Dudik, t. I, p
pourtant pas celui d’une monarchie centralisée ; c’était au
contraire le régime primitif de toutes les nations slaves, le groupement en communauté de familles et de tribus. Là, comme en Croatie, comme en Bohême, la famille au lieu d’être ainsi que dans le droit romain sous la forte main du père, formaifune association qui possédait collectivement le sol, et dont le chef n’était qu’une sorte d’administrateur, reconnu et délégué par tous : véritable noyau de gouvernement populaire qui fait comprendre non-seulement l'expression de Procope (ils vivent en démocratie), mais les affirmations d’autres écrivains byzantins sur l'esprit d’indépendance locale qui est au fond des sentiments politiques de cette race 1 2.
On certain nombre de familles se groupaient en joupanies : institution slave importante dans l’histoire des Hongrois. Le joupan, chef du canton ou de la jouxta, exerçait un pouvoir analogue à celui du chef de la famille , mais supérieur : il commandait les guerriers, dirigeait la défense des lieux fortifiés, rendait la justice, administrait les terres de la communauté ; mais, dans tous les actes de quelque imxjortance, il devait être assisté du conseil des chefs des familles, lesquelles conservaient une grande somme de
1. Dudik, t. I, 372 et suiv. — Palacky, I, p. 174 et suiv. — Léger, p. 15 et suiv. — V. aussi l’auteur croate Racki : Odlomci iz Drzavnoga prciva Ilrvatskoga za narodne dynastie. Vienne, 1861 (Fragments de droit public sous la dynastie nationale croate).
2. Maurice Strat., XI, 5 : TC oXküv pYjytov. — Léon {Tact., XVIII), remarque que ces peuj>les n’aiment à être soumis qu’aux autorités
liberté. Au dessus de la joupa, le lien politique était faible et mal déterminé; l’autorité du prince, quand il y avait un prince, dépendait presque uniquement de ses succès ou de ses qualités personnelles : grande avec Swatopluk , elle tomba dans la dernière nullité une fois partagée entre ses fils. Nous voyons bien des Diètes dans l'histoire, ou plutôt dans la légende poétique1, mais nous ne savons rien de positif sur ces assemblées. L’originalité des institutions slaves n’est pas là, elle est dans les deux degrés de la communauté, la famille et la joupanie. L’état social des Magyars, n’étant pas inconciliable avec celui des Moraves, a pu lui faire des emprunts sérieux, notamment pour l’organisation des comitats, dont le nom révèle une origine slave 2.
Les peuples de cette famille avaient donc tous les mêmes institutions sociales ; et cette similitude, entre les mains ambitieuses de Swatopluk, devenait chaque jour davantage un lien politique , le lien d’une grande confédération. L’Allemagne était menacée d’avoir, sur son immense frontière orientale , de la Baltique à l’Adriatique , un empire
1. V. le Jugement de Libussa dans les Chants héroïques des Slaves de Bohême, de M. Louis Léger, Paris, 1865.
2. Les deux principaux magistrats du comitat portent le titre de ispan, et le comitat lui-même s’appelle en allemand Gespannschaft ; dans ces deux mots il est facile de reconnaître le jupan (Scliafarik, Slatvsiche Alterthümer, t. II, p. 449). — Les écrivains slaves sont toutefois disposés à exagérer cette influence : il y a dans les institutions sociales que nous venons d’exposer des éléments communs à la plupart des peuples pris à une certaine période de leur développement; et la forte constitution politique de la Hongrie n'a jamais rien eu, ni dans ses origines, ni dans ses progrès ultérieurs qui ressemblât aux alternatives d’anarchie et d’absolutisme si funestes, pendant dos siècles, aux peuples slaves.1
LES ORIGINES ET L’ÉPOQUE PAÏENNE
slave plus jeune, plus vigoureux que la Germanie ellemême. On conçoit donc très-bien cette inquiétude du carolingien Arnulf, qui le portait à chercher le plus d’alliés possible contre la Moravie. Dans son propre royaume il trouvait pour auxiliaires, même à cette époque d’anarchie, deux passions profondes, la haine nationale des Allemands contre les Slaves, et la colère du haut clergé allemand, frappé dans sa suprématie ecclésiastique. Mais il lui fallait aussi des alliés capables de faire diversion sur le flanc oriental de la Moravie : ce furent les Bulgares d’abord, ce furent ensuite les Magyars.
