ROIS FAINÉANTS ET MAIRES DU PALAIS
.Après Dagobert, la royauté mérovingienne, déjà bien affaiblie sous les brillantes apparences de son règne, tombe en complète décadence. C’est le moment où se fortifie, en face de l’autorité royale en déclin, l’influence des maires du palais, à l’origine fonctionnaires nommés par le souverain, devenus maintenant les chefs de l’aristocratie, et exerçant la plénitude du pouvoir. Même dans les époques d’unité franque, chacune des parties de la monarchie — ■ Neustrie, Bourgogne, Austrasie — avait conservé ses maires particuliers. Les maires d’Austrasie, grâce à l’étendue de leurs biens personnels entre le Rhin, la Moselle et la Meuse, grâce à leur nombreuse clientèle de guerriers, grâce aussi à l’appui de l’Église, furent de bonne heure les plus puissants. L’un d’eux, Gnmoald, fils de Pépin de Landen, osa, en 654, faire couper les cheveux de l’héritier royal, Dagobert II, et l’exiler en Irlande, remplaçant l’héritier légitime [ïar son propre fils, Childebert. Clovis II renversa l’usurpateur et réunit sous son sceptre la totalité de la monarchie franque; mais il mourut en 657, laissant trois fils en bas âge, et, de nouveau, ce fut le désordre, aggravé par la rivalité de la Neustrie et de l’Austrasie.
En Neustrie, Ebroïn gouverne au nom de Clotaire III, puis de Thierry III ; sa rivalité avec saint Léger, évêque d’Autun, ensanglante et affaiblit tout à la fois le pays. Il bat les Austrasiens à Latofao (680) , pour jïérir assassiné l’année suivante. Enfin, en 687, Péi)in d’Héristal assure la victoire définitive de l’Austrasie en écrasant à Tertry-sur-Omignon, dans une bataille décisive, les trou[)es neustriennes de Bertaire.
Dès lors, la dynastie mérovingienne n’existe jïIus que de nom. Les rois fainéants , Clotaire IV, Chilpéric II, Thierry IV, Childénc III, relégués dans leurs « villas », ne représentent qu’un fantôme d’autorité. La mairie du |)alais est désormais héréditaire dans la famille des Pépins : à elle vont tous les [pouvoirs, la garde
du Trésor, la nomination aux offices, la conclusion des traités. Après Pépin d’Héristal, mort en 714, son fils Charles (plus tard Charles Martel) gouverne l’Austrasie, conduit des expéditions heureuses contre la Neustrie, s’acquiert la faveur de l’Église et la reconnaissance de tous les pays francs par sa grande victoire de Poitiers, qui arrête l’invasion musulmane (732). Les concessions territoriales qu’il accorde largement â ses soldats lui créent une clientèle de seigneurs, particulièrement dévouée. A la mort de 1 hierry IV’ (741), il dispose du pouvoir en faveur de ses deux fils. Pépin le Bref et Carloman. Pépin, après la retraite de son frère au mont Cassin, et sa victoire sur les Bavarois, les Alamans et les Aquitains, est le maître presque absolu de tout le domaine franc. Soutenu par l’Lglise, qui voit en lui le protecteur efficace et puissant de sa tranquillité et de son expansion en Germanie, il n’hésite pas à détrôner Childénc III, sous le nom duquel il a effectivement régné, et l’Assemblée de Soissons (novembre 751) consacre le changement de dynastie.
Les Carolingiens, venus d’Austrasie, reportaient vers l’est le centre de gravité de la monarchie franque, que Clovis avait installée sur les bords de la Seine.
LES INSTITUTIONS ET LA SOCIÉTÉ. — L’organisation politique et sociale des temps mérovingiens présente, comme il est naturel, un mélange intime et curieux de traditions germaniques et de survivances gallo-romaines. La civilisation suj^érieure des vaincus s’est rapidement imposée, au moins sous ses formes inférieures, aux envahisseurs barbares.
