SIGISMOND
Rien n’a plus contribué à grandir, dans T histoire magyare, le rôle de la maison d’Anjou, que le désordre qui fut le résultat de son extinction prématurée. L’incertitude et la guerre civile ne tardèrent pas à succéder à la paix intérieure la plus profonde que puisse donner un gouvernement bien établi. La Hongrie entrait, comme toute l’Europe à la fois, dans une période confuse : tous ces rois glorieux ou habiles, Charles V de France, Edouard III, Charles IV d’Allemagne et de Bohême, Louis le Grand laissaient la place libre aux déplorables minorités de Richard II et de Charles VI, à l’ivrognerie de Wenceslas, au caractère aventureux et oblique de son frère Sigismond 1 .
1. V. outre les histoires générales de Hongrie, et d’autres ouvrages ou collections de documents que nous aurons à citer dans le cours de ce chapitre, le 5e vol. de Lichnowsky, Geschichle des Jlauses Habsburg, Vienne 1839, et le 5e vol. (par le D1' Hofler) de VGEsterreichische Geschichle für das Volk.
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Toutefois rien n’était moins certain que F avènement du plus jeune des princes de Luxembourg à la couronne portée jusque-là par la famille nationale de Saint-Etienne ou par la glorieuse dynastie angevine; son avènement au trône de Pologne était encore bien plus douteux, sa famille ayant souvent été en querelle avec les Polonais au sujet de la Silésie. Son frère ayant la dignité impériale et la Bohême, il était possible que Sigismond dût se contenter toute sa vie du margraviat de Brandebourg , laborieuse acquisition de son père. La fortune en décida autrement : il devait, au bout d’un demi-siècle de vicissitudes, mourir Empereur, roi de Bohême et de Hongrie, après avoir vendu le Brandebourg à la maison de Hohenzollern, après avoir fondé en quelque sorte et l’Autriche et la Prusse pour d’autres que ses descendants.
Pour le moment, bien qu’il eût été élevé comme un vrai Magyar, dans la connaissance de la langue et des mœurs nationales la Diète réunie en deuil autour du cercueil de Louis le Grand, parut se soucier médiocrement d’une nouvelle dynastie étrangère. Elle s’empressa d’acclamer et de couronner dans Albe-Royale la princesse Marie, non comme reine, mais comme roi, ainsi que le fut plus tard Marie- Thérèse. On arma de nombreux chevaliers au milieu des fêtes, et la reine-mère Elisabeth prit en mains le gouvernement avec le palatin Gara , qui ne manquait ni d’énergie ni de dévouement, mais que l’on accusait d’avidité et de violence et qui avait beaucoup d’ennemis. Les grands seigneurs armés de la frontière méridionale, délivrés de la
1 . Thurôczy fait môme cette remarque : Sigismundus in favorem Hungarorum, quondam longas barbas deferentium, prolixam barbam deferebat (v. 24).
LA MONARCHIE ÉLECTIVE
forte main du feu roi, conspirèrent en faveur de Charles de Durazzo. La ville de Zara fit échouer cette première tentative, elle se montra fidèle jusqu’à l’enthousiasme à la fille de celui qui lui avait rendu ses libertés, et lorsque les deux reines, bien conseillées cette fois par Gara, entreprirent un voyage en Dalmatie pour arrêter la rébellion menaçante, les citoyens de Zara les accueillirent avec acclamation1.
La politique angevine semblait donc avoir réussi d’une façon durable en Dalmatie ; elle était déjà presque ruinée en Pologne. Tout indiquait que l’union laborieusement préparée entre les deux grands états de la catholicité orientale ne survivrait pas à son fondateur. La Diète polonaise ne se montrait point disposée à la maintenir; elle déclarait à Sigismond qu’elle ne le reconnaîtrait jamais s’il ne s’engageait à résider dans le pays, et Sigismond qui convoitait avec la main de la reine Marie plusieurs royaumes à la fois, ne voulait pas prendre d’engagement semblable. Les Polonais alors songèrent soit à proclamer Marie comme reine avec un autre époux, soit plutôt à proclamer la princesse Hedwige, qui épouserait le prétendant désigné par la nation polonaise et de fait séparerait les deux couronnes. La reinemère essaya d’envoyer Sigismond comme son lieutenant à Cracovie avec douze mille hommes : les Polonais, loin de se laisser intimider, envoyèrent une ambassade réclamer la princesse Hedwige pour la couronner. Élisabeth, désolée
1. V. dans Lucius l’intéressant Memoriale Pauli de Paulo, Palricii Jadrensis , sorte de journal qui montre au vif les passions dont il est question ici. C’est lui qui dit : Maria coronata fuit in regem a. 1382. Toutefois nous trouvons dans Fejér : Nos Maria et Elisabeth, Dei gratia regin se Hungariæ (X. I. 221).
de voir anéantir ainsi le projet favori de son glorieux époux, voyant d’ailleurs qu’il faudrait rompre le mariage convenu entre sa fille Hedvvige et Wilhelm d’Autriche, 1 essaya de calmer l’impatience des ambassadeurs ; mais ils lui déclarèrent que si elle ne faisait pas droit à leur réclamation, leurs mandataires allaient procéder à l’élection d’un roi national. Alors, plutôt que de voir la Pologne entièrement perdue pour sa famille, elle laissa partir Hedwige qui épousa bientôt après (1384-1387) le duc Jagello de Lithuanie, récemment baptisé et résolu à convertir son peuple. Les intérêts momentanés du christianisme contribuèrent beaucoux> à cette union d’un chef barbare avec le noble sang d’Anjou, union qui sépara définitivement les Polonais des Magyars.
Cependant les autres branches de la maison de France se trouvaient mêlées d’une façon tragique à la destinée des deux reines. Négligeant Sigismond, elles songèrent au duc d'Orléans, au frère brillant, léger et malheureux de Charles VI, pour faire de lui l’époux de Marie et le roi des Magyars. Les négociations relatives à ce mariage ont laissé de curieuses traces dans diverses archives. Nous voyons par exemple que le jeune roi de France, sur la demande des ducs de Bourgogne et de Berri, a nommé membre de son grand conseil le palatin de Hongrie, Nicolas Gara, principal auteur d’un projet utile et glorieux pour la famille l’oyale. 2 Nous voyons aussi que le gouvernement de Venise accueillit à merveille les ambassadeurs du roi de France qui vinrent demander pour son frère une petite flotte destinée à le transporter dans