Déjà en 892, avant la mort de Swatopluk, des Hongrois en guerre avec les Slaves, et cernés par eux dans une position dangereuse, avaient dû leur salut aux Allemands d’ Arnulf. Mais rien n’est plus obscur que ces guerres hongro-moraves : nous n’en savons bien ni les dates, ni le nombre, ni les détails. Nous ignorons les négociations qui ont dû les accompagner, et nous n’avons aucune preuve positive d’une alliance entre Arnulf et Arpàd lors de cette première incursion, l’une des causes de la conquête magyare ; si bien que de savants historiens allemands protestent contre le concert de malédictions qui déjà, au dixième siècle, poursuivait la mémoire d’Arnulf, l’introducteur de ces sauvages voisins. Ils peuvent dire que l’intervention de 892 n ''implique £>as nécessairement un traité entre Arnulf et Arpàd ; qu’il s’agit peut-être d’une troupe de pillards auxiliaires, combattant à ses risques et périls '. Mais il est plus probable que les deux
1. C’est M. Dümmler ( Geschichte des oslfrœnkischeii Reichs , t. II, p. 441), qui, après \me description soigneusement faite des Hongrois et de leur manière de combattre, soutient la thèse que nous venons d’indiquer- — Mais Liutprand (Pertz, III, p. 274), montre Arnulf
armées ennemies des Moraves les combattaient d'un commun accord.
Dans l’intervalle des deux invasions, Swatopluk mourut (894), diversement jugé par ses contemporains, comme il devait l’être par la postérité; objet d'admiration pour les Slaves patriotes, objet d’aversion pour les écrivains germaniques1. La Grande-Moravie, partagée suivant une malheureuse coutume entre Mojmir II et ses deux frères2, s’affaiblit par une suite de démembrements partiels, en attendant le coup de mort. Les Bohèmes se séparèrent, puis les
puni et repentant « pro tam immenso scelere, Hungariorum scilicet emissione. » — Ann. Sang ail. (Pertz, 1,77) : o Arnolfus contra Maravenses pergebat, et Agarenos ubi reclusi erant dimisit. » — Ann . Fuld ., 892 (Pertz, I, 408). — V. Am. Thierry, 209, 343. — Jules Zëller ( Histoire d' Allemagne , t. II, p. 187), croit aussi à l'alliance. — De mémo les historiens slaves, très-irrités contre Arnulf (Schafarik, Slav. Alt. , II, 434 et suiv. — Palacky, T, p. 147 et suiv.). — Les vieilles chroniques hongroises sont muettes sur Arnulf, ce qui serait un argument en faveur de M. Dümmler.
1. Les Ann. Fuld. (Pertz, I, 410), rappellent vagina totius perfi diœ , etc. — Constantin Porph. (1. cit., ch. xli et Regino, Ann., 894). lui accordent beaucoup de courage et d’intelligence. — M. Palacky (I, 149), le proclame le premier souverain de son temps. — Dudik (I, 307 et 310), se demande, devant la grande ambition de Swatopluk, s’il est né-pour le bien ou pour le mal de son pays.
D’après une légende, Swatopluk, pressé de remords (rebellionis suæ pœnitentia ductus, dit V Annal Saxo : Pertz, V, 589), disparut du monde pour terminer ses jours dans une retraite religieuse. — Les paysans moraves disent encore : c Chercher Swatopluk, » au lieu de « chercher ce qui est introuvable. »
2. Dudik (I, 318 et suiv.). — Constantin dit que la Moravie fut partagée en trois, l’aîné gardant la suprématie. Les Annales de Fulde ne mentionnent que Mojmir et Zwentibold. — Dudik, d'après Dubravius, croit que le troisième était Swatoboj.