Les rois germains furent d’abord des chefs de bandes, obligés de tenir compte des volontés et des caprices de leurs compagnons; les guerriers, sans vues politiques, ne considéraient les conquêtes que comme des occasions de pillage.
Dès le début du VP siècle, le pouvoir royal s’est profondément transformé. Fondé primitivement sur l’élection, il est devenu héréditaire dans la famille des Mérovingiens, mais les femmes en sont exclues. Il apparaît après Clovis, à l’imitation de la dignité impériale romaine, comme d’essence religieuse. Le roi revêt, d’ailleurs, dans les grandes occasions, les insignes impériaux.
Les assemblées populaires ne sont plus que des revues militaires, et dans les plaids (placiia) , convoqués par le roi pour la solution des affaires importantes, le souverain est surtout assisté des notables et des hauts fonctionnaires.
Le roi tient sa cour de préférence à la campagne. Les villas royales ne sont guère que de grandes fermes, entourées de terres cultivées et de forêts réservées pour la chasse. On y mène grande vie; les trésors s’y accumulent et, aux jours de fête, de somptueuses orfèvreries couvrent les tables, tandis qu’à pleins tonneaux coulent le vm et l’hydromel.
Autour du roi vivent les leudes, qui lui ont juré fidélité, et parmi lesquels les anstruslions forment sa truslis (foi) , sa garde du corps. Liés par un serment plus étroit, les anstrustions jouissent de grands privilèges.
Le référendaire, plus tard appelé chancelier, prépare les chartes et diplômes; il est le dépositaire de l’anneau royal. Le maire du palais ou intendant, le comte du palais, plus spécialement chargé de l’administration de la justice, le sénéchal ou chef des serviteurs du roi (senescalcus) , le connétable {cornes stabuli) préposé aux écuries, le trésorier {thesaurarius) , l’échanson (pincerna) , n’exerçaient, à l’origine, que des fonctions de haute domesticité; mais, lorsque les chefs barbares eurent concentré tous les pouvoirs, les officiers du palais se trouvèrent élevés tout naturellement au rang de chefs des administrations publiques.
D’abord simple intendant de la maison royale, le maire du palais {major domus, major palatii) exerce son autorité sur tous les serviteurs royaux. A partir du jour où les officiers domestiqués du roi sont investis de fonctions publiques et administratives, les maires du palais deviennent les chefs désignés du gouvernement, et ils se constituent une clientèle aristocratique assez importante pour supplanter les rois après avoir usurpé leurs attributions.
Comme au temps de l’administration impériale, les grands officiers du roi ont le titre de rninisteriales. Parmi les fonctionnaires royaux comme dans l’aristocratie grandissante, il y a, à la fois, des Gallo- Romains et des Francs.
Les divisions administratives de l’empire subsistent ; des comtes et des ducs y représentent le pouvoir royal. Le duc, ou, dans quelques régions, le patrice, est surtout un chef militaire. Les fonctions tendent à devenir héréditaires, tendance que favorise l’instabilité des partages royaux. Les municijïahtés gardent quelque vie, surtout dans le Midi.
Tous les hommes libres sont tenus, à leurs frais, au service mili-
ROMAINS ET BARBARES
taire. Les Francs, bons soldats, ont dû leurs premiers et rapides succès à l’esprit fier et belliqueux qui les anime (leur nom de franc signifie libre ou brave) , à leur religion guerrière, à l’excellence de leur armement, aussi propre à la lutte à distance par l’emploi de la hache ou francisque, lancée de fort loin avec une extraordinaire sûreté, qu’au combat rapproché, où ils se servent d’une pique à pointe longue, forte et barbelée, le hang ou hameçon.
