LA POÉSIE
Virgile (70-19 avant J.-C.) la domine de très haut. Favori du cercle de Mécène, il jouit de la faveur d’Auguste. Avec l’allure timide d’un paysan, il avait une santé délicate, une âme enthousiaste, une sensibilité exquise. Il débuta par les Bucoliques, petits poèmes rustiques dialogués ou non, d’un genre conventionnel, où il introduit cependant un sentiment personnel. La quatrième églogue où, sur le ton prophétique, il annonce le
bienfait d’un nouvel âge d’or, s’élève déjà à la plus haute poésie.
Dans les Céorgiques, si parfaites, il a su allier l’exactitude très étudiée d’un poème didactique à une profonde poésie qui rappelle Lucrèce. En célébrant la vie rustique, il seconde les vues saines de l’empereur, désireux de ramener les Romains à une vie simple et féconde.
C’est encore à la pensée impériale qu’il s’associe en composant l’Enéide, poème national où, non seulement, sont rappelées les lointaines origines de Rome, mais où, grâce à l’ingénieuse fiction de la descente d’Énée aux Enfers, il glorifie les héros qui illustreront la patrie jusqu’à Auguste, dont le règne est le couronnement de leurs efforts. L’imitation d’FIomère n’empêche pas l’inspiration d’être toute romaine. Un sentiment profondément religieux imprègne l’œuvre entière, une érudition filiale la soutient. La forte peinture des passions, un sentiment mélancolique de la destinée humaine, la pureté de la langue et du style font de Virgile, après le poète
de Vlliade, un modèle souvent imité, rarement égalé.
Protégé de Mécène, jaloux de sa libellé, fut FJorace (65-8 av. J.-C.) , né à Venouse, fils d’un affranchi qui dirigea avec amour son éducation, achevée à Athènes. Pendant les guerres civiles, enrôlé par Brutus, il ne se piqua pas de courage. Vivant tantôt à la campagne, content d’une « médiocrité dorée », Horace, nature honnête et moyenne, épicurien aimable, esprit sage, fin et mordant, chez qui la raison prédomine, ne célèbre des vertus plus hautes que pour plaire à Auguste. Cependant, il n’est pas insensible à la grandeur romaine. Il composa des Odes sur toutes sortes de sujets, avec une grande variété de rythmes: des Épodes, généralement satiriques ; des Satires littéraires et morales, des Épiires, plus apaisées, dont l’une, aux Pisons {Art poétique) , énonce les règles du goût, de la composition, les préceptes de l’art dramatique, et enfin le Chant séculaire.
Horace est un classique d’un goût très pur. Auguste faisait grand cas de lui.
Les Élégiaques chantent leurs sentiments personnels, leurs amours.
Tibulle (54?- 19? av. J.-C.) est un poète facile, élégant, sans vigueur.
Properce (49-15 av. J.-C.) en a davantage, avec trop de préciosité.
Tous deux reviennent à l’a.exandrinisme; ce sont déjà des poètes de
décadence. Ils ont vraiment aimé; de là, le charme de leurs vers.
Type accompli du poète mondain, OviDE (43-17 ap. J.-C.) ! facile, ingénieux, piquant et superficiel, écrit avec une grâce perverse, pour les gens du monde, les Amours, VAri d'aimer, le Remède d'amour, les Cosmétiques, conte les fables mythologiques avec plus d’esprit que de conviction dans les Métamorphoses. Dans les Fastes, poème un peu froid, précieux pour l’antiquaire, à la demande d’Auguste^ il explique jour par jour, d’un ton trop peu sérieux, l’origine des fêtes et des cérémonies romaines.
Seul son exil inexpliqué à Tomes, sur le Pont-Euxin, où il mourut, lui inspire des accents sincères. Si sa douleur manque d’héroïsme, elle est du moins émouvante encore que monotone dans la plainte indéfiniment répétée des Tristes et des Pontiques.
