‹ Histoire générale des Hongrois (tome 1)Chapitre 128 sur 179 · M. Palacky fait ressortir ce contraste (loc. cit · texte numérisé non relu

M. Palacky fait ressortir ce contraste (loc. cit

3. Wenzel, II, 448. — En 1353, le Saint-Siège attribua au roi de Hongrie toutes les terres qui pourraient être conquises sur les Tar— tares. (Fejér, t. IX. v. II, 169.)

LA MAISON D’ANJOU

Les Lithuaniens sont une branche indécise et déshéritée de la grande race indo-européenne ; malgré la beauté de leur langue, une de celles qui se rapprochent le plus du sanscrit, ils n’ont jamais eu de littérature. Ils n’ont pas eu davantage une patrie et une nationalité. Dans le tableau des peuples comme dans leur distribution sur le sol ils occupent une position dépendante et douteuse entre les Slaves et les Germains du Nord-Est, non sans une influence finnoise et tartare. Les Slaves eux - memes se sont disputé entre eux la Lithuanie qui a été tantôt polonaise tantôt moscovite. Le quatorzième siècle a peut-etre été le plus glorieux moment de cette grande tribu mal définie; non-seulement elle avait des princes indépendants, mais elle était redoutée des Polonais convertis depuis l’an mil, tandis que le paganisme se maintenait encore chez les Lithuaniens. Keystut, leur principal chef, avait promis dans la première période du règne de Louis le Grand, qui secourait déjà la Pologne, de renoncer a ses ravages et de devenir chrétien. Mais il manqua doublement à sa parole, et venant lui prêter l’appui de leurs hordes rapides, les Tartares passèrent le Dniester. Le roi magyar prit la résolution d’arrêter cette double invasion.

D abord il envoya contre les Tartares André Laczfi qui sut les contenir et même leur infliger une défaite. Puis au printemps de 1354 il obéit à l’appel de Casimir et franchit les Karpathes avec une grande armée que des calculs sans doute exagérés ont portée à deux cent mille hommes. Uni aux guerriers polonais il entreprit une campagne qui réussit complètement : les Lithuaniens furent chassés de la Volhynie et de la Podolie, les Tartares poursuivis jusque sur les rives du Hong. Ici se pince un épisode qui a fait assez de

bruit eu Europe pour que Villani l’ait raconté avec détails i . Un jeune Khan tartare aurait demandé une entrevue au roi Louis qui se serait empressé de l’accorder. De là l’entretien suivant : « Pourquoi envahis- tu mon royaume? — Pour que tu deviennes chrétien avec ton peuple, pour que tu me prêtes serment d’hommage et pour qu’en signe de fidélité tu me paies un tribut annuel. — O roi de Hongrie, mon armée est plus grande que la tienne, et il ne tiendrait qu’à moi de remporter la victoire; mais comme j’ai envie de devenir chrétien, j’accomplirai tes demandes avec ton assistance et celle du Pape. » Là-dessus il aurait reconduit le roi magyar avec de grands honneurs jusqu’aux frontières de son royaume. Il ne faut sans doute accepter ce récit qu’avec défiance ; mais on doit y voir au moins un souvenir des efforts entrepris pour la conversion de tous ces peuples. Les missionnaires réussirent peu à peu chez les Lithuaniens; quant aux Tartares ils ne devaient être convertis que plus tard, et beaucoup d’entre eux sont Musulmans encore aujourd’hui.

Tous ces faits-là sont antérieurs à la mort de Casimir, arrivée en 1370. Ce prince, victime d’un accident de chasse, terminait un long règne rempli de luttes fécondes et d’institutions utiles, une longue vie signalée par une déplorable légèreté de mœurs, et que ne semble pas avoir attristée souvent le spectre vengeur de Clara Zàch. Une grave expérience commençait pour la catholicité orientale : les deux grands royaumes dont elle se composait, la Hongrie et la Pologne, allaient-ils former un faisceau durable de résistances contre l’islamisme, contre le paganisme, contre le schisme grec, au besoin contre le corps germanique sous le gouvenement

1. Loc. ci t . , 237. Pray n’a guère fait que traduire ce récit, a. 1354.

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vigoureux des capétiens magyars? Louis d’Anjou semble avoir hésité devant cette double tâche, que lui assignaient pourtant les efforts de toute sa vie et la politique paternelle : au témoignage du prélat historien Dlugosz, il se demandait si deux troupeaux éloignés à ce point l’un de l’autre pouvaient être garantis « par un seul pasteur contre la morsure des loups1. »

Il ne se décida que sur les instances des ambassadeurs envoyés par ses nouveaux sujets. A peine était-il arrivé à Cracovie que les difficultés commençaient. La £>etite Pologne voulait que le couronnement eût lieu à Cracovie, mais la grande Pologne le réclamait pour Gfnesen , auprès des reliques de saint Adalbert. Louis trancha heureusement la question en allant se faire proclamer successivement dans les deux villes.

