Carmen miser ab île, chap. XV
donnée pour arrêter l’ennemi. Alors les délibérations cessèrent, le roi convoqua toutes les forces que les magnats et les évêques pouvaient mettre sur pied sans oublier les Gumans : l’épée sanglante, suivant une vieille tradition, venait d’être portée de village en village, de château en château. Il n'était que temps : déjà les éclaireurs Mongols détruisaient en vue des murs de Pesth une petite troupe conduite à leur rencontre par l’impatient et brave archevêque de Kalocsa. Déjà Yâcz (Waitzen) tombait au pouvoir de leur avant-garde, et le dimanche même de la Passion, les habitants de cette ville comme remarque un contemporain1, prenaient leur part des souffrances du Christ. Un seul secours arrivait : le duc Frédéric d’Autriche se rendait à l'appel du roi de Hongrie qui lui avait confié sa famille et ses trésors, et combattait avec succès un parti de Mongols. 11 devint ainsi très-populaire, et parmi les Hongrois, et parmi les Allemands dès lors très-nombreux dans la capitale du royaume. La venue de ce remuant et ambitieux voisin fut pour Bêla IV une cause de graves difficultés. C’est lui probablement qui excita le peuple à demander la tête de Kuthen et des principaux Cumans 2; ces malheureux, mandés devant le roi qui voulait leur sauver la vie, furent massacrés parla foule insurgée, et leurs têtes jetées par les fenêtres du palais.
Bien ne pouvait être plus fatal au pays : les Cumans devinrent réellement, cette fois, les alliés ou les complices des Mongols, et les principaux instruments de leur cruauté. Les
Ibid., chap. xxn.
2. Roger semble accuser le duc d’Autriche, mais en termes évasifs. M. Wolf les attribue à la crainte qu’éprouvait d’un si dangereux voisin le chroniqueur devenu, après la guerre, archidiacre d’Œdenburg (en hongrois Soproyiy), tout près de l’Autriche.
LES ROIS DE LA RACE D’ARPAD
premiers qui éprouvèrent leur ardeur à se venger furent Nicolas, fils de Bora, et Bulzo, évêque de Csanad : en route pour rejoindre l’armée royale avec une troupe de cavaliers où se trouvaient aussi des femmes et des jeunes filles fugitives, ils furent assaillis par les Cumans qui les tuèrent en leur disant : Voilà pour notre roi assassiné! L’évêque s’enfuit presque seul.
Cependant l’armée royale, la première panique une fois passée, était rapidement devenue nombreuse; elle marchait à la rencontre de Batou, qu’elle atteignit sur les bords de la rivière appelée le Sajô. Les deux armées, campées des deux côtés de ce cours d’eau, restèrent quelque temps à s’observer. On ne sait ni à quel jour, ni même dans quel mois du printemps a eu lieu la bataille1. La veille, Batou montant sur une colline, observa soigneusement le camp magyar2, et d’ailleurs il le fit explorer par ses espions. Puis il convoqua son état-major barbare et lui promit la victoire pour le lendemain : « Toute cette multitude, disait-il, sera massacrée comme un troupeau de moutons. » Il avait remarqué que les Hongrois, pour éviter de s’étendre sur un trop grand espace, avaient tellement rapproché leurs tentes les unes des autres, que les cordes qui les retenaient s’enchevêtraient au point de rendre la circulation presque impossible. Une armée surprise dans ce désordre était une armée perdue.
1. M. Wolf, qui a soigneusement rapproché les renseignements capables de trancher celte difficulté chronologique, soutient contre Palacky et avec Hammer, que la bataille a dù avoir lieu au commencement de mai et non pas à la fin de mars.
2. Majlâth, à la fin de son premier volume, a donné un plan assez vraisemblable de cette bataille du Sajô, surtout d’api'ès l’important xxviiic chapitre du Carmen miserabile.
Aussi le prince mongol eut-il soin de se procurer l’avantage de l'offensive. Cela lui fut d’autant plus facile qu’un corps de troupes insuffisant surveillait le passage de la rivière et que les Hongrois, mécontents de toute la conduite de cette guerre, exécutaient à peine les instructions prudentes de leur roi. Pendant la nuit, une partie de la multitude asiatique franchit le Sajô à une assez grande distance des deux camps, pour venir au lever de l’aurore assaillir l’armée chrétienne. Un Russe qui avait deviné cette manœuvre avertit le roi Bêla, mais les apprêts de la défense se firent trop lentement et au milieu du plus grand désordre, pendant que le gros de forces mongoles attaquait le pont, jeté parles Hongrois en face de leur camp. Tl y eut un moment de si vive résistance que Bâton, d'après les chroniqueurs chinois, se laissait aller au découragement quand il fut ranimé par son lieutenant redouté Souboutaï Baliadour1. Mais bientôt des machines habilement disposées lancèrent des blocs de pierre contre la tête du pont et mirent en fuite ses défenseurs. Au lever du soleil toute l’armée mongole était sur la rive droite et les chrétiens attaqués de tous côtés, empêtrés dans leurs tentes et dans leurs cordages, s’accusant mutuellement de n’avoir rien prévu, ne pouvaient arriver à former leurs cadres, et à se ranger sérieusement en bataille. Chaque fois qu’ils sortaient de leur camp livré à la confusion, et pour comble d’horreur bientôt entouré de flammes, des nuées de flèches les forçaient à y rentrer. Enfin, l’archevêque Ugolin de Kalocsa et le prince Ivoloman, frère du roi, réussirent à mettre en ligne une bonne partie de l’armée, notamment les
1 . Gaubil, p. 104. — Si toutefois il est vraiment question dans ce passage de la bataille du Sajô; il s’agit peut-être d’un combat sur la March.
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chevaliers du Temple, et prolongèrent jusqu’au sqir une résistance mortelle pour presque tous les combattants. Mais les Mongols laissaient des vides se produire entre leurs masses profondes, et les vaincus, pour échapper à la pression de l’armée ennemie s’enfuyaient par les portes ouvertes : ils n’en étaient que plus facilement enveloppés dans leur retraite par des escadrons rapides qui à une distance de deux journées de marche jonchèrent les routes de cadavres.
La perle totale a été évaluée à cent mille hommes, sans doute avec exagération, parle polonais Dlugosz^à soixantecinq mille par un ecclésiastique hongrois contemporain1 2, mais il faut mieux se borner à dire avec l’empereur Frédéric II3, que ce fut une perte immense et inouïe. Cependant elle était en quelque mesure compensée parles pertes cruelles des Mongols : trente-cinq mille hommes, assurait-on. C’est ici qu’éclate la grandeur du service rendu à l’Europe par cette résistance, môme peu habilement dirigée et malheureuse. Les Tartares n’avaient jamais perdu autant de soldats dans une seule rencontre ; ils durent comprendre que chaque nouvelle région envahie par eux du côté de l’occident leur réservait de sanglantes victoires. C’est peut-être le motif qui les a empêchés de se porter en masse contre l’Allemagne : mieux valait rester dans la Llongrie, xirivée de ses meilleurs défenseurs, et profiter des succès acquis.
Dans cette vue, il fallait éviter de trop effrayer les habitants et les empêcher de s’enfuir dans des endroits inaccessibles. Les Mongols s’avisèrent d’un singulier stratagème :