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INDÉPENDANTE

— Les anciens admiraient la configuration de la Gaule, « véritable foiteresse naturelle», fermée par de puissantes montagnes, la mer et

Tombe punique de Carthage. le Rhin.

reçut P Oui-

Plan DE LA Rome antique. RegIONES AuGUSTI : 1. Porta Capena (Porte Capène); 11. Cælimontius (Cælius) ^ 111. Isis et Serapidis (Isis et Serapis) ; IV. Templum Pacis (Temple de la Paix) ; v . Esquiliae (Es quilles); VI. Alla Semita (Haut Sentier); Vil. Via Lata (La Grand Rue) ; VIII. Forum Romanum (Forum Romain); IX. Circus Flamln.us; X. Palatium (Palatin); XI. Circus Maximus (Grand Cirque) ; XII. Piscina publica (Bains publics); XIII. Aven -

tinus (Aventin) ; XIV. Trans Tiberim (Transtévère).

Ses plus anciens habitants connus sont les Ligures, refoulés vers la Méditerranée par les Celtes ou Gaulois venus peut-être au VU® siècle des rives de la Baltique; ceux-ci, au temps de César, occupaient la plus grande partie du pays. En Aquitaine se trouvaient des Ibères venus d’Espagne. On distinguait les Gaulois proprement dits entre Seine et Garonne et les Belges entre Marne et Rhin, qui, plus éloignés des contacts grec et italien et sans cesse en lutte avec les Germains, passaient pour plus aguerris.

Vers l’an 600, les Phocéens avaient fondé Marseille, d’où l’hellénisme pénétra dans la Gaule, y apportant l’usage de la monnaie, l’alphabet, les premières notions des arts. Peut-être eut-il sur le druidisme une certaine influence.

Lorêts et marécages couvraient une grande partie du sol. Cependant l’agriculture était la principale occupation de la population, évaluée à sept ou huit millions.

Les Gaulois étaient braves avec plus d’élan que de résistance, querelleurs, curieux, versatiles, beaux diseurs, hospitaliers, superstitieux, parfois cruels.

L’art de la guerre était rudimentaire. Dédaigneux des armes défensives, les Gaulois combattaient avec l’épée, la lance et le javelot. Les villes étaient fortifiées: certaines, comme Alesia ou Gergovie, étaient plutôt de vastes refuges.

Les Gaulois étaient vêtus d’une blouse, de pantalons ou braies, d’une pèlerine, le sayon. Ils aimaient la parure et tous portaient le torques ou collier de métal.

Ils étaient partagés en quatre-vingts peuples environ sans cesse en lutte, bien qu’une certaine tendance à 1 unité se manifestât déjà. L’anarchie n’était guère moindre à l’intérieur des cités.

Deux classes comptaient, les guerriers et les druides. Le peuple était tenu dans une sorte de servage. On voyait encore chez les Belges quelques monarchies électives; ailleurs c’étaient des républiques oligarchiques.

Les Arvernes élisaient un magistrat annuel et absolu, le vergobret, et quand il y avait la guerre, un général. D’autres se passaient d’un magistrat commun et les grands gouvernaient chacun leur clan. Druides et guerriers constituaient des assemblées non délibérantes, et, parfois, se réunissaient les délégués dé plusieurs peuples. Partout les grands, entourés de leurs clients, jouissaient d’une indépendance qui favorisait toutes les ambitions. Dans beaucoup de cités s’était formé un parti démocratique à qui il arrivait

koa:f-

de porter à la tyrannie quelque puissant personnage. Les crimes politiques étaient du ressort des assemblées. Selon César, la judicature était réservée aux druides, juges non seulement des particuliers, mais des débats entre cités, et qui possédaient l’arme redoutable d’une véritable excommunication. On usait de la composition pour acquitter le prix du sang.

Ordre privilégié non héréditaire, les druides obéissaient à un chef unique élu par eux, se recrutaient par des noviciats, tenaient une assemblée annuelle dans la forêt des Carnutes (Chartres) . Ils présidaient à toutes les affaires religieuses. Leur influence était immense sur les affaires publiques et privées. Ils élevaient la jeunesse dans de vastes collèges. Leur enseignement, tout oral, renfermé en de longues suites de vers didactiques que l’on apprenait par cœur, portait sur l’astronomie, les dieux, les traditions nationales; on inculquait surtout la croyance à la transmigration des âmes qui faisait mépriser la mort.

Les Gaulois cultivaiertt aussi des genres plus poétiques, chants épiques et guerriers que les bardes chantaient en s’accompagnant de la lyre, satires et poésies prophétiques où les guerriers annonçaient leur gloire et la chute de leurs ennemis. Tout cela oral. L’alphabet grec n’était employé que pour les documents publics, les actes privés et les comptes.

Le culte fut d’abord naturiste et animiste. On adorait arbres, sources, cours d’eau et la trace en reste dans plusieurs noms de lieu. Outre les multiples divinités locales, ils avaient de grands dieux dont nous ne connaissons guère les attributions que par les analogies que les Romains reconnaissaient avec les leurs. Ils n’avaient pas de temples, mais César disait avoir vu de nombreuses figures de Teutatès avec les attributs de l’Hermès grec, car l’anthropomorphisme avait dès ce temps influencé la mythologie celtique. Toutefois, les représentations divines qui subsistent sont toutes de l’époque gallo-romaine.

Quant aux monuments mégalithiques si nombreux dans nos contrées, mais que l’on rencontre en beaucoup d’autres régions, ils apjrartiennent aux époques préhistoriques, et c’est par erreur qu’on y a vu longtemps des tables de pierre où les druides auraient versé le sang des sacrifices humains, qu’ils pratiquaient encore dans les circonstances critiques, comme le faisaient les Romains de la République.

