‹ Histoire générale des Hongrois (tome 1)Chapitre 81 sur 179 · Fejér, II, 378, 111, 331, Wenzel, II, SO, etc · texte numérisé non relu

Fejér, II, 378, 111, 331, Wenzel, II, SO, etc

LE R ROTS I)E LA II A CE D’ARrAD

'tri' '/•' 2 ’

expéditions dans lesquelles les armées magyares servirent les intérêts ecclésiastiques de la papauté, et furent arrêtées par elle chaque fois que les princes attaqués déclaraient se soumettre à la suprématie romaine.

Vint ensuite la quatrième croisade. Malgré les représentations d’innocent, les Vénitiens déterminèrent les Français à mettre avec eux et pour eux le siège devant Zara, la place la plus importante de la Dalmatie. Ils purent ainsi prendre cette ville, détruire ses remparts du côté de la mer, ce qui la mettait à la discrétion des Vénitiens, et relever les remparts du côté de la terre pour qu’il fût toujours facile de la défendre contre les Hongrois. En vain les émigrés partisans de l’occupation magyare réussirent-ils un peu plus tard à s’en emparer : il leur fallut subir de nouveau la dure domination du lion de Saint-Marc. Le sentiment national en Hongrie fut sans doute irrité de la négligence de son roi dans cette occasion si grave ; il le fut plus encore en voyant Emmerich se lancer dans une guerre inutile (1203) contre Philippe de Souabe, par cette seule raison qu’il était l’adversaire du pape. Cette fois André eut pour lui une grande partie de l’armée; il fut à deux doigts d’un triomphe décisif; mais alors se passa une scène étrange, qui montre à quel point le prestige monarchique était tenace. Emmerich presque abandonné eut l’inspiration d’entrer seul et sans armes dans le camp des rebelles, leur disant : « Me voici : répandez le sang de votre roi. » Surpris de cette hardiesse, ils hésitent, puis tombent à ses pieds, et arrêtent le prince André, qui est enfermé dans une forteresse.

Emmerich pouvait dès lors espérer de passer tranquillement sur le trône le peu de jours qu’il lui restait à vivre. Pourtant il se trouva engagé dans une affaire très grave.

analogue à celle qui devait perdre quelques années plus tard le comte Raymond de Toulouse, et dont il se tira beaucoup plus heureusement qu’on n’aurait pu s’y attendre. Voici de quoi il s'agit. Le roi de Bulgarie, Joannitz, combattu naguère par les Hongrois comme schismatique, et respecté par eux lorsqu il eut fait sa soumission à l’Église de Rome, venait de profiter de la campagne entreprise par les Hongrois en Allemagne pour ravager les comitals frontières. Un légat se présente pour couronner Joannitz, après avoir traversé la Hongih. Km me iicli fut irrité, non sans motif, de voir les récentes attaques de son voisin justifiées et consacrées en quelque sorte par cette même autorité pour laquelle il avait failli perdre sa couronne. Il fit arrêter le légat et le maintint pendant quelque temps en captivité. Innocent 111 réclama avec une modération qui était peu dans ses habitudes ; toutefois la fin de sa lettre n’était pas sans une sorte de douceur menaçante : « Nous t’avons écrit plus amicalement que la chose « ne le comportait, de peur que l’on ne crût que l’appui du Saint-Siège s était retiré, ce qui ne tournerait ni à ton » profit ni à ton honneur. . Il est bien des choses que nous » taisons pour t’éviter de grandes secousses... Ne te lance pas dans des aventures dont lu ne te tirerais pas heureusement. » Emmericli répondit avec beaucoup do sangfroid que des Cumans païens étaient venus piller et massacrer des chrétiens ; que ce n était pas au pape d’approuver les ravages de ses voisins, et qu’il avait le droit d’exiger une réparation. Il mit du reste en liberté le légat, et le pape le remercia de 11e s’être pas opposé aux progrès de la foi dans ces régions lointaines.

I.e couronnement du jeune Ladislas Ut permit de constater cette réconciliation, et lorsque Emmerich mourut peu

LES ROIS DE LA RACE D’ARPAD

après cette cérémonie (l 204), Innocent III continua sa protection à l’ enfant-roi, et se montra décidé à le soutenir contre les prétentions de son oncle. De son côté, Léopold d’Autriche recevait avec honneur la reine veuve et s’apprêtait à la secourir1 Les guerres civiles allaient donc recommencer, lorsque la' mort du petit souverain (l|05 ) permit à André II de monter enfin sur le trône, en prononçant le serment de respecter toutes les franchises et propriétés accordées par ses prédécesseurs.

