Puszta-szer
LES ORIGINES ET L’ÉPOQUE PAÏENNE
porter la fabuleuse légende des exploits de Botond : ce chef, arrivé devant Constantinople, aurait d’un coup de sa doloire pratiqué dans la porte d’or un trou assez large pour donner passage à un enfant de cinq ans1. Les Slaves au contraire parlent d’une défaite infligée aux Hongrois par les Bulgares, et les Allemands confirment cette donnée, tout en avouant que les chrétiens, d’abord vaincus, n’ont fini par rester les maîtres du terrain qu’avec des pertes énormes. On sait mieux ce qui se passa du côté de la Ternes : Glad, vaincu par Zuard et Kadosa, fut obligé de se soumettre, et la Hongrie atteignit sa longue frontière naturelle des Ivarpathes.
C’était dès lors sur l’occident que devaient peser tous les efforts d’Arpad. Il chercha une position centrale et facile à défendre, d’où il pût envoyer ses ordres ou diriger lui-mème son armée. Il choisit l’ile de Czepel, arrosée par les deux bras du Danube, non loin de l’ancien camp d’Attila et de la moderne ville de Pestli. Dans cette île ducale, protégée par le fleuve contre toute aggression, de nombreux ouvriers élevèrent en peu de temps un palais barbare, avec des demeures pour les principaux chefs, pour les sept princes des tribus. Les chevaux laissés en liberté broutaient les grandes herbes de l’ île, et se reposaient de leurs voyages précipités.
C’est au Nord de cette résidence, mais sur la rive droite du fleuve, que la tradition plaçait le camp d’Attila. Un conseil des chefs décida que l’on commencerait de ce côté la conquête de la Pannonie. Arpad franchit le Danube et établit
1. Cette légende, d’ailleurs absurde et dépourvue d’inlérôt, se rapporte peut— être à l’une des invasions ultérieures, à celle de 934, par exemple.
son camp près des sources d’eau chaude déjà célèbres, qui ont contribué à la fondation et à l’accroissement de la ville de Bude. D’après le chroniqueur anonyme qui retombe ici dans la légende, les guerriers magyars auraient admiré les restes splendides du palais du roi des Huns; ils y auraient même célébré de grandes fêtes, rangés devant des tables inépuisables, au son des lyres, des flûtes et des chants des jongleurs. Les chefs étaient servis dans des vases d’or, les simples guerriers dans des vases d’argent; car Dieu leur donnait toutes choses, et les habitants du pays s’empressaient de leur apporter leurs trésors. Maître d’avance de toutes les terres, Arpàd les distribuait à ses fidèles. Pour que rien ne manquât à ces réjouissances, des tournois à la lance et au bouclier se renouvelaient chaque jour, pendant que les jeunes gens s’exercaient à lancer des flèches.
Le plan stratégique de la conquête nous ramène à l’histoire sérieuse. On y reconnaît la même science militaire, les mêmes combinaisons heureuses et simples qu’admiraient les tacticiens de Byzance. Un corps d’armée, conduit par Eté et Bojta, suivit les bords du Danube jusqu’à la Drave et même au delà ; un autre, sous les ordres d’Usub, longea la forêt de Bakony et marcha sur Weszprim pour conquérir le pays en deçà du lac Fertô (Neusiedl). L’armée principale, commandée par Arpâd, remonta la vallée du Raabet s’établit sur la montagne appelée depuis Mont-Saint-Martin, l’un des sanctuaires de la Hongrie chrétienne. Toutes ces expéditions réussirent; et pour couronner cette série de succès, Menmarôt vaincu par la troupe d’Usub, jointe aux Székely venus à la rencontre de leurs frères, accorda son unique héritière à Zoltân, fils d’ Arpâd. La Hongrie avait dès lors ses limites définitives, celles que les succès ou les revers pour-
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ront modifier, mais auxquelles elle reviendra toujours.
Il est temps d’envisager la portée de ce grand fait et sa place dans l’histoire de l’Europe ; car voilà bientôt un millier d’années qu’il s’est accompli, et les conséquences en durent encore : ce n’était pas la simple immigration d’un nouveau peuple finnois destiné à disparaître comme les Huns et les Avares, ou à être absorbé comme les Bulgares parla population vaincue. Les qualités intellectuelles dos Magyars, élite des races altaïques, leur vigueur physique, leur nombre immense, leur patriotisme déjà vivace devaient les garantir contre toute chance de destruction lente ou rapide. Pendant des siècles, surtout dans les temps modernes, la mauvaise fortune devait épuiser sur eux tout ce qu’elle a d’amer et de cruel, sans les effacer de la liste des peuples, sans même les empêcher de prendre en Europe une importance croissante. xVussi la conquête d’Arpâd est-elle appréciée presque toujours avec passion par les peuples qui en ont ressenti le contre-coup.
Les Slaves ont reçu une atteinte mortelle de ce coin d’acier qui s’est enfoncé dans leur masse compacte et qui l’a désagrégée pour toujours : « L’invasion des Magyars, dit Palackv1, est le plus cruel malheur que notre race ait jamais subi. Du Holstein au Péloponèse s’étendaient des peuples slaves, peu unis et de mœurs différentes, mais partout actifs et préparés à la civilisation. Au milieu de cette ligne éten-
I. Gesch. V. Bœhmen, t. I, p. 195. — Le patriotisme moderne des Magyars a célébré ces temps héroïques dans des poëmes épiques, dont les principaux sont : Arpcid, de Raday, la Fuite cle Z alân de Vôrôsmarty, Arpâd , d’André Horvâth; la Bataille de Kieiv, do Debreczeni. — M. Szabo (Magyar vezérekkora, p. 137 et suiv.), exprime une grande et juste admiration pour le génie d Arpâd.
due, un noyau se formait par les efforts de Swatopluk. De même que sous l’influence latine la monarchie franque s’était formée en Occident, de même un empire slave pouvait, sous l’influence byzantine, se former en Orient, et la destinée de l’Europe orientale fût devenue tout autre. L’arrivée des Magyars au cœur de l’organisme naissant anéantit ces espérances. » Pour les Occidentaux, ce qui doit dominer, c’est la reconnaissance des services que la Hongrie a rendus à la civilisation, d’abord en mettant son corps en travers du chemin de la barbarie, et plus tard par son indomptable attachement à la liberté.