Les Gaulois exploitaient les mines, savaient travailler assez habilement les métaux, fabriquaient non sans goût des armes, des étoffes, des [loteries. Leurs monnaies sont de grossières imitations des pièces grecques. Ils [lossédaient des routes et des ponts, une navigation fluviale et maritime organisée. Marseille leur fournissait les produits méditerranéens, Boulogne l’étain de Bretagne. Eux-mêmes exjiortaient quelques [iroduits.

En résumé, les Gaulois, de même famille que les Grecs et les Romains, avaient en eux-mêmes les ressources qui permettent à une civilisation originale de se constituer. Mais leur incorrigible état d’anarchie, leur peu d’esprit de suite, étaient de graves obstacles à ce dévelopirement s|)ontané. En outre, lorsqu’on se prend à regretter r< Inprise romaine sur les Gaulois, on doit se rappeler que le mauvais voisinage des Germains menaçait leur existence même en tant que [ipuple. Sans Marius, une [lartie de la Gaule eût été submergée par les Cimbres et les Teutons. Quand César intervint, les .Séfjuanes étaient martyrisés |)ar le Suève Arioviste qui distribuait des terres à ses soudards, usait des moyens de terreur familiers de tout temps aux |)eu|)les germaniques et apjjelait d’au delà du Rhin un nouveau lian de barbares. Rien n’autorise à croire que les

SciPION l’Africain. — Bronze du musée de Naples. « Malgré la tête rasée, le front chauve affligé d une grosse loupe, la bouche édentée, fine cependant, son air grave et froidement méditatif lui donne un très noble caractère. » (Cagnat.) Cl. Ai.in.^ri.

Gaulois se fussent, par leurs propres moyens, débarrassés de ces odieux envahisseurs. Lorsque, plus tard, la barrière romaine fut définitivement rompue, l’empreinte latine s’était si fortement imposée aux Gaulois que le barbare germain dut la subir à son tour.

La Conquête. — Dès le milieu du II® siècle, les Romains, à la demande de Marseille, leur alliée, inquiétée par ses voisins les Ligures, étaient intervenus en Gaule. Appelés encore en 124 par les Marseillais, ils en profitèrent pour s’établir dans le pays. En six années de guerre, ils défirent les Ligures, les Allobroges, les Arvernes commandés par le roi Bituit. Ainsi fut établie la province de Gaule Transalpine, dont les villes principales étaient Narbonne, Toulouse et Aix.

De plus, une alliance étroite fut conclue avec le peuple le plus avancé de la Gaule, les Éduens. Les Romains se présentaient surtout comme les défenseurs de la Gaule contre le péril germanique, et ils le furent effectivement. Ce rôle fut à la fois le prétexte et la raison de la conquête totale. Le prétexte, car il fournit à César l’occasion la plus favorable d’appuyer ses visées ambitieuses sur une grande gloire militaire et de réels services; la raison, parce que, l’affaire des Cimbres et des Teutons l’avait démontré, l’envahissement de la Gaule constituait pour Tltalie elle-même une grave menace.

C’est en libérateur, en effet, qu’apparut d’abord en 58 César, proconsul des deux Gaules. Il commença par refouler dans leur pays les Helvètes qui l’avaient quitté pour s’établir quelque part en Gaule. A la faveur de dissensions entre les Éduens et les Séquanes, Arioviste, appelé par ces derniers, s’était, comme on Ta dit, installé avec 150 000 hommes et se conduisait en tyran. Terrorisés, les Gaulois s’adressèrent secrètement à César. La frayeur gagna l’armée romaine. César la rassura, puis la mena rudement au combat. Arioviste, vaincu en Alsace, repassa le Rhin. Ce fut la première campagne (58) .

Mais les Belges s’inquiétèrent de cette intervention. Ils formèrent une ligue. Le général romain eut la prudence de temporiser; la constance barbare se lassa et il vainquit chaque peuple séparément.

Le Nord était soumis. L’Ouest, soulevé par les Vénètes (Vannes) , intrépides, jaloux de leur indépendance, marins consommés, se ligua à son tour. César improvisa une flotte et non sans de grands efforts vint à bout de leur résistance. Pendant ce temps, Crassus soumettait l’Aquitaine (56).

Cependant le retour des Suèves avait chassé sur la rive gauche du Rhin d autres tribus germaniques. César les expulsa, puis jeta un pont sur le Rhin et la vue des aigles romaines inspira aux Germains une terreur salutaire (55).

De même César crut devoir se montrer en Bretagne. Sa flotte partit de Wissant en août 54. Mais la tempête et la bravoure des habitants lui permirent tout juste de sauver l’honneur des armes. Une seconde expédition en 53 fut plus heureuse. Cependant César, après avoir obtenu quelques succès et une soumission plus apparente que sincère, n’insista pas.

Pendant ce temps, ses armées de Gaule subissaient dans le Nord échec sur échec. A Tongres, le camp de Sabinus était pris, luimême massacré avec presque tous ses soldats. Quintus Cicéron, frère de l’orateur, résista mieux. Mais ce n’est qu’au printemps de 53 qu’une énergique campagne de César d’un côté, de Labienus de l’autre, rétablit la tranquillité au prix d’une répression impitoyable. La même année, César fut obligé de franchir de nouveau le Rhin.

La Gaule cependant, à l’appel d’un jeune chef, ambitieux sans doute, mais ardemment patriote, préparait un suprême effort.

