LA POLITIQUE ET LES GUERRES DE MATHIAS CORVIN
L’histoire des dynasties guerrières n’offre pas de destinée plus étrange que celle du jeune Mathias Corvin : dans l'espace de quelques mois, il avait vu son père, l’héroïque Jean Hunyade, succomber à la maladie dans Belgrade sauvée par ses efforts; son frère Ladislas Hunyade, enveloppé dans une ténébreuse intrigue, périr dans une cruelle agonie sous le fer maladroit du bourreau ; lui-même, emmené en otage à Prague dans l’escorte de P enfant-roi Ladislas le Posthume, ne devait qu’à ses dix-huit ans 1 un reste de pitié dont ses ennemis pouvaient se repentir. Puis tout à coup le poison ou la maladie fait descendre au tombeau le roi de Hongrie et de Bohême; la Bohême élit Georges Podiebrad 2 ; les magnats et les prélats de Hongrie convoquent une diète nationale à Pesth pour le 1er janvier 1458, et le nom qui
1. Quinze ans, suivant une autre tradition très-répandue. Mais Æneas Sylvius dit dix-liuit [de statu Europœ, c. i), et nul contemporain n’était mieux instruit. Cela rendrait d’ailleurs moins inexplicable la précocité de Mathias Corvin.
2. V. l’intéressant récit de cette élection dans les Tchèques et Magyars de M. Saint-René Taillandier. (Paris, 1869.)
est bientôt dans toutes les bouches est celui de Mathias Gorviu i .
Les prétendants à la couronne vacante étaient nombreux : des deux beaux-frères de Ladislas le Posthume, le duc Wilhelm de Saxe et le roi Casimir de Pologne, le premier n’avait pas de sérieuses chances, le second en avait davantage. Le plus redoutable concurrent, bien qu’il parût se retirer devant les prétentions de Casimir, était l’empereur Frédéric III, le tuteur du feu roi, le chef de cette maison de Habsbourg dont l’ambition séculaire convoitait la couronne de Saint-Étienne et l’avait un moment touchée. Dans l’intétérieur môme du royaume, des oligarques puissants et de haute race, un Gara, un Ujlakv, ayant des armées pour escorte et des provinces pour domaines, méprisaient le fils du parvenu, le frère du supplicié. Mais le sort tragique de sa famille était pour Mathias une popularité et une force. Il avait aussi pour lui son oncle Szilagyi, un héros des guerres précédentes, qui se chargea de son élection. Les partisans des Corvins, au nombre de quarante mille, se réunirent à à bude ; leurs adversaires, également en force, se pressaient de l’autre côté du Danube. On put croire un instant que sur la glace du fleuve une bataille allait se livrer. Deux hommes l’empêchèrent, le légat Jean Carvajal et Szilagyi, que l’annaliste polonais Dlugosz a faussement accusé d’avoir fait élever des potences pour effrayer les ennemis de son ne-
1. Æneas Sylvius (Pie II) était frappé de ce contraste : « Singulare » prorsus liumanæ inconstantiæ documentum. . . dum capitale judi- » cium trepidus manet, ex carcere vocatur ad regnum. » (Ibid.) — Commines, par une singulière confusion, place à Bude la prison de Mathias : sa mère serait venue l’en tirer en le faisant proclamer roi. (Ed. de la société d’histoire de France, II, 284.)
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veu b Les délibérations commencèrent, non sans tumulte, mais non sans liberté. Lorsque les envoyés des prétendants eurent plaidé leur cause, Szilagyi prit la parole : il n’eut pas de peine à montrer que depuis trois quarts de siècle la Hongrie avait fait une dure expérience des princes étrangers; qu’un Hongrois pourrait aimer sa patrie et la rendre heureuse; enfin que cette patrie Lien-aimée devait s’acquitter envers la mémoire de Jean Hunyade, son sauveur. Les cris de : Vive Mathias roi ! partis des rangs de la petite noblesse et du peuple armé, s’imposèrent à l’oligarchie frémissante et jalouse, qui avait haï le père, et que le fils allait courber sous son joug.