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Sorabes : on peut dire que la Slavie se livrait d’elle-même aux conquérants étrangers.
Nous n’avons plug à nous occuper que de l’élément finnois ou finno-slave, qui dominait dans la plus grande partie de la Hongrie centrale et orientale. Les Bulgares, si puissants au sud du Danube, possédaient aussi la région comprise entre le Danube et les Karpathes du nord, tantôt seuls, tantôt mélangés avec les Roumains. Deux petits royaumes, celui de Gelu en- Transylvanie, celui de Glad entre l’Alu ta et la Theiss, semblent avoir été surtout valaques : mais le royaume de ZaUln au pied des Karpathes du nord, et le ^royaume de Menmarôt sur les bords du Szamos et du Maros étaient deux royaumes bulgares, ce dernier contenant aussi une population khazare. Les Avares n’ayant certainement pas disparu après la conquête carolingienne, les restes de ce peuple devaient se trouver associés aux Bulgares de Z alan, aux Bulgaro-Kliazars de Menmarôt, peut-être aux Bulgaro-Yalaques de Glad b
Ces diverses populations étaient finnoises, on plutôt fin noslaves. Les Bulgares sont un exemple célèbre d'assimilation ethnographique : ce n’est pas seulement leur langue, c’est leur nation elle-même qui s’était slavisée lieu à peu. Leurs apôtres avaient été ceux des Slaves, leurs institutions n’étaient pas sans rapport avec celles des Moraves, car même dans la vraie Bulgarie, au sud du Danube, on trouvait une sorte d’aristocratie indépendante, plutôt patriarcale que
1. Pour l’ethnographie de ces peuples, V. au ch. ir. — L’histoire antérieure de ces diverses nations a été bien résumée dans Fessier- Klein (1. I). — Voir aussi l’histoire des Avares dans le deuxième volume d’Am. Thierry, et pour une période spéciale, l’ouvrage de M. L. Brapevron sur Héraclius (Paris, 1867).
féodale. Les Bulgares imitaient aussi Byzance, leur mortelle ennemie , quoiqu’ils appartinssent alors à l’Église d’Occident, et Siméon s’entourait d’une vraie cour impériale 4. On peut dire que ces conquérants n’avaient rien qui leur fût propre, ni dans leurs mœurs, ni dans leurs institutions : ils n’ont donc pu exercer sur les Magyars aucune influence comparable à celle des Slaves ou des Roumains.
Nous avons laissé l’armée ou plutôt le peuple d’Arpad dans les défilés des Karpathes, à la veille de sa conquête. Dans toute l’histoire des invasions barbares , on trouverait peu d’exemples d’une aussi grande migration 1 2. Deux cent seize mille hommes en âge de porter les armes, ce qui supposerait une population totale de près d’un million, tels sont les chiffres adoptés par la tradition nationale, et l’on ajoute que cette multitude mit trois mois à traverser les Karpathes. On ne doit s’étonner ni de cette lenteur, ni de ce nombre immense, lorsqu’on songe d’une part à tous les chariots, à tous les ustensiles, à tout le butin que traînait
1 . Sur les Bulgares à cette époque, V. surtout Rambaud, (p. 316-345], le ch. iv. de Cyrille et Méthode , de M. Léger, et une leçon du môme auteur sur la littérature bulgare au temps de Siméon ( Revue des Cours littéraires, 1868, p. 462). — Engel : Geschichte des ungrischen Reichs, t. I, p. 282 et suiv., 347 et suiv. — Scliafarik, t. II, p. 176 et suiv .
2. Pour le récit qui va terminer ce chapitre, nous nous servirons surtout de l’Anonyme (ch. xii-l), seule relation détaillée de la conquête : Ivézai et Tliuréczy n’ont guère fait que la résumer. Des éléments légendaires se trouveront forcément mêlés à des faits historiques, mais il faut nous y résigner, car le partage exact est impossible à établir. Des textes de provenance byzantine ou germanique nous permettront sur certains points de contrôler, ou même de compléter, le vieux chroniqueur hongrois.