Fils de TArverne Celtil qui avait un instant exercé sur toute la Gaule une sorte de suprématie, Vercingétorix, appuyé sur le parti jiopulaire, envoya partout des émissaires, brisa les résistances par la violence et réussit à grouper autour de lui toute la

Gaule, à l’exception des Pompée. — Buste du musée de Naples Rèmes, des Lingons et des ci. .\iivari.

LES ORIGINES, LA ROYAUTÉ, LA RÉPUBLIQUE

Jules César. British Muséum. d’un réalisme discret, tout respire 1 volonté. Cl. Mansell.

Trévires. La fidélité même des Éduens fut ébranlée. Les premières opérations devaient avoir pour théâtre le pays des Bituriges. Vercingétorix im.posa une résolution héroïque. Tous les villages, toutes les fermes furent brûlés. Les Romains devaient opérer dans le désert. Par malheur les Bituriges ne purent se résoudre à détruire Avaricum (Bourges) , une des plus belles villes de la Gaule. César profita de cette faiblesse. Un siège en règle lui donna Avaricum, où l’armée, qui avait héroïquement supporté la disette, trouva des ressources abondantes.

Vercingétorix se replia sur le refuge de Gergovie, près de Clermont-Ferrand. Vainement César l’assiégea; il lui fallut se retirer.

Alors un souffle d’enthousiasme souleva la Gaule. Nevers, où étaient accumulées les ressources de l’armée romaine, tomba aux mains des Gaulois. César remonta vers le nord pour joindre Labienus qui y opérait. Il y réussit, mais jugea nécessaire de se rabattre dans la direction de la Province. Vercingétorix le serrait de près. Le hasard d’une rencontre de cavalerie fit tourner la chance. Vercingétorix, à son tour, dut se réfugier dans Alesia. De là, il lança un appel à tous les peuples alliés.

César investit Alesia par d’immenses travaux, face à la ville et face au territoire libre. Une énorme armée de secours s’y brisa. La famine réduisit la ville dont le siège fut illustré par mille épisodes héroïques ou tragiques. Tout était perdu. Vercingétorix, revêtu de sa plus brillante armure, sortit d’Alesia, se présenta devant le camp ennemi, fit trois fois au galop de son cheval le tour du tribunal où trônait César, et jeta ses armes aux pieds du vainqueur (52) . Il fut envoyé à R.ome où, après être resté cinq ans en prison, il fut décapité après le triomphe de César.

Dès lors, la résistance était brisée La lutte traîna quelque temps encore. Il y eut de glorieux épisodes, sans lendemain. César, pressé

d en finir, se montra tour à tour cruel et conciliant. La Gaule, épuisée, fut organisée en province.

ROME DE 58 à 44. — Jusqu’au retour de César, Rome fut déchirée par l’anarchie. Un aristocrate dévoyé, Clodius, s’appuyant sur des bandes à gages, y régna presque en maître jusqu’à ce que lui-même fût assassiné, en 52, par un autre chef de bandes nommé Milon. Cicéron est exilé, puis rappelé; Pompée flottant est violent sans autorité; tout n’est que marchandage, vénalité, émeutes, illégalités, pillages; le sang coule dans Rome à maintes reprises. Le triumvirat avait été renouvelé à Lucques en 56, mais en 53, le vieux Crassus, en proie à une véritable folie des grandeurs, dans une expédition mal préparée contre les Perses, où il espérait conquérir la gloire d’un nouvel Alexandre, se fit massacrer avec une partie de son armée. Pompée et César demeurèrent seuls en présence, et le premier chercha bientôt à se débarrasser du second. Il prit encore une fois la tête du parti conservateur, fut nommé illégalement consul sans collègue et conserva une armée, fit voter le rappel de César et le licenciement de son armée. César allait se trouver dépourvu, obligé de rendre compte des illégalités que, comme les autres, il s’était permises. Conciliant, il consentit à tout, à la condition que, de son côté. Pompée licencierait ses troupes. Celui-ci refusa. César passa le Rubicon, limite de sa province, avec 1 500 hommes. Rome fut en désarroi. Pompée, qui pouvait résister, passa en Épire. En vain César avait prodigué les offres raisonnables; renforcé de ses légions, il se rendit en soixante jours maître de Rome et de l’Italie. Avant de poursuivre Pompée, il battit en Espagne les généraux pompéiens, après avoir mis le siège devant Marseille dont, au retour, il reçut la soumission. Puis, passant la mer, il défit Pompée à Pharsale en Thessalie, le 1 3 août 48. Pompée s’enfuit en Égypte, où le jeune Ptolémée le fit assassiner. César ne sut aucun gré au roi de sa perfidie, et le tua dans une bataille. Il organisa l’Égypte sous la régence de Cléopâtre et d’un frère de Ptolémée, châtia le pompéien Pharnace, roi de Pont : « Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu », écrivait-il au Sénat après cette rapide campagne. De là, en Afrique, il défit à Thapsus les Pompéiens et Juba leur allié; Caton se donna la mort à Utique. L’Afrique fut organisée en province (46) . En Espagne, à Munda, César vainquit les fils de Pompée, dernier espoir du parti.

- Dans ce buste, intelligence et la

CÉSAR DICTATEUR. — Le moment était venu de justifier son ambition. Depuis Sylla, Rome, en dépit d’elle-même, cherchait un maître. Elle acclama César. En 48, il avait reçu la dictature pour un an, pour dix ans après Thapsus, à vie après Munda. Honneurs et magisti atures s accumulèrent sur sa tête. Le titre de roi seul lui manquait. L apparence de la constitution était respectée, mais les pouvoirs étaient concentrés aux mains d’un seul.