LA PROSE. — \C Histoire romaine de TitE-Li\'E (59-19 ap. J.-C.) est le plus beau monument historique élevé à la gloire de Rome. Des 1 42 livres qui la composaient, il n’en reste que 35 avec des résumés des autres. On appelle Décades de Tite-Live des groupe de 10 livres. Il était né à Padoue, et Asinius Pollius prétendait trouver dans son style des traces de pataüinité, sans doute des provincialismes qui nous échappent.
Comme historien, et bien qu’il n’ait pas toujours choisi ses sources avec assez de critique, la valeur de Tite- Live est grande.
Il avait compulsé une foule de livres, mais sans recourir aux documents originaux. Il cherche la vérité, il a pour guide le bon sens.
Son patriotisme le pousse à adopter les versions les plus favorables à Rome. Ses narrations sont bien ordonnées, parfois émouvantes; les discours, dont il est prodigue, la plupart inventés, mais avec vraisemblance, sont psychologiquement exacts, nourris de faits, très éloquents. La phrase, savante, coule limpide et majestueuse comme un beau fleuve.
Vers le même temps, Trogue- PoMPÉE écrivait l’histoire des peuples autres que le romain. De ses Histoires philippiques, nous n’avons qu un résumé exécuté plus tard par Justin, et qui apporte quelques faits nouveaux. ViTRUVE traita de l’^rchitecture. Labéon et Capiton furent les chefs de deux écoles de jurisconsultes. Hygin, Verrius Flaccus sont grammairiens et polygraphes. De SÉNÈQUE LE RhÉTEUR, on possède un recueil de compositions d école, curieux par la bizarrerie des sujets et un mauvais goût qui indiquent la décadence de l’enseignement des rhéteurs.
DE LA mort D’AUGUSTE A LA FIN DU IP SIȬ CLE. — L’âge classique, après Auguste, peut être considéré comme clos. Il y a encore de bons et même de très grands écrivains, mais aucun n’échappe à la recherche de l’effet, peu à l’affectation, à l’abus du trait. La langue commence à s’altérer. Plusieurs ne sont même pas originaires de l’Italie.
LA POÉSIE. — Phèdre, qui eut à souffrir de Séjan, et s’en vengea, introduit un genre nouveau à Rome, la fable. Il est d’une élégante concision, ne manque pas d’esprit, a de l’amertume et du pessimisme.
Perse (34-62) est un satirique vigoureux, d’une trop réelle obscurité, passionné de stoïcisme. Violent, éloquent, plein de verve, déclamatoire est JuvÉNAL (dates inconnues) . MarTIAL (40- 1 02 ?), Espagnol besogneux, flatteur de Domitien, traite avec esprit, dans ses Épigrammes, mille très petits motifs. LuCAIN (39-65) , poète parfois vigoureux, souvent brillant, voulut, dans sa Pharsale, surtout dans la deuxième partie, inachevée, venger la mémoire de Pompée et du parti vaincu. Les avis ont toujours été très partagés sur son mérite. Les tragédies de SÉNÈQUE, sans doute le même que le philosophe, brillantes déclamations, ont plus de valeur philosophique que dramatique Ge sont des manifestes stoïciens. Bien que faites pour la lecture, elles ont exercé une profonde influence sur notre théâtre classique.
LA PROSE. — La prose l’emporte de beaucoup, et quelquesuns des plus grands noms de la littérature latine appartiennent à cette époque féconde. Sous les Césars, 1 oppression gêne l’histoire comme 1 éloquence et, de plus, les historiens n ont pas l’expérience des affaires. Beaucoup d œuvres ont péri ; perte peu regrettable si 1 on en juge py^ la puérilité d’un ValÈRE MaximE (vers 31) et la flagoinerie à 1 égard d Auguste, de Tibère, de Séjan, qui gâte le ^lent de Velleius PatERCULUS et fausse la vérité. QuiNTE- CuRCE appartient peut-être à cette époque. On a dit de lui qu’il a écrit non l’histoire, mais le roman d'Alexandre le Grand. Du moins son style, peu classique, a-t-il de la couleur et son récit est-il fort agréable.
