CHRONIQUES, MÉMOIRES, ETC
A. Chroniques de provenance magyare.
Au moyen-âge fort peu de Hongrois ont écrit sur les événements qui s’ôtaient accomplis de leur temps, ou même sur les événements antérieurs; et parmi ceux qui font exception la plupart étaient des ecclésiastiques d’origine étrangère. Cela tient à deux causes : d’abord des anciens chants nationaux et des traditions de la conquête rien ne nous est arrivé directement, car ils ont été enveloppés dans la proscription du paganisme ; ensuite la culture chrétienne et latine a été importée par des étrangers, et il lui a fallu du temps pour devenir à son tour nationale.
Les deux premiers siècles de la Hongrie chrétienne n’ont d’autres chroniques que les légendes des trois princes canonisés, saint Étienne, saint Emmerich, saint Ladislas. Les
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plus importantes sont celles d’Étienne 1er, avec lesquelles l'évêque Hartvicus composa une biographie. A côté de ceslô^ gendes, critiquées avec sévérité et compétence par M. Wattenbach, se placent celles du solitaire Zœrard, et de l’évêque Gerhard de Csanâd, martyr de sa foi. Les chroniques proprement dites ne commencent que vers la fin du xne siècle, et n’offrent pas, elles non plus, une complète valeur historique. En effet, il en est d’extrêmement sèches, qui ne sont à proprement parler que des listes de rois comme celle de Presbourg, ou même, avec un peu plus de détails, celle de Simon de Kéza, lequel a heureusement laissé deux petits traités très-utiles sur les nobles étrangers venus de Hongrie et sur les classes vaincues.
Plus intéressant, surtout comme écho des vieilles traditions, est le Notaire Anonyme du roi Bêla. Malheureusement l’auteur n’indique pas duquel des quatre rois Bêla il s’agit : l’étude du texte et des noms propres qu’il contient ne permet guère de l’attribuer qu’au troisième ou au quatrième, par conséquent à la fin du xne siècle ou au milieu du xnie. Il n’est donc qu’un écho lointain des vieux bardes. De plus il est surchargé de légendes absurdes, et visiblement destiné à justifier la conquête par un droit de possession antérieur. Toutefois il est conforme par les traits essentiels, aux assertions et du russe Nestor et des Byzantins, et pour la marche d’Arpad par exemple n’est point à exclure de la liste des renseignements historiques. Au milieu du xme siècle appartient l’intéressante chronique de Roger sur l’invasion mongole. Le xive siècle n’a guère que la chronique de lvüküllô sur Louis le Grand roi de la maison d’Anjou, laquelle a été intercalée depuis dans Thurôczy.
Nous sommes arrivés au début des temps modernes, au règne de Mathias Corvin, sous lequel les sources nationales deviennent nombreuses. Ce serait même déjà une première pjhase de la culture historique, puisque Thurôczy, Bonfinius, Ranzani (ce dernier, il est vrai, peu important), ont la prétention de raconter tout le passé du pays, et que la
forme de Décades donnée par Bonfinius à son ouvrage fît de lui, au moins par l’intention, une sorte de Tite-Live hongrois. Mais ils sont trop des compilateurs de légendes et de chroniques anciennes pour être qualifiés d’historiens, et d’autre part ils ont été témoins des derniers événements qu’ils racontent. Sur eux, comme sur un nommé Callimaque, narrateur du désastre de Varna, l’influence littéraire de la Renaissance est évidente, et d’autant plus naturelle qu’ils ont passé une partie de leur vie en Italie.
C’est d’Italie, du pays qui lui fournissait ses copistes et ses merveilleux manuscrits, que Mathias attira les hommes qui racontent son règne et celui des derniers Jagellons, Galeotto Marzio de Kami, qui dédia à Jean Corvin un recueil d’anecdotes relatives à son glorieux père, Tubero, l’auteur d’élégants commentaires sur l’époque encore brillante mais déjà tourmentée qui précéda la bataille de Mohàcs, et que la chronique de Szeremi révèle avec plus de vérité dans son grossier latin. On peut donc dire que les chroniques concernant la seconde moitié du xve siècle ^et le premier quart du xviR sont l’œuvre, les unes de vrais Magyars, les autres d’Italiens magyarisés par la faveur quelquefois prodigue des rois.