Clément par nature, il le fut aussi par politique. Il gouverna pour tous. Adversaires et amis purent devenir ses collaborateurs. Le Sénat fut renouvelé, et, signe des temps nouveaux, César y appela des Gaulois et des Espagnols. Par la loi Julia, l’Italie reçut un régime municipal uniforme. Pour amalgamer les provinces, les imprégner de l’esprit romain, il fonda des colonies en Afrique, en Asie, surtout en Espagne et en Gaule. Parallèlement, il réduisait de moitié à Rome le nombre des participants aux distributions frumentaires. Rompant avec le passé, il rétablit Corinthe et Carthage. La future Narbonnaise, cessant d’être une terre de proie, se couvrit de villes florissantes. Il transporta dans les provinces la gradation qui avait assimilé l’Italie ; droit de cité, droit latin, sans les prodiguer.

Il effaça la trace des dissensions passées, rétablit dans leurs droits les héritiers des victimes de Sylla, encouragea l’agriculture, occupa le peuple par de grands travaux, favorisa les familles nombreuses. La suppression d’associations, instruments des factieux, l’amélioration des impôts, de la justice, des mesures sévères contre les abus des gouverneurs, restaurèrent l’ordre et l’autorité. La rapidité de son œuvre égale son ampleur. « Ce n’était qu’un canevas, mais que les siècles devaient se charger de remplir. Jamais homme d’État n’eut à ce degré la vision de l’avenir, la claire conscience de ce qu’on peut appeler la mission historique de sa nation » (Bloch) . « Et, nous dit Suétone, il projetait encore beaucoup d’autres grandes choses. »

Mais l’exercice du pouvoir absolu avait agi sur lui à son insu. Il semblait se plaire à humilier le Sénat. Des républicains réactionnaires étroits, des ambitieux déçus, se conjurèrent contre lui. Le 1 5 mars 44, jour des Ides, il se rendit au Sénat, malgré les avertissements. A peine fut-il assis que les conjurés l’entourèrent. Il tomba frappé de dix-sept coups de poignard. Parmi les assassins était Brutus qu’il se plaisait à appeler son fils. Jamais crime politique ne fut plus stupide, car il ne pouvait que replonger Rome dans l’anarchie sans rétablir un régime dégénéré et fini.

OCTAVE ET ANTOINE. — TRIUMVIRAT ET GUERRES CIVILES. — César mort, il fallut à Rome dix-sept ans pour retrouver son équilibre. Les conjurés auraient pu prendre le pouvoir, mais c’eût été renier le principe même de leur acte. Ils ne firent rien.

Le consul Antoine, au contraire, lieutenant de César, soudard grossier, justement décrié, mais éloquent, adroit et énergique, prétendit à la succession du maître. Devant le corps de César exposé sur la tribune de son forum, il enflamma le peuple par une harangue pathétique, lut le généreux testament du dictateur, profita de l’émotion populaire pour faire

Caton et PorcIA. Musée du Vatican. - Dans ce

groupe, peut-être un peu trop symétrique, toute 1 attitude est combinée pour exprimer l’affection et la confiance conjugales, conformément à ce que nous savons des sentiments familiaux de Caton et de son idéal de la vieille famille romaine.

Sarcophage dit de la vigne Amendola (musée du Capitole). — Ce monument, l’un des chefs-d’œuvre de la sculpture impériale, remonte vraisemblablement au temps des Antonins et imite un modèle alexandrin. Des cavaliers gréco-italiques luttent victorieusement contre des Gaulois, reconnaissables à leur coll ier.

ratifier tous les actes de César. Désorientés, les conjurés s’enfuirent. Soudain un compétiteur se présenta. C’était un jeune homme de dixneuf ans, plutôt chétif, sans autre courage qu’une certaine audace politique, «implacable pour ceux qui lui faisaient peur». Cet enfant était Octave, fils d’un chevalier et d’une nièce de César que celui-ci par son testament déclarait son fils adoptif et son héritier Là était sa force. Il se présenta modestement, disant qu’il venait assurer l’exécution des dernières volontés du dictateur et recueillir les biens qui devaient lui être dévolus. « Dès qu’il fut arrivé d’Apollonie, dit Suétone, il résolut d’attaquer à l’improviste Brutus et Cassius ; mais ils prévinrent ce danger par la fuite. Alors, s’armant de l’autorité des lois, il les accusa, en leur absence, du meurtre de César. Il célébra lui-même les jeux institués en mémoire de la journée de Pharsale, parce que ceux qui en étaient chargés n’osaient pas s’en acquitter. Pour être certain qu’il ne serait pas passé outre à ses volontés, il se porta candidat à la place d’un tribun qui venait de mourir. » Toutefois, son ambition se développait ou se révélait. L’opposition qu’il éprouva de la part d’Antoine, sur lequel il avait compté, ne fit que Texciter. Insinuant, il flatta les uns, corrompit les autres, se rendit populaire, leva une légion, détourna deux des légions d’Antoine. A la fin de 44, Antoine, dépassé, quitta Rome. A ce moment, Cicéron prit une place prépondérante. Il tenta, semble-t-il, de détruire l’un par l’autre les deux rivaux et attaqua violemment dans ses Phïlïpptques Antoine, qu’il croyait le plus redoutable. Brutus avait été nommé gouverneur de la Cisalpine. Antoine lui avait enlevé cette magistrature. Brutus, refusant de se soumettre, Antoine l’assiégea dans Modène. Le Sénat chargea Octave de marcher contre Antoine. Pris entre l’armée de Brutus et celle d’Octave, Antoine s’enfuit en Gaule (43) . Mais le Sénat ne permit pas au trop jeune Octave de briguer le pouvoir. Alors, il passa le Rubicon avec huit légions et demanda le consulat au mépris des lois qui fixaient les conditions d’accès aux magistratures. Octave avait agi comme le

premier César et la République semblait sombrer une seconde fois. Le Sénat envoya ambassades sur ambassades à Octave, mais en vain. Octave entra à Rome et, au mois de septembre 43, il fut proclamé consul jiar le peuple. Le Sénat se fit humble ; le procès des meurtriers de César commença :

