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CHAPITRE PREMIER

ROMAINS ET BARBARES

i. L’EMPIRE ROMAIN AU IV^ SIÈCLE

Au I\'^ siècle, l’océan Atlantique et l’Euphrate, le Rhin et le Danube sont les limites de l’Empire, qui ccmqnend en outre l’île de Bretagne, l’Afrique du nord, l’Êgypte, et n’a d’autres limites que le désert.

Il est partagé en quatre prcfeclures du prétoire : pour l’Empire d’Orient, l’Orient et l’Illyrie; pour l’Empire d’Occident, l’Italie (capitale Milan), avec l’Afrique et la Gaule (capitale Trêves, puis Arles) , avec l’Espagne et l’île de Bretagne. Chaque préfecture est divisée en diocèses, qui ont à leur tête un vicaire, et chaque diocèse en provinces, avec un gouverneur.

Le compromis établi par Auguste portait en soi le germe du pouvoir absolu. L’évolution s’est achevée avec Dioclétien et Constantin. L’empereur est devenu le maître (dorninus) ; sa personne et tout ce qui 3' touche est sacro-saint; on ne l’aborde qu’à genoux. Il concentre tous les pouvoirs, il est le législateur unique, le juge suprême, le dispensateur de toutes les fonctions. Chef de la religion païenne, mais devenu chrétien, il s’immisce dans les affaires religieuses, il est l’évêque du dehors. Dans les cérémonies, paré comme une idole, il semble un dieu dont les courtisans, avec leurs ornements d’or et de soie, seraient les prêtres. Autour de lui se déploie une cour hiérarchisée, soumise à une stricte étiquette. Il a une maison militaire, commandée par deux comtes, et une maison civile. D’importants bureaux constituent l’administration centrale, dont les chefs, véritables ministres, sont le quœslor sacri palatii, collaborateur immédiat de l’empereur; le magister officiorum, chargé de la police du palais et des audiences, suppléant du prince dans l’exercice de la justice; le cornes sacrarum largilionum, préposé aux finances ; le cornes rerum privatarum, intendant du domaine impérial et des biens privés de l’empereur.

Six fonctionnaires principaux, les quatre préfets du prétoire et les préfets de Rome et de Constantinople {prœfecti urhï) représentent dans l’Empire le pouvoir central.

Tout service a ses bureaux, et les bureaux doivent à leur permanence une puissance d’autant plus grande que les hautes fonctions publiques sont annuelles.

Un corps de messagers et de policiers met sans cesse l’empereur en relation avec toutes les parties de l'Empire, grâce à un magnifique réseau de routes.

Chaque capitale a son administration, dont les pouvoirs s’éten-

Ls NüIHE a 1 HÈVE.'>. - Cet énorme monument remonte au HT siècle

(le notre ère. Il y a deux façades entre lesttuelles s étend une cour de défense. L’entrée, double, est flan(^uée de grosses tours ; des arcades en plein cintre éclairent des galeru intérieures, (’i. (i\rv.

dent à une assez grande distance. Au-dessous du prœfectus urbi, le prcefectus vigilum préside à la police et aux incendies; des comtes, aux services des eaux, des ports, des monuments. Les chefs des grandes corporations alimentaires ont également le titre de comtes. Un médecin pour chacune des quatorze régions ces deux villes soigne gratuitement les pauvres.

Si l’ancien cursus honorum est devenu purement honorifique, le dignité consulaire n’en est pas moins recherchée. Sénateurs, dignitaires, hauts fonctionnaires portent de pompeuses qualifications (egregii, clarissimi, illustres) , soigneusement graduées. Le titre de Patrice est concédé personnellement à de puissants personnages provinciaux.