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après elle cette population mouvante d’autre part au fréquent déplacement des masses oural-altaïques : d’ailleurs les Hongrois, pour s’établir en masse compacte et durable dans la plaine du Danube, ont dû être très-nombreux dès leur arrivée.
Le mot de multitude serait d’ailleurs mal choisi, car il donnerait l’idée d’une marche confuse et désordonnée. Or, cette nation était conduite avec une exacte et savante discipline admirée par un illustre connaisseur byzantin 1 2. Ces corps vigoureux, habitués à toutes les privations du désert, ne succombaient ni au froid, ni à la chaleur, ni à la faim, ni à la soif. Durs au mal, aucune tâche ne leur semblait impossible, aucun ordre ne leur coûtait à exécuter : ils ne tremblaient que devant leurs chefs, auxquels ils reconnaissaient dans la guerre un pouvoir sans limite, et dont ils acceptaient sans mumurer les punitions les plus humiliantes. Actifs et silencieux, ils ne perdaient pas leur temps à de vaines disputes. Toutes les armes leur étaient bonnes, l'épée, l’arc, la lance ; car ils savaient lutter à cheval et à pied ; mais, cavaliers bien plus que fantassins, ils préféraient combattre sur leurs montures petites, rapides, infatigables, constamment exercées dans l’intervalle des campagnes ; et les flèches étaient leurs armes favorites, car ils en avaient
1. Regino (Pertz, I, 599) : uxores liberosque secum in plaustris vehunt, etc. — Suit une bonne description de mœurs nomades.
2. Léon VI, Taclica, ch. xvm. — M. Horvâth, dans un Mémoire intitulé A Magyar houvédelem tôrténete ( Histoire de la défense nationale en Hongrie), établit que dans les premiers temps il n'y avait qu’une armée, la nation elle-même; et que, depuis la conquête, une armée spéciale, composée d’étrangers et de bénéficiaires, devait se détacher peu à peu de l’armée nationale.
pris l’habitude dans leurs grandes chasses de la steppe, et lorsque le cavalier magyar bandait son arc de corne, on pouvait prédire qu’une nouvelle victime allait succomber. Dans leur ordre de bataille, ils étaient divisés en troupes de mille hommes chacune, également prêtes à se rapprocher pour former une seule masse ou à fondre sur l’ennemi, en escadrons mobiles, de tous les côtés à la fois. Une nuée de flèches, lancées d’une seule bordée, préludait à l’attaque furieuse, irrésistible, et souvent une fuite simulée achevait, par une folle confiance, la déroute de l'ennemi h
A l’admiration que causèrent, en Orient comme en Occident, la vaillance, la discipline, l’habileté des Magyars, la terreur, l’horreur même se joignaient. Le type ougrofinnois, qui avait déjà frappé les imaginations plusieurs fois depuis quatre siècles, reparaissait dans toute son énergie primitive. La vie nomade, qui donne aux femmes les habitudes peu différentes de celles des hommes et à l’éducation des enfants une sorte de vigueur barbare ; les repas de viande presque crue qui ont fondé la réputation des Ogres , et qui ont fait croire que lesMagyars buvaient le sanget mangaient le cœur de leurs ennemis; les cheveux coupés ras, les vêtements de peaux de bêtes, le cri de guerre aigu et sinistre, augmentaient encore cette impression d’effroi1 2. Vinrent en-
1 . Outre Léon, loc. cit., Régino, loc. cil. : Vires corporum immensæ... perpaucas gladio, mulla millia sagiüis interimunt, quas tanta arle ex corneis arcubus dirigunt, ut earum ictus vix præcaveri possit... Pugnant proc.urrentibus equis, aut terga dantibussæpe etiam
fugara simulant Natura taciti, ad faciendum quam ad dicen-
dum prompliores.