Rome avait un maître. Antoine s’était constitué une forte armée : réuni à Lépide, il possédait vmgt-trois légions dans la Gaule Transalpine. .Vlais alors les adversaires.

au heu de continuer à se combattre, formèrent avec Lépide un triumvirat qu’un plébiscite confirma (43).

A Rome, d impitoyables proscriptions décimèrent les conservateurs. La plus illustre victime fut Cicéron, sacrifié par Octave aux rancunes d’Antoine, qui exposa sa tête, la langue percée d’une aiguille, sur la tribune aux harangues.

Marcus Brutus était mort, mais le parti républicain avait en Asie une armée commandée par Cassius et Junius Brutus. Ils furent défaits à Phihjipes par Antoine et Octave. Cassius se fit tuer jiar un affranchi, Brutus se donna la mort en disant : « Vertu, tu n’es qu’un mot ! » La mort fut prodiguée aux vaincus. Antoine resté en Orient se fit T esclave de la séduisante Cléopâtre. Tous deux menèrent en Égypte une existence scandaleuse. Octave revint à Rome où les amis d’Antoine lui créèrent mille difficultés. Agrippa lutta contre lui pendant deux ans. Enfin il remporta une victoire navale décisive près de Messine (36). Les légions de Sextus se donnèrent à Lépide, dont l’ambition grandit. Il prétendit devenir le premier. Octave débaucha ses légions. Lépide rentra dans la vie privée (36) .

Pendant cette période agitée. Octave, secondé par Agrippa et par Mécène, avait inauguré ce gouvernement sage qui devait illustrer le nom d’Auguste. Antoine, au contraire, continuait à scandaliser l’univers, et avait mal soutenu contre les Parthes 1 honneur du nom romain. Il distribuait aux enfants qu’il avait eus de Cléopâtre des portions de la province d’Asie et prétendait faire ratifier par le Sénat ces actes humiliants. Octave rompit avec lui, fit dévoiler publiquement ses turpitudes, lire le testament, vrai ou faux, par lequel Antoine reconnaissait comme l’héritier de César le fils du dictateur et de Cléopâtre, Césarion. Le bruit courut qu’Antoine voulait transférer à Alexandrie le siège de l’Empire, qu’il réservait un grand rôle à Cléopâtre. On lui retira charges et honneurs, mais ce fut à Cléopâtre que Ton déclara la guerre. C était la lutte de l’Orient et de l’Occident. Elle s’ouvrit sur terre et sur mer. Une rencontre eut lieu entre les deux flottes près du promontoire d’Actium. Cléopâtre, vite découragée, se retira. Antoine oublia tout pour la suivre. Sa flotte capitula, bientôt imitée par l’armée de terre. Antoine et Cléopâtre tentèrent de négocier. Octave débarqua à Alexandrie. Cléopâtre se fit passer pour morte ; Antoine, désespéré, se tua. La reine tenta de séduire Octave, qui, à ses avances, répondit par un accueil glacial. Elle se fit, dit-on, mordre par un aspic, apporté dans une corbeille de fruits (30) . Octave déclara l’Égypte province romaine et revint à Rome.

LA LITTÉRATURE SOUS LA RÉPUBLIQUE. — Première période. — Plus pratique qu’imaginative et sensible, Rome fut peu créatrice dans les lettres et les arts. Cependant, lorsqu’elle imite les modèles grecs, elle imprime à ses copies la marque de son génie propre.

Ses plus anciennes productions ; chants religieux, écrits des pontifes, épitaphes, n’étaient guère que des formules, des énumérations, des listes de faits. Le texte des Douze Tables est d’une forte concision.

Rien ne laisse supposer, comme le voulait Niebuhr, que la légende romaine soit le résidu de vieilles épopées. Il y avait bien des chants de funérailles, de banquets, des chants satiriques, des sortes de comédies bouffonnes, à demi improvisées, les Atellanes, mais la littérature ne commence que lorsque, par la Grande Grèce, Rome connut les œuvres grecques.

La Poésie épique et la Tragédie. — Un Grec de Tarente, .Lioius Andronicus, amené à Rome comme esclave en 272, y traduisit VOdys.sce ainsi que des tragédies et des comédies. Après lui, un Latin, Ncevius, donna des comédies pleines d’allusions mordantes, un jioème sur les guerres jiuniques, traita dans ses tragédies quelques sujets romains.

Ennius (239-169), Calabrais d’éducation grecque, protagoniste de l’hellénisme contre Caton, dans ses Annales en vers, fit de Thistoire romaine, mêlée de merveilleux, une éjiojiée. Rude, mais vigoureux, il frappe des vers sentencieux, a quelque imagination, du j)ittoresc|ue. Ses tragédies sont toutes grecques. Son poème eut un succès durable : V irgile ne dédaigna pas de lui faire des emprunts.

•Ile monna'. . au nom de Vercingélorix, poite une itiRie idéalit.i'i , '.an.s doute inspirée de <)uelque .Apollon hidléniijuc, <•! ne peut donner aucune indication lur e- traits véritable-, du héros.

