‹ Histoire générale des Hongrois (tome 1)Chapitre 68 sur 179 · II · texte numérisé non relu

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ecclésiastique ne pouvait valoir au coupable qu’une diminution de peine, non l’impunité. Gelui qui avait caché un voleur, ou lui avait fourni les moyens de fuir, était vendu à sa place. L’esclave voleur devait avoir la première fois le nez coupé1, l’esclave fugitif, coupable d’un vol XDerdait la vue, mais il conservait sa langue, afin de pouvoir renseigner son maître. Le simple homme libre, qui avait commis le même crime, était pendu, à moins qu’il n’eût trouvé un asile dans l’église, auquel cas il perdait seulement la vue. Dans tous les cas, ses enfants, au-dessus de dix ans, étaient vendus et tous ses biens confisqués. Pour les larcins tout à fait minimes, comme celui d'une oie ou d’une poule, la loi se contentait d’un remboursement et de la perte d’un œil. L’ecclésiastique était moins cruellement traité : pour son premier vol, il était simplement fouetté par ses supérieurs, et la seconde fois, dégradé. Gomme on se défiait, malgré toutes les menaces, delà vigilance des juges, on envoya de comitat en comitat des enquesteurs royaux2, chargés spécialement de rechercher les hommes soupçonnés de vol, de dire partout que les grands du royaume avaient juré de ne protéger aucun criminel, afin de décourager de coupables espérances; chargés aussi de juger les accusés, en les laissant libres de se justifier par une des épreuves appelées ordalies, devant trois témoins désignés à cet effet.

1 . Servus profugus si alicubi in furto depreliensus fuerit obcecetur;... ne lingua abscindatur decernimus, ut si postea dominus suus eum invenerit, requirat per eum si quid perdidit (II, 12).

2. Ut nuncius regis per omnes civitates dirigatur, qui congreget centuriones el decuriones. . . Inquiratur a cuncüs optimatibus et populo, si quam villam sciant furto diffamatam. . . De villa in villam vadat nuncius regis (III, 1).

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Les actes de violence , objet d’une pénalité moins détaillée, n’étaient i>as réprimés avec plus d’indulgence. Un noble qui entrait de vive force dans la maison d'un autre et battait sa femme, était condamné à perdre les deux tiers de ses biens, et s’il n’était pas riche, à être rasé, enchaîné et vendu au marché, ses complices punis d’amendes énormes b On voit que les lois pénales de Saint-Ladislas étaient d’une justice cruelle, même pour le temps. Il ne suffit lias d’v constater la trace des lois étrangères, surtout de la loi bavaroise. Il ne faut pas non plus reprocher à ce prince énergique de n’avoir pas lu Beccaria, comme semblent le faire certains critiques. Il vaut mieux remarquer que tant de dureté n’était pas nécessaire, puisque peu d’années après, Koloman a pu, sans inconvénient, adoucir ou supprimer plusieurs de ces mesures.

Quelques traits de l’administration de Ladislas sont curieux à recueillir, comme preuves et de sa prudence et de ses préjugés. On voit, par exemple, qu'il faisait parvenir ses ordres dans toutes les parties du royaume par des courriers investis des pouvoirs les plus étendus pour mettre les chevaux en réquisition : institution éminemment romaine et impériale qui montre l’activité et la iorce de cette royauté. On voit aussi des fonctions assez nombreuses et assez variées, remplies par d’humbles agents, tels que ceux qui recueillaient et gardaient dans des sortes de magasins,

1. Si quis nobilium vel militùm alterius nobilis domum invaserit-, et ibi pugnam fecerit, et uxorem ejus flagellaverit, si tantam substantiam liabuerit, duæ partes ejusdem substantifs pro reatu commisse dentur, tertia uxori filiisque suis remaneat; si autem substantia defuerit, raso capile ligatus et flagellatus circa forum ducatur et sic vendatur (II, 10).

les esclaves et le bétail fugitifs, et tels que les ôrôk (gardiens), hommes d’une condition intermédiaire entre la liberté et la servitude, déchus par suite des violences des guerres civiles, et dont Ladislas fit une sorte de gendarmerie destinée au service des comitats et des frontières. Leur principale fonction, sur les limites du royaume, était d’empêcher ce que nous appellerions aujourd’hui l’exportation ; non-seulement celle des chevaux, ce qui aurait pu s’expliquer par des raisons de prudence militaire , mais même celle du bétail. Ce mauvais système économique était protégé par toutes les menaces imaginables contre les employés négligents : destitution des comtes des frontières, peine de mort ou de la servitude contre les simples gardes. Les marchés étaient soumis à toute une législation terrible : il suffira de dire que les témoins de la vente d’un objet volé étaient condamnés à mort. Avouons que Ladislas n’était pas plus obligé de connaître l’économie politique que la philosophie du droit pénal, et que l’on peut, jusqu’à un certain point, admirer, en lui le gardien vigilant et énergique de la sécurité de son peuple.

