‹ Histoire générale des Hongrois (tome 1)Chapitre 139 sur 179 · Fejer, X. I · texte numérisé non relu

Fejer, X. I

2. Magyar tôrlénelmi tcir , 2e v. Pestli 1856, n. 18. L’original se trouve dans les archives de Bude.

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son futur royaume. 1 Mais tout devait se borner à un mariage par procuration.

La faute n’en fut pas à Sigismond, qui se trouvait dans une situation où un simple particulier échapperait difficilement au ridicule, la faute en fut à Charles de Burazzo qui voulut réunir de force la couronne de Hongrie à sa couronne de Naples. Il avait en Croatie et en Dalmatie des partisans que les citoyens de Zara ne parvenaient pas à entraver. Tout à coup il parut au milieu d’eux, et marcha rapidement sur Bude avec des forces trop grandes pour que rien pût le retenir. Il avait gagné de vitesse Louis d’Orléans qui dut renoncer à son voyage, et Sigismond qui alla trop tard chercher des secours en Bohême. Le roi de Naples se fit couronner sous le nom de Charles II ; il força les deux reines déchues à contempler son couronnement sous les yeux indignés du peuple et delà petite noblesse qui se reprenaient à haïr les Italiens. C’est même là ce qui perdit l’aventurier royal : Gara s’introduisit dans la capitale et appela lex^euple aux armes contre l’étranger. Les magasins des Italiens, des Vénitiens même, furent paillés , Charles fait prisonnier et conduit dans un cachot de Visegrad où il trouva la mort.

Quelle série de crimes et de vengeances dans l’histoire de ces Anjou de Naples! André périt assassiné par des complices de Jeanne et peut-être du premier Burazzo; Burazzo est égorgé par l’ordre de Louis le Grand qui croit venger son frère ; Jeanne est étranglée par le second Charles de Durazzo, Charles est mis à mort par l'ordre des serviteurs de Louis le Grand! On croirait lire l'exécrable histoire des

1. Uj magyar muséum, 18ol-18o2, p. 3, M. Wenzel a extrait ces documents des Libri misti de Venise.

Atrides ou celle des champs de bataille de la guerre des Deux Roses et de la Tour de Londres sous Richard III.

On n’avait pas atteint le dernier anneau de cette chaîne fatale. Jean Horvathy, chef du parti de Charles, résolut de le venger et surtout de se rendre indépendant en Croatie. Mal conseillées par Gara, Elisabeth et Marie allèrent au devant du péril en visitant cette contrée ; elles tombèrent à la merci de leurs ennemis et se virent en butte à mille menaces. La reine-mère voulant sauver sa fille, se déclara seule coupable de la mort de Durazzo : elle fut conduite au château de Novigrad et massacrée peu de temps après; la tête de Gara fut envoyée en Italie à la veuve de Charles ; nul ne savait ce qu’était devenue la reine Marie. Une Diète se réunit alors et la proclama reine avec Sigismond roi. Bientôt on apprit qu’elle vivait encore, par les Vénitiens qui la tirèrent de sa prison et la débarquèrent dans son royaume. Mais elle devait mourir quelques années plus tard ainsique sa sœur Hedwige. Tout ce qu'avait élevé ou chéri Louis le Grand ne lui avait guère survécu.

Sigismond était roi de Hongrie; des couronnes qu’il espérait il en avait au moins une, et la mort même de la princesse qui la lui avait apportée ne devait pas la lui enlever. Quant à celle de Pologne il y pensait si peu qu’il abandonnait toutes les prétentions (1390) de la monarchie hongroise sur la Gallicie : profonde blessure que l’orgueil maygar n’a jamais pardonnée aux Luxembourg. Son excuse est qu’il avait sur les bras de grandes affaires au dedans et au dehors ; les rebelles et les Turcs étaient d’assez puissants ennemis. Il les combattit non sans activité, maison ne peut dire qu’il ait prouvé du génie dans cette double lutte ; son caractère apparaissait dès lors tel que dans toute la suite de sa vie,

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indéfinissable, insaisissable, compliqué. Ses actions, ses pensées autant qu’on les peut connaître, formaient des séries de contrastes et se démentaient mutuellement. Il se dérobe tellement à toute formule qu’on ne peut même pas dire qu’il fut inconstant : il l’était en certaines choses, en certaines autres tenace plus qu’aucun de ses contemporains. Il a voulu, avec une sorte d’énergie froide et indomptable, la fin du schisme, et il a poursuivi ce but presque mystique au milieu de toutes les petites ambitions et de tous les désordres.