Il semblerait qu’avec la bataille de Mohàcs ce mouvement ait dû s’arrêter dans le désordre et le déchirement du pays. 11 n’en est rien : au xvie et au xvne siècle, on écrivit beaucoup sur les événements contemporains, et la Réforme, sans dominer jamais entièrement, eut une double action : elle donna une existence régulière et scientifique à la langue nationale, qui tendit toujours plus à devenir celle des chroniques et des mémoires, et elle répandit, chez ses adversaires comme chez ses partisans, l'instruction et la curiosité ; c’est même elle qui introduisit véritablement l’imprimerie en Hongrie. Enfin nous devons indiquer d’une façon générale les ouvrages de théologie et de polémique, les pamphlets et brochures des deux côtés, les tableaux faits par les protestants soit luthériens, soit calvinistes, soit même unitaires, de
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leurs progrès, de leurs institutions et de leurs souffrances ; comme renfermant des renseignements précieux sur les mœurs et la vie nationale pendant ces deux siècles.
À côté des écrits religieux il faut citer la poésie, qui fournit aussi quelques notions historiques, et distinguer la poésie latine et la poésie magyare. En latin, à Cortesius panégyriste de Mathias Corvin succèdent Uncius pour les souvenirs du temps passé, et Schesæus pour la description des souffrances de la Transylvanie. En magyar, la poésie populaire ou savante mais plus souvent populaire, après avoir donné quelques chants historiques épars dans les recueils d’Erdélyi, de MM. Aranv fils et Gyulai, et surtout des mystères, des ballades, des chansons dont l’importance historique n’est qu’indirecte, la poésie populaire devient au temps des dernières grandes insurrections contre l’Autriche un véritable trésor pour l’intelligence de la vie nationale, trésor recueilli par M. Thaly.
Bornons-nous désormais, pour les xvT et xvne siècles, à l’histoire proprement dite. Il faut d’abord indiquer le grand ouvrage dTstvanfi , capital pour le premier de ces deux siècles; mais un grand nombre de chroniques et de relations spéciales le complètent ou le dépassent. Ce sont d’abord huit chroniques locales de Transylvanie publiées par Joseph Kemény, puis Baronyai, Brutus et François Forgacs, publiés tous trois par l’Académie; diverses relations diplomatiques insérées par Kovachich, Olah et Jérôme Laszky, données par Mathias Bel; Bizarrus, Budina, Soiter, réunis aux ouvrages importants des époques précédentes par Bongars, puis par Schwandtner dans leurs grandes collections; enfin Szalardy, Székely, Cserei, Sômôgh, Ursinus et d’autres, lesquels ont été publiés séparément.
Si nous envisageons à part le xvrie siècle, et plus spécialement l’époque dramatique où les Magyars de Hongrie et de Transylvanie, avec les princes de cette dernière contrée, résistèrent à l’absolutisme étranger, les documents n’abou-
dent pas moins, et ils prennent plus volontiers qu’ auparavant la forme du journal ou des mémoires.
La langue française a été plusieurs fois employée : elle l’a été pour la rédaction d'ouvrages anonymes sur les Révolutions de Hongrie. Elle l’a été par deux illustres Transylvains, le comte Nicolas Bethlen et le prince François Ràkôczy dans la composition de leurs mémoires. La langue magyare partageait avec le français le terrain en partie abandonné par la langue latine comme langue historique : la preuve en est dans les mémoires de Babocsay et de Jean Kemény publiés depuis longtemps par Rumy, comme dans ceux de Michel Teleky, de TokGli et de plusieurs autres récemment mis au jour par l’Académie.
Depuis 1711 jusqu'en 1815, la Hongrie, volontairement soumise à la maison d’Autriche, et meme, pendant le long règne de Marie-Thérèse, oublieuse de sa propre langue au profit de l’allemand, ne produit que peu de mémoires ayant une valeur originale : le comte Kârolyi sous Charles VI, Keresztesi sous Joseph II, font à peine exception. En revanche, les études vraiment historiques commencent alors, comme nous le verrons bientôt, et de plus, à partir de 1700 ou 1790, la poésie nationale produit avec Péczeli, Barôti, Yirag, Berzsényi, Yerseghv, Bacsanyi, Csokonai, Kisfaludy, des vers qui ont souvent une réelle importance historique. Le temps des chroniques est passé, et nous sommes arrivés déjà à l’histoire contemporaine et à ses modes variés d’information.
B. — Chroniques de provenance austro-slave.
En outre des chroniques dalmates déjà signalées dans le recueil de Lucius, la Bohême et l’Autriche possèdent dans leurs monuments historiques un bon nombre de récits indispensables au point de vue de l’histoire hongroise, et d’autant plus précieux qu’ils servent à contrôler et à corriger les traditions magyares, ces documents ayant surtout été com-
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posés dans les temps où le royaume indépendant de Bohême et l’arcliiduché d’Autriche étaient en lutte ou en rivalité avec leurs voisins orientaux.