La dernière préoccupation de sa vie a été due aux préparatifs de la première croisade. Comme la plus grande partie de l’armée, chrétienne devait traverser la Hongrie, les chefs envoyèrent une ambassade qui trouva Saint-Ladislas au château de Bodrog et qui fut satisfait de son accueil. Auraitil prit le commandement de l’expédition ? Il est permis d’en douter quand on considère d’une part le peu de goût que les Magyars ont constamment montré pour les croisades, d’autre part la résolution que prit le roi lui-même de faire une campagne en faveur des Polonais contre la Bohême : c’est dans les préparatifs de cette guerre que la mort le surprit

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(été (le 1095). Il ne laissait après lui qu’une fille mariée à l’empereur d’Orient Kaiojohannes , et deux neveux , fils de Geiza, Koloman et Alrnos.

De ces deux frères, c’était le plus jeune que la nature semblait avoir désigné pour la couronne; il eût éveillé moins de contraste avec le beau, le vaillant, le fougueux Ladislas, aux yeux d’un peuple de cavaliers, que le disgracieux Koloman, louche, bègue, bossu, boiteux, au dire des chroniqueurs, qui ont épuisé à ses dépens tous les traits de la description la moins flatteuse. Le portrait moral n’est pas moins désobligeant que le portrait physique : on voulait qu’il eût été méchant, avare et cruel. Aucun historien national de notre siècle n’est dupe de cette conspiration, qui semble avoir trompé Amédée Thierry 1 : les actes, et surtout les lois de Koloman, révèlent un grand règne, quand même les faits de sa vie ont été surtout racontés, ou par des ecclésiastiques mécontents de sa parcimonie relative à l’égard des églises et des couvents, ou par des ennemis personnels qui exercèrent le pouvoir après sa mort, ou par des historiens de la Croisade qui, se dissimulant les torts de leurs héros, ont chargé la mémoire du roi de Hongrie. Il est d’autre part fort possible qu’il n’ait pas été doux comme une colombe, ainsi que le voudrait son contemporain Albéric; et ce qui semblerait bien indiquer qu’il n’avait rien de l’extérieur requis d un roi magyar, c’est que son père et son oncle l’avaient destiné, quoique fils aîné, à la carrière ecclésiastique. Koloman, ne

1. Attila et ses successeurs, II, 334. — Mais Koloman est plus que vengé par Szalay, l’iiistorien national (I, 238 et suiv.)»

se sentant aucune vocation, était parti pour la Pologne, refuge habituel des princes mécontents; mais Ladislas mourant le fit venir et le désigna comme son héritier. Le peuple l’acclama, et son frère Almos parut se contenter d’être Ban de Croatie. Koloman, ayant malgré lui étudié pour devenir évêque, avait pris un goût très-vif, non pour l’épiscopat, mais pour les études; prédilection fort rare chez les rois ses contemporains, et qui lui valut le surnom de Konyves , libraire L Le pape Urbain II, lui écrivant à l’occasion de son avènement, le félicitait d’être instruit dans les lettres sacrées et profanes, et aussi dans le droit canon, ce qui convient on ne peut mieux, disait-il, au souverain exerçant le pouvoir judiciaire 1 2.

On annonçait l’approche des croisés, mais Koloman eut encore avant leur arrivée le temps d’entreprendre une campagne qui est d’une importance capitale dans l’histoire des Magyars et même de l’Europe orientale. Almos l’appelaiL contre les Croates soulevés; avec une grande armée réunie sur les bords de la Drave, le roi remporta une bataille décisive dans laquelle Pierre, chef des Croates, perdit la vie : là est le point de départ de la véritable soumission de ce pays à la couronne magyare. Dès 1090, l’attention de Koloman fut attirée, au-delà de la Croatie, sur la côte dalmate. Cette dernière région a toujours offert une étrange bigarrure de

1. Kézai, Gestci Ungarorum, ch. iv (dans Endliclier) : Qunves Kalman est vocatus, cum libros liabebal, in quibus ut episcopus legebat suas lioras.

2. On m’a rapporté, dit-il, slrenuitatem tuam præter secularem, scripturis etiam ecclesiasticis eruditam, et quod polissimam judiciariam condecet potestatem, sanctorum canonum pollere scienlia (Fejér, II, 1).