Sa figure était belle, imposante, faite pour la pompe impériale, sa stature élevée, sa santé robuste comme l’a prouvé sa longue vie orageuse. Il avait comme son père Charles IV le goût de la lecture et de l’instruction ; son esprit éLait assez cultivé, il avait du goût pour les arts. Une certaine curiosité le portait à voyager souvent ; il semble y avoir pris plaisir en dehors même des grands intérêts ou des ambitions chimériques qui pouvaient réclamer sa présence. Il comprenait assez bien la différence des peuples et des mœurs, bien qu’on lui ait reproché d’avoir manqué de tact dans un voyage à Paris; les lois dont il a pris l’initiative en Hongrie devaient montrer qu’il appréciait bien le génie politique de cette nation. Toutes ces qualités étaient paralysées par les variations de sa volonté et par un manque absolu de bonne foi dont Jean IIuss et bien d’autres ont souffert. Avait- il de la méchanceté naturelle? Cela n’est pas probable, mais entouré d’ennemis pendant toute sa vie, craintif par suite de son caractère vacillant, il fut souvent cruel, surtout dans sa jeunesse. C’est même par là que son règne devint bientôt célèbre, si ce n’est légendaire dans certains détails1.

1. Pray, a, 13S3, ne croit pas aux détails qui vont suivre, donnés par Thurôezy.

Après une campagne heureuse contre les rebelles de Croatie et de Dalmatie, il revenait (1393) avec de nombreux et illustres prisonniers qui s’étaient rendus sur sa parole qu’il ne leur serait fait aucun mal. Parmi eux il y en avait d’assez populaires qui furent d’abord bien traités; mais près de 13 n de ils sont chargés de fers. Bientôt après, Sigismond dans son palais en fait paraître trente-un devant lui et donne l’ordre de les décapiter en sa présence. Le noble Étienne Kont de Hedervary place fièrement son cou sur le billot de manière à regarder le bourreau en face , disant qu’il avait vu souvent la mort d’aussi près. Son écuyer, nommé Csôka, pleurait au point de toucher le roi qui lui dit : je me chargerai de ton sort. — Je ne servirai jamais les porcs de Bohême, répond l’écuyer, et une trente-deuxième tête roule en punition de cette insolence.

Une grande insurrection aurait peut-être éclaté alors, mais elle fut empêchée par la nécessité d’arrêter l’invasion musulmane. Les Turcs avaient fait des progrès effrayants pendant les troubles du royaume 1 : en vain Lazare de Serbie avait-il, en face du péril , resserré les liens qui l’unissaient à la Hongrie; en vain le jeune Gara était il venu à son secours : la marche rapide de Mourad à travers les défilés compliqués des Balkans l'avait amené dans les plaines de Ivossovo où succomba l’armée chrétienne (1389). La mort du sultan sur le champ de bataille, loin de briser l’élan des Ottomans, leur avait donné une impulsion nouvelle sous la conduite de son fils Bajezid « la foudre, » l’homme à la massue de fer. La Serbie était conquise et fournissait déjà des

1. Les sources orientales relatives aux guerres Turques pendant le régne de Sigismond sont mises à notre portée dans V Histoire de V Empire Ottoman de Hammer, livres v. vi et x.

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soldats au beglerbeg d’Europe, le prince de Valachie se reconnaissait tributaire; la Bosnie était inondée de pillards asiatiques (1391). C’est alors que Sigismond et la diète magyare, oubliant leurs dissentiments, résolurent de lutter avec énergie et firent des préparatifs considérables.