Rome ignore la séparation des pouvoirs administratif et judiciaire; tout administrateur est juge et partie. Par contre, il est personnellement responsable de sa gestion. Dans les deux capitales, la juridiction criminelle ordinaire revient aux prœfecti urbi et aux prcefecti vigilum, suivant l’importance des délits; dans les provinces, aux gouverneurs. Les affaires civiles ordinaires rélèvent des mêmes fonctionnaires et, en outre, des prœfecti annonœ et des délégués du « préfet de la ville ». Les affaires civiles ou criminelles de moindre importance sont abandonnées aux magistrats municipaux. Les évêques, depuis Constantin, jugent les affaires religieuses et aussi les affaires civiles quand les parties préfèrent leur juridiction à celle des tribunaux ordinaires. Comme le Bas-Empire est un régime d’inégalité, il y a en outre des tribunaux exceptionnels. La procédure d’appel peut conduire jusqu’à l’empereur en personne. L’empereur est d’ailleurs consulté dans les cas difficiles, et même, à l’occasion, amené à faire fonctions de juge si l’une des parties le requiert.

Au point de vue fiscal, on distingue les trésors impériaux (Ærarium sacrum ou Trésor public; Ærarium privatum ou Trésor privé) , pourvoyant aux dépenses personnelles de l’empereur et à certaines dépenses publiques, et les caisses préfectoriennes, affectées, dans chaque préfecture, aux dépenses des services publics, même à celles de l’armée.

Les impôts sont lourds, tant à cause de la lutte contre les Barbares que de la multiplication des fonctionnaires. Payés souvent en nature, ils sont alors vexatoires. Le propriétaire doit l’impôt foncier; l’industriel et le commerçant, une patente; le rural non propriétaire, une capitation; le curial, l’or coronaire; l’ordre sénatorial, Vaurum oblativum et la follis. Il y a aussi les impôts indirects, les corvées, les redevances.

Depuis Constantin, l’armée est absolument séparée du pouvoir civil. Elle est commandée par des magistri mditum. Le fait qui domine ici est l’abstention de l’élément italien, la diminution du nombre des citoyens appelés à servir et l’introduction en masse dans l’armée des Barbares, dont quelques-uns atteignent parfois aux plus hautes situations. Il y a deux armées, l’une pour les frontières, l’autre pour l’intérieur. Plusieurs flottes maritimes et fluviales, désignées jiar le nom de leur station, sont commandées par des prœfecti classi.

Les progrès de la centralisation ont fait perdre aux municipcs beaucoup de leur autonomie. Leurs assemblées n’ont plus d’influence, leurs anciennes magistratures sont honorifiques. Le pouvoir ajiiiartient au délégué du pouvoir central (curator civitalis) , assisté de curatores spéciaux, pris jiarmi les curiales ou citoyens possédant un certain cens {ordo decurionum) . Les charges sont telles, la resiionsabilité pécuniaire de la Cité et des impôts si lourde, qu’on voit des curiales, jiour y échapjier, vendre leurs biens, se faire moines ou soldats; mais la loi les ramène inexorablement à leurs terres et à leurs charges. A jiartir de Valentinien, un defensor civitatis, pris en dehors des décurions, protège la Cité contre les abus de l’administration, reçoit les jilaintes, les transmet à l’emjiereur, et, d’autre part, les Assemblées provinciales, d’abord instituées jiour le culte d’Auguste et de Rome, sont investies du droit de remercier les gouverneurs à la fin de leur gestion ou de porter plainte contre eux devant l’empereur.

La société tout entière est hiérarchisée. La noblesse non héréditaire est attachée à la fonction; la noblesse héréditaire de l’ordre

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Diptyque consulaire du v"' et du VI'“ SIÈCLE, ivoire du musée de Cluny.

— L'inscription montre qu il s agit d’un consul dont la figure principale porte d’ailleurs les attributs Au registre inférieur, des scènes de l’ampriitliéâtre rappellent les jeux qu il a donnés au peuple, ('l. UiRAUuoN.

Diptyque consulaire de Félix, consul en 428. — Le costume se compose de trois pièces : une tunique à manches serrées, tombant jusqu aux talons ; une deuxième tunique, plus ornée, s’arrêtant au mollet; une draperie légère. Une bande assez large s étale entre les deux tuniques. D autres diptyques offrent un costume encore plus orné.

