‹ Histoire générale des Hongrois (tome 1)Chapitre 72 sur 179 · EMPIRES · texte numérisé non relu

EMPIRES

Le douzième siècle, ou plus exactement l’espace de quatre-vingt-deux ans (1 1 14 — 1 196) qui sépare la mort de Koloman de celle de Bêla 111, est une époque indécise et compliquée, dominée toutefois par deux grands faits : d’une part, résistance aux deux empires, grec et germanique, tour à tour menaçants pour l’indépendance du pays ; d’autre part, lente transformation politique et sociale qui prépare les périodes suivantes, celle de la suprématie pontificale, puis celle de la constitution. Nous réserverons pour le début du chapitre suivant l’étude de ces événements intérieurs; le présent chapitre offrira au lecteur, d’abord une courte biographie des rois, puis ' une revue des relations hostiles ou pacifiques avec chacune des puissances limitrophes. Ces relations seront exposées pays par pays, car l’ordre chronologique produirait, av.ee la diversité des alliances et des guerres, un véritable chaos.

Étienne II (1114-1131), fils de Koloman, n’avait que treize ans à la mort de son père. Assez mal élevé et assez mal conseillé par le palatin Ui*os et l’archevêque Laurent de Gran, il devint licencieux et cruel. Ne se bornant pas à une guerre

défensive et heureuse contre les Vénitiens, il se laissa entraîner aux guerres lesplus inutiles contre les Slaves du nord. Ses violences contre les partisans de son oncle Almos, et la fuite de celui-ci auprès de l’empereur Jean, contribuèrent à inaugurer une longue série de luttes sanglantes avec la cour de Byzance. L’établissement utile d’ailleurs de nombreuses tribus cumanes et petchénègues dans le royaume fut mal réglé par Etienne, que l’on accusa de partialité pour les Gumans à cause de sa passion pour les femmes cumanes. Les complots, qui ne tardèrent pas à se former, furent punis par de cruels supplices, dont le remords ne fut pas étranger à la décrépitude précoce du malheureux prince. Sentant venir la mort, il construisit, dans l’espoir d’apaiser le ciel, un monastère pour l’ordre des Prémontrés, récemment fondé en France, et qui devint en Hongrie l’un des plus florissants. Il se fit revêtir de la robe d’un moine, et donna l’ordre de l’inhumer aux pieds de son grand-oncle Ladislas.

Avant de mourir, il eut le temps de se préoccuper du choix de son successeur. Dans une campagne en Russie, il s’était malheureusement épris d’un nommé Boris, fils de la seconde épouse répudiée par Ivoloman, et s’était plu à le reconnaître pour son frère. Toutefois, un scrupule l’empêchait de léguer sa couronne à cet aventurier bâtard. Almos était mort depuis quelques années, mais son fils Bêla, aveuglé comme lui, vivait encore au fond d’un cloître : c’est ce prince, affreusement mutilé, qui fut désigné par Étienne II mourant, et qui régna pendant dix années (1131-1141), sans que Boris renonçât à réclamer ce qu’il appelait ses droits.

Malheureusement, Bêla II et la princesse serbe Hélène,

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femme intelligente et ambitieuse qu’il venait d'épouser, arrivaient au trône avec d’inexorables sentiments de vengeance, ravivés à chaque instant dans le cœur de la reine par l’aspect du visage mutilé de son époux, dans le cœur du roi par la conscience amère de la dépendance et de l’impuissance où le maintenait son infirmité. Tant de haine ne tarda pas à produire une scène odieuse, quand même on la dépouillerait des ornements dramatiques brodés par la fantaisie des chroniqueurs. Une diète fut convoquée dans les environs d’Arad (1132) : l’assemblée était nombreuse, mais les partisans de Bêla, qui comprenaient dans leurs rangs tout le clergé, étaient de beaucoup les plus forts. Le pauvre roi ayant été conduit jusqu’à son trône, la reine, le tenant par la main, se serait écriée : « Fidèles seigneurs et nobles, » jeunes et vieux, riches et pauvres, Dieu vous a donné à » tous la lumière. On en a privé votre roi, vengez-le. » A ce signal les épées sont tirées ; soixante-huit des ennemis d’Almos et de son fils sont tués immédiatement, d’autres arrêtés, condamnés à la confiscation et à l’exil. Les haines des partis ne pouvaient être apaisées par de semblables excès,- et le parti de Boris, appuyé par les Polonais, essaya une revanche. Toutefois-, l’institution monarchique était si forte en Hongrie depuis ses trois grands rois, que Bêla régna presque paisiblement jusqu’à sa dernière heure (1141), laissant après lui trois fils, Geiza, Ladislas et Etienne, ces deux derniers pourvus de la Bosnie et de la Sirrnie comme apanages.