Les Hongrois essayèrent d’abord de lutter seuls dans plusieurs campagnes en Bosnie ou sur les bords du Danube1. Ils réussirent assez bien, sous la conduite de Jean Marôtli à réprimer les courses des pillards en Bosnie, mais les principaux engagements eurent pour objet la possession des villes situées sur le grand fleuve un peu en deçà ou un peu audelà des Portes de fer. Les Turcs prirent Gfalambôcz (en serbe Golubatz) qui fut repris par Pierre Perényi; d’autre part Sigismond vainquit un corps d’armée musulman et prit Turnul, mais il fut bientôt obligé de s’enfuir. C’est à son séjour dans le comitat de IJunyad en Transylvanie que se rapporte une légende plus qu’invraisemblable : il aurait aimé une jeune fille noble du pays qui serait ensuite devenue la mère de Jean Hunyade 2. Singulière manie des flatteurs, qui ne trouvaient pas de meilleur moyen de plaire à Mathias Corvin que de déshonorer son aïeule! En 1394 toutes les villes bulgares, Widdin, Silistrie, Nicopjolis tombèrent entre les mains des Turcs. Bajezid s’entoura des trophées conquis dans cette campagne, et les montra aux envoyés magyars

1. Ils durent aussi lutter contre le voïvode Étienne de Valachie (Fejer, x, n, 273).

2. Cette légende, qui n’a même pas pour elle la vraisemblance chronologique, remonte au xv° siècle par Bonfinius qui la reproduit. Elle a été acceptée, ou plutôt enregistrée, par plusieurs historiens, vivement combattue, victorieusement, et ajouterons-nous sans trop de peine, par Teleky : Hunyadyak Kora Maçjyarorszâgon , i, 58f

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qui le rejoignirent à Brousse. Dès lors Sigismond fit alliance avec l’empereur Manuel II, et envoya le trésorier Nicolas Kanizsay en Allemagne , en Bourgogne , en France pour appeler des croisés. Il en résulta la croisade de Nicopolis, aussi célèbre dans l’histoire de France que dans celle de la Hongrie et de l’Empire Ottoman.

« Le voyage de Hongrie, dit le Livre des faicts du maréchal de Boucicaut 1 fut une entreprise de grand renom ; en « plusieurs manières et différemment l’une de l’autre on en devise. » Cette observation s’applique au désastre qui termina l’expédition, et qui donna*lieu à des reproches mutuels. Au début tout alla bien ; à Vienne, àBude où il y eut « un assaut grand et merveilleux » de chevalerie, l’entente fut parfaite entre les deux armées, qui se séparèrent en se donnant rendez-vous devant Nicopolis (1390). Les Hongrois y arrivèrent par la Serbie, les Français, sous les ordres de Jean sans Peur, alors comte de Nevers, par la Yalachie, et le siège de la place fut commencé. « Le roy se logea par » grande ordonnance, et fit faire deux belles mines par des- » sous terre jusqu’aux murs. » Cependant Bajezid approchait « si celément que le roy n'en sut rien. Et ne sais s’il y

eut trahison, on ne se donnait d’eux nulle garde. Quand » vint le seizième jour jusques à l’heure de diner, vinrent » messages battans au roy dire que Bajazet avec ses Turcs » était à merveilleusement grande armée si près d’illec, qu’à » peine seraient jamais à temps armé son ost et ses batailles » mises en ordonnance. Quand le roy qui était en son logis

1. Dans la collection Petitoi 1819, 1. VI, ch. 22 à 29. — Quant à la lettre de Sigismond que donne Pray (a. 139fi), elle est aussi dépourvue de clarté que possible.

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» ouït ces nouvelles, il fut moult ébahi. Si manda hâtivement » par les logis que chacun s’armât et saillit hors des logis. » Ja était le roy aux champs, quand on vint dire au comte » de Nevers qui séait à table et aux Français que les Turcs » étaient au plus près de là b »

En ce moment critique la discorde éclata. Les chevaliers français, mécontents d’avoir été prévenus si tard, brûlaient d'exécuter contre les infidèles une de ces charges héroïques fatales à leurs pères sur le champ de bataille de Crécy, fatales à leurs fils sur le champ de bataille d’Azincourt. Les Hongrois connaissaient mieux l’armée turque, la plus savamment organisée qu’il y eûL alors; ils savaient déjà qu’elle n’offrait aux premiers coups de l’ennemi que ses hordes irrégulières, réservant pour le moment décisif les janissaires, son formidable noyau, fis auraient voulu que l’on réservât aussi le noyau de l’armée chrétienne. La chevalerie française dédaigna les précautions de la tactique : elle se porta tout entière contre l’avant-garde irrégulière des Turcs, en fit un affreux massacre, mais elle se trouva épuisée lorsqu’il fallut combattre les lignes bien ordonnées des janissaires frais et dispos. Dans cette seconde partie de la bataille, elle ne montra pas moins de courage, mais ses efforts furent inutiles, elle se vit entourée, elle succomba. Les Hongrois, gagnés par une panique rare, mais non sans exemple chez cette nation, et peut être égarés par un traître, se précipitèrent vers le fleuve; beaucoup furent

