LA PAPAUTÉ. — SAINT GRÉGOIRE LE GRAND
A mesure que l’autorité civile se désagrège, la puissance de l’Église, seule demeurée stable, s’affermit.
Riche et organisée, unie et disciplinée, elle a pour milice les moines.
Les Barbares s’inclinent devant elle, les civilisés font confiance aux évêques, qui participent à l’administration, défendent les citoyens contre l’arbitraire, entretiennent les édifices, pourvoient au ravitaillement, et, le cas échéant, organisent la défense.
Or, cette hiérarchie ecclésiastique a un chef dont le rôle, d’abord obscur, n’a cessé de croître. C’est l’évêque de Rome, le pape, à côté de qui le préfet de la ville fait assez pauvre figure. Au temporel, le patrimoine de saint Pierre, qui dépasse Rome et même l’Italie, fait du pape le plus grand propriétaire foncier de la Péninsule; à Rome, l’Église a ses greniers, comme l’État. Quand disparaît l’empereur d’Occident, l’autorité du pape devient prépondérante.
Fidèle à l’empereur, il communique avec lui par un apocr'isiaire ou nonce, et son loyalisme est récompensé par un accroissement des privilèges de l’Église. La population s’habitue à le considérer comme souverain. Telles sont les origines lointaines du jrouvoir temporel. Mais le siège de Rome possède aussi la primauté spirituelle. Toute morale à l’origine et bénévolement acceptée, elle se fixe peu à peu. Le pape, en effet, est le successeur de Pierre, titre que ne lui ont jamais contesté ses rivaux. Dès le I''’’ siècle, on a vu l’Église de Corinthe en appeler à l’évêque de Rome;
au II‘, les recours se multiplient. L’évêque de Rome est l’arbitre,
le conseiller consulté, écouté. Au III*" siècle, saint Cyprien dit de
I Église de Rome qu’elle est « l’Église maîtresse d'où découle
l’unité sacerdotale»; ailleurs, «qu’être en communion avec elle, c’est être uni à l’Église universelle ». Au siècle des grandes hérésies, le l\", s’affirme encore l’arbitrage pontifical, qui prend une forme |)lus officielle. Au \' siècle. Innocent I "■ se [lose nettement en juge
de la doctrine et de la discipline. Léon 1'' maintient avec énergie
la sujirématip du siège de Rome sur ceux d’Antioche et d’Alexandrie et contre les jirétentions de celui de Constantinojrle. V'alentmien III, .Marcien soutiennent la doctrine pontificale. Les Barbares convertis au catholicisme fortifient l’Église d’Occident, soumise aux évêques de Rome, dont l’invasion lombarde contribue beaucoup à affermir la double autorité.
L’un des principaux artisans des jrrogrès de la [lajiauté fut le pape saint Grégoire le Grand. Issu de l’illustre race des Anicii, il naquit à Rome entre 530 et 540.
Après que l’exiiulsion des Ostrogoths eut permis à sa famille réfugiée en Sicile de revenir à Rome, il reçut une éducation soignée.
II poussa |)eu l’étude du grec, mais beaucouji celle de l’Écriture sainte et des Pères. 11 passa d’abord |)ar la carrière des honneurs; mais, attiré par la vie contemplative, il entra dans les ordres et
fonda plusieurs monastères, dont un à Rome, sur le Cœlius. Sa charité et sa parole chaude lui valurent une grande popularité. Mêlé à toutes les affaires politiques et religieuses, il en acquit une connaissance comjilète. Élu pape à la mort de Pélage, il tenta vainement de se dérober à ce qu’il considérait comme un fardeau insupportable.
Déjà Rome était devenue une cité [rontificale. L’administration ecclésiastique iiourvoyait à tout. La construction, la décoration des édifices sacrés y étaient presque la seule industrie demeurée vivante.
Des grandes richesses de l’Église, où il ne voyait que « le patrimoine de l’humanité souffrante », Grégoire tira le meilleur parti, non seulement dans l’intérêt de la foi, mais pour la défense de Rome.
Dans ses rapports avec l’empereur, auquel il lui arriva de tenir tête, il déclara reconnaître sans réserve les justes droits du pouvoir civil; mais, « serviteur des serviteurs de Dieu », comme il s’intitulait, il s’opposa avec une fermeté exempte de violence à tout empiétement sur la primauté disciplinaire de Rome. Il se préoccupa de la discipline ecclésiastique et de la liturgie, qui fut en partie fixée par le sacrameniaire, et, grâce à lui, la musique sacrée trouva son expression la plus parfaite dans le chant grégorien, grave, souple, merveilleusement adapté à son objet. Il travailla de toutes ses forces à la conversion des Barbares, et, à ce point de vue, i! obtint ses plus beaux succès en Angleterre.
Au point de vue social, il favorisa les progrès du colonat aux dépens de la condition servile et intervint partout en faveur des faibles contre les abus des puissants.
Il donna une grande impulsion au monachisme et propagea la règle de saint Benoît, qui impose le travail intellectuel et le travail des mains.
Si, en accordant aux abbés une sorte d’autonomie, il porta atteinte à l’autorité épiscopale, il mit aux mains du pape, chef direct de toute la milice monastique, un puissant instrument de domination.
Il mourut en 604, laissant l’Église plus forte et plus vaste, la papauté plus puissante. Son action civilisatrice a fait de lui une des grandes figures de l’humanité.