Augusti dicebantur quia augebant Ecclesiam. Ibid
connaître les maximes politiques et religieuses de Saint- Étienne. La plus importante de beaucoup est celle qui déclare faible et précaire tout royaume où règne la complète unité de race et de langue, de sorte qu’il est dans l’intérêt du prince de bien recevoir les étrangers et tout ce qu’ils apportent avec eux1. Cette vue profonde, tout-à-fait surprenante dans un écrit de la première moitié du onzième siècle, l’époque par excellence de l’isolement des nations, n’a cessé de diriger la conduite des rois Arpad ; elle recommande plus que tout autre chose cette dynastie de trois siècles à l’attention de la postérité.
Les Conseils renferment d’autres recommandations remarquables. Emmerich est exhorté à ne rien entreprendre d'important sans s’être entouré des lumières de ses sujets ; à regarder les guerriers, défense du pays, comme des frères et non comme des esclaves; à tempérer la justice par la clémence; à être fidèle à l’Église, à chercher en toutes choses le bien de l’Église, et ne point assister ceux qui se révoltent contre elle2. On a depuis abusé de cette simple recommandation comme on aurait pu le faire d’une loi organique obligeant les rois de Hongrie à persécuter dans tous les siècles les hérétiques et les schismatiques.
Emmerich mourut presque la veille du jour fixé pour son couronnement(sep. 1031). Aurait-il été le digne continuateur de son père, ainsi que pourrait le faire supposer le deuil uni-
1. Sicul ex diversis partibus et provinciis veniunt hospites, ita diversas linguas et consuetudines, diversaque documenta et arma secum ducunt ; nam unius linguæ uniusque moris regnum imbecille et fragile est. Ibid.
2. Taies... nec nutrias nec defendas, ne etiam inimicus Dei videaris. Ibid.
versel qui accueillit la funèbre nouvelle 1 ; ou si, comme à tous les princes héritiers moissonnés avant l’heure, on lui a supposé toutes les qualités que l’on aurait pu souhaiter de lui ? Quoi qu’il en soit, la mort de son unique enfant préparait au vieux roi autre chose encore que le chagrin paternel : des compétitions de toutes sortes, de ténébreuses intrigues, des tragédies de palais, encore compliquées par l’antagonisme du vieux parti national et du parti des étrangers.
Il restait quatre descendants d’Àrpâd en ligne masculine, tous les quatre neveux de Geiza. Le premier par ordre de primogéniture était Vazul, prince que Saint-Etienne retenait depuis longtemps en prison; c’étaient ensuite trois frères, André, Bêla et Levente, que l'on regardait comme les chefs du vieux parti et qui étaient très-populaires. La reine Gisèle qui était à la tête du parti des étrangers, et que le clergé entourait de sa gratitude et de son admiration à cause de sa libéralité envers les églises, craignit pour son pouvoir, craignit sans doute aussi pour l’œuvre de son époux. Or, un fils nommé Pierre ôtait né du mariage du doge de Venise Urseoli avec une sœur d’Étienne; bien qu’il n’eût aucun droit au trône de Hongrie, Gisèle le destina à supplanter Vazul, et obtint pour lui le commandement de l’armée. Elle insista auprès du vieux roi pour qu’il le reconnut comme son successeur, mais au moment où elle se flattait d'avoir réussi, Etienne, se croyant près de sa fin, ne voulut pas dépouiller le prince son prisonnier, et donna l’ordre qu’on l’amenât devant lui pour qu’il fût proclamé l’héritier du trône.
1. Thurôczy, c. 33 et 34, dit qu'après la mort d’Emmericli : Flevit eum universa Ilungaria inconsolabililer, planctu magno valde, et qu'après la mort d’Étienne : Totius cithara Hungariæ est versa in lue tum, juvenes et virgines per triennium clioream non duxerunt.
Gisèle désespérée aurait eu recours à un crime horrible : un de ses courtisans aurait crevé les yeux à Vazul dans son cachot et rendu ainsi impossible l’accomplissement des intentions royales. Restaient les trois princes frères : avertis par le sort de leur parent, ayant tout à redouter de la férocité de Gisèle et de la faiblesse d’Etienne, ils s'enfuirent en Pologne, où ils furent reçus avec honneur, et où ils rendirent de grands services contre les barbares de la Poméranie. Gisèle et Pierre triomphaient. Le roi vivait-il trop longtemps au gré de l’impatience de leurs partisans? Il n’y a guère d’autre explication possible d’un complot qui fut tramé contre ses jours : la main du meurtrier trembla, elle laissa tomber le poignard près du lit royal, et le malheureux vieillard, réveillé en sursaut, lui promit son pardon s’il révélait le nom de ses complices. Mais tous les coupables furent-ils exécutés ?
Abreuvé de tristesse et de dégoûts, Etienne fut délivré de l’existence, trente-huit ans jour pour jour après la fête de son couronnement (15 août 1038). Son absolutisme et les moyens violents qu’il avait employés pour le triomphe de son pouvoir et de sa religion, préparaient à son peuple une longue et terrible crise. Mais un jour ou l'autre son œuvre devait triompher et devenir pour longtemps définitive. Aussi ce prince remarquable, un peu trop loué par les panégyristes ecclésiastiques et par toute une école de patriotes magyars, mérite-t-il de compter parmi les grands législateurs du Moyen Age, et de figurer au premier rang parmi les fondateurs de la Hongrie civilisée.