Geiza II (1 141-1 161), malgré les inconvénients récemment éprouvés d’une minorité royale (il n avait que dix ans), a laissé la réputation d’un des meilleurs princes de son siècle; le prince serbe Bélus, frère de la reine-mère Hélène, actif et

intelligent comme sa sœur, aidé par des prélats et des comtes amis de l’ordre et de la paix, conseilla bien le jeune prince qui persévéra, une fois majeur, dans la voie de sagesse où son enfance avait été dirigée. C’est alors que s’accomplit un événement des plus importants pour l’ethnographie de l’Europe : la colonisation germanique de la Transylvanie. Les industrieux Flamands des bords de la mer du Nord, qui s’étaient vu ruiner par des inondations, avaient émigré en Saxe; et de là, mêlés à un grand nombre de Saxons, ils entrèrent dans le royaume de Hongrie, et reçurent du gouvernement de Geiza deux larges établissements, l’un dans le combat de Zips ou de Szepes et dans les comitats voisins, l’autre dans la Transylvanie méridionale, entre le Maros et l’Aluta. Les Allemands de Zips défrichèrent les vastes forêts qui couvraient alors la vallée profonde située au pied du Tatra; ils y construisirent, en assez peu de temps, vingtquatre villes qui eurent le privilège d’élire elles-mêmes leurs magistrats et leurs prêtres, suivant des statuts rédigés par eux dans leur propre langue; ils étaient presque indépendants*, sauf l’obligation de fournir un nombre fixe de soldats et de se soumettre en appel à la justice royale. La colonie, plus nombreuse, groupée autour d’Hermannstadt, jouissait de tous ces droits et d’autres encore, qui constituaient une sorte d’indépendance politique : les Saxons avaient la complète propriété du sol sous l’unique autorité du roi; ils pouvaient empêcher un Magyar ou un Szelder (Székely) quelconque de s’y établir; ils faisaient eux-mêmes leurs lois dans une assemblée que les documents en latin officiel appellent Y Universilcis nationis Saxoniæ.

Les autres faits importants de la vie et du règne de Geiza II se résument dans une longue lutte contre Loris, ou

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plutôt contre les empereurs Conrad et Manuel qui se servirent successivement de cet aventurier pour couvrir leur projet d’asservir la Hongrie. Nous verrons que le césar germanique échoua entièrement, tandis que Manuel, petit-

fils de Saint-Ladislas par sa mère, menaça sérieusement, avec les forces de son vieil empire, l’indépendance du jeune royaume. Néanmoins, ni ces grandes puissances, ni les pèlerins armés français et allemands de la seconde croisade, qui traversèrent le pays, qui n’étaient pas toujours dans des dispositions amicales, n’ôtèrent lien en définitive de sa libre dignité à la couronne magyare; Geiza II, dont la vie trop courte au gré de ses sujets n’eut rien de bien saillant, acheva donc glorieusement un règne difficile, encore troublé, dans les derniers temps, par la compétition de son frère Étienne.