2. Liutprand (Perlz, III, 288) : Ilungarorum gens, necis siliens, etc. ltegino, loc. cit. Gens ferocissima et omni bellua crudelior. . .
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suite les maux de la conquête et les expéditions rapides en Bulgarie, en Allemagne, en Italie, en France, et un concert de malédictions, mêlées d’une épouvante superstitieuse, s’éleva de toutes parts contre ces natures « à la fois bestiales et rusées, » contre ces « meurtriers d’enfants et de vieilles femmes, » ces « incendiaires ayant soif de sang. » Pourtant les Byzantins insistent beaucoup moins que les Occidentaux sur la cruauté des Hongrois1. Ils se bornent à signaler leurs pillages, et il est bien possible que ces ravages célèbres il’ aient pas été très-différents de ceux qui furent commis dans toutes les invasions barbares2.
Avec leurs qualités militaires et la terreur qu’ils inspirèrent bientôt, les nouveaux- venus avaient une grande supériorité sur les états divisés, affaiblis, de l’ancienne Dacie et de l’ancienne Pannonie, et leur triomphe ne devait pas se faire attendre. Les princes menacés étaient loin de songer à
capillum nsque ad cutem ferro cœdunt. . . eamdem ferocitatem feminis quam viris. . . carnibus, ut fama est, crudis vescuntur, sanguinem bibunt... C’est le point de départ de la légende des Ogres : remarquons que l’auteur est de Trêves, delà Gaule septentrionale. — V. aussi Giesebreclit Gesch. der deutschen Kaiserzeit (Brunswick, 1863, t. I, p. 169 et suiv.), et Dümmler, 1 cit. p. 449. Les mêmes accusations de cruauté exceptionnelle abondent chez les historiens slaves.
1. Rambaud, loc. cit. p. 360. — L’Empereur Léon ( Tactica , c. xvm), leur fait cependant le reproche, qui semble peu mérité, de ne pas respecter les traités : g-Rve GUvQr,Y.aç cpoXa-cxovra.
2. C’est du moins la thèse constamment soutenue par les historiens hongrois. — Exceptons toutefois Bonfmius, chroniqueur bien dépourvu de critique, au moins dans la première partie de ses « Décades » (Baie, 1368, in-folio, p. 180); mais son but est évident : il exagère la férocité des Magyars pour faire ressortir leur mansuétude depuis le onzième siècle.
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une ligue défensive; ils furent attacxués séparément, négocièrent ou se défendirent avec égoïsme, et succombèrent l'un après l’autre, en un petit nombre d’années L
Lorsque la nation magyare déboucha lentement sur la vallée de la Latorcza (894), le premier Etat menacé fut celui de Zalân. Les Slaves de cette région ne se soucièrent point, non plus que les Valaques, de s’exposer à une lutte inégale pour leur souverain bulgare : le bassin du Danube était déjà la terre classique des rivalités de race. Les soldats d’Arpâd, loin d’être mal reçus par la population, en obtinrent aisément tout ce qui leur était nécessaire, et surpris de tant de facilité après les fatigues de leurs longs voyages, ils arrivèrent jusqu’auprès d’Ugocsa : dans cette forteresse, ils célébrèrent par des sacrifices et par une fête de quatre jours l’heureux début de leur conquête. Le chef de ce district nommé Laborcz, un Bulgare sans doute, ayant voulu se dérober par la fuite à leurs exigences, fut atteint et pendu sur les bords d’une rivière qui a gardé son nom1 2. Un château, qui s’était défendu, fut pris, démantelé, et ses défenseurs chargés de chaînes.
Zalân, qui voyait une partie de ses sujets abandonner sa
1 . Il est essentiel de remarquer que noire exposé, jusqu'ici solidement appuyé sur des documents historiques, ne peut plus être continué, presque jusqu’à la fin du chapitre, qu’à l’aide de l'Anonyme, lequel dans ses traits principaux est d’accord avec les auteurs Byzantins et occidentaux et avec la configuration de la Hongrie, mais non sans être surchargé de détails légendaires.