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populations et de langages : elle appartenait alors, en apparence du moins, à l’empire grec; mais elle était attaquée à chaque instant par les Normands de Sicile. La Cour de Byzance, ne pouvant en venir à bout, délégua ses pouvoirs à Vitale Plialedro, doge de Venise, qui ne réussit pas davantage. Koloman, plus heureux, s’empara une première fois de quelques villes delà côte, qui reconnurent sa souveraineté. Puis il conclut une alliance avec le doge, et une flotte vénitienne transporta une petite armée hongroise en Apulie : courte campagne qui n’eut d’autre résultat que d’occuper momentanément la ville de Brindes et d’obliger les Normands à la défensive. Cette combinaison j:>olitique n’était pas durable : les vrais adversaires de la Hongrie n’étaient pas les Normands, mais bien les Vénitiens, nécessairement hostiles à tout progrès du royaume du côté de l’Adriatique. Koloman s’en aperçut, et négocia une alliance avec Roger de Sicile, lui demanda meme et obtint la main de sa fille Busilla 1 .

Cependant les croisés arrivaient 2. Le premier ban de cette grande expédition n’était pas fait pour inspirer aux Magyars l’enthousiasme qui leur manquait. Toutefois, l'avant-garde de Gauthier-sans-Avoir était mieux disciplinée que ce qui la suivait immédiatement : les historiens des Croisés, si mal

1. Dandolo (dans Muratori, XII, p. 259 et 265), raconte ces faits et ne pardonne pas à Koloman de s’être tourné contre Venise ; sa mort a dû être une punition de ce crime : Improvisa morte sublatus est, quod divino judicio ex fœdere Venetis abrupto creditur contigisse.

2. V. le Livre II de l 'Histoire des Croisades de Michaud, et le T. I de sa Bibliothèque des Croisades, renfermant Albert d’Aix, Guillaume deTyr, etc. V. aussi l’Introduction bibliographique, particulièrement sur Bernard-le-Trésorier, II, C.

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disposés qu’ils soient pour les Hongrois, reconnaissent qu’elle a été bien accueillie par le roi; permission lui fut donnée de traverser le pays avec une escorte protectrice, et d’acheter les vivres dont elle aurait besoin. Aussi le voyage se fit-il paisiblement; un très-petit nombre seulement, arrivés à Semlin, commirent des actes de brigandage et furent dépouillés par les habitants. Lorqu’arriva l’armée désordonnée de Pierre l’Ermite, on put craindre des incidents bien plus graves. Elle obtint les memes licences que la précédente, et arriva paisiblement jusqu’à Semlin, mais là elle voulut venger les pillards de l’avant-garde : Semlin fut pris d’assaut, les habitants, réfugiés sur une colline, furent jetés dans le fleuve presque sans avoir pu résister. Peu de croisés périrent dans cette affaire; mais les Hongrois, furieux, se réunirent aux Bulgares et aux Cumans pour attaquer leur armée au sud du Danube et l’exterminer en grande partie.

Une troisième troupe et une quatrième, composées surtout d’Allemands, tandis que les Français dominaient dans les deux premières, s’avançaient sous les ordres du prêtre Gottschalk et du prêtre Volkmar. Ceux-ci arrivaient souillés du sang des Juifs massacrés à Prague. Kolôman leur accorda encore le passage et les vivres, mais cette fois non sans défiance, et leur assigna des campements près de Mosony (Wieselbourg). Un chroniqueur allemand lui attribue le projet de s’emparer, sous le premier prétexte venu, de tout le butin que ces singuliers pèlerins avaient amassé sur leur passage1. Mais d’autres annalistes reconnaissent qu’ils pil-

1. Ekkeliardi chronicon universale ( dans Perlz, VI, 208). Il ajoute, p. 215 : Fania Colomanni regis jam perculerat aures, inter paganorum et Ungariorum necem nihil apud Teutonicas differre mentes.

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laient les Hongrois, les tuaient et battaient leurs femmes. Ils ne connaissaient pas la région dangereuse où ils s’étaient engagés. Koloman eut bientôt armé les hommes des comitats voisins et enfermé les croisés entre ses soldats et les marécages. D’après leurs historiens, ces malheureux auraient livré leurs armes, comptant sur les paroles clémentes du roi, mais un grand nombre d’entre eux auraient été massacrés de sang-froid. Quant aux aventuriers de Volkmar, ils suivirent la rive droite du Danube, mais Koloman leur refusa le passage et les repoussa.