Son fils aîné, auquel il laissa le trône en 1161, et qui l’occupa pendant onze ans, s’appelait aussi Etienne ; il figure parmi les rois de Hongrie sous le nom d’Etienne III, et son oncle et compétiteur sous le nom d’Etienne IV. Ce qui achève d’embrouiller cette x>ériode, c’est que le troisième frère de Geiza II, Ladislas, fut aussi un prétendant à la royauté et qu’il porte le nom de Ladislas III. Il est vrai que celui-ci mourut bientôt, et que la lutte resta circonscrite entre les deux Étienne, à la grande joie de l’enq^ereur Manuel, qui x>ut installer un moment Étienne IV, son protégé, sur le trône, et regarder les Hongrois comme ses vassaux. Un soulèvement national montra qu’ils n’étaient xDas plus disx^osés à supporter la tutelle orientale que la tutelle occidentale : Étienne lit l’emporta; il régna jusqu’à sa mort prématurée (1173), mais sans laisser d’enfants.

C’était donc à son frère Bêla III de lui succéder (1 173-1 196).

Ce prince se distingue de tous les Arpad, meme de Saint-Ladislas, par ses tendances byzantines. Dans l’un des nombreux et courts répits que l’infatigable Manuel laissait à ses parents

de Hongrie, Bêla jeune encore était venu à Constantinople

comme fiancé d’une princesse grecque et môme comme héritier du trône impérial, espérance qui ne se réalisa pas à cause de lanaissance tardive et inespérée d’un fils de Manuel. Bêla n’en était pas moins rempli d’affection et de respect pour l’empire vieilli de Constantin; aussi la nation se défiait-elle de lui, et le clergé craignait-il de le voir se rapprocher de l’Eglise orientale. Cette crainte à l’égard d’un prince élève de Byzance, allait si loin que l’ archevêque-primat se refusa absolument à le couronner, même' sur l’invitation du pape Alexandre, et qu’il fallut en charger l’archevêque de Kalocsa. En complot se forma en faveur de son frère Geiza ; mais Bêla III montra qu’il avait bien étudié à l’école, à la grande école de Byzance. Il vint à bout des conspirateurs, d’abord avec habileté, ensuite avec cruauté, mais sans immoler son frère Geiza qui fut seulement retenu en prison et plus tard prit part à la troisième croisade. Son administration habile que nous exposerons plus loin, la prospérité dont jouit bientôt le pays malgré des causes profondes de transformation sociale, réconcilièrent Bêla avec ses sujets, mais peut-être sa politique extérieure y contribua-t-elle plus que tout le reste. A ce point de vue, son union avec la princesse Marguerite de France, son habile conduite lors du passage des croisés de Frédéric Barberousse, ses succès, et du côté de la Gallicie et même du côté de l’Adriatique, firent oublier ce qu’il y eut peut-être d’excessif dans son habitude d’intervenir amicalement au milieu des révolutions de palais de Constantinople, et l’Eglise latine fut entièrement rassurée

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par son zèle pour les fondations religieuses, il lit le vœu d’aller en Terre Sainte, et n’ayant pas eu le temps de l'exécuter, il chargea en mourant son fils André de l’accomplir.

Après cet aperçu des annales royales au douzième siècle, commençons l’étude des relations extérieures par les Slaves du Nord, Bohême d’une part, Pologne et Russie de l’autre.

Koloman avait conservé un ressentiment profond de sa campagne malheureuse contre les Russes de Przemysl. Ceuxci étant constamment agités par les compétitions de leurs princes, Etienne III entreprit de venger la défaite de son père comme il prétendait le lui avoir promis à son lit de mort. Les Hongrois appelés par Yaroslav, conquirent Przemysl (1 1271, et marchèrent contre Iview, mais bientôt ils arrêtèrent leur souverain dans cette campagne qu’ils jugeaient inutile, et dont le résultat fut d’attribuer à Boris la principauté de Halitsch. Boris, ayant épousé une princesse polonaise, fut soutenu par Boleslas II (1132-1134), contre l’aveugle Bêla, et les polonais unis à quelques mécontents Magyars parvinrent jusqu’aux bords du Sajô. Cette campagne est mal connue et diversement racontée. Il est cependant probable qu’elle se termina par une défaite des Polonais *, et dans tous les cas, Bêla conserva son trône pendant que Boris perdait sa priu-

1. Contin. de Cosmas (Pertz IX, p. 138). — Bêla cæcus trium— pliavit de Polonicis, sed in dolo, dit le Chronicon Zwetlense vêtus— tins (Pez I, a. 1134). — Selon Dlugosz, les Polonais auraient été par deux fois vainqueurs sans la diversion bohème (T. I, p. 433). — On peut aussi parcourir, relativement aux événements du Nord au douzième siècle, les premiers volumes de V Histoire de Russie un peu longue et vieillie, mais encore utile, de Karamsin (Trad. Saint- Tliomas et Jautfret, Paris, 1819, T. II, p. 102, 197, 23G — T. III, 8G, 201, etc.).

cipauté el n'était plus qu’un aventurier errant de cour en cour pour mendier des alliances.