LES ORIGINES, EA RO^■AL'T£, LA REPUBLIQUE — 105

Le Pont du Gard. — Il faisait partie dun aqueduc de 44 kilomètres qui amenait à Nîmes les eaux de deux sources situées aux environs d’Uzès. On l’attribue à Agrippa, gendre d Auguste (19 ap. J.-C.).

Parmi les tragiques, on cite encore Pacuoius et Attius. La tragédie fut d’abord appréciée des Romains, puis délaissée pour des spectacles matériels. On en composa encore, mais pour la lecture.

La Comédie. Piaule (254-184). T érence (194-159). — Grâce à l’heureux hasard qui a sauvé un grand nombre de pièces de Plaute ou attribuées à Plaute et six de Térence, la comédie est mieux connue. On distinguait la palliaia {pallium, manteau grec) et la togata (ioga, la toge romaine) . Nous n’avons que des pallialœ, qui traduisent ou imitent la comédie nouvelle des Athéniens, non sans y introduire beaucoup de traits romains.

Plaute écrit pour le peuple. Il a peu de philosophie, mais une verve truculente avec, çà et là, une pointe de sentiment.

Les sujets ne sont guère variés : ce ne sont que fils de famille qui, avec l’aide d’un esclave rusé, trompent un père méfiant ou naïf, un rival, un marchand d’esclaves, mais la matière est ouvrée de mille façons, et, sous le manteau grec, toute la petite bourgeoisie romaine nous donne la comédie. D’une tout autre portée morale, d’une tenue littéraire bien supérieure sont les pièces de Térence. Comme au peuple de Rome, elles nous semblent un peu froides dans leur élégance, en regard de celles de Plaute. Mais elles furent et demeurent le régal des délicats. Plaute offre beaucoup de caricatures, Térence des caractères types que l’on n’oublie plus. Après Térence, les iogatœ n’eurent qu’un succès éphémère, ainsi que les tentatives qui prétendirent donner à VAtellane, genre pourtant bien italien, une forme littéraire. Seul le mime, réaliste et léger, mêlé de sentences morales, survécut jusqu’à la fin de l’Empire.

La Satire. — «La satire n’appartient qu’à nous», écrivait Quintilien. En effet les Romains lui donnèrent un développement que la Grèce n’avait pas réalisé. Ennius, qui eut le premier à Rome une haute idée de la mission du poète guide des mœurs, composa un recueil de satires. Ce mot signifiait alors mélange et accueillait les sujets les plus variés. Les parties les plus remarquables en étaient VÉpicharme et V Éüéhémère, ouvrages contradictoires dont l’objet est un : battre en brèche la mythologie. Pour le pythagoricien Épicharme, les dieux figurent les forces de la nature; ce ne sont pour l’épicurien Évéhémère que des hommes divinisés. Ennius a donc des vues négatives, mais point de doctrine. Le second traité ne cessa de fournir des armes aux ennemis, philosophes ou chrétiens, du paganisme.

Lucilius (180-103) est le premier des satiriques proprement dits. On regrette la perte de ses ouvrages si loués.

La Prose. — L’histoire et l’éloquence sont deux genres que favo-

TemplE d'Auguste et de LiVIE. à Vienne (Isère). — Longueur, 27 métrés; largeur, 15 mètres; hauteur, 17 métrés. Cl. Xllrdein.

risaient le génie de Rome et ses institutions. Ils ne prirent un caractère artistique que sous l’influence grecque. Plusieurs annalistes rédigèrent leurs ouvrages en grec. Ainsi fit le noble Fabius Victor. Cœlius Anlipaler le premier, avec le récit de la deuxième guerre punique, tenta de faire œuvre littéraire. Il y inséra, à la manière grecque, des discours supposés. Le résultat fut médiocre.

Pour trouver un nom digne de vivre, il faut aller jusqu à Caton (234-149). Avocat, soldat, magistrat, sénateur, écrivain, il se piquait de personnifier l’esprit traditionnel, et pourtant, lui aussi, subit l’influence de l’hellénisme. Il toucha à beaucoup de genres, même à la versification. On a de lui des fragments et un ouvrage entier sur V Agriculture, pas composé, mais vivant. Rien ne donne mieux l’idée des vieilles mœurs rustiques et de la dureté romaine.

Le style est sec, simple et clair. Les débris de ses discours le montrent rude et caustique. Ses Origines racontaient celles de Rome et des principales villes de l’Italie. Caton choisit entre les faits, écarte les absurdités, regarde au delà de l’Italie, ne néglige ni climats ni productions. Sa forte personnalité trahit ses sympathies, ses antipathies, ses préjugés de plébéien. On lui doit la belle définition de l’orateur : « Un honnête homme habile dans l’art de bien dire. »

Des successeurs de Caton, auteurs de mémoires, de recherches érudites, les noms seuls nous sont parvenus. Presque tous sont en même temps grammairiens. Ils travaillent à fixer cette langue littéraire qui va s’écartant du parler populaire.

L’époque archaïque voit se former le droit romain. Elle compte des jurisconsultes renommés : Sextus Ælius, commentateur des Douze Tables; Caton et son fils, Manilius, les trois ScaVola, dont le dernier était considéré par Cicéron (92) comme un rnaître et qui ramenait le droit à des principes généraux. 1 ous s’inspirent volontiers de la doctrine stoïcienne, car la philosophie est introduite à Rome elle aussi. Stoïcisme, épicurisme, académisme ont des adeptes à Rome au II® siècle, mais tous les philosophes sont grecs.