Il avait donc pris le parti de refouler les Croisés comme de vrais envahisseurs. Ce n’était pas la troupe du comte Émicon et de Charpentier, où se trouvaient des brigands et des femmes de mauvaise vie, qui pouvait modifier son opinion. Les nouveaux venus forcèrent le x^assage de la Leitha en tuant le palatin du royaume, puis ils se dirigèrent par une étroite chaussée sur Mosony, non sans recevoir des nuées de flèches. Ils montaient déjà à l’assaut de cette ville au moyen de longues échelles, lorsque le désordre se mit dans leurs rangs, et beaucoup furent engloutis dans les marais. Le comte Émicon put s’enfuir en Allemagne.

Enfin la croisade bien ordonnée des seigneurs prenait le chemin de la Hongrie. Godefroy de Bouillon campa sur la frontière au milieu de sex>tembre (1096), et dôx>uta auprès de Koloman des ambassadeurs chargés de lui marquer son indignation contre un prince chrétien qui massacrait les défenseurs du Saint-Sépulcre. Le roi répondit qu’il avait dû défendre son territoire contre une invasion de pillards, et fil prier Godefroy de se rendre à une entrevue près de Soprony, sur les bords du lac de Neusiedl (Fertôtâva). La rencontre fut cordiale, et se renouvela sur le mont de Pannonie, dans

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le palais du roi magyar. Le prudent souverain fit un véritable traité concernant l’itinéraire des Croisés, l’achat des vivres, les otages, dont le principal fut Baudoin. Ils s’acheminèrent sur Semlin par le plus court chemin à travers les coinitats d’Albe royale, de Tolna et de Baranya, sans aucun incident grave. A Semlin arrivait Koloman de son côté, avec une nombreuse cavalerie et les otages. On se sépara sans grande effusion, mais amicalement. Lorsque quelques années plus tard se présenta aux frontières l’armée de Ilugues-le- Grand, d’Étienne de Blois et de la margrave d’Autriche, elle n’éprouva aucune difficulté, et les sages mesures du roi évitèrent cette fois encore toute collision.

Il est aisé de voir que Koloman n’a pas eu un seul instant l’idée de suivre le mouvement européen vers Jérusalem, les sujets pas plus que leur prince. La Hongrie a fait pourtant elle aussi sa croisade, lorsque son sentiment national a été d’accord avec ses croyances religieuses, la croisade séculaire contre les Turcs, qui a rendu au pays et à l’Europe des services-plus durables que les expéditions d’outre-mer. Quant aux bienfaits indirects des croisades, la Hongrie en a eu sa part dans l’activité commerciale plus grande de la vallée du Danube , avantage compensé par l’honneur périlleux de servir de passage à des armées souvent mal dirigées.

Cependant les Gumans ne cessaient de menacer la frontière des Karpathes, que parfois ils franchissaient avec la connivence de Wolodar, prince de Przemysl. Aussi, lorsque le prince de Kiew sollicita le secours de Koloman, contre ce voisin perfide, n’eut-il pas de peine à l’obtenir. La campagne fut malheureuse : les Gumans vinrent défendre Przemysl assiégé, i!s dissimulèrent leur nombre, ne risquèrent que leur avant-garde et tombèrent sur les Hongrois qui se

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croyaient victorieux. Le roi n’échappa qu’avec peine b Ce sensible échec ne détourna pas son attention des frontières du nord : une alliance avec Brestilas, de Bohême, sembla garantir pour longtemps le royaume de ce côté.

C’est sur le midi que Koloman concentra tous ses efforts, presque toujours avec le plus grand et le plus durable succès. Son frère Almos continuait à gouverner fort mal la Croatie, et à causer des malheurs que réparait sans cesse la patiente habileté du roi. Celui-ci était convaincu que le seul moyen de pacifier cette nation, c’était de la traiter non pas en province conquise, mais en peuple frère, et d’y ajouter la Dalmatie, faisant ainsi de la Hongrie un pays maritime.

Il avait épousé Busilla, princesse normande de Sicile, au milieu des plus grandes réjouissances populaires ; il n’avait plus rien à craindre, il avait même tout à espérer de ce peuple entreprenant, qui pouvait l’aider, soit contre les Vénitiens, soit contre les Dalmates. Les Slaves de Dalmatie • n’avaient pas alors de sentiment national; mais les cités surtout italiennes de Spalato et de Zara étaient aussi hères, aussi dédaigneuses des barbares, que celles de Pise ou de Milan. La grande affaire de Koloman , de 1103 à 1108, fut de soumettre ces cités et de conquérir ensuite ce que nous appellerions aujourd’hui leurs sympathies 1 2.

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