Le roi rend lui-même la justice dans son palais; il peut évoquer toutes les causes, en premier et dernier ressort. Son tribunal est la juridiction compétente pour les cas de déni de justice ou de prise à partie. Dans les pagi, la justice est rendue par le mall ou assemblée des hommes libres. Le comte préside, assisté de sept personnes notables ou rachimbourgs; il se transporte dans les cantons pour y tenir ses audiences. Il a sous ses ordres, pour le suppléer au besoin, un officier dit üicarius ce.ntenarius, ou quelquefois vice-cornes. Le roi statue, en personne ou par son maire du palais, sur les causes qui lui sont spécialement réservées ou sur les jugements des rachimbourgs.
Chaque homme suit les lois de sa nationalité : la loi salique et la loi ripuaire n’obligent que les Francs Saliens; la loi Gombelie (due au roi Gondebaud) , que les Burgondes; \a~loi des Wisigoths, que les Wisigoths. Bien plus, les Francs, les Burgondes et les Wisigoths laissent leurs sujets gallo-romains vivre sous l’empire de la loi gallo-romaine, et le bréviaire d'Alaric n’est autre chose que la loi romaine des Wisigoths.
Ce système, dit de la personnalité des lois, est caractéristique de l’époque. Il y a autant de lois, d’origine coutumière, que de races {leges Barbarorum, leges Romanorum) , sous cette réserve que les capitulaires sont communs à tous les sujets des rois francs.
Le droit pénal germanique, avec son système de preuves, de compensations (wergeld) , de solidarité familiale, est resté en vigueur. La société mérovingienne, partagée en hommes libres {leudes) et en esclaves, présente une grande variété de conditions. La pratique de Vimmunilé, accordée par le roi à certains de ses serviteurs ou à de grands propriétaires, a pour résultat de les soustraire à leurs obligations envers l’État ; c’est un premier démembrement des droits régaliens. D’autre part, entre les hommes libres et les esclaves, des catégories diverses d’affranchis, de lites ou colons d’origine germanique, de clients ou recommandés se plaçant sous la tutelle ou mundium de grands personnages ou du roi, etc., multiplient les distinctions sociales.
Le mariage continue de revêtir la forme d’un achat de l’épouse. La loi des Wisigoths met sur le même rang, au point de vue successoral, les fils et les filles. Les autres lois barbares, par exemple la loi salique, excluent les filles de la terre familiale {terra salica, hereditas avialica) . Elles ne peuvent recevoir de leur père qu’un présent en argent ; mais elles prennent leur part des meubles et des biens maternels. Le type romain de la propriété individuelle l’a emporté sur le type germanique de la propriété collective. Nombreuses sont les concessions de terres, soit par les particuliers à des colons ou à des serfs moyennant redevance, soit à titre précaire par l’Église, soit à titre de bénéfice par le roi. L’agriculture, d’une façon générale, semble avoir quelque peu dépéri ; de même les arts manuels, sauf, peut-être, l’orfèvrerie.
Sans doute les moeurs barbares réagissent parfois sur le clergé. Mais dans cette époque de transition, où tout est faussé et bouleversé, une seule puissance demeure fortement organisée ; l’Église.
En ces temps où le crime et le parjure semblent naturels, c’est dans l’Église seule que vivent les idées d’ordre, de chanté, de justice. Alliée constante des rois, elle profite de leur force, mais elle les aide de sa sagesse, de son expérience des hommes; elle exerce sur eux une influence salutaire, elle est bien gouvernée par des évêques dont certains, comme Grégoire de Tours ou saint Hilaire de Poitiers, sont d’une belle physionomie morale, et qui osent faire entendre la menace des châtiments en ce monde ou dans l’autre.
C’est aussi dans l’Église, vivifiée par les ordres monastiques, que se maintient le goût de la littérature et des beaux-arts. Saint Paulin, évêque de Noie et élève d’Ausone; saint Avit; le prédicateur Césaire, évêque d’Arles; le poète Fortunatus ; l’historien Grégoire de Tours, sont les héritiers les plus remarquables de la culture latine. Et c’est pour le culte chrétien que s’élèvent les principaux monuments édifiés, du NT au \ ni'^ siècle, sur le modèle des basiliques romaines.
