Pray, a
2. La lettre de Hunyade au roi (Pray, a. 1456) abonde en rensei-
liers de pièces, dont plusieurs avaient vingt-sept pieds de long, et dont quelques-unes étaient des mortiers qui lançaient des boulets de pierre. Au mois de juin Loute cette force immense et nouvelle fut savamment disposée autour de Belgrade, avec une armée que l'on a évaluée à cent cinquante mille hommes, et une flottille de deux cents vaisseaux destinée à intercepter les secours. Tl paraissait insensé de lutter contre de pareils préparatifs; ce fut sans doute la pensée du fastueux Philippe de Bourgogne qui se promena dans une jjai'lie de l’Allemagne, parlant de croisade, mais y songeant fort peu. Quant au pauvre petit roi, qui avait semblé vouloir pourfendre tous les Turcs, un beau jour il se sauva dans Vienne avec son inévitable Ulrich de Cilly. Deux hommes se mirent en tête la folie de sauver Belgrade : Hunyade qui réunit l’armée magyare, et dont le beau-frère Szilagyi commandait héroïquement la place assiégée, et le moine Capistran, un fanatique sublime quand il n’était pas cruel, entraînant après lui soixante mille croisés de toutes nations, attirés par les indulgences pontificales et surtout enflammés par l’ardente parole du nouveau Pierre l’Ermite. Capistran fit à la Hongrie autant de bien que lui avait fait de mal le non moins bouillant Cesarini.
Le difficile, l’indispensable en même temps, était de commencer par une victoire navale. Hunyade se procura dans les ports du fleuve en amont de Belgrade des bateaux presque aussi nombreux que ceux de la flotte ottomane, puis il risqua une attaque dangereuse, mais couronnée de succès. Les Magyars et leurs alliés l’emportèrent à l’abordage sur les Turcs, très-redoutables pourtant dans ce genre de corn-
ornements curieux sur l’art d’assiéger les places tel que les Turcs l’entendaient.
LA MONARCHIE ÉLECTIVE
bat : beaucoup de galères tombèrent en leur pouvoir, les autres furent dispersées, et ceux qui les montaient, ajtrès avoir gagné le rivage, les incendièrent pour qu’elles n’eussent pas le meme sort. Le grand résultat de ce succès fut de laisser entrer dans Belgrade Hunyade et Capistran, qui s’y trouvèrent pour résister à l’attaque suprême. Le 21 juillet, sept jours après leur arrivée, Mahomet jugea que les murailles avaient été abattues par ses canons sur un assez grand nombre de points pour envoyer les janissaires à l’assaut. Cette infanterie d’élite franchit intrépidement la première enceinte, mais elle se trouva devant une seconde ligne de remparts, du haut desquels les chefs chrétiens l’accablèrent de fagots enflammés. 11 y eut là, malgré cette défense inattendue, d’horribles combats corps à corps, mais à la fin les musulmans furent repoussés avec des pertes énormes. Le sultan comprenant qu'il n’y avait plus d’espoir après un semblable échec, leva le siège avec précipitation; blessé lui-même il s’enfuit jusqu'à Sophia, où ses troupes arrivèrent en désordre, laissant après elles toute l’artillerie de siège et vingt-quatre mille morts.
Tel fut le siège de Belgrade, l'un des plus heureux événements du siècle. Hunyade et Capistran, qui ont eu le temps de raconter ce triomphe dans leurs lettres au roi et au pape1, ne tardèrent pas à le payer de leur vie. C’est Hunyade qui tomba malade le premier, de la fièvre ou d’une
1 . Æneas, et d’autres d’après lui, accusent avec exagération les deux héros d’orgueil et d’injustice comme n’ayant parlé chacun que de ses propres mérites (De Bohem . hisl. 65). Pourtant il s’écrie au sujet de leur mort : Felices animæ quibus tam claro peracto prælio, tanto populorum favore quæsito, ægra relinquere corpora datum est .
épidémie1. Ses dernières paroles furent employées à recommander ses enfants, la patrie et la cause de la chrétienté. Avant de mourir, il se fît transporter dans une église où il reçut la communion. Lorsque la déplorable nouvelle se répandit, elle fut accueillie par une douleur à -laquelle s’associa môme Æneas Sylvius : « Cette mort, écrivait-il, est la » mort de nos espérances2. » Un seul homme était digne de s’en réjouir, Ulrich de Gilly, désormais libre de toute rivalité : dans sa joie imprudente il crut le moment venu d’exterminer la famille du héros martyr.
De là le sinistre épilogue de ce qu’on pourrait appeler l'épopée hunyadique. Ladislas, le fils aîné de Jean, et son oncle Szilagyi, surprirent une lettre du comte de Cilly qui révélait des projets de meurtre. Ils résolurent dès lors, avec leurs nombreux partisans, de prendre les devants et défaire payer à ce courtisan détestable tous ses attentats contre leur famille. Le roi et son favori vinrent à Belgrade, sans se douter du guet-apens qu’on leur tendait. Ladislas Hunyade montra au comte Ulrich la lettre accusatrice; une querelle s’engagea, les épées furent tirées du fourreau, Cilly, malgré la cuirasse qu’il portait sous ses vêtements, tomba percé de plusieurs blessures mortelles. Les meurtriers, ou, selon
1. M. Gliassin remarque avec raison le désaccord des contemporains au sujet de la maladie, oii peut-être de la blessure, qui emporta le héros.
2. Morte illius spes quoque nostra interiisse videtur (Æn. Sylv. epist. 239). Dlugosz dit lui-même (liv. XIII) : Vir in armis et administralione bellorum celebris et magni prelii. Cujus mors non solum Regno Hungariæ sed et universo catholico orbi pro ilia tempestate damnosa fuit. Chalcocondylas appelle Jean Hunyade drrfjp yevép.sv oç ap’.GTCç sç t x ttxvtx (p. 424).
LA MONARCHIE ÉLECTIVE
l’opinion qu’ils se faisaient de leur acte, les justiciers, essayèrent de se concilier le pardon royal.
Ladislas le Posthume, tremblant, mais brûlant de se venger et formé à la dissimulation, promit d’abord tout ce qu’on voulut à la veuve du héros, à son beau-frère et à son fils; mais une fois hors de leur atteinte il fit arrêter Ladislas Hunyade, le livra à ses ennemis qui le condamnèrent à mort et lui firent trancher la tête. Le bourreau le frappa d’une main mal assurée devant la multitude frémissante, et dut s’y reprendre à plusieurs fois ; scène horrible qui a longtemps agi sur l’imagination hongroise. Le second fils du feu Gouverneur, Mathias, devint un otage confié au lieutenant du roi en Bohême, rà Georges^Podiebrad. Quant auSjeuneroi, il s’occupait] de son prochain mariage avec Madeleine de Valois, lorsqu’ilfmourut de mort subite. Il avait eu le temps de rendre un édit, monument de royale ingratitude, qui déclarait Jean Hunyade traître et scélérat, méprisable jugement dont les larmes de ses concitoyens et l’admiration de la postérité, ont dû consoler cette grande ombre.