Cl.. (îlRAUilON.

sénatorial est concédée par l’empereur aux grands propriétaires, parmi lesquels se recrutent les hauts fonctionnaires: l’ordre des chevaliers a peu à peu disparu. Les curiales forment la noblesse municipale; ïordo plebeius englobe tout le reste de la population libre. La plebs urbana comprend les artisans et beaucoup de ceux qui exercent des professions aujourd’hui dites libérales, organisés en corporations. Les ouvriers d’État, les professions d’intérêt collectif appartiennent à des corporations obligatoires et héréditaires jouissant de certains privilèges.

Il y a, à la campagne, de petits propriétaires, mais c’est vers le colonat qu’évolue la plebs rustica. Le colon a la qualité de citoyen; il peut posséder, mais il est attaché au sol, qu’il cultive pour le grand propriétaire, moyennant un loyer invariable; il doit répondre aux réquisitions du maître et fournir des soldats à l’empereur. L’esclavage, sous l’influence de l’Église et des modifications économiques, tend à diminuer; la condition morale de l’esclave est relevée par le christianisme. Dans l’Empire, des Barbares vivent à l’état de colons ou de propriétaires et sont astreints en retour au service armé; d’autres servent comme engagés volontaires. Le mariage entre Romains et Barbares est interdit.

En résumé, les prérogatives de l’ordre sénatorial annoncent la société féodale, la classe moyenne tend à disparaître, le colonat se développe et le servage apparaît.

Un des faits les plus saillants de cette époque est l’importance que prennent dans la société l’Église et les affaires religieuses. Des conciles, régionaux ou oecuméniques, s’assemblent pour régler les questions de dogme et de discipline. Le concile de Nicée, en 325, contribue puissamment à diminuer l’effervescence théologique d’où étaient sorties les grandes hérésies; cependant, l’arianisme ne disparaît qu’après la victoire de Clovis. Les sièges apostoliques, surtout celui de Rome, ont une influence prépondérante. Administrativement, les cadres ecclésiastiques sont les mêmes que les cadres civils; chaque cité possède un évêque, chaque province un métropolitain.

Le monachisme se développe, à partir du IV® siècle, avec un incroyable élan. L’Église couvre le monde romain d’institutions charitables.

Enfin, la paix de l’Église donne essor à l’art religieux.

La basilique de Sainte-Cécile au Transtévère, Saint- Alexis, Sainte-Prisca sur l’Aventm, datent du commencement du IV® siècle. Avec Constantin, et après lui, Rome se couvre d’églises et de basiliques dont l’ordonnance s’inspire à la fois de l’art des catacombes et de l’architecture civile. La basilique et le baptistère du Latran, la basilique primitive de Saint-Pierre, Saint- Paul hors les murs, Sainte-Croix de Jérusalem, Sainte-Agnès hors les murs, Saint-Laurent hors les murs, Saint-Pierre et Saint-Marcellin, Saint-Sébastien, Sainte-Praxède, Sainte-Pudentienne, tous ces monuments et bien d’autres, dont on attribue la fondation à Constantin, datent du IV® siècle.

Les églises tirent alors leur plus belle ornementation de la mosaïque qui, après une merveilleuse floraison, tomba, dès le siècle suivant, dans une décadence momentanée ; à l’abside de Sainte-Constance, surtout à celle de Samte-Pudentienne, se déroulent, dans les scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament, le profond^ et gracieux symbolisme déjà exprimé tant bien que mal par 1 art souvent maladroit, parfois très gracieux, des catacombes. Les églises ne sont pas moins riches en trésors d’orfèvrerie.

La Gaule, l’Italie, l’Afrique, l’Asie s’enorgueillissent, comme l’antique capitale, d’une parure nouvelle, subitement éclose sur leur sol vieilli.

En raison même de son immensité, l’Empire n est fort qu en apparence; entre ses diverses parties, il n’y a ni unité ni solidarité. Un fonctionnarisme excessif ruine les finances, détruit le sentiment des libertés publiques, étouffe les initiatives locales ou même privées, entrave le développement économique; l’État est, en outre, affaibli par un mal qu’avait entrevu Jules César, qu’Auguste, Trajan et ses successeurs avaient essayé de combattre : la dépopulation, qu aggrave un dégoût croissant pour le service militaire. Voilà les vers qui, sourdement, rongent le vieux monde, préparent l’écroulement de la civilisation et la livrent aux Barbares.

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