V. LES LOMBARDS, L’EXARCHAT ET LES COMMENCEMENTS DE LA PUISSANCE PONTIFICALE
LES LOMBARDS EN ITALIE. — Justinien tenta vainement de réorganiser 1 Italie après en avoir chassé les Ostrogoths. Une nouvelle invasion, plus durable, allait la livrer une dernière fois aux conquérants barbares.
Établis jDar l’empereur sur les bords du Danube, les Lombards (Longobardi) avaient participé à l’expédition par laquelle Narsès délivra la Péninsule. Éloignés après la victoire, ils reparurent l’année suivante, conduits par Albom, qui, à Milan, se fit proclamer roi de toute l’Italie (5 72) et conquit une partie de l’Émihe, la Toscane, rOmbrie. A sa mort (573), les ducs lombards lui donnèrent un successeur dans la personne de Kleph, qui gouverna dix-huit mois et ne fut remjDlacé par Autans qu’après un interrègne de dix ans (584) , pendant lequel les Lombards dévastèrent le pays, persécutèrent les catholiques et réduisirent la population à une condition inférieure. L’arrivée des Francs, appelés par l’empereur, ne ht qu’accroître le désordre, et ils se retirèrent après cinq expéditions (584-590) , ayant causé plus de maux que rendu de services.
Théodelinde, veuve d’ Autans, était catholique, et, ayant épousé Agilulph (591), elle le décida à renoncer à l’ananisme. Agilulph, dont la célèbre couronne de fer est conservée dans le trésor de l’église de Monza, soutint de longues guerres contre les Grecs. Ceux-ci perdirent leurs dernières possessions en Italie sous Rotharis (636-652), dont le règne fut, avec celui de Luitprand (712-744), l’un des plus glorieux de la dynastie lombarde.
Astolf, maître de Ravenne et de la Pentapole (752), tenta à deux reprises de s’emparer de Rome : cette prétention causa la perte du royaume lombard.
L’EXARCHAT DE RAVENNE. — Les conquêtes lombardes avaient déterminé de nouveaux groupements de territoires, et l’empereur mit à la tête de ses possessions italiennes un gouverneur général, Vexarque, résidant à Ravenne. L’exarque, chargé essentiellement d’assurer la défense, prit peu à peu le pas sur les fonctionnaires civils, et, au-dessous de lui, la même évolution s’accomplit dans la hiérarchie. Dès la fin du V'I® siècle, l’Italie byzantine se partagea en circonscriptions militaires, qui prirent le nom de duchés, et, dans les villes, les tribuns, chefs militaires, remplacèrent les magistrats municipaux.
L’exarchat de Ravenne disparut en 751 par suite de l’extension
Ravenne; palais de ThÉODORIC. — 11 n'en subsiste qu’une aile incomplète qui a pour décor, a l'étage, de petites colonnettes en marbre supportant des arcs en plein cintre. Le palais fut, aprè.-- Théodoric, la demeure des exarques, puis des rois lombards. Ci.. Alixari.
Ll HAUT MOYEN AGE
- la domination lombarde. Les possessions byzantines ne commumquèrï-nt piu? entre elles que par mer, et la grande préoccupation ■l. foni'tionnaires impériaux fut de relier le siège du gouvernement Rome par une route militaire sans cesse menacée, souvent
iiaj'.; .
Par la force même des choses, les ducs s’arrogèrent une indépendanie excessive et se constituèrent d’immenses domaines personnels. L’hérédité des charges s’établit dans leurs familles, de même que les biens d’église se perpétuaient de dignitaire en dignitaire. Il en fut de même chez les Lombards, dont les ducs, de fonctionnaires, devinrent de petits souverains /\insi se [iréparaient les cadres d’une double féodalité, laïque et ecclésiastique, et s’opérait un morcellement dont les dernières traces ne disparurent que de nos jours, lorsque l’Italie réalisa son unité.