Cette liberté qui manquait à ses prédécesseurs, TaciTE, contemporain de Ne^a et de Trajan, la mit à profit. Fils d’un procurateur ae la Gaule Cisalpine, gendre du consul et gouverneur de Bretagne, Agiippa, lui-même parcourut la carrière des honneurs, acquit A'^f*^*^^***^*^^^ hommes et de la politique. Ses livres de début. Dialogue des orateurs, Agricola, le second plutôt un éloge qu’une histoire, sont des œuvres littéraires; la Germanie est un tableau
bien documenté qui semble inspiré par 1 idée morale d’opposer la simplicité barbare à la corruption romaine. Les Histoires et les Annales, écrites d après les documents originaux et plus encore d’après les livres de ses devanciers et les témoignages oraux ou écrits que sollicita 1 historien, sont ses ouvrages principaux. Sa devise est Sine ira et studio. Il cherche donc l’impartiahté, mais il a été trop frappé de la tristesse des temps qu’il raconte pour y atteindre tout à fait. Moraliste et pessimiste. Tacite est un juge et un vengeur. Les vices, la cruauté des uns, la bassesse, la lâcheté des autres, lui font perdre de vue l’œuvre accomplie par le régime. Il a donc besoin d’être complété. Mais quel historien a la vigueur de son style, le dramatique de ses narrations, la grandeur farouche de ses tableaux, la pénétration de ses portraits? C’est avec raison que Racine l’appelle « le plus grand peintre de l’Antiquité ». Son style, toutefois, n’est pas sans obscurité. S’il excelle à trouver des formules saisissantes, il abuse parfois de la concision, cherche trop l’effet. Sa phrase heurtée est tout à l’opposé de celle de Cicéron. Par ses qualités comme par ses défauts, il force l’attention, fait partager au lecteur sa passion, le captive et l’entraîne.
Bien différent est SuÉTONE (75?-160?), secrétaire d’Adrien, observateur implacable de la cour, l’homme du document, méthodique, ennemi de toute déclamation. Outre des ouvrages d’érudition, il avait composé un De Viris illustribus dont il reste une partie. Les Vies des Douze Césars sont un recueil des plus curieux, catalogue des vices, des vertus, des actes des empereurs. Avec un parfait sang-froid, il raconte des anecdotes monstrueuses, mais peut-être son impartialité est-elle plus apparente que réelle. Il accueille avec une évidente complaisance tout ce qui peut noircir les empereurs peu favorables au parti sénatorial.
Ce n’est pas par la valeur littéraire que se recommande la vaste compilation de Pline l’Ancien (23-79) . V'Histoire naturelle est un immense recueil quasi encyclopédique de notes mises bout à bout, sans critique, infiniment précieux cependant par la multitude de renseignements qu’il renferme. Pline, curieux et travailleur, avait écrit des ouvrages historiques aujourd’hui perdus. Il périt en cherchant à porter secours aux victimes de l’éruption du Vésuve, en sa qualité de commandant de la flotte de Misène, et non comme on le répète couramment par curiosité scientifique.
Son neveu, PlinE LE JEUNE (62-113?), peut être considéré comme le type de l’honnête homme lettré au temps des Antonins. Il suivit la carrière des honneurs, mais surtout aima les lettres. Il écrivait avec plus de soin que de naturel des 'poèmes et des discours destinés aux lectures publiques, si fort à la mode de son temps. Son Panégyrique de Trajan a les défauts du genre, mais le mérite de la sincérité. Ses Lettres offrent un piquant tableau des
Mosaïque de SouSSE (Afrique). — Virgile entre deux Muses. Il déroule le premier livre de VÊnéide, dont on peut lire le commencement. Ce portrait passe pour le seul authentique de Virgile.
ROMt
Villa D Adrien. — Ruines du Natatonum. Rotonde avec un bassin dont le milieu est occupé par un îlot qui était orné de colonnes. On a supposé, à tort ou à raison, que ce bassin
servait à la natation, i'.l. Ali.vari.
mœurs d’alors tant à Rome qu’en province. Sa correspondance avec Trajan, lorsqu’il était gouverneur de Bithynie, est un précieux document historique, notamment en ce qui concerne la procédure contre les chrétiens. Toutes ses lettres décèlent un homme de goût et de cœur, un peu trop sensible au succès, et non sans souci de la postérité. Elles suffiraient à montrer qu’il ne faut pas prendre trop à la lettre les déclamations des moralistes et qu’il subsistait d’excellents éléments dans la société romaine et provinciale.