Comme cela avait toujours lieu au moment d’une élection royale, des précautions furent prises contre le pouvoir absolu : Szilagyi élu Gubernator pour cinq ans, à cause de la jeunesse de son neveu, dut s’engager en son nom à conserver les privilèges nobiliaires, à convoquer chaque année une diète pour la Pentecôte, à respecter toutes les libertés du pays. Puis il fit tirer de son tombeau sans honneur le corps de son autre neveu Ladislas pour qu’il fût inhumé avec pompe à côté de celui du défenseur de Belgrade1 2. Le prélat Vitéz, naguère précepteur de Mathias, et qui fut toute sa vie plutôt un homme d’État et un homme de lettres qu’un homme d’Église, alla chercher à Prague l’élu de la nation.
1 . « Ad fluenta Danubii patibuli terror, funem et asciam continens,
» erectus, eos qui Mathiæ in regem electioni conlravenirent punitu- » rus. (Duglossi Ilistoriœ Polonicce, ann. 1458.)
2. V. la Transylvanie d’Auguste de Gérando, I, 247 et suiv. Ces tombeaux se voient à Karoly Fejervàr (Karlsbourg-Alba Julia). Pour tout ce qui concerne la Transylvanie à celte époque, V. aussi VErdélyorszâg tôrténete de M. Szilagyi.
Il le trouva dans une situation qui tenait de l’hôte royal, du prisonnier et de l’ôtage : Podiebrad le traitait fort bien, avec sa générosité habituelle; il était sans doute satisfait de voir la royauté élective, régime auquel il devait sa récente couronne, s’affermir dans un pays voisin ; mais il n’était pas disposé à le laisser partir sans traiter à des conditions avantageuses. Mathias dut payer une rançon de 40,000 ducats et devenir, en môme temps que l’allié du roi de Bohême, le fiancé de Catherine Podiebrad, princesse très-jeune et d’une faible santé. Ce traité conclu, il fut magnifiquement accompagné jusqu’à la frontière, où il trouva sa mère avec les grands du royaume, et commença vers sa capitale un voyage triomphal. « Réjouissez-vous, avait écrit Szilàgyi à tous les » comitats, de l’élection du seigneur Mathias, notre nouveau » roi élu par la grâce de Dieu; réjouissez- vous des bontés de » Dieu pour nous et notre patrie1. » C’était bien là le sentiment général : on n’en put douter lorsqu’on vit le jeune roi s'acheminer à travers les villes et les campagnes, au milieu des bénédictions des vieillards et des offres enthousiastes des jeunes gens 2.
1 . Hungaria diplomatica temporibus Mathieu de Hunyad par Kaprinai, Vienne, 1767, in-4°, 2 vol., ne comprenant que les premières années du règne, avec un détail infini et pédantesque. Le livre III est intitulé : De g audio oh regis Matliiœ electionem ; ch. i, de g audio domesticorum ; (§ I, de gaudio matris et avunculi; § 2, de gaudio populi pestiensis, etc., etc.).
2. Bonfiuius (Déc. III, L. IX) : Qudcumque iter faciant ex pagis et oppidis gralulabunda in occursum omnis entas effunditur... La ville de Kaschau fit un beau présent au messager qui lui annonça l’élection (Kaprinai, I, 406 et Szalay, III, 208) . Les Saxons de Transylvanie, comme le montrent M. Teutsch et M. Szilàgyi, étaient mal disposés pour Mathias; ils lui auraient préféré un prince allemand.
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Cette joie n’était partagée ni en Pologne ni en Autriche, mais elle le fut à Rome, au moins dans le premier moment. Calixte III, presque mourant, espéra que « l’aiguillon de la » gloire paternelle et le souvenir de tant d’actions glo- » rieuses, accomplies pour la défense de la chrétienté, » exciterait Mathias Corvin à marcher sur les traces de Jean Hunyade. Il est vrai que la seconde impression du vieux Pontife a été beaucoup moins favorable : « Nous sommes » grandement surpris, écrivait-il, de voir que dans ces * royaumes de Bohême et de Hongrie, qui sont la propriété » de Saint-Pierre, comme le prouvent des titres authentiques, » on se soit si peu occupé, quand est mort le roi Ladislas, » des droits du siège apostolique 1 . » Ainsi recommençait la lutte sourde et intermittente qui s’était engagée à diverses époques entre la nation magyare et la Curie romaine, quant à la désignation ou à la confirmation du souverain. Hans ces deux impressions contraires de Calixte III, apparaît une autre lutte encore : celle qui se livrait si souvent chez les papes du quinzième siècle entre les vastes devoirs de la défense chrétienne et les étroites préoccupations des domaines et des royaumes d’ici-bas.