Dès lors la Pologne resta pour longtemps presque étrangère à l’histoire de la Hongrie. La Gallicie russe y reparut deux fois au contraire dans la seconde moitié du siècle. Geiza II soutint son beau-frère le grand prince de Kiew contre les princes de Souzdal et de Swenigrod (1151). Une armée auxiliaire hongroise alla victorieusement jusqu’àKiew, un autre corps fut battu et Geiza dut aller venger les prisonniers mutilés avec barbarie : Wladimirko de Swenigrod fut obligé de céder au prince de Kiew et de payer un fort tribut. C’était là une guerre qui n’avait pas d’autre intérêt ni d’autre motif que les relations de parenté du roi; au contraire, Bêla III (1 189), s’il renonça au projet qu’il avait d’abordformé d’établir son fils André comme prince de Gallicie et abandonna cette souveraineté à un prétendant russe, contraignit du moins celui-ci à reconnaître la suzeraineté de la couronne hongroise, et le titre de roi de Gallicie fut dès lors porté par les successeurs d’Arpâd. Telle est l’origine des prétentions élevées par l’Autriche sur la Gallicie lors du partage de la Pologne.

Les rapports avec la Bohême furent encore plus importants et pins conqjliqués, soit comme hostilité, soit comme alliance. Les premiers Arpâd, Koioman surtout, avaient trèsbien compris que les deux pays étaient faits pour s’entendre et pour se rendre de mutuels services1. Les conseillers d’Etienne II eurent la malencontreuse idée de resserrer ces liens par une entrevue (1116). Il est difficile de s’expliquer au juste comment ce projet pacifique dégénéra en tragédie

i. Palacky, Geschichte von Bohmen, I, 358 et 388.

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sanglante, car des deux côtés on s’attribua la victoire, et suivant les Hongrois, un de leurs transfuges, un mécontent nommé Soit, aurait irrité contre eux l’armée bohémienne, responsable de l’attaque. Voici le récit détaillé de Gosmas de Prague \ intéressant surtout par les appréciations qu’il renferme. « La nation hongroise est forte, riche, dominante par » les armes, et capable de lutter contre n 'importe quel roi » de la terre. Les princes de cette nation, après la mort de » leur roi Ivoloman, s’adressent à notre duc Wladislas pour » x'enouveler et fortifier l’antique paix et amitié avec le nou- » veau roi Etienne. Acquiesçant à leurs désirs, le duc se rend » auxbords de la rivière qui sépare la Moravie delà Pannonie. » Les Hongrois, nombreux comme les grains de sable de la » mer ou des gouttes d'eau de pluie, couvraient l’espace d’un » côté de la rivière ; de l’autre, le duc établit son camp. Mais » les chefs hongrois, égarés par leur orgueil inné, répondent » avix paroles pacifiques de Wladislas en termes plus capa- » blés de provoquer une lutte que d’appeler le baiser de la » paix; le duc alors refuse de se rendre à l’entrevue. Les » Hongrois, irrités de cetteconduite inattendue, font sortir de » leur camp trois légions des soldats qu’ils appellent leurs » hôtes (sans doute les archers cumans et petchénègues), et » leur ordonnent de traverser la rivière pour leur défense. » Le duc, croyant que c’est une attaque, fait prendre les » armes aux siens, qui eux aussi traversent la rivière. Une » bataille sanglante s’engage, d'abord les nôtres reculent et » le duc lui-méme prend la fuite; mais Sobieslas avec quatre » vigoureuses phalanges tourne un monticule et tombe îa- >> pidement sur le camp hongrois, oii le roi, les grands et les

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