La Bohême nous offre, sans parler de nombreux documents, qu’il n’y a pas lieu d’énumérer ici, utilisés par MM. Palacky et Dudik dans leurs grandes histoires, une suite de renseignements, particulièrement sur le xn8 et le xme siècles. Si la chronique de Pulkava et ses continuations sont bien sèches et n’ont d’autre mérite que d’embrasser quatre siècles, celle du chanoine Vincent de Prague est la principale source pour les événements de 1164; d’autres chroniques donnent d’assez curieux détails sur la participation des Hongrois aux guerres contre les Hussites. Dobner les a déjà réunies et publiées toutes au siècle dernier.
Une histoire de Bohême plus ancienne et plus générale est celle de l’évêque d’Olmütz Dubrawsky. Gosmas de Prague est utile pour la première moitié du xne siècle. Enfin, le recueil de Erben, que nous pouvions indifféremment classer dans notre première ou dans notre seconde catégorie, contient des pièces qui éclaircissent surtout l’invasion des Mongols.
Si de la Bohême et de la Moravie nous passons à l’Autriche proprement dite, c’est le recueil de Pez qu'il faut ouvrir : là se trouvent les chroniques d’Arenpeck, de Thomas de Ilaselbach, et de nombreux évêchés ou diocèses, où' l’on a eu soin de consigner les événements qui s’accomplissaient un peu en deçà ou un peu au delà de la frontière hongroise au moyen-âge. Plus importantes encore sont les Annales de Mœlk, insérées par M. Wattenbach, avec plusieurs des chroniques précédentes, dans la grande collection de Pertz : on y suit, comme dans plusieurs publications de Kollar et de Chinel, la lutte tantôt politique, tantôt guerrière de Frédéric III contre la maison de Iiunyade. C’est ici le lieu d’indiquer les œuvres d’/Eneas Silvius Piccolomini, qui, avant son court pontificat sous le nom de Pie II, fut le serviteur dévoué de la maison d’Autriche, et qui peut figurer parmi
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les sources autrichiennes avec ses lettres, son histoire de Bohême, son tableau de l’Europe sous Frédéric III, ouvrages où il est souvent question de la Hongrie.
Plus tard, pendant les luttes et les insurrections du xviie siècle, et dans les époques encore plus rapprochées de nous, on s’est fréquemment occupé de la Hongrie à Vienne, soit dans des ouvrages d’érudition et de critique que nous avons eu ou que nous aurons l’occasion d’indiquer, soit dans des livres d’histoire qui sont de vrais panégyriques des Empereurs et des Jésuites, comme ceux du jésuite J. Wagner, soit dans des brochures et pamphlets, accompagnés souvent de gravures, parmi lesquelles nous citerons ici le Procès des trois comtes exécutés en 1G71, et les attaques du savant tacticien Montecuccoli contre la manière de combattre des Magyars.
G. — Chroniques de provenance étrangère.
Les deux contingents les plus considérables de beaucoup sont celui de P Allemagne (même sans l’Autriche) et celui de l’Italie.
Les Italiens ont eu à subir deux invasions magyares trèsdifférentes : d’abord les incursions des premières années du x° siècle, dont la chronique vénitienne de Dandolo a conservé le souvenir, non sans exposer la rivalité de Venise et de la Hongrie dans les siècles suivants ; puis, après un intervalle qui n’est occupé que par le soi-disant Bernard le Trésorier et Richard de San-Germano, les campagnes du roi Louis Ier d’Anjou contre Jeanne de Naples, relatées par Villani, Gravina et les chroniques d'Este, de Sienne et de Modène. Tous ces documents, comme les annales relatives au siècle suivant, ont été conservés par Muratori dans son oeuvre monumentale.
Dans les temps modernes, l’Italie n’a pas revu les Hongrois, si ce n’est dans les garnisons autrichiennes; mais, en revanche, beaucoup d’Italiens ont été introduits par la
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politique autrichienne dans les événements de Hongrie, surtout au xvne siècle. On comprend dès lors que la littérature italienne, aux temps de la décadence, plus qu’aux temps de la grande Renaissance, qui ne serait représentée ici que par Paul Jove, se soit consacrée en partie à exposer, non sans fanatisme religieux et monarchique, les événements qui s’accomplissaient dans le bassin moyen du Danube. L’Académie a publié les récits de Francesco délia Valle et de Contarini sur la grandeur pittoresque et la chute tragique d’un aventurier à moitié vénitien, à moitié turc, Aloys Gritti. Spontoni et Tomasi, entre autres, se sont occupés des prises d’armes en Hongrie et en Transylvanie au début du xvne siècle. Avant la bataille de Saint- Go thard, c’est Pessina qui fait retentir le cri d'alarme dans la chrétienté. Plus tard encore, tandis que Manone et Lopez célèbrent les victoires remportées sur les infidèles et les mécontents, J. -B. Vico descend jusqu’à faire le panégyrique en vers et en prose du bourreau Caraffa. Cette série est close, après les victoires du prince Eugène, par les études de Marsigli sur la grandeur et la décadence militaire de l’empire ottoman.