Innée à Rome, l’éloquence atteint avec Caton 1 apogée de son développement naturel. Sous l’enseignement des rhéteurs grecs, elle devint un art. Au début du I"'' siècle, paraissent les rhéteurs latins, fidèles aux méthodes grecques.

Leur enseignement est connu par un ouvrage anonyme, très précis, joint ordinairement aux œuvres de Cicéron, la Rhétorique à Herennius. ^

II® PÉRIODE. — La Poésie. — Avec Lucrèce (99-55 av J.-C.), nous avons enfin un vrai, un très grand poète. Non que le poème de la Nature soit parfaitement équilibré et d’une forme irréprochable. De longues parties sont d’une lecture pénible. La langue philosophique et scientifique encore pauvre entrave 1 écrivain. Mais il a des morceaux d’une splendeur incomparable. Nul poète en

ROME

aucun temps n’eut un sentiment plus profond et plus communicatif des puissances mystérieuses qui meuvent la nature. La thèse est celle de la philosophie épicurienne, épousée avec une ferveur exaltée, car, par elle, il prétend délivrer l’homme de la crainte des dieux et des appréhensions de la vie future. Matérialiste, il ramène toute la science à la théorie des atomes. L’âme composée d’atomes périt avec le corps.

On a raillé cette théorie atomique, mais sur bien des points Cicéron. — Buste du musée de Naples. la science moderne

Cl. .vi.i.NARi donne un démenti aux

railleurs. L’erreur de

Lucrèce a été d’en tirer des conséquences qu’elle n implique point. Il a entrevu l’indestructibihté de la matière, l’hérédité, le déterminisme, l’évolution. Tout cela mêlé d’erreurs dont quelques-unes semblent extraordinaires, mêm.e pour son temps. Si cette physique appartient à Démorrite, il la fait sienne par une assimilation qui prouve la puissance de son intelligence. Sa morale, inférieure, prêche une abstention égoïste, bien contraire à l’idéal civique des Romains. Lucrèce est un pessimiste. L’explication ou l’excuse d une phil osophie si sombre est qu’en effet la conception antique de la divinité était au fond pleine de terreur et aussi que Lucrèce vécut dans la période désolante des proscriptions.

Il fait exception parmi les poètes contemporains. La plupart, disciples des Alexandrins, traitent de petits sujets, en un style soigné, avec un souci d’érudition. Au-dessus d’eux s’élève Catulle. Il a naturellement la grâce, l’esprit, l’aisance; mais surtout la souffrance d’un amour mal placé lui inspire un accent vrai et passionné. Lucrèce a ouvert la voie à Virgile, Catulle a donné à Rome la poésie personnelle.

On écrit encore tragédies et comédies, on ne joue que les anciennes. Seuls les mimes de Laberius et de Publias Syrus sont en faveur. Du second, on tira un recueil de sentences que saint Augustin apprendra encore. Varron d'Atta suit les traces d’Ennius avec une épopée sur la Guerre d’Arioviste, des Alexandrins dans ses Argonautes.

La Prose. — Au début du I'''' siècle, la prose atteint une perfection plus grande encore que la poésie. Quatre noms surpassent les autres : César,

Salluste, Parron , Cicéron. A part quelques lettres, l’œuvre historique de César a seule survécu. Il avait écrit sur la grammaire et composé des poèmes. Selon Tacite, s’il eût poursuivi la carrière oratoire, Cicéron seul l’eût dépassé. Les Commentaires sur la guerre civile sont des narrations simples et rapides, volontairement impersonnelles, qui donnent l’impression de la réalité, de la vérité. César, sans jamais mentir, présente les faits sous le jour le i)lus favorable à sa personne et à sa cause. Pour une part, les Commentaires reproduisent des rapports .idressés au Sénat. .Avec sa réputation de général, l’auteur avait à soutenir une politique. On ne peut s’attendre à ce qu’il mette en lumière ses erreurs, ses échecs, ses imprudences II y a même du pamphlet dans la Guerre civile, mais si hal)ilement dissimulé !

Le style est d’une pureté admirable;

le récit militaire, à part quelques obscurités voulues, le modèle du genre.

Salluste (86-35) est exclusivement historien. Styliste recherché, il fuit l’expression banale, affiche l’archaïsme. Comme son modèle Thucydide, il est d’une concision parfois obscure. Pour le fond, il juge en moraliste, ce qui surprend un peu chez un homme politique décrié et de mauvaises mœurs. Il cherche les causes des événements. Sa narration est tendancieuse, car, sous une apparente sévérité, il défend le parti démocratique. 11 excelle dans les portraits; ses discours sont bien composés, parfaitement adaptés aux caractères. On a de lui la Conjuration de Catilina et la Guerre de Jugurtha. Proconsul en Afrique, il y recueillit des documents pour ce dernier ouvrage, mais songeait surtout à rappeler la vénalité de la noblesse. Salluste fait penser et n’ennuie jamais.

Polygraphe, le plus érudit des Romains, P arron fut mieux qu’un compilateur, sans être un grand écrivain. César l’avait chargé de créer les bibliothèques publiques. De ses nombreux écrits, il n’en reste qu’un entier sur V Agriculture, où l’expérience personnelle s’ajoute aux emprunts. Le style en est soigné. Il souhaitait réveiller le goût pour l’agriculture, de même que celui des cultes nationaux par ses Antiquités divines et humaines, qu’analysa saint Augustin. Dans le traité de la Langue latine, le philosophe recherchait les origines et l’évolution du langage. Parmi une foule d’autres savants ouvrages, il faisait une large part à la philosophie, et ses Satires Ménippées, mélanges variés en prose et en vers, avaient surtout pour objet d’amener ses concitoyens à l’étude de cette science. Varron fut brave soldat et politique sage. Son nom reste l’un des plus respectés de la littérature romaine.

