans sa lutte contre Philippe-le-Bel, allait brusquement arrêter), les synodes tenus sous l’influence des légats, les nouveaux ordres religieux fortement disciplinés ; tout, jusqu’à l'inoffensive hérésie des Patarins, qui enflammait le zèle convertisseur des moines. Les ravages des Mongols avaient imprimé une nouvelle impulsion à l’architecture religieuse. L’influence gothique commençait à se substituer au style roman. Malheureusement, des églises ou des monastères comme des palais de cette époque, il ne reste guère que des débris.

Au point de vue de la culture intellectuelle2, nous n’avons pas à constater les progrès auxquels on devrait s’attendre vers la fin du treizième siècle. Le clergé, trop préoccupé de ses biens, de ses procès continuels et de son pouvoir, ne rendait pas autant de services qu’à l’époque des saints rois et

1. Il s’est tenu dans cette période trois synodes nationaux en 1256, 1279, 1294. V. Sacra concilia , I. 87, 91, 132.

2. V. pour toute question de ce genre traitée dans ce chapitre ou dans les chapitres précédents, la Seconde période de 1 Histoire littéraire de Toldy.

de Koloman. La crainte de l’hérésie, crainte poussée jusqu’à l’excès le plus minutieux, faisait limiter par le synode de Bude (1279J les connaissances que les moines pouvaient acquérir, à la grammaire, la théologie et la logique, et leur faisait défendre la fréquentation des grandes écoles étrangères. C’était pourtant à Paris et à Bologne que s’étaient formés les docteurs qui enseignaient les arts libéraux dans le Studium generale de Weszpvim, sorte d’université moins la collation des grades, où; conformément aux dispositions de l’esprit national, les doctores utriusque juris étaient les plus nombreux. Les étudiants les plus jeunes y obtenaient des bourses, et une société leur procurait le moyen d’aller à Paris où ils prenaient rang dans la nation allemanique. Les livres étaient devenus un peu moins rares depuis les croisades : on ne songeait plus à un voyage en Orient pour se procurer un Saint-Jérôme; ce n’était plus le seul Koloman qui méritait le titre de Kônyves , car un simple archiprêtre laissait après lui dix-sept volumes, et PiOger passait pour avoir une grande bibliothèque. Toutefois la Bible était tellement rare en 1203, qu’on l’achetait au prix de la moitié d’un village.

Malgré les progrès du latin, qui était la langue des études, du droit canon, du clergé, et par conséquent des chroniques, et depuis Bêla III toute la langue de la procédure et de l’administration, malgré les mariages des rois avec des princesses étrangères qui amenaient avec elles des courtisans de leur pays ; la langue nationale s’était maintenue beaucoup mieux qu’on ne se le figure. Les mots magyars abondent dans les très-nombreux documents du treizième' siècle que nous possédons. De plus les anciennes lois qui nous sont arrivées sous leur forme latine avaient très-certainement été

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traduites du magyar, qui était la langue des délibérations politiques, la langue de la prédication populaire, la langue de la poésie nationale, même à la Cour, la langue des jongleurs d’André III, comme celle des histrions de Ladislas.

Nous ne terminerons pas cette étude de la période arpadienne sans citer quelques lignes de M. Szilagyi1 : « La 11a- » tion doit beaucoup aux Arpâd : comme ducs ils lui ont » donné le sol que nous occupons, comme rois ils ont fait » de nous un peuple européen. Ils ont augmenté la popula- » tion. Ils ont défendu l’indépendance nationale contre les » trois plus grandes puissances de l’Europe, le Byzantin, » le Pape, l’Allemand. »

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