2. La Laborcza, affluent de la Theiss, comme la Latorcza. Du reste il faut se rappeler ici, comme un peu plus loin quand il s’agira de Borsod et de Zobor, que nous sommes au milieu d’un récit arrangé par un chroniqueur avec des traditions à moitié légendaires, et que ce caractère se retrouve dans les étymologies de noms de lieux.
LES ORIGINES ET L’ÉPOQUE PAÏENNE
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cause, et les autres effrayés de ces premiers exenqjles, ne pouvait songer à une résistance sérieuse. Toutefois il ne crut pas devoir laisser percer trop de découragement, et ses ambassadeurs vinrent tenir un assez ferme langage au camp des envahisseurs : leur maître défendait au duc Arpâd de passer le Bodrog, sous peine de se voir attaquer par les Bulgares alliés aux Grecs. Arpâd répondit sans se fâcher qu’il se conten ferait du pays limitéparles montagnes et la rivière Sajô, et il envoya trois de ses lieutenants auprès de Zalân pour conclure avec lui cet arrangement. Ils ôtaient chargés en outre d’offrir de grands présents au prince bulgare : des chevaux blancs, des chameaux, de jeunes garçons cumans, de jeunes filles russes, des vêtements dorés et des fourrures d’hermine. En échange de si belles offrandes, il ne demandait que deux bouteilles de l’eau du Danube et un peu d’herbe de la bruyère d’Alpar, afin de les comparer aux herbes de la Scythie et à l’eau du Tanaïs.
Libre de toute inquiétude du côté de Zalân, qui n’avait aperçu aucune perfidie dans ce singulier échange, Arpâd transporta son camp plus au sud, dans le pays de Szerencset de Tokay. De là, pour déterminer et garantir la frontière du nord, il envoya Bors, fils de Bôngor, qui à la têtede ses Ivabars longea les rives du Sajô, bâtit une ville qui reçut le nom de Borsod, continua jusqu’au sommet du Tatra et revint avec de nombreux otages : les limites de la Hongrie et de la Pologne étaient dès lors fixées, et les Russes venus avec les Hongrois s’établissaient au pied des Ivarpathes.
Deux autres chefs, Usud et Yeluk, furent chargés de traverser la Theiss et d’aller trouver à Bihar l’autre prince bulgare Menmarôt ; ils lui demandèrent de céder les bords du Szamos. Menmarôt se montra disposé à traiter Arpâd comme un
hôte, mais il refusa de lui abandonner aucun territoire, et il blâma publiquement la faiblesse de Zalân. Il ne montra pourtant pas une plus grande vaillance ; car on ne voit pas qu’il ait rien fait pour arrêter l’invasion dans ses domaines, lorsqu’ils furent attaqués par les deux corps d’armée de Thas et de Szabolcs. Tlias arriva sur le Szamos et bâtit la forteresse de Sarvar; Szabolcs remarqua dans la région de la Tlieiss une bonne position militaire, et y bâtit la forteresse qui a gardé son nom. Quelques soldats étaient laissés dans ces remparts improvisés, et les populations voisines, après avoir aidé à la construction, devaient contribuer à la défense. Les guerriers de Me n ma rôt essayèrent de préserver Szatlimar, mais Thas et Szabolcs réunis s’en emparèrent.
Restait la Transylvanie proprement dite, le pays au delà de la grande forêt de Nyr, le pays habité par les descendants d’Attila, mais surtout par des Yalaques etdes Bulgares. Tuhulum, avec son fils Ilorca, fut chargé de cette conquête1 , qui s’annonça d’abord comme une simple promenade à cheval : ils n’ avaient que la peine de désigner les bornes de l’Empire magyar, et les habitants fermaient ces défilés avec des pierres et des troncs d’arbre. Des espions servaient d’éclaireurs à l’année : ils revinrent disant que, dans le royaume de Gelu, se trouvaient de l’or et du sel, et que ces richesses étaient mal défendues par des habitants lâches et peu armés. Tuhutum envoya demander permission délivrer bataille, et Arpâd y consentit après avoir délibéré avec son conseil. Gelu fut vaincu, et tué dans sa fuite. Les habitants
1 . Szilâgyi : Erdelyorszdg lôrlénelme (Histoire de la Transylvanie, t. I, p. 13).