\ . Le présent ouvrage n’intéressant nullement l’histoire de la langue et de la littérature françaises, nous n’avons pas cru nécessaire de conserver l’ancienne orthographe (mais bien les mots et le style) des vieux documents français dont nous nous sommes

servi.

tués ou se noyèrent. Bajezid, irrité de voir combien son armée avait souffert, donna l’ordre de massacrer les prisonniers en sa présence, ne réservant que ceux qui pouvaient, comme le comte de Nevers, payer une forte rançon.

Sigismond avait failli périr dans ce désastre qui donna le Bas-Danube aux Ottomans, et acheva de dégoûter les Occidentaux do la croisade1. Il put toutefois s’enfuir sur une barque avec l’archevêque de Gran et Étienne Ivanizsay ; Gara, le comte de Cilly et le grand-maître de Saint-Jean montaient une autre barque. Ils descendirent ainsi le fleuve, presque mourants de faim, jusqu’à l’embouchure où ils furent recueillis par la flotte vénitienne qui les transporta ensuite à llaguse. La petite ville libre donna quelque argent au roi vaincu pour qu’il pût rentrer dans ses États où s’était répandu le bruit de sa mort. Pour prouver qu’il était bien vivant il traversa plusieurs {parties du royaume et convoqua une assemblée que la situation rendait nécessaire.

La diète qui se réunit à Temesvar (1397) devait marquer à plusieurs points de vue dans l’histoire des institutions nationales, surtout si l’on complète ses décisions par celles de la diète de Uude en 1405 2. La concordance déjà plusieurs fois signalée entre le développement historique de la constitution hongroise et celui de la constitution anglaise n’est pas moins évidente dans cette phase nouvelle qu'au début. Ni

1. On trouve clans l’atlas de Ilellert, qui accompagne Y Histoire de Hammer, un plan de la bataille de Xicopolis, ainsi qu’un plan de Varna, de Kossovo, de Belgrade, etc. — Sur le récit du jeune témoin Schiltberger, qui fut longtemps prisonnier, v. le Taschenbuch de Ilormayr, 8° année, Vienne 1827.

2. Pour les principales décisions des diètes, v. toujours les annales de Pray.

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les bords de la Tamise ni ceux du Danube n’ont vu éclore une constitution de toutes pièces ; dans l’un comme dans l’autre pays les deux chambres parlementaires se sont délimitées peu à peu. Ce n’est qu’ après le règne de Louis le Grand et dans la période que nous étudions que commença le véritable régime représentatif. Chaque comitat envoya quatre députés et les villes royales commencèrent à être représentées 1 : ainsi se trouva composée la chambre élective, la chambre basse appelée aussi les Ordres [àlsô tabla, renclek), tandis que la chambre haute (fôrendi hdz ) était composée des grands seigneurs héréditaires et des prélats.

Une conséquence des élections régulières fut de susciter dans chaque comitat un foyer de vie politique; les lois furent proposées à l'acceptation de petites assemblées provinciales qui prirent l’habitude de donner à leurs délégués ce que nous appelons le mandat impératif, regardé chez nous comme une coutume démagogique, mais qui fut au contraire, pendant des siècles, dans l’aristocratique Hongrie, la pierre angulaire de la constitution. Du reste la Bulle d’Or n’était pas seulement conservée à titre de document, elle dut être jurée à nouveau par le roi, qui s’engagea, pour y rester fidèle, à renvoyer les étrangers qui l’entouraient. Satisfaites de ce côté, les assemblées votèrent de grands armements ; c’est alors que, sans préjudice du service féodal, fut instituée la milice des hussards, formée d’un vingtième 2

1. Szalay. en insistant sur l'importance de cette date de 1405 dans l’histoire parlementaire (II, 390), remarque très-justement que si la représentation des villes ne s’est pas développée depuis comme il l’aurait fallu, cela tient à leur vie un peu isolée du reste de la nation:

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