XVI. LA RELIGION
LES DIEUX. — Il y a à Rome, comme partout, une religion primitive, il y a un culte officiel, à peu près immuable, il y a un culte privé traditionnel. Mais, à travers les siècles, se forme une juxtaposition d’éléments très divers qui modifient les vieilles croyances des Quintes, un flux qui apporte à la Cité-Reine croyances et pratiques venues des centres religieux les plus lointains, un reflux qui les remporte pour en opérer la diffusion et, à partir de l’Empire, déposer le ciment de l’unité politique et morale, le culte de la déesse Rome et des empereurs. L’histoire religieuse
Columbarium des aflranchis de César, sur la voie Appienne. Les urnes funéraires étaient déposées dans les niches. On en voit encore quelques-unes. Cl .vlinaki
ROME
Jt
Prisonniers barbares faisant leur soumission a l’empereur Marc- AuRÈLE. Bas-relief de ! arc de triomphe élevé à cet empereur sur la voie Flaminienne. — Musée du Capitole. Cl. Alin.vri.
à Rome suit d’une manière à peu près constante l’histoire politique : étroite et italique au début, hellénisée un peu plus tard, périclitante à la fin de la République, revivifiée avec le rétablissement de l’ordre par Auguste, pénétrée d’éléments mystiques par le contact avec l’Orient, syncrétique enfin jusqu’à perdre son essence même, le polythéisme. Elle est mûre alors pour faire place au christianisme.
Si la religion proprement romaine eût été dogmatique, il n’en eût pas été ainsi. Mais, purement formaliste, fondée sur cette idée très peu complexe que les dieux se satisfont de formules et de gestes, il lui suffit que les rites traditionnels soient respectés; pour tout le reste, elle laisse la conscience religieuse entièrement libre.
Sociale, politique, elle s’opposera seulement à la célébration des cultes étrangers à l’intérieur de l’enceinte consacrée, le pomœrium.
Ni légendes, ni représentations plastiques, ni fêtes brillantes. Le vieux Romain adore de pures abstractions, les forces de la nature, divisées en un nombre infini de dieux particuliers dont la liste, avec les formules de prières qui leur conviennent, constitue les iudigilamenla (dieux indigeles) . Tout être, toute chose a de plus son génie, qu’on honore. Quelques divinités émergèrent au-dessus de cette multitude : Janus, vieux dieu italique du soleil; Jupiter, dieu du jour et des phénomènes atmosphériques; Mars, dieu viril, protecteur de la guerre et de l’agriculture; Junon, parèdre de Jupiter et qui, sous le nom de Lucina, préside aux naissances; Saturne, père des semences, et Lua, qui les détruit; le montagnard Faunus, protecteur des troupeaux, et le forestier Silvain; Neptune, père des faux, et y ulcain, dieu du feu; Orcus, Dis Pater, Mania, divinités infernales. Souvent ces dieux sont groupés par couples des deux ■xes.
I oute vie ne finit pas avec la mort. D’où le culte des ancêtres, Mam /.-' T.,, que l’on honore par peur autant que par respect. Avec h honn<Tir‘ rendus aux Pénales, protecteurs de la maison; à V .,ta, déf i‘ du ol et du foyer, patronne de la famille et de la cité, gardienne de la chasteté, c’est le culte domestique, cher aux Romains.
La conquête de l’Italie introduisit de nouveaux dieux. L’an¬
nexion d’un territoire entraînait, sans obligation, celle de ses dieux protecteurs. Les Tarquins établirent à Rome la triade étrusque : Jupiter, Junon, Minerve, qui devint prépondérante. Elle fut encore autre chose. Le culte officiel n’appartenait, jusque-là, qu’aux seuls patriciens. Le Capitole s’ouvrit à tous. Alors aussi commence l’hellénisation des dieux romains, qu’achève le contact avec la Grèce au point de supprimer toute distinction. L’imagination grecque fournit à Rome des légendes comme celles de Saturne ou de Romulus et leur art une forme humaine aux dieux. Les livres sibyllins venus de Cumes, indiquant les mesures à prendre quand les cérémonies ordinaires ne suffisaient pas, introduisirent plusieurs divinités et des cérémonies coînme le lectisterne ou repas des dieux et les supplications, composées de prières et de rites étrangers auxquels tout le peuple prenait part.
Puis des cultes d’allure mystique et sensuelle apparaissent ; Magna Mater, figurée par la pierre noire de Pessinonte, est appelée sur le Palatin en 204; la guerre de Mithridate amène la déesse de Comana et son culte sanglant; en 193, les orgies du culte de Bacchus sont condamnées par le Sénat. Le culte égyptien d’Isis, interdit plusieurs fois, est consacré officiellement en 43 av. J.-C.
