‹ Histoire générale des Hongrois (tome 1)Chapitre 43 sur 179 · ÉTAT RELIGIEUX ET POLITIQUE · texte numérisé non relu

ÉTAT RELIGIEUX ET POLITIQUE

La Hongrie païenne n’a pas eu de Tacite pour décrire ses mœurs et ses croyances; elle n’a pas même trouvé quelque pieux interprète des anciens jours, qui dans un état social nouveau, sous une religion nouvelle, recueillît les souvenirs épars et les transmît à la postérité. Nous sommes réduits à interroger les allusions au paganisme contenues dans les documents chrétiens ultérieurs, les légendes, proverbes et chansons populaires, les analogies tirées des peuples de même race et de même langue. A cette étude mythologique, la plus importante comme la plus difficile, succéderont des recherches relatives à l’état politique et social avant le règne d’Étienne Ier.

L’ancienne religion des Magyars peut être retrouvée au moyen de deux méthodes fort différentes qui ont été employées successivement par deux savants hongrois de notre temps, M. Ipolyi et M. Gsengery. M. Ipolyi a interrogé surtout les sources populaires : avec une connaissance trèsétendue des dictons de toute sorte répandus chez les paysans de l’Alfold, des fables qui ont servi de thèmes aux poètes, et des opinions exprimées par des auteurs nationaux ou étrangers de diverses époques, il est arrivé à reconstruire

dans un grand ouvrage tout un cycle de mythologie magyare1. M. Gsengery met en doute l’efficacité ou plutôt la sûreté de cette méthode; il croit que M. Ipolyi, n’ayant ni la prudence de Grimm, ni d’aussi bons documents que le mythographe germaniste, a pris souvent pour des croyances magyares un mélange de croyances et de légendes chrétiennes, germaniques, gréco-latines, orientales; que le seul moyen d’éviter cette confusion est la recherche des analo-

gies avec les religions finnoises et les langues de même famille2. Exposons d’abord le système de M. Ipolyi.

Un Dieu unique et vivant, Isten3, domine toutes choses, malgré ce qu’en ont pu dire des chroniqueurs du dixième et du treizième siècle4. Ce Dieu est intelligent et créateur, il est le père des hommes; la notion, comme le mot lui-rnême, appartient en propre aux Magyars. Le Dieu national a con-

1 . Magyar mytholoyia , par Ipolyi Arnold, Pesth, 1854. Nous no prétendons lias donner en quatre ou cinq pages une idée complète d'un pareil travail, mais simplement en extraire un tableau d’ensemble, d’autant plus nécessaire que ce grand ouvrage n'a jamais été traduit, môme en allemand.

2. Gsengery Antal : A Magyarolc bsvallâsârûl (de la vieille Religion des Magyars), dans ses Tôrtuneti tanèlmânyok, t. I, p. 1-115.

3. Toutes sortes d-explicalions ont été jrroposées pour ce mot de Isten : on l’a rapproché du chaldéen esta, du grec cstia, du persan jizdan , du chinois tien, etc. — On a remarqué aussi que père en finlandais se dit isâ, patrie isân. — Le « Dieu des Magyars, » cette notion devait persister dans la Hongrie chrétienne et se retrouver encore en 1848.

4. Gens ungara clei omnipotentis ignara, dit Liutprand. — Nullam habentes Dei notüiam, dit Ricard des peuples restés dans la Grande- Hongrie. Mais Thôophylacte de Samokatta, parlant de peuples analogues, et l’Anonyme, écho des anciens Bardes, mentionnent la croyance au dieu unique.

LES ORIGINES ET L’ÉPOQUE PAÏENNE

duit par la main Attila puis Arpad ; il continuera de veiller sur son peuple. s0n nom se trouve mêlé à une foule de locutions usuelles : l’arbre d’Isten, l’herbe d’Isten, l’oiseau d’Isten.

Toutefois ces imaginations primitives ne concevaient pas le Dieu unique dans toute sa pureté. Les sentences portées contre les païens parlent du culte des faux dieux ou des divinités scythiques1. Les pédants de la fin du Moyen-Age parlent d’un Mars, d’un Hercule, de dieux Indigètes2. Ce qui est plus évident, c’est que l’on vénérait ou redoutait un grand nombre de forces ou de génies pour la plupart funestes. D’abord le diable ( ôrdôg ), notion antérieure au christianisme3, mais modifiée par lui : le diable toufïioir, avec de grandes oreilles et une longue queue, vivant dans un affreux séjour, le poliol à la fois sombre et ardent, à la tête de nombreux sujets qui forment l’armée d’ôrdôg; puis V drmâny , voleur impur; le manô , dont on a grand peur : le manô l’emporte, quel manô nous a apporté cela? le fene, le laz, principes morbides et pestilentiels.

Ensuite viennent les tündér 4, les merveilles, les fées, les apparitions, agissant de diverses manières sur la destinée des hommes. Quelque part dans les montagnes de Transylvanie se trouve le palais du roi des tûndér, avec la reine et de belles jeunes filles ; palais d’argent et de cuivre, protégé

1. Scythica numina, dit Thurôczy (II, ch. xsxi z.); fctlsos deos, trouvons-nous dans les décrets d’André Ier, etc.

Page 1