Mathias se trouvait donc entouré dès son avènement, et malgré sa popularité héréditaire, d’amitiés incertaines et de haines déclarées : situation difficile pour un roi presque enfant, mais qui ne le troubla point, car la rapide et tragique destinée des siens lui avait enseigné la connaissance des
1. Raynald et Pray, Annales 1438. — Les partisans de l’hérédité n’étaient pas moins mécontents ; cette élévation de deux petits gentils hommes aux trônes de Hongrie et de Bohême froissait les sentiments féodaux comme les prétentions de la maison d’Autriche (Lichnowsky Geschichte des JJauses Habsburg, t. VII, p. 4-6).
hommes. Gomme son contemporain Louis XI, l’infortune et des pièges continuels lui avaient appris à se servir de ses rivaux et de ses ennemis les uns contre les autres, sans trop de scrupules dans la formation et la rupture des alliances, et à se défier des sentiments de tous, même des siens propres, ce qui le conduisit plus d’une fois à l’ingratitude. Il ressemblait à un autre de ses contemporains, Charles le Téméraire, parla violence, par l’impatience, par l’immensité de son ambition. Son instruction1 était de beaucoup supérieure à celle des autres princes : outre le hongrois et le latin, il savait l’allemand et le slovaque. Vitéz lui avait enseigné la théologie, l’histoire, l’architecture, l’astrologie. Son éducation guerrière n’avait point souffert de tous ces travaux; les romans de chevalerie qu’il lisait avec passion lui avaient inspiré l'humeur batailleuse qu’il conserva toute sa vie. Son visage2 assez ordinaire exprimait la vigueur plus que la ruse; sous un large front des yeux durs et impérieux, terribles dans la colère, faisaient plier toutes les volontés : un jour un ambassadeur du Sultan, sous ce regard foudroyant, perdit tout son sang-froid et ne put que balbutier son message.
Les deux dangers les plus pressants venaient des mécontents et de l’Empereur : il fallait d’abord s’occuper d’eux; le grand ennemi, le Turc, aurait son tour. En attendant il
1. V. le grand ouvrage du comte Josepli Teleki : Hunyadiak Kora, t. III, livre XXIX.
2. Le buste le plus aulhentique est celui de VAmbraser Sammlung à Vienne. — La description de Bonfinius (Déc. IV, 1. VIII) est minutieuse; le portrait est noyé dans les détails. — Galeoto de Narni et Tubéron fournissent de précieux traits intellectuels et moraux (tous deux dans Schwandlner).
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fournissait un excellent prétexte pour mettre sur pied des forces capables d’être employées contre d’autres adversaires. Les Etats réunis à Szegedin vers la fin de 1458 et dans les premières semaines de l’année suivante, votèrent des lois militaires qui fortifiaient beaucoup l’autorité royale L Désormais le roi seul donnerait les grades, et non plus la noblesse procédant à des élections dans chaque comitat. Le roi pouvait au besoin appeler aux armes toute la nation. Les habitants des villes libres royales étaient tenus de servir les canons déjà nombreux et diverses machines de guerre. Les tenanciers des terres nobles astreints à combattre dans la cavalerie successivement par vingtième pendant trois mois; les cavaliers levés sur les terres du roi et du clergé; les fantassins groupés autour de la bannière des prélats et des barons ; enfin les milices spéciales et privilégiées des Cumans et des Iazyges, tous étaient réunis sous l’autorité absolue du jeune Mathias.
Les grands dominateurs du pays se sentirent menacés. Déjà G-iskra, chef des mécontents liussites de la frontière, s’était vu poursuivi dans ses montagnes de château en château. Déjà Szilâgyi, éloigné des affaires par la défiance royale1 2, et ne pouvant accepter une disgrâce qu’il regardait à bon droit comme une ingratitude, s’était rapproché de Gara et de Ujlakv; alors son neveu l’avait fait arrêter, et peut-être l’ eût-il fait mourir dans un cachot du château de Yilâgos sans la loyale résistance du gouverneur3. Craignant