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de toute race jurèrent fidélité au conquérant, dans un lieu qui a retenu le nom de « lieu du serinent ( esküllô ) » : telle fut l’origine d’une principauté à la fois distincte et partie intégrante de la Hongrie.
Lorsqu’on regarde la carte un peu attentivement, on ne peut s'empêcher d’admirer le plan stratégique de cette conquête; et toutefois ce plan est assez simple et assez naturel pour qu’on ne xiuisse pas l’attribuer aux fantaisies tardives du chroniqueur. La position centrale choisie par Arpad allait permettre, après de grandes réjouissances motivées par les succès de Szabolcs et de Tuhutum, des expéditions, non plus au nord et à l’est, mais à l’ouest et au midi. Zalan, ayant conscience de sa faiblesse, céda encore une partie de son territoire jusqu’à la rivière Zagyva, et bientôt l’armée hongroise atteignit les frontières de la Grande-Moravie, affaiblie par les querelles des fils de Swatopluk.
Ici recommencent de grandes obscurités : chose difficile à croire, nous ne savons ni quand ni comment s’est écroulé l’Empire morave. Sa chute n’a produit aucun écho et n a laissé aucune trace. Quelques rares indications d annales ou de chroniques dont les auteurs étaient éloignés de ce grand désastre par la distance ou par le temps ; quelques récits tardifs et suspects, voilà toutes les sources auxquelles nous pouvons puiser. Il en résulte que la destruction finale de la puissance fondée par Swatopluk est rapportée par les uns à l’année 89G, par les autres à 906. Bien que la seconde date, beaucoup plus probable, nous conduise tout à la fin de la vie d’ Arpad, nous allons entreprendre dès maintenant cette partie un peu conjecturale de notre récit.
Les princes moraves ont-ils reçu quelque ambassade ?
Swatopluk 1 aurait vu venir avec plaisir Kusid, fils delvund, et le voyant remplir une bouteille d’eau du Danube et prendre un peu d’herbe et de terre, se serait écrié : Ce sont là des hôtes, des cultivateurs. Mais Arpàd, quelques jours plus tard, aurait versé l’eau dans la corne dont il se servait pour boire, et appelé sur ce symbole de la conquête la bénédiction divine. Un beau cheval blanc, avec une selle d’Arabie et un frein doré, aurait été envoyé à Swatopluk, toujours plus enchanté de pareils hôtes : il ne savait pas que le cheval, la selle et le frein payaient la terre, l’eau et l’herbe du pays2. Cette anecdote, plus qu’invraisemblable, puisée sans doute aux memes sources poétiques que le récit de l’ambassade de Zalan, ne nous renseigne pas sérieusement sur les préliminaires de la guerre.
Les guerriers magyars étaient sous la conduite de Zuard, de Cadusa et de Huba, qui envahirent le pays de Gfômôr et de Nôgràd. Les habitants ne leur opposaient aucune résistance, ils donnaient des otages et recevaient en échange divers présents. Sur les bords du Gran les difficultés commencèrent, et la marche en avant fut pour quelque temps arrêtée. Une partie de l’armée s’établit sur divers points de la rive pour construire, avec l’aide des habitants, des fortifications de pierre ou de bois, destinées à contenir les incursions des Polonais et des Tchèques. Entre le Gran et le Waag, un chef slave nommé Zobor, le seul dont le nom ne soit pas tombé dans l’oubli, résista vaillamment, mais il fut vaincu, et pendu sur une montagne qu’on appelle encore
1. S’agit-il ici de Swatopluk II, ou y a-t-il quelque confusion entre le grand Swatopluk et Mojmir II ?