On pouvait croire la tranquillité revenue, et l'on en était plus éloigné que jamais. La nouvelle reine, Gertrude, fille du duc de Méran, dans le Tyrol, avait déjà donné de mauvais conseils à son époux : l’un de ses premiers actes, une fois arrivée au pouvoir souverain, fut d’obtenir l’archevêché de Ivalocsa pour son frère Berthold, l'un des plus scandaleux prélats de son siècle. Son ignorance et ses mauvaises mœurs' étaient si notoires qu’innocent III ne se décida pas sans peine à lui envoyer le pallium ; toutefois le Saint- Siège finit par céder, et Berthold fut comme sa sœur un fléau pour son pays d’adoption. Tous deux s’entourèrent de créatures indignes qui achevèrent de les gâter par leurs conseils. Chaque année, ils devenaient plus exigeants : non content d’un siège archiépiscopal qu’il déshonorait, Berthold voulut être ban de Slavonie, comte de Bodrog et de Bacs, vaïvode de Transylvanie. Il voulait être l’égal du primat, toucher le dixième des droits sur la monnaie, être chargé du couronnement des rois (le fils aîné d’André, depuis Bêla IV, fut couronné de très-bonne heure). Ces prodigalités et bien d’autres n’empêchaient pas la reine d’accu-

1. Chronicon rnonasterii Admontensis (dans Pez. II, a. 120;) .

muter des trésors comme ceux qui accompagnèrent la petite princesse Elisabeth, fiancée à Louis de Thuringe 4 . Le mécontentement grandissait et amenait des complots de toutes parts; après une tentative manquée pour faire venir de Constantinople un neveu de Bêla III, les conjurés profitèrent d’une absence du roi, occupé en Gallicie.

Un nouveau crime de Berthold leur donna un chef redoutable dans la personne de Bank, le palatin du royaume. L’épouse de ce haut dignitaire fut l’objet du plus coupable attentat de la part de l’indigne archevêque et la reine fut accusée de complicité par la voix publique. Les amis de Bank résolurent de le venger d’une manière terrible. On a prétendu que l’archevêque Jean de Cran, qui haïssait les Méran, interrogé par les conjurés sur la légitimité de leur projet, aurait fait une réponse d’oracle , pouvant être interprétée à volonté comme un encouragement ou une protestation 1 2. Quoi qu’il en soit, la reine fut massacrée avec un certain nombre de ses courtisans; les jeunes princes furent sauvés non sans peine par leur gouverneur. Quant à l’archevêque, cause directe de toutes ces horreurs, il s’enfuit avec un trésor volé.

1 . Nous n’avons pas à nous occuper de la Vie de Sainte-Élisabeth de Hongrie par M. de Montai emberl, et de l’héroïne de ce livre. Il n’y a presque rien qui concerne la Hongrie, et le peu qu’il y a n'est pas exact. — Nous n’avons pas à nous occuper davantage de la prétention, plus ou moins justifiée, de la famille de Croy, à descendre d’un fils d’André II; on s’est beaucoup occupé en Hongrie même de cette question généalogique.

, 2. lieyinam occidere nolite timere bonum est, ce qui signifie deux choses absolument différentes, suivant que l’on s’arrête après le troisième ou après le quatrième mol. — Dlngosz, 1. VI. p. Cl 4.

LES ROIS DE LA RACE D’ARPAD

André revenait de Gallicie, pays qui lui avait coûté, et lui coûta encore par la suite bien des efforts stériles1. Les habitants de cette contrée ne voulaient absolument pas être réunis à l’Église latine, et les Hongrois se rendaient odieux à leurs yeux en voulant leur imposer cette union, d’abord sous un de leurs princes, Daniel, qui fut massacré, ensuite sous le prince Koloman, qui ne put jamais établir son pouvoir d’une manière durable. C’est à la suite d’une des phases de cette interminable entreprise que le roi retrouva son trône couvert de sang et déjà menacé par les prétentions de son fils ou des courtisans de son fils Bêla. Sa douleur conjugale ne paraît pas avoir été de longue durée, car il se remaria dès l’année 1216 avec Yolande de Courtenav, proche parente des empereurs latins de Constantinople. Sa pensée revenait à la croisade et à son ancien vœu, qu’il se reprochait sans doute d’avoir négligé trop longtemps. D’ailleurs, pourquoi ne deviendrait-il pas lui môme le césar catholique de Byzance ; pourquoi n’accomplirait-il pas à son profit et au profit de son Église l’union rêvée jadis par Manuel au profit de son empire vieilli? Uu moment il crut toucher à ce but, caries électeurs le désignèrent2; mais Honorius HT , redoutant pour l’Orient la prépondérance hongroise, lui préféra son beau-père, qui fut couronné à Rome, et André dut se borner à songer à Jérusalem.

Spalato fut désigné comme le point de départ de l’expédition. Mais il fallait des guerriers, de l’argent, des vaisseaux, et dans l’état où se trouvait le royaume, rien de tout

Page 1