Mais, dans ce chaos, le Romain ne reconnaît plus ses dieux, la mythologie des poètes le scandalise, la philosophie sape la religion. L’incrédulité gagne les hautes classes, dont l’exemple entraîne le peuple. A la fin de la République, les sacerdoces ont peine à se recruter, les temples tombent en ruine. Auguste les releva, soutenu par la réaction religieuse qui suit les malheurs publics. Mouvement d’abord plutôt traditionaliste. Mais la vieille religion formaliste ne satisfait pas le sens religieux de plus en plus éveillé. Depuis les Antonins, la tendance mystique déjà existante s’accentue. C’est vers les cultes orientaux, non plus civiques, mais humains, où le symbole cache une philosophie, où le culte flatte les sens et l’imagination, où les mystères donnent à l’âme un aliment, où les prêtres sont d’habiles manieurs d’âmes, que se tournent les esprits religieux. Ils y trouvent de hautes satisfactions, bien qu’au mysticisme de ces cultes se mêlent des éléments bas et grossiers. Mais, plus encore que ceux des divinités alexandnnes ou syriennes, le culte de Miihra, dieu solaire des Perses, aux deux derniers siècles du paganisme, répondit au besoin d’une religion plus haute. Ce fut lui qui opposa au christianisme la plus redoutable résistance et que Julien prétendit substituer à celui-ci.
Parmi ces mouvements divers, il en est un qui les domine : l’acheminement vers l’idée de l’unité divine, longtemps réservée aux seuls philosophes. La conception des dieux jaloux de la cité s’effaça la première, puis se fit l’identification de tous les dieux de l’Empire, enfin cette tentative de fusion de la philosophie et de la religion, tous éléments qui constituent ce qu’on appelle le syncrétisme. Dans le même sens agissent les cultes orientaux, d’un monothéisme discret, enfin les influences juive et chrétienne.
LE CULTE. — A Rome, le culte est un élément essentiel de l’organisation de la cité. Il est politique, au sens propre du mot, et la religion est mêlée à tous les actes de la vie publique aussi bien qu’à ceux de la vie privée. D’abord, instrument de domination aux mains des patriciens seuls possesseurs du jus sacrorum, il demeura une puissance, comme le montre le soin qu’eurent les empereurs de s’approprier le titre de Grand Pontife. Il n’y avait pas de caste sacerdotale, mais des prêtres, dont certains étaient organisés en collèges.
Les magistrats, assistés d’un augure, prenaient les auspices et, en déclarant les dieux hostiles, pouvaient ajourner une assemblée, un vote. Quand les plébéiens devinrent magistrats, il fallait bien qu’ils eussent part à ces pouvoirs. La loi Ogulnia, en 300, brisa les dernières barrières. Ils eurent accès à tous les sacerdoces.
On peut distinguer les sacra priüata, culte familial dont le jrère de famille est le jirêtre ; les sacra genlilicia, célébrés par les genliles qui possèdent un autel commun; les sacra publica, qui concernent la cité. Ce culte public se divise en sacra popularia, célébrés par le peuple entier en de certaines fêtes et sans prêtres, et les autres cérémonies publiques qui ont besoin du ministère sacerdotal.
A l’origine, le roi était le prêtre souverain. Il fut remplacé par le rex sacrorum.
Les flarnines étaient des prêtres consacrés individuellement au service d’un dieu, chargés spécialement et uniquement du service d’un dieu, soumis à de strictes observances.
Les quatre principaux collèges de jîrêtres furent : les Pontifes. qui, avec leur chef, le Grand Pontife, avaient la garde de tout le culte national, la rédaction des archives publiques, du calendrier, des fastes; \es Augures, interjirètes des ausjiices; \esQuindecemoiri sacris faciundis, gardiens des livres sibyllins, jirofecleurs des cultes étran-
L'EMPIKE
Sacrifice romain, dit SuOVÉTAURILE. — Les autels sont décorés de feuillages ; devant se t'enne le ministre du culte.
divers personnages (époque d’Auguste). Cl. Girauho.n.
puis
ificat:
ur et les victimes qu accompagnent
gers; les Septemviri epulones, chargés des banquets sacrés. Puis venaient les Fétiaux, qui s’acquittaient des formalités relatives aux relations avec l’étranger; les Saliens de Mars; les Luperques de Faunus; les Awales de Dia, déesse de la terre productive; les Sodales augustales, voués au culte impérial ; les Haruspices, d’origine étrusque, chargés par Claude d’inspecter les entrailles des victimes et d’interpréter les prodiges. Les Vestales avaient la garde du feu de la cité, et demeuraient trente ans sans se marier au service du Grand Pontife.