Il fut moins bien inspiré lorsqu’il annula les donations faites par Casimir à ses enfants naturels, et lorsque les Polonais purent croire que leur nouveau roi en profiterait pour récompenser les dignitaires hongrois. Une autre idée malheureuse fut de confier en son absence le gouvernement de la Pologne à la vieille reine Élisabeth qui avait oublié depuis longtemps son pays natal. Le peuple fut mécontent lorsqu’il vit la mère du roi s’entourer d’une cour de flatteurs ambitieux; il le fut plus encore lorsqu’il vit le territoire national partagé en trois lieutenances dans l’intérêt de quelques puissants seigneurs; le duc Wladislas d’Oppeln ne fut pa-s beau-

1. Dlugosz, liv. X, a. 1370 : « Multa secum et consiliariis flucluans » animo versabat. . . non convenire duos greges locis distantibus, ab » uno pastore probe a morsibus luporum servari. » A vrai dire, Dlugosz étant très-hostile aux Hongrois, on peut se demander si ce n’est pas sa propre pensée qu’il exprime.

coup plus populaire que la sœur de Casimir. Mais il y avait à cet état des esprits des causes plus profondes. Les Magyars et les Polonais se sont figuré quelquefois qu’ils étaient des peuples frères, parce qu’ils avaient la meme bravoure, la même habileté à, combattre à cheval, et parce que des haines communes les ont réunis sur quelques champs de bataille funestes et glorieux; mais en réalité il a toujours été trèsdifficile de maintenir en bonne harmonie avec les mystiques, enthousiastes et instables Polonais, le peuple hongrois patient et tenace sous sa mobilité apparente , peuple légiste bien jjIus encore que peuple chevalier.

Il y eut donc des soulèvements contre le roi magyar1. Le premier chef que voulurent se donner les rebelles était un prince devenu moine qui essaya vainement de faire rompre ses vœux. Ensuite éclata une sédition dans Cracovie, une partie de la garnison fut massacrée et la reine-mère dut s’enfuir. Les princes lithuaniens, Keystut et Lubart, étaient naturellement conviés par ces désordres à recommencer leurs invasions. Mais, contre tous ces adversaires, Louis le Grand fit des préparatifs énergiques qui les maintinrent dans le devoir; non-seulement les soulèvements polonais furent réprimés, mais les Lithuaniens prêtèrent serment de fidélité : c’est même de ce moment-là que date l’œuvre sérieuse de leur conversion et que se prépara leur union avec la Pologne. Quelques années plus tard, le sang de leurs princes devait

1. Dlugosz apprécie d’une façon malveillante tout son gouvernement comme roi de Pologne, a. 1382, liv. X : o Moritur... cum apüd Polonos annis duodecim, non sine Polonorum gravamine, pernicie et assidua seditionum et invasionum civilium, semsim invalescentium, quos morbo et senio gravatus opprimere et extinguere neglexit, vexatione... imperasset. »

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s’unir au sang royal d’Anjou, par le mariage de leur duc Jagellon avec Hedwige, fille de Louis, tous deux fondateurs d’une nouvelle dynastie.

Mais ce mariage, auquel devait aboutir finalement la politique des Capétiens hongrois, ne s’accomplit pas du vivant de Louis le Grand, qui ne l’aurait sans doute pas souffert. Les dernières années de sa vie furent remplies par les négociations relatives à son héritage. Tl n’avait malheureusement pas de fils, et la dynastie d’Anjou, inaugurée par deux longs et glorieux règnes, se trouvait interrompue brusquement, circonstance qui empêche l’historien de se former sur ces deux princes un jugement définitif. Louis, nous l’avons vu, n’aimait point les Luxembourg ; récemment encore, il avait voulu soutenir le duc de Bavière contre Charles IV1, et empêcher celui-ci de recueillir la succession de Brandebourg, et il avait fallu pour empêcher une longue lutte, l’intervention de Grégoire XI, justement alarmé des querelles entre les princes chrétiens devant les progrès des Turcs. Néanmoins, une sorte de nécessité rapprochait les deux maisons rivales ; des négociations reprises à deux fois (en 1372 et en 1378) aboutirent au mariage de Sigismond, le futur et célèbre empereur, avec la princesse Marie, l’aînée des filles de Louis. Sigismond, très-jeune encore, dut rester à la cour de Hongrie, pour y être élevé dans la connaissance de la langue et des mœurs du pays qu’il était appelé à gouverner un jour.

Le roi pouvait espérer de conserver ainsi l’unité de son vaste héritage 2. Il convoqua deux fois, la dernière fois en

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