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LA MAISON D’ANJOU

» longue épée... Dans la justesse de leur tir est toute leur » espérance. Leurs chevaux sont habitués à la pluie, comme » leurs cavaliers; leurs longues selles servent de lit en plein » air... Leur nourriture dans les pays déserts ne les embar- » rasse pas : ils portent dans des sacs une sorte de poudre » de viande desséchée, qu'ils jettent dans l’eau bouillante » et qui leur suffit; dans nos pays ils usent largement de » pain, de la viande fraîche et du vin qu’ils trouvent : ce » qui cause parfois leur dispersion. Ils excellent à courir, à » fuir, lancer leurs flèches, tourner brusquement, revenir à » la bataille... Ils cherchent le plus grand péril, sans penser » à la mort i. »

Louis d’Anjou était désormais libre de se consacrer à ses deux buts sérieux, l’Adriatique et la Pologne, lesquels se compliquaient de nombreuses relations politiques et de projets de croisade contre les païens, les schismatiques ou les musulmans. Il ne suivit point, à l’égard des Slaves du Sud et de Venise, le svstème de neutralité et d’indifférence de son père. De ce côté il ne l’imita que dans sa conduite tout ensemble ferme et conciliante à l’égard des Saxons révoltés une fois encore : il parcourut meme le pays en 1366, et tint une assemblée à Thorda pour rétablir, au moyen de sévères règlements, la paix publique souvent troublée par les rivalités des diverses nationalités transylvaines2. Mais il était loin d’apporter le meme esprit dans les affaires, compliquées alors comme aujourd’hui, des régions situées au

1 . Muratori, XIV, 3So-387, passage important, cette description étant accompagnée d’observations sur la royauté et la noblesse en Hongrie.

2. Szilâgyi, Erdél. tort, déjà cité, Teutsch, 1. cit., livre II.

sud de la Save. Charles-Robert ne s’était laissé que médiocrement émouvoir par les invitations réitérées du Saint- Siège, à convertir, de gré ou de force, les schismatiques et les hérétiques de la Bosnie, dernier refuge des Patarins. Louis le Grand, malgré l’irritation momentanée que lui avait inspirée l’attitude de la cour d’Avignon dans les affaires de Naples, était l’ennemi juré de tout ce qui échappait à l’unité de l’Église latine : il accepta le rôle de champion de la catholicité dans l’Europe orientale i. Dans les mobiles qui le dirigeaient, nul ne peut faire la part exacte de la foi véritable et de l’ambition.

Les affections personnelles y eurent aussi leur part : au lieu de rechercher quelque alliance impériale ou royale, Louis d’Anjou épousa simplement la belle slave Elisabeth Kotromanovich, qui obtint plus tard, pour son frère Tvvarlko, le titre non pas seulement de ban, mais de roi de Bosnie; et cela malgré la réputation d’indulgence pour les hérétiques dont le clergé faisait un crime à ce Twartko. L’influence de la jeune reine était donc grande sur son époux. Mais avant tout, Louis le Grand voulait l’Adriatique, et tous ses plans, même ses projets de conversion religieuse, aboutissaient à des préparatifs contre Venise. On s'en aperçut bientôt.

Pour comprendre les événements des années 1355 à 1358, il est nécessaire de remonter au début du règne, avant même les expéditions d’Italie. Les citoyens de Zara, tout au moins la plupart d’entre eux, préféraient, comme leurs pères, la couronne de Saint-Étienne au lion de Saint-Marc 2 .

1 . Pour tout ceci, voir la longue suite de documents que donnent Pray et Fejér.

2. La page qu'on va lire résume une relation très-détaillée qu’a

LA MAISON D’ANJOU

Ils profitèrent d'un voyage du jeune roi en Croatie (1 345) pour lui demander leur délivrance. Les Vénitiens furent informés de cetle démarche et ne perdirent pas un moment pour en prévenir les effets encore incertains. Pendant qu’une lettre du doge exhortait à la fidélité la ville de Zara pour endormir sa défiance, une flotte venait brusquement l’assaillir, exigeant que les conspirateurs fussent livrés et les remparts démolis. La malheureuse cité connaissait par expérience la rancune vénitienne; elle ne vit de salut que dans une franche rébellion, et supplia le roi de venir à son secours. Dès lors Louis n’hésita plus; il leur écrivit : «Nous avan- » çons avec toute notre puissance pour vous aider : tenez » bon courageusement *. » Au reçu d’un tel message , Zara se mit en fête : on chanta, on parcourut les rues en jouant de la trompette, on planta le drapeau royal avec acclamation dans le forum. Cette joie fut de courte durée : pendant l’hiver Zara fut serrée de près, et lorsque l’armée royale arriva au printemps de 1346, il était trop tard. Les Vénitiens vainqueurs disposèrent rudement de la cité rebelle. Les Hongrois les accusèrent depuis d’avoir corrompu les chefs de leur armée.

On comprend dès lors le profond ressentiment du roi Louis pendant de longues années. Les Génois savaient bien qu’ils trouveraient en lui un allié formidable contre leurs

publiée Lucius (recueil cité) et qui est intitulée : Obsidionis Jadrensis libri duo.

I. « Ecce processimus cum tota potentia nostra juvare vos, et prse- » paramus celeri gressu succurrere vobis. » Et plus tard, un autre message : « Petenles et exhortantes ut in ipsa fidelitate nobis et sa- » cræ coronæ impensa, et ut firmiter credimus impendenda cons- » tanter sitis, viriliterque perseverare studentes. »

éternels rivaux 1 ; toutefois il ne devait y avoir que plus tard un plan d’attaque concerté entre eux. Cette fois, les Hongrois parurent préparer non pas une guerre d’ambition contre Venise, mais une vraie croisade contre l’Église d’Orient. Le prince serbe Douchan, qui rivalisait de luxe et d’étiquette avec la cour de Byzance, avait donné de fausses espérances de conversion; loin de prendre ce parti, sa haine contre la papauté lui revint avec une telle fureur qu’il menaça, dit-on, de faire crever les yeux à ceux de ses sujets qui passeraient à l’Église latine. Le roi magyar annonça au pape et à l’Europe qu’il allait punir ce schismatique2; mais ayant réuni son armée, il la tourna brusquement, non contre Douchan, mais contre les Vénitiens, ses alliés. Rien ne put résister à cette brusque invasion. Pendant que le pape réclamait en vain contre une déviation pareille de la guerre3 annoncée comme une seconde croisade albigeoise, pendant que les cardinaux se repentaient d’avoir proclamé le roi magyar « gonfalonnier de l’Église4, » toute la Vénétie, jusqu’à Padoue, tombait en son pouvoir. Le doge Delfîno et le Sénat lui proposèrent de traiter en faisant de Zara uile ville libre et en lui cédant le reste de la côte : il refusa, voulant la Dalmatie entière. Il avait réellement trouvé le bon moyen de la conquérir en attaquant chez elle la République marchande, difficile à vaincre au loin à cause de la supériorité de sa flotte, mais toujours vulnérable sur son propre terri-

1* Venise s’efforcait de mettre en défiance contre les « Januenses, capitales et publici hostes nostri » en 1351. (Wenzel, II, 397.)

2. V. surtout Pray, a. 1356 et suiv. — L’alliance de Louis avec Albert d’Autriche était évidemment une arme de plus contre Venise.

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