Les matériaux allemands forment une suite plus continue, au moins pendant le moyen-âge. Regino de Trêves et Flodoard, qu’à vrai dire nous pouvons réclamer, bien qu’ils figurent dans les collections germaniques, sont les témoins intéressants et véridiques des Hongrois païens et de leurs incursions furieuses, avec Tbietmar, Widuchind, Luitprand et les auteurs non moins purement germaniques des annales de Fulde et de Saint-Gall. Sur les premiers temps du christianisme en Hongrie, nous trouvons l’histoire de l’évêché de Passau, Lambert et Ekkehard, surtout Ilerimannus Augiensis. A l’époque des grandes croisades et de Frédéric Barberousse apparaît un témoin peu bienveillant, Otto de Frisingen. Les luttes des Allemands et des Magyars coalisés contre les Slaves d’Ottokar sont éclaircies par des chroniques que Boehmer a publiées, celles de Volkmar et d’Herimannus Altahensis. La Silésie envahie par Mathias Corvin a pour
analistes Gureus et Eschenloer, secrétaire de la ville de Breslau. Un prisonnier allemand de Nicopolis, Scliiltberger, a pris soin de raconter ses malheurs.
Les temps modernes sont beaucoup moins riches en documents de la catégorie que nous éludions présentement. Toutefois les guerres contre les Turcs, surtout celles du xvne siècle, ont donné lieu en Allemagne, et tout particulièrement dans la ville de Nuremberg, à des publications accompagnées de gravures, dont les titres sont parfois interminables. Trèsdifférents sont les mémoires de Schmettau sur les campagnes malheureuses qui se terminèrent par la paix de Belgrade. Il faut ensuite aller jusqu’à Gentz pour trouver un écrivain allemand qui se préoccupe de la Hongrie.
Les matériaux de provenance française sont fort espacés : après Flodoard déjà indiqué et Albert d’Aix, qui suit l’itinéraire des premiers croisés, on ne peut citer sur le moyen-âge que Boucicaut, l’un des héros de Nicopolis. Commines et Sully ont dit chacun quelques mots de la Hongrie de leur temps. De Thou a raconté tout au long une partie des guerres turques. En 1GG5, commence une série d’ouvrages, le plus souvent anonymes sur les troubles de Hongrie, ouvrages manifestement destinés par le gouvernement de Louis XIV à cimenter et expliquer ses alliances avec les mécontents, en évitant tout soupçon d’indulgence à l’égard du protestantisme. Nous ne pouvons terminer cette courte série française sans un mot pour l’aimable et cosmopolite prince de Ligne.
Reste l'Orient : les Slaves ne sont représentés que par quelques mots du russe Nestor et par des passages plus nombreux et plus détaillés du peu bienveillant historien polonais Dlugosz. Les Byzantins se sont beaucoup occupés des Magyars à trois époques différentes : Léon VI et Constantin Porphyrogénète, lors de leur arrivée et de leurs conquêtes, qu’ils ont étudiées avec la plus grande perspicacité et les plus exactes observations ; Nicétas Chômâtes et Cinnamus, au milieu du xn° siècle, quand la politique des deux États se
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trouvait en rapports continuels, Ducas et Chalcocondylas, lors des croisades qui ont précédé et suivi la prise de Constantinople.
Les anciens auteurs mulsumans Maçoudi, Ibn-Foslan, Aboul-Feda, Ibn-Dasta, jettent quelque jour sur les difficiles et obscures questions d’origines. Le prince arménien et chrétien Haython s’est un peu occupé des invasions mongoles, ainsi que les auteurs chinois résumés par le père Gaubil. Les sources turques sont très-nombreuses pour le xv® et le xvi® siècles : on les trouve dans Hammer. La traduction de l’une d’elles, sur la campagne de Mohàcs, par Ivemal- Pacha-Zadeli , nous a été donnée par M. Pavet de Courteille.