Rome était naturellement portée vers le stoïcisme. On ne peut s’étonner de voir la philosophie représentée surtout par un adepte de cette école si bien adaptée aux dures conditions faites sous les Césars aux caractères indépendants, et où ceux-ci trouvaient un refuge pour la vie et pour la mort. Métaphysique froide, sans espoir d'immortalité personnelle, morale hautaine, le stoïcisme cependant ne convient qu’à quelques âmes d’élite. Encore ne leur suffit-il pas toujours. SÉNÈQUE (4-65) , Espagnol élevé à Rome, précepteur, conseiller, puis victime de Néron, s’il en est le plus complet représentant à Rome, ne s’en contente pas absolument. Le philosophe se double d’un homme pieux, presque mystique, qui conseille de se jeter dans les bras de Dieu comme dans ceux d’un père, et aspire au bonheur éternel. Les Lettres à LuctUus sont des lettres de direction, écrites pour la publicité, dont le prosélytisme se prolonge en de nombreux Dialogues et Traités Si Sénèque n’a pas connu saint Paul, dont les relations avec le frère du philosophe sont avérées, il n’est pas impossible que la doctrine chrétienne ail exercé sur son esprit quelque influence.
Brillamment représentés sont le droit et l’érudition par les jurisconsultes SalVIUS Julianus et GaiuS, le médecin Celse, le géographe PoMPONIUS Mela, l’agronome COLUMELLE, l’écrivain militaire et ingénieur Frontin, le philologue et antiquaire Aulu-Gelle, cependant que le sage et savant QuiNTILIEN (fin du I"'' siècle) , Espagnol romanisé, le premier professeur rétribué par I Ltat, donne dans son Institution oratoire, avec la plus complète théorie de son art, des vues intéressantes sur l’éducation et d’imijortants jugements littéraires.
Bien inférieur à Quintilien est Fronton (après 147), Africain, maître de Marc-Aurèle et de Lucius Verus, esprit frivole, écrivain [irétentieux sans grand talent, dont la réputation ne s’est pas maintenue. Ce devait être un bon et honnête homme, à en juger par la reconnaissance que lui gardèrent ses nobles élèves.
Un genre nouveau à Rome jouit alors d’une grande vogue, le roman, d’origine grecque. Le Satiricon, de PÉTRONE, autant qu’on en peut juger par ce qui en reste, était, plutôt qu’un ouvrage com- I)o,sé, une suite d’aventures, une satire d’une partie de la société romaine, tracée avec infiniment de verve et d’esprit, dans une langue soujile et variée, souvent d’un réalisme cru.
.-Xi'ULÉE (né vers I 24) est un Africain, grand voyageur, rhéteur, jihilosophe et mystique. Il y a peu d’originalité dans ses dissertations jilatoniciennes. L'Apologie est un spirituel plaidoyer con¬
tre l’accusation de magie qu’on lui avait intentée. Les Florides, extraits de ses déclamations, donnent une juste idée d’un genre brillant et vide. Fort amusant, bien composé, est son roman de VAne ou la Métamorphose, plutôt traduction de modèles grecs qu’œuvre personnelle, écrit d’un style volontairement singulier, surabondant en traits, en images, en antithèses.
Bien qu’ils aient écrit en grec, on ne saurait omettre les deux illustres rej^résentants de la pensée stoïcienne sous les Antonins, l’esclave ÉPICTÈTE et l’empereur Marc- Aurèle.
En résumé, à part quelques exceptions, toute cette période encore brillante se distingue par le cosmopolitisme des écrivains et des idées, par la recherche, l’emphase et souvent le mauvais goût, l’érudition, mais aussi par les tendances humaines et une curiosité inquiète des grands problèmes par où se manifeste la transformation complète du vieil esprit romain dans un sens universel, parallèle à celle qui modifie les institutions politiques.