L Éloquence. Cicéron. — Au I" siècle, les jeunes gens ne se contentent pas d’étudier à Rome et en Italie. Beaucoup vont à Athènes, en Asie Mineure, à Rhodes, suivre les leçons des maîtres réputés. Leur genre préféré est l’asiatique abondant, imagé, pathétique, plutôt que la sobre manière attique. César est un attique; Hortensius, que Cicéron dépassa sans l’éclipser, un asiatique. Cicéron se rattache plutôt à l’école rhodienne, qui tient le milieu.

Le maître de l’éloquence, de la rhétorique, de toute la prose est Cicéron (106-76). Sa vie se partage entre le barreau, la politique et les lettres. Élève brillant dans sa petite ville natale, Arpinum, il vint à Rome où il écouta avec passion les discours des orateurs en renom, débuta jeune, et dès son second discours, pour Roscius d'Amérie, conquit sa place au barreau, puis étudia en Grèce, en Asie, à Rhodes, et au bout de quatre ans, revint, nous dit-il, transformé.

C’est au nom du parti démocratique qu’à ses débuts il s’était attaqué aux créatures de Sylla, c’est pour combattre la noblesse qu’il met son talent au service des revendications siciliennes contre Verrès. Enfin consul, il abat Catilina. La peur de la démagogie le rapproche des conservateurs modérés. Exilé par la vengeance des

démagogues, plus timide au retour, il revient au parti démocratique qui a pour chefs César et Pompée; puis, quand le différend éclate entre ces deux hommes, après bien des hésitations, il suit en Épire Pompée devenu le tenant de la noblesse, prend part à la guerre, se lasse après Pharsale, se rallie à César, qui le recherche, lorsque la modération du vainqueur a calmé ses craintes d’un régime révolutionnaire, se détache quand les allures du dictateur prennent une tournure monarchique, applaudit à sa mort.

Pour la première fois au premier plan, il n’est pas de force à lutter contre Octave et contre Antoine, et meurt, victime de cet idéal de paix, de liberté, de modération qui explique ses revirements et fait sa supériorité morale sur les politiciens de l’époque. Son proconsulat de Cihcie (5 I ) montra qu’à cet idéal il savait conformer ses actes.

Orateur, Cicéron est toujours avocat. Il excelle à découvrir le faible de l’adversaire, à dissimuler le sien sous des à côté ; si la cause est trop mauvaise, il se rejette sur la pitié; il varie ses moyens suivant le temps et l’auditoire, amuse et repose par des

Scène de comédie, signée Diosconde de Samos. — .Mosaïque du musée de Naples provenant de la villa dite de Cicéron, aujourd'hui recouverte, l'i \i.i\,,Ri

LES ORIGINES, LA ROYAUTE, LA REPUBLIQUE — 107

traits d’esprit, des anecdotes, est tour à tour mordant, satirique, complimenteur. C’est un vrai Italien. Ses ressources de style sont infinies, ses connaissances universelles, au moins superficiellement. L’expérience de l’homme d’Etat donne autorité à sa parole. Il emporte l’adhésion surtout par un charme enveloppant. De l’action, nous savons par le témoignage des anciens qu’elle était incomparable.

Cicéron a beaucoup médité, beaucoup écrit sur son art. Le traité de VInüention est une œuvre de jeunesse et d’école. Les beaux traités Sur l'orateur et surtout ['Orateur sont infiniment plus riches et plus variés. Le Brutus (46) est une histoire de l’éloquence romaine. Il se piquait de philosophie. Il s’y montre très Romain, car il n’oublie jamais l’utilité pratique. C’est le désordre politique qui l’amène à écrire le traité de la République (54-51) par lequel il s’efforce de répandre le goût d’un gouvernement harmonieux, où, suivant les idées d’Aristote, s’unissent les meilleurs éléments des formes aristocratique, démocratique et monarchique. Il le complète par les Lois, effort de conciliation entre la philosophie grecque et les lois romaines. Quand la dictature fait trêve aux luttes politiques, il demande à la philosophie consolation et distraction. Les Aca¬

démiques, la Nature des dieux, la Divination, le Destin, sont théoriques: la [Vieillesse, l'Amitié, plus pratiques, ainsi que les Devoirs, le plus parfait de ses écrits philosophiques.

Des écrits de Cicéron, la partie demeurée la plus curieuse est la Correspondance, auto-biographie et vivant tableau de la vie romaine au jour le jour. Il s’y livre tcut entier, avec ses enthousiasmes, ses hésitations, ses effusions de cœur, la clairvoyance d’un esprit critique, les angoisses du patriote.

On a beaucoup médit du caractère de Cicéron, de sa faiblesse, de sa versatilité, de sa vanité puérile. Pourtant ses discours de début contre les protégés de Sylla, les Verrines, les Catilinaires, les Philippiques sont des actes de courage. Sa mort fut d’une irréprochable dignité. Pour un homme naturellement timide et dont le tempérament était plutôt d’un homme de lettres, tout cela est assez honorable. Au fond Cicéron était à la fois un libéral et un ami de l’ordre. 11 cherche avant tout la liberté; quand il en désespère, il accueille le régime qui assure l’ordre. Il fut intègre, eut le culte de l’amitié, une tendresse paternelle exquise. On peut lui pardonner quelques faiblesses et, en dépit des ironistes, admirer et aimer « la grande et belle âme de Cicéron » (de Sacy) .

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